I
Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.
Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du
voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune
femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait
déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une
rentrée triomphale.
Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour
l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et
à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.
Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir
dans tous ses détails.
Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle
prit le plus grand plaisir.
Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première
baronne. Sur la cheminée se trouvait une réduction du buste de la
défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.
Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de
marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression
de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu
animer les yeux et les lèvres.
--Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser
formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non
sans une secrète et indéfinissable angoisse.
Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les
dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la
domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.
L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte
d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise
de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la
surveillance générale du service intérieur.
L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans
sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles
d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse
et hardie auraient pu suffire pour signalement.
Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces
détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les
rôles impliqués par ce mot significatif.
Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion
instinctive, le sentiment que cette femme commune la haïssait
sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie
rétrospective.
C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute
bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée;
elle se fit humble et courba l'échine.
La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même
prendre la peine de dissimuler son dédain.
Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les
nouveaux mariés.
Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence
dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.
Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil.
Tous deux paraissaient soucieux.
--Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.
--Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.
--Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son
caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout,
nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!
--Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait
doux?
--Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il
n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller
chercher une fille de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas peur,
mon tour reviendra...
--En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour
d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...
--Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.
--Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis,
à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous
retomber sur le nez...
--Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître!
C'est sur lui que ça retomberait tout!
--Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...
--Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si
lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de
s'être compromis pour rien...
Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la
première le fil de cette incompréhensible conversation:
--C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle.
Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...
--Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement
Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma
revanche...
--Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.
--Je te le promets!
--Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois!
Moi, je me charge de la donzelle...
Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme
dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute
jeune par feu Mme Maslet et attachée à son service, dès l'âge de
quatorze ans.
Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.
La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée,
l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à
mettre en elle toute sa confiance.
Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine
qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du
château.
La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la
maison.
Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre
indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de
prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot.
C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme
jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au
besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.
Mme Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune
gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La
vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue une
fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année,
avait voulu introduire son amoureux dans la place.
Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine
de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine,
il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait
tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au
pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour
avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.
Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux
que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la
situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la
châtelaine, le plus riche parti de la contrée.
Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum de
Mme Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait fini
par le charger de ses intérêts extérieurs.
C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des
bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire
les métayers et les bûcherons.
Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine,
n'avaient produit un tel rendement et Mme Maslet se félicitait de son
heureux choix.
Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions
et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine
Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.
Mme Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux intendants,
qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne cherchaient pas à
augmenter leur pécule par des malversations.
Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de
perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale,
tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême
discrétion.
Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens
d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais
aux oreilles de la châtelaine.
Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.
--Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à
Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!
Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses
prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était
proposé.
Un beau matin, Mme Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée
d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle
l'avait présenté comme son mari.
Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de
position, elle était devenue la baronne Pottemain.
Certes, Mme Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait habitué
Pastouret et Victorine à bien des excentricités--dont ils ne
s'étaient jamais plaint--mais jamais ils ne se fussent attendus de
la part de la vieille dame à un pareil dénouement.
Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça
qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence
habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux
auraient à rendre les comptes de leur gestion.
Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés
l'insouciance de Mme Maslet.
Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa
femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret,
qu'il entendait désormais être le seul maître.
Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à
l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit
bientôt surnommer le Sournois.
Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir
autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible
pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant
de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux
femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister
aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.
Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le
terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa
ligne de conduite.
Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec
Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son
nouveau maître.
C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant d'humeur
assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en œuvre toutes ses
séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son manège.
La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne
peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la
monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une
matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.
De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère
aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle
Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.
En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de
possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était
devenue sa maîtresse.
Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé
de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance
d'autrefois.
Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme
d'égards et de prévenances.
C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il
avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait
commandé le buste en marbre de la châtelaine.
Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré,
où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait
d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.
Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se sent
supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux une
scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.
En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la
châtelaine...
Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant
son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et
plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le
hasard lui avait fait rencontrer Mme Maslet, et que celle-ci était
millionnaire...
Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse.
Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du
matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper
jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.
Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier
soupir et il ne put que constater le décès, _dû sans aucun doute_,
ajouta-t-il, _à une congestion pulmonaire_.
La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle
que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui Mme Pottemain
avait rédigé son contrat et déposé son testament.
La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari
la totalité de ses biens.
Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans
la propriété et il lui fit construire, en témoignage de ses regrets,
un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.
Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel,
mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine
resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la
domination du couple Pastouret.
Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait
cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron
se réveilla.
Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des
meilleures choses!
Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit
le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et
qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.
Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et
fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs
renseignements.
Ce fut un coup de massue pour la servante.
Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en œuvre pour détourner le baron
de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il avait
assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, s'il ne
voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de songer à
se remarier.
Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se
heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se
résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait
chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus
qu'autrefois, elle se sentait armée pour la lutte et elle attendit
de pied ferme.
Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à
la transformation du manoir.
Victorine, la rage au cœur, sentait chaque jour son maître lui
échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait
d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa
fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.
Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et
plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de
la servante.
Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être
avoir recours à l'intimidation...
Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour
jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.
Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline
et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer
définitivement à Bois-Peillot.
Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le
visage de la jeune femme.
Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle
eût pu être en droit de se promettre.
En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui
procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les
plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé
de lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même
pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment
d'antipathie que lui inspirait son mari.
Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu
du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à
lire la sincérité.
Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une
leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher,
elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa
nature pour répondre à l'affection par l'affection.
Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui
lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa
situation d'épouse.
Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la
mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop
brusque d'existence.
Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et
établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En
attendant, il redoublait de soins et de prévenances.
Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune
initiative à prendre.
De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire,
elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa
mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du
reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs.
Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque jour à
l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête
merveilleusement dressée.
Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que
son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier
admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et
pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage.
Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles
distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme.
Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline,
mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont
ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à
Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie
de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure
l'inquiétude latente de la jeune femme.
Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de
Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui
l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la
servante-maîtresse.
Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord
avait été loin de se modifier.
Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque
fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance
incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun
éclat.
Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à l'ennui que devait
éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis tant
d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse absolue.
Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long
isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait
bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais
une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain
avait donné quelques droits...
Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever
une question qu'elle sentait irritante au premier chef.
Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine,
chaque fois que l'occasion s'en présentait.
La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux
femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs,
devait fatalement rester à la baronne.
Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme,
Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à
répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites
et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton
qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui
avaient dû exister entre elle et son maître.
Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir
Victorine quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun
reproche rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle
émit seulement avec discrétion cette opinion que la plus simple
convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner
son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de
Bois-Peillot.
Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à-vis de
Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le
moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant
tout scandale.
Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui
fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue
impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait
assurer la tranquillité de tout le monde.
A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison
de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui
continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes.
De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se
marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa
servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre
tranquillement et de se créer une famille.
Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand
celui-ci eut fini, il secoua la tête:
--Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la
dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la
porte, comme cela, sans autre motif?...
--Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton insolent de son
valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne?
--Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que
nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à
Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il
s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire
réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux...
Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux.
--Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous
refusez d'épouser Victorine?
--Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est
d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître
de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous
partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera...
--C'est votre dernier mot, Pastouret?
--C'est mon dernier mot, not'maître!
--Bien! Vous attendrez mes ordres.
--J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit...
Faut bien vous laisser le temps de réfléchir...
Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler
sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans
son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard.
Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il
paraissait avoir pris son parti.
Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour de
jardin.
--J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline.
--Lequel?
--Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du
jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je
vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà. Je vais les
marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de
me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le
crédit d'un ou deux mois?
--Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est
en principe décidé, j'y souscris volontiers.
--Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa
femme.
Et il changea de conversation.
Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât
jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à
reprocher à sa maîtresse la moindre observation.
Ils crurent avoir gagné leur procès.
--Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous
le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas
peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la
petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal,
c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul...