VIII

M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à

cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le

baron Pottemain.

Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant

d'interjections telles que celle-ci:

--Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!

Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si

doux, fût sérieux dans son incartade.

Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était

peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas

Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.

Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer

l'affaire, mais que dire?

Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait

brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que

jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne

devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se

croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique

qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui,

Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une

seule carte à contre-jour.

Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil

et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la

supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.

Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à

Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné

qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous

les diables et Charaintru emboîtait le pas, en maudissant la sottise

qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.

--Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but,

permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le

sens commun!

--Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.

--Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.

--Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le

droit de te taire.

--Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car

enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il

prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa

dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu

t'es trompé?

--Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu

peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!

--Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.

--Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut

pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.

--Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait

par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la

première personne que vous rencontrez:

«--Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»

On vous répond:

«--Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»

Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:

«--Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»

Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons,

avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à

un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!

Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et

suspendit de nouveau sa marche.

--Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.

Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche

dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui

s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.

Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.

--Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.

--Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.

--Mais oui... répliqua Romagny.

--Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément

regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou,

m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?

--Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure donner

à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous entendre et

prononcera en qualité d'arbitre...

--Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine

de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...

--Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas!

ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.

--Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une

franche réconciliation.

--Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut

bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a

dites...

--L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat

d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il

fonctionne!

--La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal

d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus

de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de

me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures

plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai

montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M.

Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige

ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie

volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!

--Un moment, monsieur le baron, dit alors le sculpteur, il est enfin

temps de vous détromper sur mes véritables intentions...

--Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...

--En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte

et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une

chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût

impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air

d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...

--Je ne comprends pas, dit le baron étonné.

--J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que

je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une

indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de

parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer

sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on

jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous

entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je

n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous

allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et

vous me remercierez sans doute.

--Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son

manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé

par Pauline.

Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de

Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.

--Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais de

trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour

n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai

amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne

peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du

château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de

l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la

tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler

seul à seul.

--Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette

défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?

--Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!

Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui

se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:

--Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos

affaires?

--Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.

--Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma

question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si

bizarre...

--Venez au fait! dit le baron impatienté.

--Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait

appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de

venir faire le buste de Mme la baronne... Eh bien, si je vous disais

que depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois années

d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...

--Un pressentiment?

--Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine...

L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta,

m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:

«--Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des

Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les _belles_

pas du _Bois-Dormant_, mais du _Bois-Peillot_?»

Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:

«--Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se

remarier... Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe,

creusée pour la septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu

feras la croix, car c'est ton affaire!»

--Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez

répondu quoi?

--J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du

reste ce que je voulais...

--Ah! Eh bien?

«--Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais

bien savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première

femme...»

--Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le

baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait

maintenant la plus complète tranquillité...

«--Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino.

Tu sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord

de payer ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une

espèce de titre, il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre

nuptiale d'une femme riche, le soir même du jour où, sans cela,

il aurait peut-être couché sous les ponts...»

Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.

--Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon

pittoresque de s'exprimer!

--Mais, demanda Pottemain, cette femme qui vous parlait, quel intérêt

pouvait-elle avoir à me diffamer?

--Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un

domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon

de l'île d'Elbe!

--Cela était plus facile à prédire que la mort de Mme Pauline

Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.

--Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver

dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations.

Vous le rappelez-vous?

--Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...

--Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des

espérances sur votre fidélité.

--Cela se peut aussi...

--Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la

première baronne vous n'eûtes pas d'enfant, mais vous vous étiez

fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant.

Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous,

qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers

qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de

cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première,

soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé,

d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui

qu'on nomme M. le docteur Marsay!

--Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu

d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me

porte!

--Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la

taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...

--Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua,

mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous

que je fasse des sornettes de ce domino?

--Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie

contre sa réputation...

--En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.

--Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si

beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris

à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des

armes pour votre défense...

--Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de précaution, dont je

vous rends grâces, fut couronnée de succès?

--Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je

reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y

fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au

cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre

portière était ouverte.

Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt

que prennent deux duellistes avant une reprise.

Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel

intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?

Il reprit le premier la parole:

--Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi?

Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une

vie honorable comme la mienne?

--Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la

calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose.

J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...

--Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?

--Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens de

vous rapporter, je ne fus pas étonné du tout, ainsi que je vous l'ai

déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre nouvelle

invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est un garant

du plaisir qu'elle me fit éprouver et du peu de foi que j'ajoutais

aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, je passai un

jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer des visages

de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement depuis mon

dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...

--Et alors?

--Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû

me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses

que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes

interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens

serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet

des commentaires les plus désobligeants...

Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du

chasseur:

--Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur

Romagny!...

--Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement,

mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que

Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et

que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...

--Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la

colère.

--Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien

résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!

--Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à quels ennemis ai-je

donc affaire? Voilà comment se font les réputations! Heureusement

qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui m'a atteint

bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que mon

serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la

République en personne.

Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.

Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner.

Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus

librement.

Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus

loin.

Il était navré d'avoir été laissé à l'écart; il perdait là l'avantage

d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son

retour à Paris.

Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver

très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un

arbre et alluma un second cigare.

Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de

Pottemain, ce dernier reprit:

--Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu

que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons

la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me

connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du

tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est

qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal...

Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas

qu'il faut faire des dénonciations anonymes...

--La justice a parfois un bandeau sur les yeux...

--Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger:

ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent

personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant

la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands

boulevards: «_Demandez les crimes du baron Pottemain!_»

--Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une

pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas

jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle

survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour

avoir assassiné la première.

--Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand

on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux

vive.

--C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.

--Reste donc l'affaire Pastouret.

--Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.

--Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir...

Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui

ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur

des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête

nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas

beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant

huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous

conservé son signalement?

--Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.

--Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans

le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en

toutes occasions sous mes véritables couleurs...

--Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le

meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous

sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions

malveillantes...

Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.

--Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la

peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à

toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des

moyens un peu bien extraordinaires...

--La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.

--En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis!

Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot

pour un domaine à vous...

Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes,

puis il marcha résolument du côté du château.

--Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant revenir,

un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, quelle espèce

de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures du matin, par

une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux que nous ne

puissions rien boire de chaud!

La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre

chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se

dispenser de leur dire:

--Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si

mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis

brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!

--Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on

réveillât la baronne.

--Je n'y songe pas, dit Pottemain.

Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de

chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint

autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très

intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer

le secret mystérieux qui liait ses deux amis.

Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa

barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain

salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur

son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais

d'imagination qu'il avait faits pour n'être pas considéré par lui

comme le dernier des hommes.

Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens

s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit

le baron à part:

--Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.

--Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec

nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...

--Et les portes n'étaient pas encore fermées?

--Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne

nous sommes pas couchés...

--Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne

ne la surveillait... Elle en a profité!

--Tu dis?

--Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...

Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la

chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On

voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline

la veille...

Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit

et lut la suscription:

_A Monsieur le baron Pottemain._

Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.

--Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand

malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est

plus!...

Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.

Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il

cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y

avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait

fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition

de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité,

par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute

surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny

était-il son complice?

Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.

--Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne

comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.

Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute

froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:

«Mon ami,

«Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre...

N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le _libre_, _unique_ et

_volontaire auteur_.

«La nature,--je le sais aujourd'hui,--ne m'avait pas façonnée

pour la vie conjugale. Je déserte mon poste et je me punis

moi-même du supplice des déserteurs...

«Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance

dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée

d'en finir avec l'existence...

«Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le

hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...

«Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de

vous!

«Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de

Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des

crimes.

«Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand

elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous

être chère...

«Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les

vivants, aux tracas de leur inhumation.

«J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort

seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon

cadavre... Ce serait inutile.

«J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât

aucun dommage matériel!...

«Je n'ai disposé de rien...

«Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense

à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à

Bois-Peillot a occasionnées...

«Tout le monde ignore ma résolution fatale...

«Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et qu'une

pauvre folle de moins...

«Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!

«Adieu pour jamais!

«Baronne Pauline POTTEMAIN.»

Romagny demeura altéré.

Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la

veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet,

impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la

désespérée.

Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand

ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête

dans ses mains:

--Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de

moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.

Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer

l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir

de son hôte.

--Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis

fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui

porter secours!

--Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.

Il donna des ordres.

Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On

parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on

fouilla le parc...

Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner aucun

renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.

Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.

--M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang

maudit.

C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de

la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient

souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans

fond n'avait rendu leurs cadavres...

--Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les

restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.

Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de

revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent

seuls:

--Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout

cela signifie...

--Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je

t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me

refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec

ces péronnelles de femmes!

--Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout

cela! répéta Charaintru abasourdi.

--Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste

pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.

Barbe-bleue · 第 25 / 38 题