réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne
vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de
réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un
peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité
de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait
avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.
Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre
elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni
excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela
est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des
rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs,
perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la
vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux
sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans
un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles
effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre
qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un
peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant
toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être
sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles
devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux
insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices,
douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout
sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance
morale.
* * * * *
Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait
injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas
ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème
qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure
actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à
celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet
à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc
charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de
façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle
politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce
rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour
l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige
augmenter au lieu de décroître.
* * * * *
Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain,
comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de
regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière,
elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire,
que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie
est faite de concessions, de complications, de complexités...
Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations
superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée
étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui
reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait
pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et
l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite
était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de
scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent,
elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane
raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison
constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et
représentait, pour son mari, une cause de répudiation.
La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir
la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue
pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle
dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses
fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux
parents mâles du défunt, parce qu’ _une femme ne doit jamais se
gouverner elle même_!...
Il est naturel qu’après cette évocation du passé, les pauvres esclaves
de jadis soient fières du terrain qu’elles ont conquis! Mais à qui
doivent-elles leur libération? Au christianisme, uniquement au
christianisme, dont aujourd’hui beaucoup d’entre elles répudient les
doctrines idéalistes qu’elles accusent d’entraver leur développement
complet et d’assombrir leurs plaisirs!
Quelle folie d’ingratitude brouille donc le cerveau de ces femmes pour
qu’elles puissent ainsi renier et amoindrir les grandes figures
féminines qui furent la gloire de leur sexe, et dont quelques-unes se
rattachent uniquement au christianisme par la solennité de leur
repentir!
* * * * *
Presque immédiatement après la résurrection du Fils du charpentier, on
voit les femmes aller à Dieu. Ce sont les descendantes des Gracques et
des Scipions qui suivent saint Jérôme dans le désert, abandonnant leurs
privilèges. Ils étaient immenses cependant.
Et qu’on l’honore ici en dame Romaine
C’est-à-dire un peu plus qu’on n’honore la Reine
disait Jules César, à son débarquement en Égypte, parlant de Cornélie,
veuve de Pompée.
Puis ce furent les grandes abbesses du moyen âge qui dirigeaient leur
communauté comme un empire, et même, au besoin, levaient des hommes
d’armes. Et les Saintes, qui se répandirent sur le monde comme une
pléiade lumineuse! A côté de Catherine de Sienne, la plus grande, la
plus rayonnante et la plus géniale personnalité féminine que la terre
ait produite, combien d’autres femmes charmantes ont illuminé le monde
par leur auréole de sainteté!
Si celles-ci gravirent avec le christianisme les plus hauts degrés de
l’échelle de Jacob, d’autres se firent païennes de mœurs, croyant ainsi
se grandir, et suivant en cela une tendance que l’on retrouve à toutes
les époques et sous toutes les latitudes. Nous ne suivrons pas la femme
dans les différents avatars de son évolution, mais une constatation
morale incontestable ressort de tant de manifestations diverses:
l’arrogance, le manque de douceur, l’absence de tendresse n’ont jamais
rehaussé le prestige de la femme, elles en ont au contraire toujours
obscurci l’éclat.
* * * * *
Dans l’organisation actuelle de la société, il n’est plus possible,
malgré les maladresses et certaines inaptitudes de la nature féminine,
de traiter la femme en quantité négligeable; nous avons tous trop besoin
d’elle dans la famille et à l’école. En lui indiquant les portes du
temple de l’idéal, il faut en même temps la ramener au culte du bon
sens, c’est-à-dire à l’habitude mentale de la logique. Or, celle-ci lui
a été presque toujours si aridement enseignée qu’il y a peu de temps
encore les femmes d’esprit haussaient les épaules quand on leur en
parlait. En quoi elles avaient tort, car la logique est la source de cet
équilibre souriant, de cette indulgence sereine qui font l’agrément de
la vie, la sûreté des rapports et les foyers chauds et consolants...
* * * * *
On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités
secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte,
jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut
de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est
à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social
d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais
celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses
devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission
d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains
la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les
chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se
couche et se lève jour après jour!
QUATRIÈME PARTIE
Sur la montagne quelques feux s’allument.
Si l’on regarde autour de soi, on ne voit de flammes nulle part! Le ciel
est couleur de grisaille et tous les flambeaux semblent éteints. Une
atmosphère lourde, malsaine, tout imprégnée de pourriture, empêche les
cierges de brûler. La violence des instincts ne s’est pas atténuée
cependant, car on se tue un peu partout et il est rare qu’on entende des
protestations indignées s’élever des cœurs, des consciences, des
entrailles...
«Il ne faut pas s’en faire», disaient les poilus dans les tranchées,
pour garder leur beau courage et chasser les impressions déprimantes. En
ce moment, après deux ans de paix, le mot court le monde plus qu’avant;
mais on a dénaturé le sens qu’il avait primitivement. «Ne pas s’en
faire» veut dire aujourd’hui se vautrer dans le plus plat égoïsme et
s’interdire rigoureusement tout élan généreux ou simplement altruiste.
Avant la guerre, un saint François d’Assise, un saint Vincent de Paul ne
se rencontraient pas souvent dans la société contemporaine; mais si,
dans une heure de petite ou de grande détresse, on élevait la voix ou
l’on tendait la main, d’autres voix et d’autres mains répondaient à
l’appel. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Chacun s’est fait aveugle
et sourd, et a enfermé soigneusement son cœur dans une forteresse
inexpugnable.
Une sorte de faux orgueil se mêle à cette attitude: on a presque honte,
en 1923, de tout acte qui ne rapporte pas un profit matériel immédiat;
et cela est vrai dans les ordres d’idées les plus divers. Ces offres de
services, qui abondaient aimablement autrefois, entre gens de même
culture et de même éducation, sont devenues rares et ont presque cessé.
On se réserve, on se soustrait, on se cache dans sa coquille ou dans sa
carapace.
L’obligeance spontanée passera bientôt à l’état de légende, car pour
obtenir aujourd’hui le plus léger service, il faut insister avec
obstination. On se heurte sous ce rapport à une si formidable candeur
d’égoïsme, qu’on en reste saisi et désorienté.
Semblable à ces plantes parasitaires, qui étendant partout leurs racines
au-dessus et au-dessous du sol, finissent par envahir des étendues
immenses de terrain, le _personnalisme_ d’après guerre a pris de telles
proportions dans les âmes, qu’au rebours du mot de Térence, tout ce qui
est humain semble leur être devenu étranger!
* * * * *
Je ne parle point ici de cet égoïsme effronté et cynique qui a pris pour
devise ces deux mots suprêmement antipathiques: «Donnant, donnant!» et
qui, à l’heure actuelle, enlaidit et abaisse toutes les relations des
hommes entre eux, pousse ceux-ci à la violence, à la dureté, à une
avidité mesquine et abjecte--qu’ils ne se donnent même plus la peine de
dissimuler.--Non, je fais allusion à quelque chose de plus grave, parce
qu’il pénètre même les cœurs qu’on croyait généreux, les consciences
qu’on estimait droites. Dans cette période d’abaissement de la pensée
humaine, le désintéressement est presque considéré comme une preuve de
faiblesse mentale. On peut observer à ce propos un singulier phénomène
chez les natures originairement honnêtes: autrefois, les plus avides
d’argent essayaient de couvrir leur rapacité naturelle du manteau du
désintéressement; aujourd’hui, on rejette ce manteau comme une loque
honteuse, il est même devenu distingué de sembler âpre au gain.
Il y a toujours eu des avares, et, depuis Harpagon, leur race ne s’est
pas éteinte, mais ils ne se vantaient pas de leur parcimonie, tandis
qu’ils mettent maintenant de l’ostentation à savoir défendre leur
moindre petit sou.
Il y aurait, en ce genre, des exemples assez divertissants à citer.
Jadis on se targuait volontiers d’un beau geste: on gonflait les
services rendus, les sommes données... «J’ai fait ceci, j’ai donné cela,
et puis cela encore!» Aujourd’hui, c’est tout le contraire! Les gens
déclarent avec une satisfaction visible: «Oh! moi, je n’ai lâché que
cela!» Et des chiffres dérisoires sortent des lèvres. S’agit-il de
services, et non d’argent: «Me déranger, dit-on, et pourquoi? Chacun a
ses propres affaires! Ah! je leur ai parlé de façon à leur enlever toute
envie de revenir!»
Si les femmes montrent souvent sans vergogne des jambes très
contestables, elles ont la même impudeur pour les laideurs de leur
caractère. Ces manifestations d’avidité se produisent, il faut l’avouer,
à peu près également chez les deux sexes. Mais elles font un effet plus
discordant encore chez celui qui avait eu jusqu’ici la prétention de
faire du sentiment un monopole féminin.
* * * * *
Tout cela serait assez drôle, si ce n’était pas infiniment triste! En
cette heure suprême de la vie sociale des peuples, alors que tant de
souffrances se sont accumulées dans les cœurs, on ne peut voir les êtres
humains mesurer si parcimonieusement leur sympathie et leurs services,
sans se sentir le cœur serré d’une étreinte si douloureuse qu’elle
semble presque en arrêter les battements.
Les vers où Edmond Rostand raconte l’histoire des deux Rois Mages blonds
qui avaient perdu l’étoile, et ne la retrouvaient plus, rendent aux
âmes l’espérance et la foi. Pour retrouver l’astre disparu, ces savants
de Chaldée:
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton,
Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,
Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée!
Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée,
Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.
Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,
Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,
Il faut donner quand même à boire aux animaux.»
Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,
Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux,
Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.
Les vers du poète libèrent les cœurs de la pesanteur qui les oppressait;
ils peuvent de nouveau respirer largement, puisque l’étoile brille
toujours au ciel, visible aux yeux des humbles, des pitoyables et des
simples, dans le cœur desquels la flamme ardente brûle encore!
* * * * *
Mais, demandera-t-on, quels sont les symptômes sur lesquels se base
cette affirmation péremptoire? Ceux-ci sont assez difficiles à énumérer
car ils ne se produisent pas à la surface, mais bien sous la profondeur
des eaux, et les forces qui s’en dégagent sont encore mystérieuses et
secrètes. Envisageons un instant l’âme humaine dans son ensemble, et
voyons si, par quelque côté, elle n’a pas fait un pas en avant, après en
avoir fait plusieurs en arrière! Commençons par examiner la conscience,
qui est moralement la partie la plus noble de l’organisme humain,
puisqu’en elle réside ce principe du libre arbitre qui confère à l’homme
ses lettres de noblesse.
CHAPITRE PREMIER
LES CONSCIENCES QUI CRIENT
Conscience does make cowards of us all.
(SHAKESPEARE.)
Nous assistons aujourd’hui à l’inévitable mouvement de réaction qui
devait suivre les excès et les violences, les arrogantes prétentions et
les ridicules doctrines de ceux qui,--pour apprêter le problématique
banquet, où tous pourront assouvir leurs convoitises, satisfaire leurs
appétits, s’enivrer de liqueurs brûlantes et se gorger de nourritures
azotées,--n’avaient pas hésité à détruire le travail des siècles, pas
plus qu’ils n’ont reculé devant le crime de jeter le monde dans
l’horrible désert de l’anarchie.
Il est curieux de constater comment, en cette heure de révolte certains
droits, récemment et souvent injustement acquis, sont reconnus par ceux
même qui sont prêts à réagir avec force contre la menaçante
décomposition matérielle et morale du monde. C’est là un fait assez
symptômatique pour qu’on le relève et que l’attention s’y arrête: l’idée
de punir pour punir a cessé de dominer les cerveaux, l’instinct
justicier ne s’affirme plus aussi implacable. On a même dépassé la
mesure en sens contraire, comme le prouvent certaines amnisties et
certaines sentences étranges des tribunaux militaires eux-mêmes, qui ont
perdu de ce fait leur réputation d’inflexibilité et de rigide justice.
En ce qui concerne les pouvoirs publics, ces indulgences peuvent être
taxées de déplorables faiblesses. Elles sont l’effet de causes
complexes, dont plusieurs dépendent des intérêts politiques et ne se
rattachent qu’indirectement à mon sujet. Mais le phénomène réellement
intéressant est celui qui a pour théâtre les consciences individuelles.
Aujourd’hui on voit celles-ci reculer presque toutes devant un programme
qui enlèverait à la classe ouvrière, même sous forme de justes
représailles, les avantages matériels, qu’elle s’est assurés par la
violence de ses procédés.
La délicatesse des consciences au point de vue de l’équité économique
est devenue singulière. Un de mes amis, très libéral d’idées quoique
conservateur d’instinct, me disait l’année dernière, à propos du devoir
qui incombait à la bourgeoisie de défendre ses droits, cette phrase
étonnante: «Oui, certes, mais il faut qu’elle trouve un prétexte pour
cette levée de boucliers; celui de sa défense personnelle ne suffirait
pas à la justifier.»
Sans discuter la question de savoir si le scrupule était exagéré, je
cite la phrase simplement parce qu’elle représente bien l’état d’esprit
incertain et timide qui caractérisait la mentalité générale en 1920-21.
Elle révèle, en tout cas, un travail particulier de la conscience
humaine en ce qui concerne le droit au bien-être, cette _poule au pot_,
que le bon roi Henri IV souhaitait à son peuple!
On peut y voir simplement la trace d’un faux humanitarisme tolstoïen
qui, au lieu de ramener les brebis au bercail, les abandonne aux
aventures et aux mésaventures du hasard, dieu frivole et cruel qui
fourvoie ceux qui suivent sa direction. Mais il n’en est pas moins vrai
qu’une singulière transformation s’est accomplie dans les consciences.
Or, comme la conscience est la source où s’élaborent les sentiments,
tous les signes de vie qu’elle donne prouvent à l’évidence que le cœur
des hommes bat toujours et que leurs oreilles ne se satisfont pas
uniquement du cliquetis de l’argent qui passe de main en main.
* * * * *
Dans un autre ordre d’idées encore, nous assistons aux mêmes
manifestations d’indulgence. On est surpris de constater à quel point,
en certains pays surtout, le droit à la jouissance pour tous est reconnu
par les consciences des anciens prétendus privilégiés. La phrase du
Christ aux Pharisiens, à propos de la pécheresse, qui, d’après la loi,
méritait d’être lapidée: «Que celui qui est sans péché lui jette la
première pierre», semble retentir tardivement dans l’âme humaine. C’est
malheureusement sous une forme qui peut devenir dangereuse: on ne se
borne point à ne pas lancer la première pierre, on a pour certaines
formes de dégénérescence de bénévoles encouragements.
Les ignorants essayent de rattacher la doctrine communiste à celle du
Christ. Et lorsqu’ils entendent énoncer cette erreur profonde, certains
esprits légers opinent du bonnet, comme s’ils ne percevaient pas
l’immense distance qui sépare les deux doctrines; elles se trouvent
même, on peut l’affirmer, aux deux pôles opposés! La seconde prêche le
renoncement à toutes les catégories d’êtres humains, tandis que la
première affirme le droit de tous aux richesses et aux jouissances, et a
pour mot d’ordre: «_La convoitise satisfaite!_»
Mais ce n’est point le moment d’aborder cette grave question.
Bornons-nous à signaler que l’on voit aujourd’hui des familles entières
se soumettre de leur plein gré à de pénibles inconvénients, pour ne pas
gêner les plaisirs de leurs subalternes, et leur laisser de longues
heures de liberté.
«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on;
et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque
ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste.
Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures
sont arrivées à reconnaître le droit du peuple à une certaine somme de
plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant:
_Panem et Circences_ des anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux
que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre
compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et
pour les autres.
Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées
sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité
d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des
avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance
extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte
à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.
C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les
âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande
et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux
s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître...
Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans
certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la
route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard,
lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux,
ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des
sources leur permettra d’apercevoir.
CHAPITRE II
LES PHYSIONOMIES RÉVÉLATRICES
_De quels profonds sillons sont marqués ces visages_
_Où l’ombre du passé lutte avec l’avenir_...
(***)
Je me suis absentée assez longtemps de ma résidence habituelle, et j’ai,
d’autre part, revu ailleurs des visages qui, depuis quelques années,
m’étaient devenus étrangers: peut-être est-ce pour cela qu’il me semble
percevoir une étrange transformation dans la physionomie humaine. Je
n’ai retrouvé, sauf dans le cas de quelques personnalités supérieures,
aucun visage identique à ce qu’il était jadis. Ceci prouve également
que, malgré l’odeur de mort répandue un peu partout, de fortes
vibrations secouent encore le cœur et le cerveau des hommes. Si la
stagnation intérieure était complète, les physionomies ne se seraient
point ainsi modifiées et accentuées.
Ce phénomène ne s’observe pas seulement chez ceux qui, comme les
combattants, ont traversé d’inoubliables moments de détresse et des
heures tragiques, ni chez les femmes dont les entrailles ont été
déchirées par la mort d’un fils. Cette transformation des visages est
beaucoup plus générale: on dirait qu’une vague puissante ou la main d’un
rude sculpteur a passé sur les figures humaines, tantôt déformant leurs
traits, et les harmonisant parfois dans une étrange expression
d’intensité. Les physionomies incertaines, insipides et veules ont à peu
près disparu. On en voit cependant encore de mornes et de bestiales
qu’aucun idéal n’anime, qu’aucune passion n’émeut ni ne trouble,
qu’aucune volonté de despotisme n’accentue: l’animalité seule règle
leurs mouvements.
Ces dernières appartiennent presque toujours à la catégorie des êtres
dont un égoïsme outrancier étayé de sottise, a sucé les moelles. Ce sont
des âmes déjà trépassées dans des corps en voie de devenir cadavres, car
lorsque les sources véritables de la vie sont taries, celle-ci
s’alimente si pauvrement qu’elle n’est plus au fond qu’une course à la
mort!
* * * * *