IV

Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.

Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de

menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:

--_Je sais tout!_

Tout? Quoi?

Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son

compte, de quelle source le tenait-elle?

Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème.

Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son

pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.

Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et

tailla ses favoris à pleins ciseaux.

Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours

de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en

sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.

Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta

stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on

avait déjà vu Mme la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne

fût pas sept heures du matin.

--Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille

du baron l'ex-servante-maîtresse.

--C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait

pas paraître étonné.

Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua à

se savonner le menton d'un geste ample et symétrique, se bouchant

les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui donnait

l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.

Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il

ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.

--Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage,

aujourd'hui!

Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se

retournant vers sa servante:

--J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes

familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon

service?

--Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement

Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre

Pastouret.

--Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.

--Moi? Oh! rien!

--Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et

j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe...

Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence,

pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé...

quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu

après mon départ et qu'a-t-elle fait?

Victorine sourit imperceptiblement.

Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture

entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir,

et elle triompha. Mais elle sut cacher le contentement intérieur

qu'elle éprouvait.

--Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon

que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru

étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur

ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai

trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec

vous... Je ne sais rien de plus...

--Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans

les yeux la servante-maîtresse.

--Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le

regard étincelant de son maître.

--Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?

--J'affirme que je n'ai vu personne.

--Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses

dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?

--Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au

parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je

croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.

Mais le baron ne releva pas cette pointe.

--Où est-elle à présent?

--Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.

On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.

--Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez,

en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...

--C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je

te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera

et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste

continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as

compris? C'est entendu?

--C'est entendu!

--C'est bien!

Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait

d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre

sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver

le danger.

Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que,

si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la

toute-puissance.

C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée

à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité

propre.

Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout,

qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que

sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.

Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas

hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre

son œuvre.

Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et

s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.

Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le

plus dégagé du monde.

A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins,

sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.

--Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez

volontiers... je parierais.

--Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu

et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine

de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres

vivants ce que je ne puis leur rendre.

Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le

baron affecta de ne pas prendre garde.

Il reprit sans aucune ironie:

--Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?

--Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai,

pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.

--De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est

essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée

que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon!

la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la

contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...

--Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit mon

cœur.

Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer

sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.

Enfin, il soupira:

--Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des

autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre

mari!...

--Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!

Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel

mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.

Dans ce coup d'œil, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et

que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits.

C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.

--Vous êtes changé, dit-elle involontairement.

--Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire

recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un

soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour

vous plaire...

--N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.

--Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste

plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec

la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?

--Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?

--Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je vous

inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est rendu

coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela comme

s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps rigueur.

Ce disant, il s'avança vers sa femme.

--Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.

Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase

empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de

recouvrer une partie de son avantage.

A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice

criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle

électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cœur de

Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.

Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en

stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.

Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de

mousse et s'assit près d'elle.

--Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a

calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être,

et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on

vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...

Pauline se recueillit un instant, passant rapidement en revue,

avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les

dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la

dénonciation.

Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine,

Jeannolin.

Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à

l'abri.

La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante,

celle-là.

Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à

s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la

désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau

crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le

scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient

sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une

tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.

Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à

ce prix.

Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de

son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui

avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un

simple soupçon à sa trace.

En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.

--Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les

bases de notre séparation. Vous m'avez demandé de feindre pour

éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis

prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue

vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous

ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par

soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je

regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et

ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que

vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer,

pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait

point sur ma tombe. Dussé-je--et retenez bien mes paroles!--dussé-je,

par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler

morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis

quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!

Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait,

comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour

sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du

désespoir.

Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se

contraignit d'abord pour ne pas éclater.

Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:

--J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre

amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?

--Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.

--Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main

douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop

jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les

fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns

de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?

--Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.

--Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous

qu'un symptôme de plus, songez-y.

Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui

range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs

volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des

gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.

--Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là

votre plan de campagne?

--Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière

pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre

une santé--malgré tout--aussi chère, sans épuiser tous les moyens de

la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit

souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en

triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration

dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous

un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à

autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à

ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime

et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve,

dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que

l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur

moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux

pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne

amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et

une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous

bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que

vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me

soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un

exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de

Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez

au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi,

vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état

cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et

la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du

médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un

peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction,

mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent

aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en

supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec

votre propre manie et votre propre douleur...

Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à

l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le

moyen de gagner du temps.

Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son

habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son

geôlier:

--Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!...

Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la

proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus

complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres

sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous

m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes

caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous

mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la

première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre

nous!

--Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le

baron d'un air de triomphe. A l'œuvre, maintenant!...

Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain

courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.

L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille,

avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.

Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de

Pauline fussent très opposés chez Jacques et sa femme, tous deux

confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les

politesses qu'ils firent au baron.

Les enfants réclamaient déjà hautement Mlle Marzet, ne comprenant

point qu'en devenant Mme Pottemain elle cessât d'être à eux.

L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé

souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de

la destinée.

La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne

parut point à son avantage.

Et--que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le

changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence

son caractère réel--Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.

Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution

dans la voie des épanchements.

--Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et

Georges avec embarras.

Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en

recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.

--Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur

trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le

sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des

accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?

--Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.

--Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour d'un

climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir

exercé sur son enfance une influence néfaste!

Et il regardait le plafond, attendant une réponse.

--Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur

animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de

l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune

femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.

--Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations?

Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire...

l'assassiner?...

--Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle

a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents,

dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité,

entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...

--L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux

en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à

Guermanton, elle ne faisait pas cela?

Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et

Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni

l'autre.

--Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline

a quelque chose de dérangé dans le cerveau.

Le Normand avait bien pesé le mot abominable qu'il venait de jeter

dans la conversation. Il examina en dessous M. et Mme de Guermanton.

--Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez

ces particularités dans l'ombre!

--J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans

doute entendu parler...

--Oui, dit vivement Mme de Guermanton, un incendie à deux lieues

d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.

--L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à

moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre.

Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir

avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient

de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma

rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal

entendu, peut-être!

--Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement

le père de famille: la première est que, jamais ici, Mlle Marzet n'a

été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde

est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette

impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en

fût la cause?

--C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à

lui-même de se rassurer.

--Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage,

le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?

Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:

--Hélas non!

--C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.

--Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je

voulais vous parler à cœur ouvert auparavant, vous consulter...

--Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par

des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.

--C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin?

demanda-t-il à Jacques.

--C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère

qui ne lui était pas habituel.

--J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous

prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais

pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!

--Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre

et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

--Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret,

surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait

point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la

blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers

souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais

votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.

L'exquise délicatesse de cette réponse charma Jacques, qui remercia

sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain d'un coup

d'œil froid et altier.

--Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de

sourire.

--Vous entendez: _le mot de l'énigme_, n'est-ce pas?

--Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec

votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez

encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour

Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.

--C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien

aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si

je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée

que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...

Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison

funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.

Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.

La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse

de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le

départ du baron pouvait être plus proche.

M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas

laisser à Pottemain toute latitude de refuser.

Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux

que peut-être il ne voulait pas faire, il se retira bien assuré que

le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et que, de

dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète sympathie

pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds au château.

C'était peut-être ce qu'il souhaitait!

V

Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la

lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.

--Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous

voilà tailleur à présent?

--Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y

autorisez, habiller un petit pauvre.

--Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui,

par hasard, qui s'appelle Jacques!

Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:

--Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le

connaissez sans doute.

--Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux

mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où j'ai

été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais que des

relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... Ils se

dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre nouvelle est

que décidément le feu a été mis _exprès_ à ma grange de Sainclair.

Décidément, nous excitons des sympathies partout!... Ah! il est vrai

que votre amour me reste pour me consoler... C'est quelque chose...

Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais m'occuper à faire

prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. Je mets la maréchaussée

sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va m'occuper huit jours. Après

quoi, si vous n'allez décidément pas mieux, nous bouclerons les

malles et nous jetterons une plume au vent...

Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le

baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.

La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches,

s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.

Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien

moins _berdin_ qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence

fruste avait besoin d'être développée et cultivée.

Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle

le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.

Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de

Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon

de la famille de Guermanton.

Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir

tragique.

Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par

l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses

hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès

d'eux aucun appui.

Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne

lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se

séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse

et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de

main.

Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à

vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.

C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une

ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans

la guerre, les officiers et les soldats?

Une enquête eut lieu.

Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si

haute estime, se trouva chargé des préliminaires.

Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de

louage.

Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne

Pottemain.

Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle

était riche et par conséquent elle était quelqu'un.

--Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton

malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, vous vous informiez si

volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais

magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame

la baronne!...

Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres

faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée

en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème

d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons

extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son cœur

meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre enfant,

coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention criminelle.

Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration

qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.

Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour

croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas

par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les

physionomies.

Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès

l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des

coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur

l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme

le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à

faire tomber une tête.

Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, que la lutte, à

l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme

elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'œil bien

ouverts.

La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique

de Bois-Peillot.

Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que

ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore

sur le théâtre de l'incendie.

Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron

pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de

se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne

produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.

Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni

mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années,

par leur gentillesse.

Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était

couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les

troupeaux.

Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation,

il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait

croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un

innocent, un _berdin_...

De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son

mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses

à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que Mme Pottemain était

morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces avaient

poussé partout.

Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique,

celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.

Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit

les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à

la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux

ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au

col de l'adolescent un petit nœud qui éclatait comme un corail sur

une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.

Le baron examina le petit berger d'un œil assez narquois et dit à

Pauline:

--Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit,

essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car

il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...

--Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez

que moi de ses fautes.

Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois.

Toutefois, c'était déjà une première victoire.

Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails

de son service.

--C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu

devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche

avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main

droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et tu présentes la

nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit

pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table.

Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à

demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru

dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper

de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.

--Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin,

surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...

--Ne le regarde pas...

--Mais s'il me parle?

--Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.

--J'ai peur...

--Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.

Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour

les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit

incendiaire en épousant sa cause.

Et l'enquête se poursuivait toujours.

L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du

fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés,

pas un n'avouait.

Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en

feignant de ne songer qu'au ménage.

Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier arrivèrent de

la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.

Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de

volumineux interrogatoires.

Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.

On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer

Bois-Peillot comme leur propre demeure.

--Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine

d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?

--J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis,

je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison

à tout événement.

--Et vous le croyez coupable? demanda Mme Pottemain, en feignant de

s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.

--Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie

enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à

interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le

fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne

peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On

l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa

faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant

la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé

devient accusé et comparaît devant les tribunaux.

--Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?

--Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en

laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.

--Et pourrait-on savoir son nom?

--Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand

Cassecou...

Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa

tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé,

se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la

tête.

Pauline avait poussé un cri.

Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange

confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.

--Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre,

tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en

songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités

encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un

berger!

Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au

substitut et, pour rompre les chiens,--car le mécontentement du baron

menaçait d'éclater--il dit:

--Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux?

S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.

Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en songeant à la réponse

probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de force

qu'elle n'en avait elle-même.

--Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas

sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...

--Vous le savez? dit vivement le magistrat.

--Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main

dans le feu...

--C'est un de vos camarades? demanda le substitut.

--Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas

méchant du tout... _Berdin_ si l'on veut, mais faire du mal à qui que

ce soit, jamais!

--Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que

_berdin_, puisque _berdin_ il y a? demanda le baron intrigué.

Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se

recueillit, puis:

--Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des

villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul

dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec

une clef dedans... et vous verrez!

--Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le

pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...

Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle

baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il

parla:

--C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le

terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en

ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer

un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure

après...

--Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait

volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes

autres circonstances, une confiance à toute épreuve.

--Une heure après mon départ, dit Marsay.

--Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.

--Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et

n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris

lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté

au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de

telle façon que le foyer de la lentille...

--Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui

tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous

aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...

--Ce sont ces _hasards_, répliqua l'officier de santé, qui expliquent

la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et

tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des

innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui

semble souvent impossible...

--Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû

chercher le coupable dans le château.

--Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici

tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous,

parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en

bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous

aiment!

A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa

maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, à

la hauteur de la baronne trépassée.

Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la

maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras

pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.

Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait

d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait

fort le destin du pauvre Bertrand:

--Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en

allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!

Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint

excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur,

fronça le sourcil et passa outre.

A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et

repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son

greffier à Moulins.

Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à

brûle-pourpoint:

--Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas

l'auteur du méfait.

--Ah!

--Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin

d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.

--Quel soupçon?

--Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un

autre.

--Quel autre?

--Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est

communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la

paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage

au-dessus.

--J'entends... Alors?

--Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux

bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...»

C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire

sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque,

ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie

de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste

et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation

possible...

--Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda

Pauline d'un ton altier.

--Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un

marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause

une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour

lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme

je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le

soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris

de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous

aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous

de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et

mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que

le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que

vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette

nuit même... chez vous...

--Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens

moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est

d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune

communication à vous faire?...

--Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une

opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo:

Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma

grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie

de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il

s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que

Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand

je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:

«--L'incendiaire, c'est toi!»

Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite

un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez

ma compagnie pour une fois...

Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité

terrible.

La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu.

Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable

qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?

Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus

d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle

preuve ne viendraient l'accabler!

Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était

peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.

Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment

se renseigner sur ce qu'elle ignorait?

Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût

sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni

prévoir?

Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le

trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était

le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la

griffe juridique!

Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.

Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir

autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce

suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce

qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur

et la vie d'un malheureux!

Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si

âprement conquis depuis quelques jours...

C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir

l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.

A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle

avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec

cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.

Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en

dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à

ne reculer devant rien--il l'avait bien prouvé--pour reconquérir son

indépendance et faire triompher sa volonté.

Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?

Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans

relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la

merci de cet homme, qui lui faisait horreur.

Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait

échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence

affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle

ne trouvait aucune solution pratique.

Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la

preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette

arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter

sur aucune défense.

Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était

toujours là...

Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une

indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.

Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce

papier d'où dépendait peut-être sa vie?

Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de

Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec

soin.

Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.

Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien

décidément dans la main de son bourreau.

Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi

elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en

soutien de l'ordre social!

Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la

considération générale!

Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce

qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!

Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver

sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.

Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait

d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la

faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la

coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...

Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise

d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour

sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle

entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire

du château sonna lentement minuit...

Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa

chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à

double tour.

Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:

--Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui

ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?

Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des

cheveux à la plante des pieds.

--Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.

--Et la preuve? repartit le baron.

--C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!

--L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller

peut-être.

--Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour

répondre de vos actes.

--Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange,

fit Pottemain en riant avec affectation.

Pauline se leva et, s'approchant de la porte:

--Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez

réveiller Pastouret!

Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol

d'une mouche.

--J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si

rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.

Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui

sortaient de la tête.

Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.

Elle ouvrit la fenêtre toute grande.

--Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.

--Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains

derrière son dos. Que m'importe!

En même temps, il fit un pas en avant.

--Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment

marche du même pas et peut-être plus vite...

--Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos

caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je

vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et

heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un

mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi

ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si

vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit...

Je veux... j'exige des explications, ou bien...

Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect

horrible...

Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:

--Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je

le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...

--Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors

de lui.

--L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le

troisième.

Et elle se pencha dans le vide...

--Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle

n'accuserait que votre folie.

--Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous

l'ai dit... Et la justice aura son cours...

--Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et

en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!

Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri

et se jeta par la fenêtre.

Barbe-bleue · 第 22 / 38 题