VII

Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot

un visiteur inattendu.

M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à

Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.

Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désœuvrement et

la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste tableau.

De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne,

malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y

avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.

Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre

motif--la jalousie peut-être, pensa Charaintru--à servir de

garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie

entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après

quarante jours, le pied refusait encore de la porter.

La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du pays,

sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux quarante

mille gerbes, sur le procès qui s'en était suivi, sur l'acquittement

du prévenu--car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, avait été

remis en liberté, faute de preuves,--enfin, sur la cause probable et

purement accidentelle du sinistre.

--Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare

dans un chaume.

--Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami,

de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au

boulevard des Italiens!

--Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon,

dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose

involontaire et fortuite.

--N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?

--A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre

charité, ma chère!

Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment

aimable pour Pauline, devant Charaintru.

Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer

souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la

main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli

adolescent qui se puisse voir.

Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de

ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.

Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et

Charaintru, qui s'était déjà la veille aperçu de la réserve de ses

hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il

devait y avoir du froid de ce côté-là.

Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait

à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.

Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait

fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la

tête.

--Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à

brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?

--Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je

vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que

cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon,

et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.

--J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma

vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai

ici...

--Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la

chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!

--Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?

--Je ne l'imagine point.

--Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier

qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y

vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien

qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.

--Il y resta longtemps? demanda le gommeux.

--Deux mois environ!

--Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour

moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon

portrait. Quel artiste!

--N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire

et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait

homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne

fortune de modeler vos traits charmants!

--Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la

folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne

plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.

--Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont

des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre

fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la

félicité sur la terre.

--Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna

pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il

pas l'envie de vous marier?

--Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est

sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je

constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi

heureux que cela! C'est trop magistral!

--Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit Pauline, qui riait

d'assez bon cœur pour la première fois depuis longtemps.

--Si vous saviez, dit le baron, comme mon cœur s'épanouit à

l'entendre rire.

Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous

les jours à Bois-Peillot.

Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment.

Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.

Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner

d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le

retenir un peu plus longtemps.

A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:

--Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la

main.

--Aujourd'hui même, je lui écris...

--J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à

Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou

serviteur plus obéissant que moi?

--Je vous remercie, répondit simplement Pauline.

De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était

soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution

désormais bien arrêtée.

En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait

maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de

Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.

Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que,

assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait

répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste

de velours gris, salua Mme Pottemain en s'approchant de la grille qui

la séparait de la statue.

Après quelques instants de silencieux examen:

--C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne

Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de

ces quelques mots.

--Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?

--Quelquefois, monsieur.

--Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai

toujours.

--Et vous êtes?

--Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant

regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?

--Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à

l'enfant.

Puis se retournant vers Pauline:

--Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue

que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici

quelquefois...

--Monsieur Romagny? dit la jeune femme.

--Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir été

indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de ses

propriétaires et en vous abordant sans vous avoir été présenté...

Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami Charaintru avec

qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot et qui s'est

attardé en battant, le fusil à la main, les champs d'alentour.

--Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je

le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question.

Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps

derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je

désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard

que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais

le désir de vous y voir?

--Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre

que m'a récemment adressée Charaintru.

Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta

à la baronne:

«Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable,

distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un

ballon de terre à modeler et amène-toi!...

«On donne à boire et à manger à juste prix.

«H. DE CHARAINTRU.»

--De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste,

votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée?

--Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air

candide.

Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit:

--Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir

prochainement?

--Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous

nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos

ordres, madame!

--Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny!

Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna,

lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin.

Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre

glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne

put s'empêcher de pousser un soupir.

--Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre,

si Dieu me protège!

Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains.

Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il

disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé.

Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques

jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau

au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au

château.

Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir

se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans

laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses.

Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut entendu que le

sculpteur se mettrait à l'œuvre dès le lendemain.

On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail

de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du

buste et Pauline rentra chez elle, radieuse.

Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan

secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot

elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme...

Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie

vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu

les séances.

Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu

enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son

allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi.

Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le

sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de

troubler l'artiste.

Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux

jeunes gens, il ne manquait pas de dire:

--Ne vous dérangez pas, je vous en prie!

Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme

un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les

détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit

Victorine, soit quelqu'un de la domesticité.

Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas

l'artiste et son modèle de parler, et c'étaient de longues causeries

auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours trop vite

fin à son gré.

La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à-propos, et la

jeune femme lui donnait la réplique avec esprit.

Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient

pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps

recluse.

Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui

faisaient froncer le sourcil au bon Romagny.

--Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une

chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour

vous.

--Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de

votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne

comprends pas!

--Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge?

--Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile

des souvenirs.

--Enfin, vous songez parfois à la mort?

--Sans terreur et sans peine.

--Et vous n'avez pas vingt-cinq ans!

--Non... il est vrai!

--Alors, vous n'êtes donc pas heureuse?

Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle

rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit:

--Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, je suis coquette, je

me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être longtemps, voilà

tout!

Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence.

--Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline.

--Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à

mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en

aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau.

--Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa

chambre.

--Il est vrai.

--Là-bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité

de la suivre.

--L'inhumanité... voulez-vous dire.

L'artiste articula ces mots de façon très nette.

--Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline,

quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie!

--Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse

la délicatesse des sentiments, la tendresse du cœur. Qui de nous

ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale,

indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en

particulier.

--Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez

inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et

de mépris?

--Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez mieux pénétré ma

pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre.

--Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre

modèle?

--Aperçu, non, mais peut-être deviné!

--Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont

elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire,

je voudrais vivre et je me sens mourir...

--Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous

les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur

Marsay?

--Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui

avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle.

Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne

savait pas mentir.

Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et

pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son

travail.

Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra

dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'œil narquois de

la servante.

Il dit alors à Pauline:

--Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de

n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici...

Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui

venait presque chaque jour constater les progrès du travail.

--Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en

riant.

--M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline.

--Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui,

à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a

quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte!

--Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M.

Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent

médecin, n'est-ce pas monsieur le baron?

--Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et

la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai

donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais!

Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique.

La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette,

rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger.

Au dessert, Pauline dit au baron:

--Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne

conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa

présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis

désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le

renvoyer à la ferme.

--Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron.

--Si vous voulez!... dit Pauline sans insister.

Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées, depuis

que Romagny était au château.

Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur

avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de

Jeannolin.

--Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à

t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans

un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au

château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand

Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la

nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu

as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi...

--M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux...

--Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être

oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La

servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la

ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je

vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu

n'oublies pas ce que je t'ai appris.

Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême;

il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme

un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie.

--D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous ne sauriez

marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec

vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que

vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces

méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois

plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la

baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas!

Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières.

--Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je

t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron...

--C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit

l'enfant.

--Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va

se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il

vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras

pas et tu retourneras à tes bêtes!

--C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai,

n'est-ce pas, madame la baronne?

--Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux

au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir.

Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on

ne puisse la fermer. C'est entendu?

--C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé.

Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia

Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur.

--Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez

inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à

vous demander un grand service.

--Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en

matière.

--Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous

n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte

perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés...

C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu

que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance,

placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la

voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté

dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne

suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui

que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes

mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la

mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai...

--Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de

l'étonnement.

En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon.

Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune

femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire.

--Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans

affectation, et répondez par monosyllabes.

Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en juger

par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction

peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt.

Elle parla une demi-heure environ.

--Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi

la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends

de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne

cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à

la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je

suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à

personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement

toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette

nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en

jouant au whist, vous chercherez querelle au baron...

--Hein?

--Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous

raccommoder.

--Peste!

--Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le

vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre.

--Diable!

--Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la

cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous

emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens...

--Oh!

--Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de façon

que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il ne

sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous ne

riez pas! On nous regarde!

--C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire.

--Pouvez-vous faire cela pour moi?

--Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation

peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner.

--Il faut qu'elle tourne bien!

--Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit?

--J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais

si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait

dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut

aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari?

--Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous

m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes

les démarches deviennent légitimes.

--Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline.

Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai

certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et

que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de

me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour

laver ma mémoire...

--Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste.

--Brisons-là! Ai-je votre parole?

--Mais enfin... Vous fuyez le baron?

--Oui...

--Pourquoi?

--Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue Mme Pottemain.

--Hélas!

--Vous voyez que j'apprécie votre noble cœur et votre discrétion...

Je compte sur vous.

--Vous me prenez au dépourvu!

--Il y va pour moi... de la vie!

--Quelque funeste projet de sa part?...

--Oui... Votre parole d'honneur?

--Vous l'avez!

--Merci! Plus un mot! On vient!

Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron

Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait

retenu, était assis près de Pauline.

Vers dix heures, Romagny consulta sa montre.

--Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup

en riant.

--Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait

pester ainsi?

Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais

deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la

table:

--Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois

rendre bourru.

--Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi stupéfait

que le baron de cette inconvenante sortie.

--Je dis... ce que je dis!

--Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi...

--Et que feriez-vous?

--Je vous rappellerais à l'ordre!

--Faites!

--Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit

Charaintru.

--Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron.

--N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur.

Et il prit son chapeau comme pour se retirer.

Charaintru courut après lui.

--Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique?

--Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire!

répondit Romagny en désignant le baron.

--A vos ordres, grommela Pottemain.

--Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir.

Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent

derrière lui sans articuler une parole.

Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de

sueur.

Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se

dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel

de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine,

n'avait pas eu vent de la discussion et que, par conséquent, l'éveil

n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle prit une

bougie et monta rapidement dans sa chambre.

Là, elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de

même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit

au parc, après avoir soufflé sa lumière.

Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par

les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de

Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari.

Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se

dressa devant elle, qui demanda à voix basse:

--C'est vous, madame la baronne?

--Oui, répliqua Pauline.

--Venez... le chemin est libre.

Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du

château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur

l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit.

Barbe-bleue · 第 24 / 38 题