Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la
fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.
Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement
de la menace à l'exécution.
Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y
avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons
mètres--plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour
d'assises!
Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée
sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.
Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des
violences.
Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de
prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant
sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant
l'escalier, son trousseau de clés à la main.
Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.
Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties
éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers
et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du
tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le
corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa
léthargie.
Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où
Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une
scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.
Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de
giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient
amorti sa chute.
Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et
couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.
--Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve,
répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?
--Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas!
ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!
L'explication de cet événement pour le petit public admis à y
assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la
baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:
--J'ai la vie dure!
Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute
de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était
difficile.
Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.
Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on
lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le
baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:
--Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma
bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se
frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma
maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites
ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites
pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me
poignarderait!...
Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de
quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la
nouvelle baronne avait perdu le jugement.
Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y
courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle
constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit
de Pauline intact, le lit du baron défait.
La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de
traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.
Seulement,--chose étrange pour une femme sortant du lit
conjugal,--Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à
elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et
des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain,
celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré
par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme.
--Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à
part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite
dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les
familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra,
au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire
des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!
A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit.
Elle paraissait souffrir beaucoup.
Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses
sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.
Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre
pour la soulager et pour lui plaire.
Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant
aucune rancune, n'accusant personne.
Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une
discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça
elle-même le mot de somnambule.
Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. Ce
fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.
Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile
qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.
Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à
Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une
carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les
autres breuvages.
Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants,
accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était
blessée.
A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni
Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.
Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les
avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer
sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes
dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.
Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son
mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.
Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y
avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.
Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle
la plaignît de son accident:
--C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque
insupportables!
En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.
Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie.
L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle
entreprise de la part de Pottemain.
Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son
côté affecta de ne se souvenir de rien.
Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de
prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait
échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au
contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.
Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait
ce brusque changement d'allures?
Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une
suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait
choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?
Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions
vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait
pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par simple
intuition?
Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de
nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?
Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait
plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du
tigre sous cette patte de velours.
Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission,
elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles
Pottemain accéda aussitôt.
Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier
de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service
particulier.
Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de
demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier
de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux
tribunaux le petit pâtre.
Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le
garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se
sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la
présence presque constante de l'enfant.
Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur
l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches
du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très
légers, dans lequel elle s'installait.
Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là,
Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son
protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou
bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et
c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.
Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.
Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni
compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite
pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.
La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à
vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le
moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie
persane, qui consiste à être murée vivante.
En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité
ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de
Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais
longtemps.
Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel
projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?
Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer
à tout jamais de la femme qui possédait son secret?
Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de
Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la
grille du parc et demanda l'hospitalité.
Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en
toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce
monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.
--Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le
propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une
nuit une botte de paille dans une de ses granges...
--L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche
pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même
pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cœur vous
en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de
sueur. Soyez le très bien venu!
Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue
dans un fauteuil.
--Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de
vous faire les honneurs de sa maison.
Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore,
assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la
seule chose abondante et forte qui parût en lui.
La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses
yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et
pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.
--C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que
votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me
confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de
votre présence.
--Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de
bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je
dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon
devoir, m'attarder le long du chemin.
--J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi
matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est
d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où
je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette
grâce...
--Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le
moine en se levant.
Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il
porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par
Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.
Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien
y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.
Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille
situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour
confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la
paroisse et il dissimula son dépit.
Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline
prit les devants:
--Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce
bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un
ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?
--Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je
trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui
disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!
Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire.
Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée;
Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le
capucin l'attendait, son bréviaire à la main.
Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.
--Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.
--Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le
savoir.
Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un
fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même
péniblement aux côtés du prêtre.
Puis elle prit la parole:
--Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de
venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en
danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne...
Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent
m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une
est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits
graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces
lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi,
au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger
menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux
lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et
sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre
défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps...
un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!
--Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres
renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en
me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de
vengeance?
--Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne
renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des
projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles
contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime.
Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme
contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se
lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de
simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.
--Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où,
venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la
remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas
différemment à l'égard du repentir.
--Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon
avis, jetterez ces deux lettres au feu!
--Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances
que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir
un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée
assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?
Pauline réfléchit un moment, puis fermement:
--Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi
nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.
Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.
Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin
tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait
un si terrible secret.
Enfin il reprit:
--Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église
de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous,
je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt
que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...
--C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors
n'hésitez pas! Et que justice se fasse!
--Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en
présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je
consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en
disposer selon votre volonté.
--Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.
Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin,
pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait
mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de
Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et
préoccupé.
Le visage de Pauline était radieux.
--Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.
--En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde
depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée?
Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.
Le baron haussa les épaules sans répondre.
En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme,
c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la
religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était
à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de
son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.
Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée
et qu'une puissance invisible veillait sur elle...
Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui
suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais
ses actes étaient surveillés.
Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient,
un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un
mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt
informé.
Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste
et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son
horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en
changeât... en quittant ce monde.
Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à
accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.
Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois
visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne
alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et
qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.
Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline,
dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline,
paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles
imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper
d'elle, ni ouvertement, ni en secret.
La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire
à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle
était morte.
Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce
qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!
Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon
et le lui pardonnait volontiers.
Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de
l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure,
par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et
par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.