Imitons Dante, qui, après avoir entendu les paroles des sages,

interrogeait avec anxiété les yeux de l’aigle pour savoir si Virgile,

non baptisé, pourrait voir un jour les portes du paradis s’ouvrir devant

lui et relisons les livres sacrés de toutes les religions et ceux où se

déroule l’histoire des philosophies et des destinées humaines; nous nous

rendrons compte que, sur ce point, il est oiseux de discuter et de

s’insurger.

Nous sommes des serviteurs, pas des esclaves, entendons-nous! La

reconnaissance par Dieu du libre arbitre de l’homme l’a sauvé de

l’esclavage, mais non du service. Ce service librement accepté a ouvert

pour lui les portes de la joie terrestre, lui a conféré en même temps

une grande dignité et a fait de lui une sorte de roi, puisque, servant

son maître avec l’amour d’un fils, il s’élève de ce fait à un niveau qui

lui fait immédiatement gravir plusieurs échelons dans la hiérarchie

morale des êtres.

* * * * *

En cette heure de l’histoire du monde où chacun, avec une arrogance que

double une épaisse sottise, se refuse au travail et à l’obéissance, il

semblera sans doute à la plupart absurde, maladroit et inopportun

d’avoir l’audace d’affirmer qu’en dehors du _service_, même le plus

humble, il n’y a pas pour l’homme de bonheur possible, et que sa dignité

et son amour-propre trouvent tous deux leur avantage à ce service

librement et joyeusement consenti.

* * * * *

Les Anciens avaient coutume de dire que Jupiter aveuglait ceux qu’il

voulait perdre. Ne dirait-on pas aujourd’hui qu’une main malfaisante se

plaît à poser un bandeau sur les yeux des hommes pour les empêcher de

discerner les vérités les plus évidentes et leur cacher les périls les

plus menaçants? Mais Zeus est mort, et il est impossible d’attribuer au

Père du Fils de l’Homme les actes que pouvait se permettre le maître des

dieux, représentant de toutes les passions humaines.

La responsabilité de son misérable état d’âme repose donc entièrement

sur les épaules de l’homme d’aujourd’hui et sur celles des mauvais

bergers qui l’ont nourri de paradoxes et de sophismes enveloppés de

grands mots creux, dont le néant a été percé depuis longtemps, mais qui

continuent cependant à égarer certaines âmes.

Or, nul n’est plus difficile à guérir que le malade et le dément qui

veulent l’être; l’intelligence et la volonté humaines n’y suffisent pas.

Non que les raisonnements ne puissent avoir leur rôle dans le formidable

combat engagé par les hommes révoltés contre l’ordre établi et le grand

législateur de toutes choses. Il est même des cas où la répression

violente est peut-être indispensable pour vaincre certaines formes de la

rébellion. Mais puisque la tendance qui nous courbe aujourd’hui vers le

limon de la terre, comme les bœufs vers l’abreuvoir, est plutôt un état

d’esprit qu’un phénomène physique, c’est plutôt vers l’intervention des

forces spirituelles que les espérances des hommes de bonne volonté

doivent se tourner. Il faut qu’ils se penchent vers leur subconscient

pour écouter sa voix profonde; il faut qu’en toutes choses ils invoquent

l’appui de l’Esprit.

CHAPITRE II

QUEL SERA LE PILOTE?

Quand Enée s’aperçut de la

disparition de son pilote, il

prit sa place.

VIRGILE (_Enéide_).

Quel sera le pilote? Telle est l’anxieuse interrogation qui se pose

devant les âmes et les esprits des hommes.

Pour ramener rapidement les cœurs rebelles à l’obéissance, il faudrait

qu’une bouche divine, celle du «grand convive des Noces de Cana», comme

l’appelle le poète Louis Bouilhet, répète à l’homme, d’une voix plus

résonnante que l’airain, l’ordre suprême du Créateur: «Tu es né pour

travailler et servir», et que la réponse de l’homme sorte frémissante

de son cœur et de ses entrailles: «Je servirai».

Ce serait là un double miracle; mais si nous pouvons, d’après les

promesses divines faites aux violents sur le royaume des cieux, nous

attendre au miracle, et si l’immense clameur des âmes angoissées

parvient à l’imposer à Dieu, c’est toujours Lui qui choisit son heure,

et notre attitude ne peut être que celle de l’attente confiante et

patiente.

Une voie cependant est toujours ouverte aux cœurs religieux, même si

leur pensée est libre, c’est celle qui s’adresse directement à l’Esprit,

à cet Esprit dont Joseph Mazzini, le nouvel Ézéchiel, comme l’appelait

le grand poète Carducci, annonçait le règne dans la forme religieuse

qu’il prévoyait pour l’avenir; et qui se dévoilera à l’homme à travers

ce mystérieux subconscient qui règle les rapports de l’être humain avec

les forces suprêmes. L’existence de ce merveilleux intermédiaire entre

la conscience humaine et la divinité, n’a été comprise jusqu’ici que par

un nombre restreint de cerveaux.

Il est évident que l’action de l’Esprit est souvent lente, et il est

rare qu’elle se manifeste d’une façon éclatante; elle marque cependant

les âmes d’une ineffaçable empreinte, et le jour viendra, sans doute, où

celles qui auront été ainsi désignées, se dresseront une à une, prêtes,

dès le point du jour, comme les moissonneurs, à faucher le blé mûr, et,

comme des soldats à l’appel du tocsin, à mettre leur fusil sur l’épaule

et à descendre dans la plaine ou à gravir la montagne pour défendre

l’idéal contre l’humiliante limitation de la pensée humaine au monde

matériel et visible.

Que les positivistes ne s’alarment pas de ce programme. Le monde des

faits ne peut, lui aussi, qu’y gagner. Lorsque les ouvriers seront prêts

et que le drapeau de la nouvelle Croisade sera déployé, tout ce qui

appartient à l’ordre des phénomènes naturels et sociaux trouvera sa

place, comme les morceaux épars et confus de ces jeux de patience qui,

avant la guerre, ont eu leur jour de vogue dans le monde des désœuvrés.

Mais le rétablissement des formes qui réglaient l’existence de

l’avant-guerre, et la reprise normale de tous les services sociaux et de

la vie économique des nations, ne pourront plus satisfaire entièrement

l’homme, dont la perspicacité aiguisée a appris à discerner, sous les

cicatrices fermées, la permanence du virus qui continue à ronger les

tissus essentiels à la vie. Il avait fait de bien autres rêves!...

«Une immense espérance a traversé la terre», disait Alfred de Musset, en

parlant de l’apparition du Christ dans le monde. Ces mots célèbres du

poète des _Nuits_ peuvent être rappelés à propos du frémissement qui a

soulevé les âmes, lors de la grande levée de boucliers du droit contre

la force, et qui les avait remplies d’une invincible certitude, non

seulement de victoire, mais de rénovation.

Ces champions de l’espérance, qui ne vivent pas machinalement au jour le

jour en se contentant de la cendre des choses, devraient se rappeler que

Varron, un païen, a dit: «Les dieux protègent ceux qui les invoquent»,

et se souvenir aussi de l’abondance des promesses de l’Évangile sur

l’efficacité de la prière des violents. Ils invoqueraient alors les

forces suprêmes avec cette persistance et cette impétuosité qui irritent

les hommes, mais que, paraît-il, la patience de Dieu accepte et

supporte: «Un pilote! un pilote! devraient-ils s’écrier. Par pitié,

Seigneur, donnez-nous un pilote qui nous conduise!»

* * * * *

Nous sommes tellement habitués à tout matérialiser et à tout voir sous

forme d’images, qu’en entendant parler de pilote, nous regardons

instinctivement autour de nous pour essayer d’apercevoir, dans le monde

visible, la silhouette de l’être à figure d’homme capable de prendre en

mains les destinées humaines et de les conduire au port. Quelques noms

nous viennent à l’esprit, mais nos lèvres ne les prononcent pas, et nous

nous contentons de pousser un soupir ou de faire un geste découragé.

C’est qu’en effet, même parmi les meilleurs et les plus grands, aucun

homme n’est tout à fait à la hauteur de ce rôle. C’est en vain que nous

interrogeons l’horizon: Rien ne surgit. Les chemins poudroient, les

champs verdoient, le soleil flamboie, mais le cavalier sauveur ne paraît

pas encore et la nuit ne se dissipe point!

Pour apercevoir une lueur, il faudrait monter plus haut, regarder au

delà, élargir nos moyens d’action. Autrefois, l’histoire nous l’apprend,

le travail d’une seule conscience suffisait parfois. Faut-il,

peut-être, aujourd’hui que les plus délicates fonctions de l’âme

s’accomplissent collectivement? Allumer des phares dans le cœur des

hommes de bonne volonté pour faire de ceux-ci des conducteurs d’hommes

et de barques, cela est du ressort de l’Esprit, suprême Pilote de

l’humanité!

Supplions-le de n’abandonner plus jamais, sur la mer démontée, nos

embarcations fragiles, qui ne portent pas seulement cette fois la

fortune d’Enée et des héros troyens, mais les destinées du monde entier.

Les Anciens dressaient jadis, à la proue de leurs navires, une figure de

femme, destinée à les protéger contre les vents contraires ou les flots

en délire, et à leur assurer le triomphe des armes. La fulgurante image

de la Victoire de Samothrace se dresse devant nos yeux. Le même usage

s’est continué dans le monde chrétien; les petits voiliers et les

barques de pêcheur ont longtemps arboré à leur proue une figure en bois

représentant soit un ange aux ailes déployées, soit une sainte

protectrice, et l’on trouve encore, dans les anciens châteaux et abbayes

de France, quelques-unes de ces naïves et touchantes statuettes.

Les symboles ne sont plus guère à la mode aujourd’hui, mais on peut

penser cependant que si les hommes attachaient mentalement à leur barque

personnelle un symbole moral, l’œuvre du pilote en serait facilitée. On

vient fêter partout en Europe, le centenaire de Dante Alighieri. Quel

choix de symboles merveilleux renferme la Divine Comédie! L’image de la

dame de blancheur décrite au chapitre XII du _Purgatoire_, «dont le

visage luit comme l’étoile du matin», serait une efficace protectrice

pour les embarcations qui, ayant miraculeusement échappé à la tempête,

rentrent au port avant d’affronter d’autres périlleux voyages.

CHAPITRE III

LA TRIOMPHATRICE DE DEMAIN

A noi venia la creatura bella

Bianco vestita e nelle faccia quale

Par tremolante mattutina stella.

DANTE, _Purgatorio_,

Canto 12, Sta. 88.

Si les hommes comprenaient et acceptaient, à tous les degrés de

l’échelle sociale le mot d’ordre contre lequel a eu lieu la grande

révolte qui s’est accentuée dès le début du XXᵉ siècle, une autre

transformation s’accomplirait logiquement dans les cœurs, et une

triomphatrice inattendue y remplacerait cette arrogance individualiste

qui, de jour en jour, les exalte sottement et dessèche en eux la source

des émotions nobles.

Un orgueil absurde--qui ne s’en rend compte?--a envahi aujourd’hui tous

les cerveaux. Il suffit d’un peu de bon sens et de clairvoyance pour le

constater. Chacun a de soi-même une opinion si exagérée que celle-ci va

souvent jusqu’au ridicule. On dirait que les prétentions croissent en

proportion directe de la médiocrité des personnes et des conditions.

C’est là un phénomène si singulier que cette outrecuidance serait d’un

haut comique, si elle ne remuait pas dans notre âme de mélancoliques

pensées sur notre situation réelle au point de vue terrestre. Que

sommes-nous, en effet, sinon de pauvres condamnés à mort, isolés dans le

vaste univers? Il n’y a vraiment pas là de quoi s’enorgueillir, même si

l’on appartient à la catégorie restreinte des favorisés de la nature et

du sort!

Pour peu qu’on réfléchisse de bonne foi aux conditions de la vie humaine

on est amené à se convaincre qu’il n’y a de dignité réelle et de

sécurité morale pour l’homme que dans une conception modeste de sa

propre individualité. Si les éducateurs avaient su élever et diriger la

pensée de ce dernier, il le comprendrait dès l’enfance et essayerait de

se débarrasser au plus vite de la lourde carapace de prétentions,

d’exigences, de vanités, de griefs et de rancunes qu’il traîne après

lui. Ce bagage, qui l’enfle démesurément, le rend semblable à une énorme

cible où tous les coups portent: piqûres d’épingle, flèches envenimées,

coups de canif, l’atteignent de tous les côtés, tandis qu’ils glissent

sur l’homme réellement fier et assez adroit pour se rendre le plus petit

possible, afin d’offrir une moindre prise aux attaques.

Si la conscience du peu qu’il est en réalité ne suffit pas à enseigner à

l’homme la modestie de l’attitude, le simple tact devrait lui apprendre

quelle maladresse il commet, au point de vue de son intérêt personnel,

en affichant des prétentions injustifiées et que l’opinion ne ratifie

pas. J’ai connu un homme, dont je veux, comme exemple, rappeler ici le

souvenir: il avait occupé de grandes positions, mais sa vie avait été

très mouvementée, et l’on devinait que ses yeux avaient vu trop de

choses! S’il parvint à esquiver la plupart des inconvénients qui

auraient pu résulter pour lui de son passé, ce fut par la modestie

constante et habile de son attitude. Il s’agissait évidemment, dans son

cas, d’un triomphe du tact, de l’intuition, du sens de la mesure qui

n’est possible qu’aux êtres très raffinés; pour que la modestie se

généralise, elle doit devenir un sentiment du cœur, né dans la

conscience, de façon à être à la portée de tous.

* * * * *

A l’heure actuelle parler d’humilité, c’est comme parler de service. La

plupart des êtres repoussent cette vertu comme un hôte indésirable qu’il

faut écarter soigneusement de sa vie; on croit y voir un élément de

laideur, de pauvreté, de mesquinerie, de platitude, et chacun, avec un

geste méprisant, gouailleur, ou tout au plus, dédaigneusement

compatissant, lui ferme les portes de sa maison. Cette image décolorée

et terne que nous nous faisons de l’humilité ne ressemble en rien à

celle que nous présente le poète. Telle que son génie l’a conçue, c’est

une créature d’une beauté parfaite, vêtue de blanc et sur le visage de

laquelle semble trembler l’étoile du matin. Quel contraste avec la

Cendrillon poussiéreuse que nous avons reléguée derrière le mur de nos

maisons, en refusant de lui en laisser franchir le seuil!

Après avoir ainsi dépeint l’humilité dans l’éclat d’un rayonnement

incomparable, Dante lui donne la parole, et celle-ci ouvrant les bras

et déployant les ailes, la prend tout à coup avec une autorité

extraordinaire: «Venez, dit-elle, je suis près des degrés qui montent,

mais désormais on les gravit facilement», ce qui signifie qu’après avoir

ouvert notre cœur à l’humilité, les obstacles de la route disparaissent

et que l’ascension devient aisée.

* * * * *

Sans l’humilité comme sœur et compagne de route, chaque caillou se

change en pierre, chaque pierre en rocher; les pieds sont pris aux

pièges du chemin et s’embarrassent de mille entraves. Sans elle comme

point d’appui, on n’avance pas, on recule, et les plus nobles fiertés se

changent en présomptueux orgueil, car elle seule affermit les cœurs et

assure la dignité réelle des êtres.

Certes, il y a entre les hommes,--il serait injuste de le

nier--d’immenses différences de valeur intrinsèque. Les uns, par la

hauteur de leur pensée, atteignent presque aux étoiles; d’autres roulent

dans la fange et s’y complaisent. Mais ceux même qui ont gravi le Mont

Sacré, se rappelant de l’ordre imparti par Celui qui naquit dans une

étable: «Soyez parfaits comme votre père qui est aux cieux est parfait»,

doivent comprendre qu’aucun orgueil personnel ne peut subsister dans

l’âme humaine, tellement elle est éloignée de l’incommensurable modèle

qui lui a été proposé.

* * * * *

Je n’ai pas l’intention de dépouiller l’homme de ses légitimes

satisfactions d’amour-propre; tout ouvrier qui a le sentiment d’avoir

bien accompli sa tâche journalière,--qu’il s’appelle Aristote ou qu’il

réponde au nom d’un simple berger des Alpes,--a le droit d’être fier

d’avoir fidèlement servi son maître. Cette fierté-là n’éloignera pas de

lui la belle créature qui le reconnaîtra pour frère et couronnera son

front d’une auréole de blancheur. La bonne volonté dans le travail est

la sœur de l’humilité, de cette enchanteresse qui, par sa radieuse

grâce, détient la clef des cœurs, car, sans nous en douter, ce que nous

chérissons dans les êtres, c’est la parcelle d’humilité qu’ils

possèdent!

CHAPITRE IV

AMES CRÉATRICES

Elles n’ont jamais cessé d’exister tout à fait, ni pendant, ni après la

guerre, et dans le sombre tableau qui s’étend sous nos yeux on voit ici

et là surgir quelques taches claires, d’où sortent parfois de petites

flammes légères. Ces âmes ne sont pas toutes des créatrices, mais elles

sont les chevilles ouvrières de ce qui est resté debout après la

tourmente ou de ce qui est en train de se reformer lentement. Grâce à

leur concours, les œuvres sociales laïques ou religieuses ont, en

partie, repris leur fonctionnement régulier. Le recrutement des

travailleurs est, il est vrai, devenu moins abondant, car on sait que

l’altruisme est un vêtement démodé, dont on a presque honte de se vêtir.

Il faut tenir compte aussi du fait que le jugement des hommes s’étant

singulièrement aiguisé, ils n’attachent plus une aussi grande importance

à leurs efforts sociaux et philanthropiques, et n’éprouvent plus, par

conséquent, à les accomplir cette satisfaction dont certains cœurs

s’enivraient avec un pieux orgueil. C’est là une diminution d’attrait

pour les esprits faibles, mais faut-il regretter de perdre ceux-ci comme

frères d’armes?

* * * * *

Et ici une question très grave se pose: Quelle sera la situation des

faibles dans le monde de l’avenir? Mais le moment d’envisager ce

problème n’est pas venu encore. Ce qu’il est urgent de découvrir à

l’heure actuelle, ce sont les représentants d’une autre catégorie

d’êtres; de ceux qui cherchent, inventent, réalisent... Ils n’ont pas

toujours une âme visible, mais disposent certainement d’un cerveau

puissant et, tout en étant pour la plupart d’un positivisme absolu ils

voient au delà des réalités, ce qui les rapproche des adorateurs de

l’Esprit.

L’effort qui s’accomplit en ce sens est immense dans la génération

actuelle; et on la voit asservir à ses fins le fer et le feu. De tous

ces flambeaux qu’elle allume, des forces accumulées sortiront qui

transformeront et gouverneront le monde. Il est trop tôt pour qu’on

puisse prévoir les résultats de cette fièvre de recherches, dont

certaines expositions, certains congrès scientifiques réunis dans les

grands centres d’Europe et d’Amérique, ne fournissent encore qu’une pâle

synthèse. Depuis des siècles, tous les écoliers du monde ont appris

l’histoire d’Icare et de Prométhée, et ont palpité d’admiration pour ces

audacieux qui tentèrent de ravir le feu du ciel et s’exposèrent

joyeusement, pour remporter un tel prix, à être précipités dans les

abîmes infernaux.

Aujourd’hui, ces audacieux sont devenus légion, et ce qui est digne de

remarque, c’est qu’ils n’espèrent rien ravir! Ils se lancent éperdus

dans l’espace, sans presque savoir pourquoi, poussés par l’irrésistible

besoin de dépenser leur énergie, de faire ce qui n’avait pas été fait

encore, et de se rapprocher du soleil! L’astre suprême, semblable à un

formidable aimant, attire vers lui ces hommes... Ils seront anéantis par

son brûlant voisinage, qu’importe! Ils auront dépassé les autres

conquérants des airs sur la route du ciel et aperçu, comme Moïse, dans

une fulgurante vision, la face de Dieu! Cette ivresse compense, à leurs

yeux, bien des pertes, même celle de leur vie, de leur corps réduit en

fragments informes et sanglants.

Parmi les symptômes d’espérance que j’ai signalés, il serait injuste et

illogique de ne pas tenir compte de ce grand mouvement de recherche et

d’invention qui enfièvre la jeunesse moderne. Ces techniciens n’écrivent

pas de vers, mais ils font, à leur façon, de la poésie vivante et

hardie. Ils ne respectent guère, sans doute, les traditions

métaphysiques, car plusieurs ont adopté le système de Descartes, et fait

_table rase_ de ce qu’ils avaient jusqu’alors appris; ils veulent se

rendre compte par eux-mêmes et librement, des points de vue qu’ils

doivent accepter ou défendre, s’aiguillant souvent ainsi vers des vues

nouvelles et inattendues.

Ces jeunes gens ne sont pas prêts encore à être des pilotes, mais ils

représentent des éléments de vie, desquels pourront surgir les âmes

créatrices, capables d’inspirations subites et douées de cette

sensualité d’esprit qui, par le fluide mystérieux et puissant qu’elle

dégage, attire irrésistiblement les autres âmes.

* * * * *

Un pont suspendu, et que l’humanité attend, doit être lancé assez haut

pour permettre aux habitants des deux rivages entre lesquels se partage

notre civilisation, d’échanger des pensées et de suivre ensemble du

regard la marche des étoiles. Ce pont sera l’œuvre des âmes créatrices.

Qu’elles se hâtent donc de le construire, car entre ceux dont la

mentalité a été nourrie d’Homère et de Virgile et les techniciens

modernes, disciples passionnés de l’équation, il ne peut y avoir de

barrières irréductibles, puisque certains éléments de leur vie cachée et

profonde sont et resteront éternellement les mêmes.

Les chercheurs et les inventeurs, par le fait même de leur vocation,

sont presque toujours des silencieux qui n’ont pas l’habitude de jouer,

en de frivoles entretiens, avec les mots inutiles, ni de brutaliser la

parole humaine ou de la traîner dans des marécages boueux; ils lui ont

ainsi conservé une sorte de virginité qui la rend plus efficace et plus

convaincante lorsqu’ils l’emploient.

Le monde aurait besoin, en ce moment, d’entendre quelques paroles fermes

et ailées, et c’est peut-être de la bouche de l’un de ces jeunes gens

qu’elles sortiront.

* * * * *

Après avoir déchaîné tant de tempêtes matérielles et morales,

l’instrument magique, inspiré par les âmes créatrices, révélera au monde

qu’il y a dans la vie des valeurs et des joies jusqu’ici insoupçonnées.

Quelques êtres privilégiés ont les mains pleines de grâces. Pourquoi

leurs lèvres--celles, par exemple, qui se refusant à violer la parole,

l’ont toujours respectée--ne pourraient-elles répandre ces grâces?

* * * * *

Ne nous bornons pas à effleurer les surfaces. C’est dans les choses qui

ne peuvent mourir qu’il faut avoir confiance, même si la nuit semble

s’obscurcir et si les glas sonnent autour de nous.

Dans le drame d’Ibsen: _Empereur et Galiléen_, une épouvante traverse

tout à coup l’âme de l’Apostat. «Où est-il maintenant?» se demande-t-il

avec une indicible terreur. «La mort sur le Golgotha, près de

Jérusalem, n’aurait-elle été qu’un épisode, une chose faite en passant,

dans une heure de loisir? Qui nous assure qu’Il ne continue pas son

œuvre, et souffre, et meurt, et est vainqueur de nouveau, et toujours,

de monde en monde?...»

C’est là une terrible vision de continuité qui hante les nuits, et

tenaille obscurément l’âme de celui qui a été vaincu dans sa tentative

de rétablir le culte des dieux qu’il croyait lié à la grandeur de Rome;

mais ce cauchemar se transforme en une vision consolante pour ceux dans

le cœur desquels l’image de l’enfant de Bethléem, bien qu’oubliée et

souvent reniée et trahie, a régné, ne fût-ce qu’un instant!

Rome, 1920; Abbaye de Villeloin et Paris, 1921.

TABLE DES MATIERES

Pages.

PRÉFACE VII

PREMIÈRE PARTIE

=Pendant que la nuit dure encore.=

CHAPITRE PREMIER.--Espérances prématurées 1

-- II.--L’Attente 8

-- III.--Le Silence 12

-- IV.--L’Instrument magique 21

DEUXIÈME PARTIE

=Marchands et marchandes de fumée.=

CHAPITRE PREMIER.--Chassons les vendeurs du

Temple 31

-- II.--Les Escamoteurs 35

-- III.--Les Faux Interprètes 43

-- IV.--Les Faux Juges 56

-- V.--Les Bluffeurs 62

-- VI.--Lanceuses de bulles de savon 65

TROISIÈME PARTIE

=Les Problèmes de l’heure.=

CHAPITRE PREMIER.--Une condamnée à mort qui

défie la mort 68

-- II.--L’Éducation des peuples civilisés 85

-- III.--Éteigneuses de phares 104

-- IV.--Celles qui portent encore le flambeau 113

QUATRIÈME PARTIE

=Sur la montagne quelques feux s’allument.=

CHAPITRE PREMIER.--Les Consciences qui crient 132

-- II.--Les Physionomies révélatrices 139

-- III.--Les Yeux qui voient 147

-- IV.--Les Cerveaux qui veillent 153

CINQUIÈME PARTIE

=La Rentrée au port.=

CHAPITRE PREMIER.--Le Mot d’ordre: Servir 167

-- II.--Quel sera le pilote? 172

-- III.--La Triomphatrice de demain 179

-- IV.--Ames créatrices 186

5343.--Tours, Imprimerie E. ARRAULT et Cⁱᵉ.

* * * * *

LIBRAIRIE FISCHBACHER, 33, rue de Seine, Paris.

_En vente_:

OUVRAGES DE DORA MELEGARI

Sous les eaux tumultueuses · 第 7 / 8 段