L’ensemble des doctrines pédagogiques,--dont quelques-unes peuvent être

excellentes en elles-mêmes--a été, du reste, presque toujours mal

présenté et plus mal digéré encore, tandis qu’il devrait être, au

contraire, le principal et le plus essentiel des enseignements. Il

mériterait même une place à part dans la hiérarchie des études, parce

que modeler des caractères est beaucoup plus profitable à la félicité

humaine que de former des savants.

Que ces paroles ne donnent lieu à aucun malentendu! La nécessité de la

haute culture est d’une telle importance que si la liberté de

l’enseignement, accompagnée d’un indispensable contrôle, paraît

désirable aujourd’hui à tant d’esprits sagaces, c’est justement parce

que, délivrant l’école des vaines formules, elle provoquera de fécondes

émulations, contrebalançant ainsi l’inconvénient qu’il peut y avoir à

confier l’école à des professeurs inamovibles, qui n’ont rien à craindre

ni à espérer; cette liberté permettrait, dans tous les pays, la

constitution de fortes équipes d’éducateurs moralement solides et

capables d’exercer un prestige sur les esprits qu’ils sont appelés à

modeler. Quand on considère l’immense responsabilité qu’ont encourue les

maîtres en ne comprenant pas suffisamment leur mission, on tremble à la

fois pour leur conscience et pour les victimes de leurs fausses

théories.

* * * * *

L’anarchie générale de la pensée qui menace de nous ramener à la

barbarie et le bouleversement mental qui en dérive, dépendent en grande

partie de l’enseignement erroné et incomplet, au point de vue éducatif,

qu’ont reçu les enfants. Les parents ont aussi, en ce sens, de graves

fautes à se reprocher: les mères surtout, dans l’esprit desquelles la

notion de la nécessité du plaisir pour leurs enfants a pris des

proportions singulières; mais l’école est encore la plus coupable, car

elle embrasse tout le développement des êtres humains. A côté

d’instituteurs admirables, éclairés et patients, combien d’autres, avec

leur mécontentement perpétuel, leurs doctrines subversives, leurs

attitudes violentes et amères, ont semé dans les jeunes cœurs les germes

d’une brutalité inféconde et dominatrice, devant lesquelles aujourd’hui

le monde recule épouvanté.

* * * * *

La réforme s’affirme donc indispensable et urgente. Pour étudier à fond

cette question, pour essayer du moins d’apporter quelque remède au mal,

ou d’en arrêter l’essor et d’en empêcher le renouvellement, il faut

obtenir le concours unanime de tous les bons esprits assoiffés de

fraternité et de spiritualité, capables d’élucider, par leurs

consciencieux et sages conseils, le problème ardu qui se pose

aujourd’hui, menaçant, à tous les esprits de bonne foi, à toutes les

consciences droites et à toutes les âmes de bonne volonté.

_La Société des Nations_

La question de l’éducation devrait préoccuper l’opinion publique et les

chefs d’État beaucoup plus encore que celle de l’enseignement. La

Société des Nations aurait là une tâche admirable à accomplir,

supérieure à toutes celles qui remplissent déjà son programme. Elle

devrait nommer une commission mondiale chargée d’étudier cette question

d’une si vitale importance que l’on peut dire que l’avenir de l’humanité

en dépend! Un drapeau devrait flotter par son ordre sur la place

publique de toutes les communes du monde portant cette brève

inscription: _L’éducation est obligatoire pour les citoyens des nations

civilisées._

L’instruction est chose fort diverse; elle reste un problème national

parce que, en la répandant, il faut tenir compte de la différence des

races, des besoins particuliers des peuples et de leurs traditions. Mais

en ce qui concerne l’éducation, comme la même menace est suspendue, bien

que d’une façon plus ou moins imminente, au-dessus de toutes les

nations, celles-ci pourraient et devraient chercher ensemble les

solutions et les appliquer solidairement.

Le but de l’éducation devrait être de _former des hommes_. Les Saintes

Écritures disent que, quand une femme a mis un enfant au monde, elle

oublie ses souffrances dans l’orgueil d’avoir enfanté un homme... Devant

la folie destructrice de certaines mentalités actuelles, combien de

mères doivent, dans le secret de leur cœur endolori, déplorer d’avoir

conçu des monstres: monstres de violence brutale, monstres de honteuse

apathie!

* * * * *

Assainir les cerveaux déjà empoisonnés et empêcher le renouvellement de

périlleuses intoxications, telle est la synthèse de la réforme éducative

qui s’impose aujourd’hui.

Le problème ne pourra être résolu que par un énorme effort international

qui élève un temple idéal aux forces civilisatrices et condamne

solennellement les principes contraires à la liberté et à une saine

discipline morale.

La défense de la civilisation doit devenir le premier devoir des

citoyens du monde entier; celui des États, des corps constitués, des

académies, des universités, des écoles et de tout enseignement

familial... Pour rétablir l’équilibre de l’esprit humain, la coopération

de toutes les nations civilisées est indispensable, et il faut que le

sentiment de la désapprobation générale arrive à peser sur les

consciences troubles comme un insupportable fardeau, qui dépouillera

pour elles la vie de toute saveur.

Cette désapprobation solennelle du tribunal suprême de l’opinion

publique me paraît être l’unique effort que l’humanité puisse tenter,

pour ramener les troupeaux égarés à une vue plus juste et plus vraie des

choses humaines.

Quant à la nécessité absolue d’imposer à l’école, à côté de

l’instruction et bien au-dessus d’elle, une éducation saine et forte, la

difficulté consistera dans la formation des éducateurs eux-mêmes.

* * * * *

Pour former un corps enseignant digne d’élever les générations futures,

une première chose est nécessaire[B], qui est de relever, non seulement

économiquement, mais encore socialement et moralement la classe des

instituteurs. Celle-ci doit acquérir une importance majeure aux yeux de

l’opinion publique, car elle est appelée à sauver le monde.

Il faut que ceux mêmes qui n’ont pas besoin d’y chercher un gagne-pain

considèrent comme un honneur d’y appartenir.

J’ai cité à ce propos, dans _Chercheurs de Sources_, d’illustres

exemples. _La Ligue des Nations, ou à son défaut une Commission

permanente pour l’éducation, pourrait consacrer définitivement

l’importance de la classe des éducateurs, et leur assurer une position

morale si considérable qu’ils seraient forcés de s’en montrer dignes._

Pour faire triompher des réformes, il est nécessaire de trouver, avant

toutes choses, les personnalités capables de les imposer. C’est ainsi

que l’on doit d’abord chercher des éducatrices. Mais où les trouver?

C’est évidemment parmi les âmes anxieuses qui, ayant constaté depuis

longtemps le mal, en souffrent et travaillent en silence à l’éliminer.

On rencontre partout de ces âmes, aujourd’hui: mères angoissées se

demandant quelle est leur part de responsabilité dans la tourmente qui

menace d’engloutir la Société humaine, ou instituteurs éclairés qui

voient se réaliser les craintes qui, depuis tant d’années, troublaient

leur sommeil.

Les esprits de ceux qui ont, ou ont eu charge d’âme, traversent, en ces

jours de crises, des états de conscience douloureux, tandis qu’ils

sentent leurs entrailles frémir... Ces meneurs d’hommes qui répandent

dans le monde l’anarchie et le malheur sont leurs fils et leurs

élèves!... Ces doctrines de violences où les ont-ils puisées? Qui a

tenté de les mettre en garde contre les entraînements de la haine et de

la brutalité? Quels sont les hommes courageux qui ont osé crier assez

fort pour soulever l’opinion publique et l’émouvoir?

Du reste, comme nous sommes tous solidaires les uns des autres, ceux qui

n’ont ni vu, ni compris, ni deviné ce qui se préparait, ou qui, le

discernant, n’ont pas mis obstacle à la marée montante, doivent se

frapper la poitrine et ne pas se consoler trop vite, en croyant la

victoire prochaine! Elle n’est pas assurée, hélas! Cette opinion

publique, qui commence à comprendre la nécessité d’une réforme, doit

rester en éveil, parler à voix haute, se prononcer nettement en faveur

des réformateurs, les encourager, renverser les obstacles qui se

dressent encore contre eux, proclamer leurs victoires quand ils les

auront obtenues, et se déclarer favorable à la théorie qu’avant

d’enseigner tant de choses superflues à des gens qui ne pourront en

faire usage, l’important est de former des hommes capables de guider les

peuples vers les fécondes initiatives, les réformes justes et la

discipline dans la liberté.

* * * * *

La grande question du siècle sera celle de l’éducation. Elle primera

même celle du travail, qui a pourtant une importance considérable, et

les bons esprits de tempérament apostolique s’efforceront d’établir dans

tous les pays, sous des formes diverses pour ce qui concerne

l’instruction, mais identiques sur les points essentiels, des principes

éducatifs tendant à la formation morale des individus et des caractères.

Ces points essentiels sont la responsabilité encourue par l’école et par

la famille dans l’anarchie de la pensée actuelle; la nécessité de la

liberté pour stimuler l’émulation dans l’enseignement; l’éducation

rendue obligatoire, et, enfin, l’intervention morale et puissante de

tous ceux qui comprennent la nécessité du développement de la vie

spirituelle et individuelle en chaque être humain.

_Il faut espérer_, disait M. Guizot; _le monde appartient aux

optimistes; les pessimistes n’ont jamais été que des spectateurs_.

Or, le défaut des Latins est d’être des critiques sans pitié vis-à-vis

d’eux-mêmes, des autocritiques, des hypercritiques et d’appartenir trop

volontiers à la catégorie des spectateurs.

Les tendances infécondes doivent désormais être fièrement combattues par

l’opinion publique, si l’on veut gagner la suprême bataille morale que

tous les peuples s’apprêtent à livrer. Il appartient à la Société des

Nations[C] d’établir les bases de cette éducation et de l’imposer à tous

les pays. Il faudra l’avoir reçue et acceptée pour être admis à

participer à la discussion des graves questions qui intéressent

l’humanité et qui concernent la dignité morale des peuples et des

individus. Ceux qui refuseront de la recevoir seront considérés comme

étant en dehors de la grande famille des nations civilisées.

Pour la culture de cet immense vignoble, il faudra beaucoup d’ouvriers:

nous devons tous essayer d’en susciter autour de nous et tenter

d’enflammer les cœurs pour la victoire finale, qui ne pourra être

obtenue que par la solution du problème éducatif.

Si la Société des Nations réussit dans cette tâche, ce sera pour elle

une grande gloire, et tous ceux qui ont combattu sa constitution

devront, sur ce point du moins, s’incliner devant l’œuvre de suprême

autorité morale qu’elle aura accomplie.

CHAPITRE III

ÉTEIGNEUSES DE PHARES

A quoi bon vivre si les raisons

de vivre manquent?

(JUVÉNAL.)

Parmi les problèmes de l’heure, en ce moment de désarroi général, où

l’aube de la société nouvelle n’a pas encore commencé à rougir le ciel,

celui de l’influence de la femme présente une extrême gravité, non

seulement en lui-même, mais parce qu’il se rattache étroitement à ceux

de la famille et de l’éducation.

A toutes époques on a dit beaucoup de mal des femmes. Ceux qui les

connaissaient trop, et ceux qui les connaissaient trop peu ont été

également sévères dans leurs jugements sur elles. Les Anciens, certes,

ne se sont pas montrés indulgents pour le sexe féminin: «Qu’y a-t-il de

plus léger que la plume?» demandent-ils dans leurs satires; «La

poussière!»--«Et de plus léger que la poussière?»--«Le vent!»--«Et de

plus léger que le vent?»--«La femme!»--«Et de plus léger que la

femme?»--«Rien!».

Nous nous rappelons tous en quels termes les théologiens et les docteurs

du moyen âge ont, à leur exemple, stigmatisé ce sexe contre lequel ils

mettaient violemment l’humanité en garde. Au cours des siècles, l’idée

chrétienne finit par dominer les préjugés théologiques, et la situation

morale des filles d’Ève s’améliora. Les femmes de la Renaissance

montèrent de plusieurs degrés dans l’estime intellectuelle des hommes et

gagnèrent même celle des savants et des philosophes.

Au XVIIᵉ siècle, en France surtout, la femme commença à exercer une

influence directe sur les événements et les individus. Le XVIIIᵉ marque

l’apogée de son règne mondain et intellectuel. Pour s’en convaincre, il

suffit de contempler les portraits de l’époque, ces visages spirituels,

fins, aiguisés, ces regards avertis qui semblent prendre un peu

ironiquement la mesure des hommes, indiquent chez les femmes l’habitude

de la domination par l’esprit, la frivolité, la coquetterie, et,

parfois, la perversité.

Au XIXᵉ siècle, un autre type de femme devait surgir, inégal dans son

ensemble, car il n’y a aucun rapport entre la femme romantique de 1830,

fière de cœur, noble d’attitude, exaltée, sensible, et la femme sociale

des dernières années du siècle. Ce fut l’époque, peut-être, où elle a

été le plus respectée par l’opinion publique moyenne et où elle s’est le

mieux rapprochée, en certains cas et sous certains aspects, du type de

la bourgeoise sage, de la mère sérieuse, de la citoyenne bienfaisante et

éclairée, qui mérite parfois d’être comparée à la femme forte des

Écritures, si respectée de tous _qu’elle attire l’honneur sur son mari_.

* * * * *

Quant à la femme du XXᵉ siècle, elle est tellement multiple dans ses

manifestations, qu’il est extrêmement difficile de la définir. Pour

essayer de donner un trait à peu près général de son caractère, il faut

procéder par une négation: «La femme n’a jamais été mystique comme

trait essentiel, elle l’est moins que jamais actuellement.» Un poète

français, Alfred de Vigny, peut-être le plus noble et le plus fier de

tous, l’a stigmatisée dans un vers cruel:

Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,

La femme, enfant malade...

Ce premier vers suffit à jeter un doute terrible sur les sources de la

vie morale dont la femme dispose, justement parce que le sens du

mysticisme lui manque totalement.

* * * * *

Dans un article sensationnel: _Oxford, Woman and God_, une Revue

américaine prétendait récemment que l’admission des femmes dans la

vieille université en avait chassé Dieu!--Si les anciens bâtiments ont

conservé extérieurement, dit-elle, leur aspect traditionnel de

recueillement et de gravité, le souffle qui les animait n’est plus le

même, et ni Newmann ni Pusey ne reconnaîtraient les vieilles cours et

les longues galeries silencieuses où ils avaient promené leurs doutes,

leurs mélancolies et les ardeurs inquiètes de leur foi.

Les pierres sont restées les mêmes, mais l’esprit qui les imprégnait

s’est transformé. C’est qu’Oxford était autrefois une cité de jeunes

hommes où dominait la spéculation pure, tandis qu’elle est aujourd’hui

envahie par l’esprit positiviste que la femme apporte partout où elle

passe, et qui, à tous égards, assure l’équilibre, le bien-être et

l’enjouement de la vie quotidienne. Il est donc naturel que la présence

des femmes ait modifié les habitudes morales et mentales d’Oxford.

Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs

étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de

l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons

devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément

impur ait pénétré dans la forteresse de la _Mens umana_, à la suite de

celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct,

l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est

moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour

spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir

contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations

étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants,

des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu

conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.

* * * * *

Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un

groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande

importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse

qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et

dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle

instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour

les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension

vers l’absolu?»

A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident

que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence

spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes

dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception.

En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop _les choses

en elles-mêmes_, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir

que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de

l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence

que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des

actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent

moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse

guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit

toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles

regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle

est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi

que ses devoirs journaliers l’y obligent.

De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques

femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes

cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un

réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et

rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte

intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse

et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et

l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur

suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des

personnes.

* * * * *

Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de

l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il

faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au

contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: _Éteigneuses de

Phares_, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique,

incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive

décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot _idéal_,

et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier:

_sursum corda!_

* * * * *

En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les

pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes

semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent

grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la

possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus

spirituelle...

A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où

un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois

libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au

salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux

malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.

Quand un appel est fait à leur pitié et à leurs entrailles en faveur des

faibles, des souffrants, des petits, un élan généreux les emporte

encore, et elles accourent sans hésiter; mais en même temps elles

étouffent par des regards, des gestes et des paroles cruelles, toutes

les initiatives de l’esprit.

Juvénal a dit quelque part: «A quoi bon vivre si les raisons de vivre

manquent?» Sauver les corps et éteindre les flammes de l’âme évoque

l’«_à quoi bon_» du poète latin.

CHAPITRE IV

CELLES QUI PORTENT ENCORE LE FLAMBEAU

Tout ce qui a été créé se meut,

L’étoile comme l’âme!

(ABRAHAM BEN EZRA.)

C’est toujours un flambeau allumé en main que je m’étais représenté la

femme dans son _devenir_; c’est ainsi qu’en imagination je la voyais

remplir la mission à laquelle je la croyais appelée. Mais jamais aucune

vision intérieure ne me l’avait montrée, le verbe haut, jouant des

coudes, le visage péremptoire et l’air important, renonçant, par son

attitude même, à ses meilleures armes de combat.

Certes, elle est apparemment l’une des triomphatrices de la guerre; elle

a aujourd’hui ses entrées partout et ses droits sont admis sur

plusieurs points. Pourquoi donc s’attendrir sur elle et la plaindre? Il

me semble pourtant naturel de faire l’un et l’autre, car, bien que ses

regards soient devenus étrangement glacés, on devine que les sources de

la souffrance ne sont pas taries dans son cœur, et que, le long de la

route sur laquelle ses pieds se sont si légèrement engagés, elle va

rencontrer des difficultés nouvelles qu’elle n’est pas préparée à

affronter, et qui, en certains cas, risquent de rendre son enfance

aride, sa jeunesse solitaire et sa vieillesse désolée.

Malgré ses allures de victorieuse, elle se rend compte, j’en suis sûre,

qu’elle marche sur le bord d’un précipice, où le pied pourrait lui

manquer tout à coup, sans qu’elle puisse s’accrocher à rien. Elle se

trouve entre la paroi lisse de la haute montagne dont elle a voulu

descendre, et les étangs fangeux des plaines humides où elle risque de

s’embourber, tandis qu’à ses côtés, des forêts profondes, aux détours

ignorés, s’étendent à perte de vue.

* * * * *

Les nobles pionnières de l’égalité des droits des femmes ont eu le tort

d’habituer leur sexe à considérer l’homme comme un adversaire à

combattre ou à exploiter. Il l’a été, en effet, dans quelques cas et sur

quelques points; mais au demeurant, on est forcé de reconnaître que, de

tout temps, il s’est montré en somme, pour sa compagne de route, un

protecteur efficace, même quand il abusait de la faiblesse et de la

complaisance de celle-ci! Ce sentiment de protection accordée et reçue

nouait entre les deux sexes une sorte de chaîne spéciale, qui mettait de

la douceur dans leurs relations mutuelles.

Si, par suite de l’affirmation un peu tapageuse des droits féminins et

de l’agacement que les hommes en ressentent, cette chaîne devait se

rompre, je crois que la situation de la femme dans le monde se

modifierait assez désagréablement pour elle, et qu’entre les deux

parties qui jadis formaient un seul tout, l’heure du combat ne tarderait

pas à sonner. L’homme, considérant désormais la femme comme une égale,

continuerait-il d’épargner à sa compagne, devenue sa concurrente, ces

accès de violence, dont il a coutume d’user pour résoudre les problèmes

trop difficiles? Même dans l’ordre moral, la partie engagée serait

inégale, et il est probable que, malgré son adresse, son astuce et les

façons impérieuses dont elle a pris l’habitude, la femme serait vaincue

et que l’avantage resterait au plus fort, à celui qui est

traditionnellement le mieux armé. Et si le contraire arrivait, vers

quelles aventures le monde ne marcherait-il pas?

* * * * *

Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale

qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos

défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins

positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les

péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le

tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à

laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la

personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a

laissée en héritage.

Sous les eaux tumultueuses · 第 4 / 8 段