M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à
cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le
baron Pottemain.
Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant
d'interjections telles que celle-ci:
--Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!
Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si
doux, fût sérieux dans son incartade.
Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était
peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas
Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.
Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer
l'affaire, mais que dire?
Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait
brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que
jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne
devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se
croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique
qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui,
Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une
seule carte à contre-jour.
Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil
et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la
supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.
Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à
Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné
qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous
les diables et Charaintru emboîtait le pas, en maudissant la sottise
qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.
--Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but,
permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le
sens commun!
--Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.
--Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.
--Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le
droit de te taire.
--Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car
enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il
prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa
dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu
t'es trompé?
--Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu
peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!
--Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.
--Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut
pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.
--Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait
par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la
première personne que vous rencontrez:
«--Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»
On vous répond:
«--Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»
Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:
«--Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»
Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons,
avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à
un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!
Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et
suspendit de nouveau sa marche.
--Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.
Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche
dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui
s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.
Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.
--Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.
--Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.
--Mais oui... répliqua Romagny.
--Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément
regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou,
m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?
--Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure donner
à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous entendre et
prononcera en qualité d'arbitre...
--Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine
de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...
--Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas!
ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.
--Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une
franche réconciliation.
--Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut
bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a
dites...
--L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat
d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il
fonctionne!
--La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal
d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus
de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de
me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures
plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai
montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M.
Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige
ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie
volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!
--Un moment, monsieur le baron, dit alors le sculpteur, il est enfin
temps de vous détromper sur mes véritables intentions...
--Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...
--En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte
et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une
chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût
impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air
d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...
--Je ne comprends pas, dit le baron étonné.
--J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que
je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une
indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de
parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer
sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on
jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous
entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je
n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous
allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et
vous me remercierez sans doute.
--Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son
manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé
par Pauline.
Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de
Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.
--Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais de
trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour
n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai
amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne
peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du
château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de
l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la
tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler
seul à seul.
--Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette
défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?
--Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!
Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui
se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:
--Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos
affaires?
--Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.
--Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma
question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si
bizarre...
--Venez au fait! dit le baron impatienté.
--Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait
appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de
venir faire le buste de Mme la baronne... Eh bien, si je vous disais
que depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois années
d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...
--Un pressentiment?
--Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine...
L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta,
m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:
«--Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des
Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les _belles_
pas du _Bois-Dormant_, mais du _Bois-Peillot_?»
Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:
«--Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se
remarier... Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe,
creusée pour la septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu
feras la croix, car c'est ton affaire!»
--Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez
répondu quoi?
--J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du
reste ce que je voulais...
--Ah! Eh bien?
«--Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais
bien savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première
femme...»
--Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le
baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait
maintenant la plus complète tranquillité...
«--Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino.
Tu sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord
de payer ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une
espèce de titre, il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre
nuptiale d'une femme riche, le soir même du jour où, sans cela,
il aurait peut-être couché sous les ponts...»
Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.
--Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon
pittoresque de s'exprimer!
--Mais, demanda Pottemain, cette femme qui vous parlait, quel intérêt
pouvait-elle avoir à me diffamer?
--Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un
domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon
de l'île d'Elbe!
--Cela était plus facile à prédire que la mort de Mme Pauline
Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.
--Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver
dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations.
Vous le rappelez-vous?
--Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...
--Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des
espérances sur votre fidélité.
--Cela se peut aussi...
--Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la
première baronne vous n'eûtes pas d'enfant, mais vous vous étiez
fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant.
Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous,
qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers
qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de
cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première,
soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé,
d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui
qu'on nomme M. le docteur Marsay!
--Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu
d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me
porte!
--Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la
taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...
--Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua,
mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous
que je fasse des sornettes de ce domino?
--Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie
contre sa réputation...
--En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.
--Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si
beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris
à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des
armes pour votre défense...
--Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de précaution, dont je
vous rends grâces, fut couronnée de succès?
--Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je
reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y
fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au
cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre
portière était ouverte.
Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt
que prennent deux duellistes avant une reprise.
Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel
intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?
Il reprit le premier la parole:
--Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi?
Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une
vie honorable comme la mienne?
--Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la
calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose.
J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...
--Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?
--Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens de
vous rapporter, je ne fus pas étonné du tout, ainsi que je vous l'ai
déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre nouvelle
invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est un garant
du plaisir qu'elle me fit éprouver et du peu de foi que j'ajoutais
aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, je passai un
jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer des visages
de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement depuis mon
dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...
--Et alors?
--Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû
me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses
que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes
interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens
serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet
des commentaires les plus désobligeants...
Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du
chasseur:
--Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur
Romagny!...
--Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement,
mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que
Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et
que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...
--Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la
colère.
--Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien
résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!
--Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à quels ennemis ai-je
donc affaire? Voilà comment se font les réputations! Heureusement
qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui m'a atteint
bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que mon
serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la
République en personne.
Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.
Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner.
Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus
librement.
Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus
loin.
Il était navré d'avoir été laissé à l'écart; il perdait là l'avantage
d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son
retour à Paris.
Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver
très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un
arbre et alluma un second cigare.
Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de
Pottemain, ce dernier reprit:
--Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu
que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons
la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me
connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du
tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est
qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal...
Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas
qu'il faut faire des dénonciations anonymes...
--La justice a parfois un bandeau sur les yeux...
--Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger:
ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent
personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant
la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands
boulevards: «_Demandez les crimes du baron Pottemain!_»
--Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une
pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas
jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle
survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour
avoir assassiné la première.
--Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand
on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux
vive.
--C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.
--Reste donc l'affaire Pastouret.
--Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.
--Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir...
Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui
ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur
des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête
nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas
beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant
huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous
conservé son signalement?
--Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.
--Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans
le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en
toutes occasions sous mes véritables couleurs...
--Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le
meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous
sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions
malveillantes...
Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.
--Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la
peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à
toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des
moyens un peu bien extraordinaires...
--La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.
--En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis!
Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot
pour un domaine à vous...
Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes,
puis il marcha résolument du côté du château.
--Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant revenir,
un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, quelle espèce
de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures du matin, par
une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux que nous ne
puissions rien boire de chaud!
La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre
chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se
dispenser de leur dire:
--Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si
mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis
brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!
--Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on
réveillât la baronne.
--Je n'y songe pas, dit Pottemain.
Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de
chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint
autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très
intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer
le secret mystérieux qui liait ses deux amis.
Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa
barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain
salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur
son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais
d'imagination qu'il avait faits pour n'être pas considéré par lui
comme le dernier des hommes.
Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens
s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit
le baron à part:
--Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.
--Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec
nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...
--Et les portes n'étaient pas encore fermées?
--Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne
nous sommes pas couchés...
--Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne
ne la surveillait... Elle en a profité!
--Tu dis?
--Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...
Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la
chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On
voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline
la veille...
Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit
et lut la suscription:
_A Monsieur le baron Pottemain._
Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.
--Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand
malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est
plus!...
Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.
Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il
cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y
avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait
fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition
de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité,
par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute
surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny
était-il son complice?
Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.
--Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne
comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.
Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute
froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:
«Mon ami,
«Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre...
N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le _libre_, _unique_ et
_volontaire auteur_.
«La nature,--je le sais aujourd'hui,--ne m'avait pas façonnée
pour la vie conjugale. Je déserte mon poste et je me punis
moi-même du supplice des déserteurs...
«Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance
dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée
d'en finir avec l'existence...
«Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le
hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...
«Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de
vous!
«Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de
Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des
crimes.
«Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand
elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous
être chère...
«Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les
vivants, aux tracas de leur inhumation.
«J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort
seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon
cadavre... Ce serait inutile.
«J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât
aucun dommage matériel!...
«Je n'ai disposé de rien...
«Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense
à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à
Bois-Peillot a occasionnées...
«Tout le monde ignore ma résolution fatale...
«Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et qu'une
pauvre folle de moins...
«Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!
«Adieu pour jamais!
«Baronne Pauline POTTEMAIN.»
Romagny demeura altéré.
Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la
veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet,
impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la
désespérée.
Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand
ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête
dans ses mains:
--Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de
moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.
Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer
l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir
de son hôte.
--Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis
fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui
porter secours!
--Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.
Il donna des ordres.
Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On
parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on
fouilla le parc...
Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner aucun
renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.
Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.
--M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang
maudit.
C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de
la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient
souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans
fond n'avait rendu leurs cadavres...
--Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les
restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.
Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de
revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent
seuls:
--Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout
cela signifie...
--Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je
t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me
refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec
ces péronnelles de femmes!
--Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout
cela! répéta Charaintru abasourdi.
--Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste
pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.