M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.

--Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort,

répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour

et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir

le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces

et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé

aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas

réussi.

--Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi

dorénavant?

--Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre

contrat de mariage,--au grand contentement, je pense, du baron

Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais

disposé à lui faire la cession de ce terrain.

--S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?

--Pleinement et dès aujourd'hui.

--Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est vrai de prétendre

que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne l'est pas moins

que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je consentirais même

plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous avez des enfants...

--Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de

Guermanton.

--Comparée à zéro, c'est tout un pays.

--Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant

nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec

force, n'est-ce pas, Jeanne?

--Certainement, dit Mme de Guermanton, ce que mon mari fait est bien

fait.

--Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous

exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner

les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable

envers vous!

M. et Mme de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur

tendait la jeune fille.

--Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous

prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre

gratitude.

Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que

l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son

âme franche ne savait rien garder.

Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait la

liberté relative de la servitude pédagogique, servitude qui, après

tout, n'est pas cimentée par le sacrement.

Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de

Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais

qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer

directement à la jeune fille.

Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient

conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui

intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux

parent.

Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne

pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête

et le cœur.

--Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les

transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un

veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié!

Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et

sucré d'un verre de cidre?

Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration

du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage,

tombait le 15 avril.

La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout

à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans

nouvelles.

Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de

ce qui se passait à Bois-Peillot.

Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.

--Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas être au

courant?

Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui

répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir

pour le croire.

M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé

que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.

Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage

discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une

robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à

l'horizon.

Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose

étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi

nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.

Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la

stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes,

alignées et sarclées...

Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse

terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai

passage abandonné aux chèvres.

On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les

courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.

Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les

fenêtres.

Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été

passées au papier de verre et au tripoli.

Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un frais

bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.

--Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le

château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des

tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.

Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation.

Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir

féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des

plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.

Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit

halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par

une nuée de maçons et de charpentiers.

On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens

et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.

Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous

le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le

clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et

annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa

marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain,

de Bois-Peillot.

Barbe-bleue · 第 16 / 38 题