IV

Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte,

il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme

ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de

plus que lui.

Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne

lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.

Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les

revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière

le ruban de la Légion d'honneur.

Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne

paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que

par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que

leurs regards se croisèrent.

Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux

situé dit à l'autre:

--Raymond Darcy, n'est-ce pas?

--Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé

d'assurances.

--Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège,

nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...

--Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là!

Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.

--Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à

Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!

--Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché

tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me

vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée

l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la

grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on

n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?

--Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!

Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs

de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui

l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen

de ne pas mourir de faim.

Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à

l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:

--Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des

nécessités bien cruelles.

--Il est vrai!

--Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de

l'aide auprès de moi?

--Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir on finit par

se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en secret

autant et plus encore que les autres.

--Cependant tu avais du talent... quelque naissance.

--Avec peu ou point d'argent!

--Es-tu pauvre encore?

--Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je

parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de

ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas

de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu

quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre

de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la

contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge,

par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes

cloués là!

--Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu

devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?

--Sans terre ni capitaux?

--Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets

jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha...

faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur

avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de

manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine

campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu

pourras y vivre tranquille.

--Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de

plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de

la cave et l'éblouissement du grand jour!

--Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite

quelquefois!

--Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp,

ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne

et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me

manquera... ta présence!

--C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A

propos... où demeures-tu?

--Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg.

Sais-tu monter à un cinquième?

--Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi...

car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.

--A tout à l'heure?

--A tout à l'heure!

Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond

retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande

nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.

--Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour

le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage

et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie

de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des

vignes à Rouchamp, mais s'il n'y en a pas... on en inventera!

--Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit

Marguerite en riant.

--Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.

--Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?

--De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge...

une perle d'homme!

--Mais tu n'es pas son héritier?

--Il me nomme son régisseur!

--Mais où demeure-t-il?

--Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier,

à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous

le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait

dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il

a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille

nouvelle!...

En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut

ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond

salua Mme Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, il

se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait.

Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.

--Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.

--Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu

étranglée, un éblouissement!

--La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?

--Peut-être!

Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la

jeune femme:

--Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline

Marzet?...

--Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant

bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom...

Je suis Marguerite Darcy!

M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda

Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un

nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:

--Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!

L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé

par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût

trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble

intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le

mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite

entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui

ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.

Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune

femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne

fût-ce que pour entendre le son de sa voix.

Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer

par son mari, n'ajoutant que des monosyllabes ou des signes

d'acquiescement.

Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler

du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement

de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins

désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.

--Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris

pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez

retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision

avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel,

ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me

trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix...

Je t'y attends le plus tôt possible...

Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.

Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de

position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne

comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.

Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit

se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait

davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût

déjà pour elle le charme d'une habitude.

Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore

plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas

long à reconnaître qu'il se trompait en cela, car dès le soir même,

sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains et

recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule

patrie qu'il lui convenait d'élire.

--Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté

qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en

m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand

les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les

vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait,

ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses

oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que

cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave

dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En

fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays

natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire,

tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!

--Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de

liberté et de fortune!

--Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques

et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie

les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il

faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir

riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions

viennent aisément ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, quant

au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!

--Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse,

que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si

heureux!

Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:

--Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?

--Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre

affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin

en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans

société, sans voisins...

--Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins

absolument?

--Absolument, répondit Darcy.

--Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage

parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous

partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...

V

Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en

compagnie du sculpteur, presque au lendemain de la disparition

bizarre de la baronne Pottemain.

Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint

de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver

l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.

Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle

pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.

En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de

son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais

raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain

la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer

le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de

mettre à exécution son détestable projet.

A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime

sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce

sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.

Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la

discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.

Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie

d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui

avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la discorde

avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les

choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être

détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau

terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la

fantaisie de l'y suivre.

Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait

cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose

de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la

question.

Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite

conférence sur la _Belle au Bois-Peillot_, comme le vicomte appelait

Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait

toujours un silence prudent et soucieux.

S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin,

de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué

dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou

des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne

pouvait qu'être parfaitement désagréable.

--Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais

croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute

une nuit--nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me

l'as fait passer à la belle étoile!--tu ne me feras jamais croire,

dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette

histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui

te faisait agir?

--Parce que tu l'aurais répété.

--Ainsi, c'était un secret?

--Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la

question.... donc je n'ai pas le droit de parler.

--Tu vois, tu étais complice?

--Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien

simple... que tu connais comme moi!

--C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet.

Raconte-moi au moins le reste.

--Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.

--Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu

as connue.

--On dit qu'elle est morte... Voilà tout.

--Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.

--Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que

je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par

conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra

mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...

Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait

par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du

_grand procès_ du baron Pottemain.

Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette

énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au

plus haut degré, sa curiosité.

Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il croisa

une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur

laquelle il leva les yeux.

Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique.

La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...

C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa

démarche un peu indolente...

Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut

avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il

lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le

cœur net.

Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait

été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas

derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût

impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.

--D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline

Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était

de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle

pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si

subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée

de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures

après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était

au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh

bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot

de l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à en

douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et

plus ma certitude augmente!

Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle

remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle

tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'œil furtif derrière

elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.

--Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit

trop loin!

Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il

s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.

--Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de

monter il y a un instant...

Elle est bien votre locataire?

--Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte

d'un air soupçonneux.

--Pourrais-je savoir son nom?

--Pourquoi faire?

Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui

glissa vingt francs dans la main.

--Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous

dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais

n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à

elle.

La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle

savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie

d'assurances, avait emménagé avec sa femme, depuis plusieurs mois.

C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur lesquels

il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de piano. Ils

occupaient tous deux un petit appartement au cinquième étage.

--Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.

Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand

jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de

trente à trente-cinq ans environ.

--Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais

pas ce monsieur ni sa femme.

--Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.

--Rien du tout! répondit la vieille.

Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe.

Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait

rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se

promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps

sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers

cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du

café de la Paix.

C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre

quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases

banales de politesse:

--Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de

la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait à

Guermanton et dans tout le pays bourbonnais un bruit si considérable?

--En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.

--Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit

Charaintru avec une comique importance.

--Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore

une aventure extraordinaire?

--Et si Pauline Marzet n'était pas morte?

M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher

son émotion.

--Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un

de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie

fine, je parie... dans un restaurant de nuit?

Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne

convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins

penser qu'à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.

--Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet

toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.

--Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est

malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était

qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le

vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.

--Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination!

repartit Charaintru.

--Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda

Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.

--Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.

Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles

investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau

personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.

Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui

et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!

--Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue

que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons

quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais

je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la

présence de Charaintru.

--Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait

horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond

Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de

Rouchamp!

Les deux hommes se saluèrent.

Jacques reprit:

--Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis

obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai

beaucoup d'affaires encore à régler...

--Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné

gros pour rester.

--Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de répliquer

le gentilhomme.

--Mes respects à Mme de Guermanton!

--Je n'y manquerai pas!

--Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner,

une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que

j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est

évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition

qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est

singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société

d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens

dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de

ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cœur

net, car tout ceci est vraiment trop curieux!

--Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent

seuls.

--Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus

insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas

lâchés! dit Jacques.

La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute

conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion

assurée de la part du petit vicomte.

Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans

Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il

entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito

à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.

Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû

soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le

quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine

installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus,

les instructions les plus détaillées.

En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la

soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre

Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les

préparatifs de leur départ.

Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs

du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le

bonheur.

Barbe-bleue · 第 29 / 38 题