intéresser personne: il est inutile de s’arrêter à les contempler. Par
contre, les physionomies presque trop expressives qu’on rencontre
aujourd’hui offrent un curieux champ d’études et indiquent que la vie
intérieure persiste chez quelques-uns, malgré les apparences d’une
indifférence générale et absolue. Mais de quelle nature est cette vie
intérieure? Nous essaierons d’en percer le mystère, mais je voudrais
auparavant noter ici une observation que j’ai faite et que j’invite les
autres à faire comme moi: les modifications de la physionomie sont
beaucoup plus visibles chez les femmes, peut-être parce que leurs traits
délicats se marquent plus facilement sous la secousse de l’émotion et
l’étreinte des sentiments. Il y a évidemment aujourd’hui, chez presque
toutes, quelque chose de plus accentué, de plus marqué en profondeur
dans les traits du visage que ce qu’on y voyait autrefois! Les yeux
sont devenus froids, étrangement froids! Quelques-uns semblent taillés
dans des pierres dures: onyx, agathe, jaspe et lapis... Ce sont des yeux
qui manquent de rayonnement et de chaleur. Chez la paysanne, l’ouvrière,
la dactylographe, la femme du monde, la même expression implacable se
rencontre. Je ne rétracte pas le mot implacable, car dans les prunelles
féminines aucune miséricorde ne luit plus à l’heure actuelle. Une
énergie d’un genre nouveau les anime, fille de passions récemment
éveillées qui cependant se rattachent aux passions primitives de
l’humanité, et ne semblent pas avant-courrières d’une conception
nouvelle et plus noble de l’existence.
Dans _les problèmes de l’heure_ j’ai traité des conditions spéciales où
se trouve la femme en tant que femme, et mes conclusions à son sujet
n’étaient pas optimistes ni colorées d’espérance prochaine. Mais en
examinant avec plus d’attention les physionomies humaines je me suis
rendu compte qu’il y avait encore, chez les femmes comme chez les hommes
d’aujourd’hui, de l’étoffe pour tailler, assembler et coudre. Il faut
que les ouvriers intelligents et habiles se mettent à l’œuvre, montrent
la voie, préparent l’ouvrage et jettent dans les âmes des pensées
d’avenir.
* * * * *
Certaines passions sont assez neuves chez la femme, tandis que l’homme
les a presque toutes connues, vécues et taries; ces passions sont
semblables à des sources vives, d’où des énergies inattendues pourraient
surgir. L’instinct de despotisme, par exemple latent jusqu’ici chez les
descendantes d’Ève, a pris désormais dans l’âme féminine un essor
effrayant. Celles qui se sentent des âmes à la Sémiramis sont rares,
mais tous les petits despotismes les attirent et les tentent. Le goût de
la domination, le besoin de se donner de l’importance qui n’avaient pas
franchi jusqu’ici les bornes de la vanité et de l’amour, se sont étendus
à toutes les branches de l’activité sociale où les femmes prétendent à
présent exercer leur empire. Cette modification de leur psyché
développera peut-être dans ces mentalités un peu mièvres, un peu veules,
un peu incertaines, des forces qu’on ne soupçonnait pas.
Je crains pourtant qu’il ne s’agisse pas au début, de nouveautés
sympathiques, car l’accentuation des physionomies que je viens de
signaler ne semble pas avoir une base pure et noble. Mais étant donné
l’état d’insipidité où semblaient tombées la plupart des âmes, tout
symptôme qui révèle des énergies en formation doit être accueilli avec
satisfaction.
Ce sont là des forces en gestation. Dans quel sens se
développeront-elles? Comment les sauver, en ce moment psychologique
d’une si extrême importance, de la rencontre et de l’influence des
mauvais bergers? Tel est le grave problème qui se pose devant les
consciences vivantes, devant les esprits qui veillent.
Ah! les mauvais bergers! On peut parler aussi aujourd’hui des mauvaises
bergères. A quelque sexe qu’ils appartiennent les uns ou les autres, on
ne redoute pas assez le rôle néfaste qu’ils jouent, on ne met pas
suffisamment en garde contre eux les esprits inexpérimentés. Or, c’est
l’une des pires sottises qu’on puisse commettre, car ces conducteurs de
brebis sont mille fois plus dangereux que les loups dévorants, ces
frères inférieurs, comme les appelle saint François d’Assise!
Il n’est pas agréable, certes, d’être croqué par les dents des loups,
mais il est cent fois pire encore de tomber sous la coupe d’un mauvais
berger, car cette emprise peut avoir sur la destinée des autres hommes
de pernicieuses répercussions.
Quand ces déviateurs de la conscience humaine se dévoilent, on devrait
les marquer moralement au fer rouge et faire pour eux ce qu’on fait en
Italie pour les _jettatori_ que couronne une sinistre auréole de
malheur, refuser même de prononcer leur nom!
Mais notre esprit superficiel--cette tendance qu’Oscar Wilde qualifiait
de crime,--nous rend incapables de jouer le rôle sacré de gardiens des
âmes.
* * * * *
Le déplorable empire que les mauvais bergers ont acquis et conservent
dans la société actuelle est dû en grande partie au fait que les hommes
ne savent pas se servir contre eux des armes de défense dont la nature
les a généreusement pourvus. L’une d’elles est assurément le regard,
destiné à aiguiser la perspicacité de l’esprit et à indiquer au voyageur
les embûches et les périls de la route. L’insouciance, avec laquelle
nous nous en servons, la plupart du temps, sans prêter une attention
suffisante aux embarras qui obstruent le chemin ou aux détours qui
l’interrompent, est une preuve de sottise. Les éducateurs devraient
désormais s’occuper à mieux développer chez les enfants cette faculté du
discernement qui manque à tant d’hommes faits. Ils devraient, avant
toutes choses, apprendre à leurs élèves qu’il faut donner une extrême
importance à l’expression du regard de ceux qu’ils rencontrent, et user
du leur avec clairvoyance et attention. L’œil humain est la clef de
voûte des personnalités et elle les accompagnera sans doute dans
l’au-delà, car, comme l’a dit le poète des _Deux Rencontres_:
Les prunelles ont leur couchant,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!
CHAPITRE III
LES YEUX QUI VOIENT
Oh! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible;
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible.
SULLY PRUD’HOMME.
Par le mot «voir», j’entends parler de la vision intérieure, la seule
qui soit intéressante dans l’ordre moral et intellectuel. On peut
percevoir merveilleusement les objets extérieurs et être privé
complètement de cette vision spéciale, qu’un malheureux aveugle peut
posséder parfois au suprême degré. C’est donc cette vision qu’il importe
de chercher avant tout dans les prunelles dont nous rencontrons le
regard.
Il y a toutes espèces d’yeux dans le monde: de beaux et de doux, de
sévères et de durs; il y en a de dominateurs, d’éblouissants, de
provocants... D’autres nous prennent simplement. Ce sont les plus
redoutables, ceux qui, d’un coup d’œil, changent parfois des destinées.
Nous n’accordons pas assez d’importance aux yeux, nous ne les observons
pas suffisamment, nous nous perdons inutilement dans d’autres détails du
visage et de la personne. Eux seuls mériteraient cependant l’attention
des psychologues et des curieux. Ils n’ont qu’une rivale: la bouche!
Mais celle-ci n’est guère révélatrice qu’au point de vue des passions et
des tendances instinctives: bonté, méchanceté, faiblesse, ou
obstination. Elle ne représente pas un tempérament dans son ensemble,
et, au point de vue intellectuel, elle reste muette.
Sans la négliger, ce qui serait une erreur, ce sont les yeux que nous
devons toujours considérer pour obtenir une vision à peu près exacte des
âmes individuelles.
Leurs variétés sont infinies et ils sont souvent déconcertants par leur
sincérité même. Quelques-uns sont fuyants, et on les devine faux;
d’autres ont appris l’art de se soustraire aux investigations, sans se
détourner ouvertement; mais, en général, les prunelles de la plupart des
hommes s’ouvrent candidement, et s’offrent sans défiance aux
observations des regards curieux qui croisent les leurs. Les êtres qui
ont clos le plus hermétiquement leur cœur, ne se sont pas avisés de
prendre la même précaution pour ces fenêtres à travers lesquelles le
regard d’autrui peut pénétrer jusqu’à l’intimité de l’âme, et en
fouiller les replis.
Puisque la candeur de l’homme le permet ou ne peut l’empêcher, cherchons
donc, non pas dans ses paroles, parfois mensongères, ni dans ses actes,
souvent transitoires, mais dans ses yeux qui n’ont encore appris à
dissimuler qu’une petite partie de ses secrets, le mystère de son âme
profonde.
* * * * *
Entendons-nous! Je n’ai pas l’intention de pousser aux curiosités
psychologiques, ni d’engager mes lecteurs à cultiver l’art de couper un
cheveu en quatre. Nous avons trop souffert pour nous complaire
sérieusement à ces jeux qui affinent le goût sans éclairer
l’intelligence. Je propose, au contraire, de renoncer aux puériles
recherches dans le jardin secret des membres de notre entourage, et de
nous attacher à une unique recherche. Ces yeux que nous interrogeons
avidement, demandons-leur une seule chose: reflètent-ils une vision
intérieure, une capacité d’inspiration subite, l’amour de l’idée au lieu
de l’amour des choses?
Hélas! que de fois n’y découvre-t-on que l’amour des choses, cette
irrémédiable tare, cette constante ennemie de toute vraie liberté
morale! Les femmes y sont plus attachées encore que les hommes. C’est
pourquoi elles arrivent rarement au mysticisme et au grand vol des
idées. «Laissez-les donc tranquilles, diront ceux qui préfèrent ne pas
réfléchir, elles font ce qu’elles peuvent et il ne faut pas demander au
pommier de porter des pêches!» J’use volontiers de cette métaphore, car
il est injuste, je le reconnais, de ne pas tenir compte des possibilités
pour établir ses jugements; mais admettre, pour soi et pour les autres,
une semblable limitation, c’est renoncer à la grandeur de l’effort,
c’est désobéir d’avance à ces inspirations subites de l’esprit qui,
mieux qu’un coup de cloche retentissant, vous font sortir des rangs et
gravir les cimes...
Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. Si dans l’ordre
intellectuel celles-ci n’ont pas le cerveau organisé pour la spéculation
pure, on ne leur demandera pas de trouver la solution de problèmes
mathématiques; mais dans l’ordre moral, leur organisation mentale ne les
relègue pas fatalement, comme de pauvres Cendrillons, à la porte des
palais et des temples. Lorsqu’elles ne peuvent en franchir le seuil,
c’est la plupart du temps qu’elles ne le veulent pas! La répugnance à
l’effort, l’horreur du recueillement, et le prestige des choses
extérieures, tout puissant sur leur âme, ferment leurs yeux plus encore
que ceux des hommes, aux visions intérieures.
Il me semble du reste absurde d’établir, en parlant des problèmes de
l’âme, des différences essentielles entre les deux sexes, puisqu’ils
sont, dès leur naissance, des condamnés à mort auxquels l’immortalité
est promise. L’important, à l’heure actuelle, est de savoir discerner
dans les yeux des hommes et des femmes, le reflet de leurs visions
intimes, puisque ces visions peuvent seules élaborer en eux les âmes de
soldats, de défenseurs et d’apôtres qui seront nécessaires pour rétablir
l’équilibre du monde et apaiser la conflagration terrible qui en ce
moment déchire son cerveau et ses entrailles.
CHAPITRE IV
LES CERVEAUX QUI VEILLENT
L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.
PLUTARQUE.
Il ne suffit pas de posséder le don de la vision intérieure, il faut que
cette vision se réfléchisse dans le cerveau qui la reçoit, la creuse, la
travaille et s’en sert ensuite comme d’un levier pour provoquer
l’ascension des âmes.
Il en fut sans doute ainsi pour les prophètes. Ils ont eu d’abord la
vision des choses, que leur génie spécial, après l’avoir considérée et
méditée, a ensuite présentée au monde. Ces personnalités puissantes
vivaient dans l’attente, les yeux bien ouverts, tandis que leur esprit
veillait.
S’il nous arrive parfois, même aujourd’hui, de rencontrer des yeux qui
semblent refléter une vision intérieure, le contact avec les cerveaux
qui veillent est bien plus rare. Pour arriver à cet état de veille,
l’intelligence ne suffit pas, car l’intelligence se laisse facilement
distraire et recherche volontiers les frivolités qui l’amusent et la
reposent. Il faut qu’elle se réfugie au contraire dans l’intimité du
subconscient dont parle Leibnitz, qui vit en nous sa vie cachée et
profonde. Il est la source de toute inspiration, qu’elle vienne du génie
ou du cœur! Même si elle procède directement des forces divines, c’est à
travers notre subconscient qu’elle se révèle à nous.
Savoir et pouvoir veiller, signifie donc pour l’homme: être en contact
intime et constant avec cette part secrète de lui-même qui échappe,
semble-t-il, à l’action des nerfs et du sang, et rend parfois l’âme
capable de ces intuitions mystérieuses qui se changeaient en lueurs
irradiantes dans les cerveaux des prophètes, des précurseurs, et dans
ceux des poètes qui furent, eux aussi, des voyants.
* * * * *
Mais ces grands initiés n’apparaissent que de loin en loin dans
l’histoire du monde et restent des isolés. Or, pour redresser, émonder
et cultiver tous les ceps de vigne, il faut aujourd’hui beaucoup
d’ouvriers, il faut surtout que ces ouvriers soient aptes à recueillir
les enseignements qu’une voix inspirée prononcera ou qu’un souffle
mystérieux répandra subtilement dans les esprits, pour les transformer
en gardiens vigilants de la conscience humaine. Il n’est pas besoin,
pour accomplir cette tâche, d’être un génie ou un prédestiné, il suffit
d’être un homme de bonne volonté, _aimant d’amour_ la vérité, et assez
clairvoyant pour savoir discerner les faux dieux et renverser, sans
vaine pitié, leurs autels.
Mais, demandera-t-on, de tels hommes existent-ils à l’heure présente?
Certes, ils sont rares, bien rares, et ils demeurent muets et timides,
car la profondeur et la délicatesse de leur pensée les rendent suspects.
On ne peut cependant nier leur existence. Ils surgissent ici ou là et
leur présence éclaire d’une bordure lumineuse les épais nuages noirs qui
ferment l’horizon.
D’où viennent ces hommes, dont la conscience en travail commence à se
faire entendre? Leurs origines sont multiples, mais la plupart d’entre
eux appartiennent pourtant à deux catégories: d’abord à celle des
clairvoyants, à l’intelligence desquels n’échappe aucun des
épouvantables et dangereux symptômes de la crise que l’humanité
traverse. Après avoir sondé jusqu’en ses profondeurs la décomposition de
l’âme humaine, ils ont trouvé dans l’excès même de leur désolante vision
d’avenir une raison d’espérer. Si la destruction du monde physique,
disent-ils, a été annoncée, la destruction de l’âme n’a pas été prédite.
Or, c’est vers cette destruction que nous semblons marcher. Ce serait un
reniement de promesses et telle ne peut être la volonté divine. Donc,
invisiblement encore, le remède se prépare, le salut approche, et il
faut que les pensées et les yeux de ceux qui espèrent se tendent pour le
voir venir.
Les cerveaux qui veillent se recrutent encore dans une seconde catégorie
d’hommes: ceux dans le cœur desquels l’amour de l’humanité est en train
de renaître et qui, émus d’une immense pitié, tendent l’oreille au
moindre son de cloche et cherchent éperdument autour d’eux le moindre
reflet d’une lueur d’aube.
J’ai dit: _ceux au cœur desquels l’amour de l’humanité renaît_, car cet
amour a subi, lui aussi, une terrible crise depuis la conclusion de la
paix. Quand le sang a cessé de couler sur les champs de bataille et que
les jeunes corps des soldats n’ont plus été exposés aux balles et aux
bombes ennemies, aux gaz asphyxiants, aux raids des avions, aux attaques
des sous-marins, la grande compassion, qui remplissait les cœurs et les
faisait vibrer d’une vie douloureuse et palpitante, s’est éteinte tout à
coup comme une bougie sur laquelle on vient de souffler brutalement.
* * * * *
C’est que le règne des paroles pernicieuses et inutiles, avait succédé à
celui des actes héroïques et que les compromis s’étaient substitués aux
nobles endurances. La pitié ardente qui attendrissait les regards trop
scrutateurs et empêchait les observations aiguës, avait, en
disparaissant, rendu la liberté aux yeux et aux cerveaux.
Les hommes recommencèrent alors à se juger entre eux, et beaucoup
pensèrent que leurs concitoyens étaient au fond de pauvres hères, que
leurs voisins, ou plutôt leurs compagnons de misère, ne présentaient pas
des personnalités beaucoup plus intéressantes. Ce fut ainsi, que l’amour
pour l’_humana gens_ commença de pâlir dans les cœurs. Cet état
d’endurcissement n’a pas été suffisamment observé; d’aucuns même l’ont
laissé passer inaperçu et ne s’aperçoivent pas qu’il dure encore.
Individuellement cependant, quelques hommes ont surmonté la crise: De
l’excès même de leur dégoût, quelque chose a remué dans leur cœur: avoir
tant plaint l’homme, parce que sa chair était meurtrie et que son sang
coulait, et rester insensible aux douleurs que lui prépare l’avenir
obscur, glacial, terne et décoloré, qui semble logiquement l’attendre,
quelle anomalie, quelle cruauté!
C’est au plus fort de cette anormale indifférence que soudain, en
quelques-uns, l’amour pour les hommes a refleuri. Ces êtres, ces
générations qu’attendent de si déconcertantes perspectives, ce sont
leurs frères, leurs fils, et une idée a commencé à germer dans les
cerveaux de ceux qui ont l’habitude de veiller: «Nous ne pouvons pas
laisser périr l’humanité. Le secours doit venir...»
Hélas! on n’est plus au temps des croisades, alors qu’on pouvait
enflammer les cœurs en prononçant le nom magique de Jérusalem! La ville
sainte a été délivrée, et son nom n’exerce plus sur les âmes l’ancien
effet prestigieux. Une anxieuse question se pose: «Si jamais le tombeau
qu’elle renferme retombait aux mains de ses anciens détenteurs, les
souverains de la terre accourraient-ils de tous les points du globe dans
la vallée de Cédron pour délivrer le Saint-Sépulcre?»
Il a fallu, après la dernière croisade, environ sept siècles et une
nouvelle invasion de Barbares pour que l’Europe chrétienne, en
repoussant les hordes qui menaçaient sa civilisation, se soit enfin
décidée à chasser les Infidèles qui montaient la garde au tombeau de
l’enfant qui naquit à Bethléem et mourut sur le Golgotha!
* * * * *
Les cerveaux qui s’éveillent, les consciences qui crient, les
physionomies qui révèlent des forces nouvelles et les yeux qui reflètent
des visions intérieures forment une petite avant-garde, dont la mission
est d’enflammer d’un renouveau de confiance les cœurs oppressés et
déprimés.
L’origine de ce mouvement est double, comme nous l’avons indiqué déjà.
Les uns y sont amenés par une foi tenace dans la paternité du Parfait
qui ne peut abandonner ses créatures; les autres, par un réveil de
fraternité devant les abominables perspectives d’avenir que prépare la
vague de folie qui a passé sur le monde.
Mais ces champions doivent croître en nombre et en force pour triompher
du chaos universel et dominer l’étourdissante cacophonie qui a remplacé
la puissante voix du canon. Le chant même des oiseaux ne résonne plus
joyeux et triomphant comme jadis: d’aucuns vont jusqu’à prétendre que le
rossignol, effrayé, désertant les bois et les jardins, ne fait plus
entendre, sauf dans les vers des poètes, ses trilles délicieux.
Se taire, espérer, attendre, veiller, écouter les voix profondes de la
nature, regarder les étoiles derrière lesquelles se cachent les vérités
éternelles, voilà ce que les hommes de bonne volonté peuvent faire pour
provoquer et pour hâter la rentrée au port.
Shakespeare a dit: _It is the mind that makes the body rich._ Si cette
parole s’applique victorieusement à la matière, combien plus doit-elle
être exacte en ce qui concerne les choses de l’esprit, car, comme l’a
dit Plutarque, «l’âme n’est pas un vase à remplir, mais un feu à
allumer». Or, le monde, en ce moment, a besoin de grands feux brûlant
sur les montagnes, qui soient comme un appel lancé au loin. Les cerveaux
qui veillent doivent être les premiers à signaler ces feux. En bas,
leurs regards doivent fouiller partout car, selon la belle expression de
Rostand: «Il y a de la boue qui veut redevenir de la terre.»
CINQUIÈME PARTIE
La rentrée au port.
Des barques à la dérive, sans timon et sans pilote, sur une mer
démontée, voilà l’image du monde actuel après trois ans de paix!
Les embarcations qui sillonnent les eaux semblent devoir chavirer
toutes, les unes après les autres, car l’équipage est incapable de
trouver la direction d’un port où jeter l’ancre. Le naufrage paraît
imminent aux passagers consternés et aux spectateurs qui, du rivage,
observent les manœuvres des voiles et le mouvement des rameurs.
Dans certains pays du globe, les mers et les fleuves semblent plus
normaux d’aspect, mais il y a partout, sur les eaux et dans les airs,
des soubresauts inquiétants, et les apparentes oasis sont trompeuses,
semblables à ces prairies riantes et vertes qui cachent des marais
profonds où le pied s’embourbe, s’enfonce et qui finissent par engloutir
inexorablement hommes et bêtes.
* * * * *
Cependant, dans l’ordre des faits naturels, on voit même aujourd’hui les
tempêtes finir par s’apaiser normalement, le ciel redevenir serein, et
lorsqu’après une violente bourrasque, on assiste à la rentrée au port
des grandes et des petites embarcations, une sensation exquise de
bien-être envahit les hommes. Le calme subit du ciel, de l’air et des
eaux produit également un effet magique sur les cœurs angoissés; il
tranquillise leurs battements trop rapides et apaise leur excessive
émotion.
S’il en est ainsi pour les tempêtes qui agitent les flots et
l’atmosphère, le même phénomène devrait logiquement se produire dans
l’ordre des faits intellectuels et moraux. Les horribles tueries, que
les regards humains ont été forcés de contempler, ont provoqué ce
détraquement des cerveaux qui rend aujourd’hui les hommes apparemment
incapables de bon sens, de clairvoyance et de tout pouvoir de résistance
et de réaction. La phrase désastreuse de Tolstoï: «Il ne faut pas lutter
contre le mal», a fait école hors de Russie et semble avoir envahi les
âmes occidentales. Nous assistons avec épouvante à des phénomènes
redoutables dont rien n’indique encore clairement la disparition
prochaine.
* * * * *
Et pourtant...! Croire à la perpétuité de l’obscurcissement du cerveau
humain, n’est pas seulement absurde et illogique; c’est encore la plus
grande offense qui puisse être faite au Créateur des merveilles de la
nature. Il devrait nous suffire de contempler une nuit étoilée, ou bien
de regarder l’Aurore qui précède, matin, après matin, la naissance de
l’astre du jour, pour comprendre que la lumière qui éclaire et réchauffe
notre planète, ne désertera jamais l’univers, car elle est la condition
même de son existence; à sa source s’alimente l’_Esprit_ qui règle et
dirige le destin des hommes. Ceux-ci ont, par conséquent, le droit de
croire au prochain retour de la lumière qui éclairait et réglait leur
conduite morale.
* * * * *
Mais avant d’ouvrir trop largement son cœur à l’espérance, et dans
l’attente du souffle puissant qui balaiera les nuages du ciel spirituel
de l’humanité et établira les bases d’une société nouvelle, il est
indispensable, comme nous l’avons dit, que l’homme ouvre ses yeux et
aiguise son esprit pour mieux étudier les mentalités actuelles et pour
rechercher s’il n’y a pas, entre elles et le bonheur dans l’ordre,
d’infranchissables barrières ou quelque éclatante divergence de
conception.
CHAPITRE PREMIER
LE MOT D’ORDRE: SERVIR!
Servir... servir... servir!
(Paroles de Kundri dans _Parsifal_
de RICHARD WAGNER.)
La vérité est qu’il y a en ce moment un terrible malentendu entre
l’homme et sa destinée.
Quel que soit son rang social ou sa condition intellectuelle, il refuse
avec arrogance d’accomplir celle-ci, et les plus rebelles sont souvent
les plus petits. Ils mettent à désobéir à l’ordre divin une âpreté
extraordinaire et se sentiraient horriblement humiliés d’accepter le mot
d’ordre que les descendants d’Adam portent tous sur leur front, tracé
par la main suprême qui dirige les destinées humaines. Ce mot est celui
de Parsifal: _Servir!_
* * * * *
Il est inutile de protester, de s’indigner, de se révolter... L’ordre
est péremptoire; il faut courber la tête, y conformer sa vie, si l’on ne
veut pas tomber dans le désespoir morne, lourd, glacial et sombre que
l’homme a connu à la suite de la grande révolte morale de
l’après-guerre, et qui a rempli sa bouche d’un goût de cendre.