Ces surprises auraient dû logiquement mettre les hommes en garde contre

le mariage. Or c’est l’illogisme qui a triomphé, et pourquoi a-t-il

triomphé? Parce qu’il y a, dans la nature et dans l’individu, des forces

plus puissantes que tous les raisonnements, les doctrines et les

théories. Il suffira toujours d’un homme et d’une femme qui s’aiment

près d’un berceau, pour reconstituer la famille, même si l’on était

parvenu à la dissoudre légalement.

* * * * *

La famille possède, du reste, en elle-même d’autres sources de vie qui

la feront éternellement subsister. Celle où s’alimente, en certains

pays, l’attachement des fils pour leur mère est inépuisable. Je dis des

fils spécialement, car, entre les filles et les mères, des éléments

d’aigreur entrent parfois en jeu, qui dénaturent la douceur des liens

naturels.

La force de l’attachement des fils pour leur mère s’est révélée

extraordinaire pendant la guerre. Mes observations se sont, d’une

manière générale, limitées à l’Italie et à la France, et je pourrais

écrire un livre sur ce que j’ai vu et entendu à ce sujet. En Italie, le

fils du peuple, le paysan en particulier, est aveuglément attaché à sa

mère; c’est son image qui lui apparaît à l’heure du danger et à l’heure

de la mort! S’il se marie tant aujourd’hui, c’est surtout pour

constituer une famille, poussé par le besoin inconscient de rendre

possible à d’autres l’affection qui a fait le fond de sa propre vie.

Une femme de cœur, dont la mission consistait à fournir aux familles les

nouvelles des soldats qui se trouvaient au front, me disait pendant la

guerre: «Rien qu’à la façon dont elles ouvrent la bouche, je reconnais

les mères! Les épouses, les fiancées ont une autre façon de remuer les

lèvres. Et quelle différence dans leur expression de visage, tandis

qu’elles attendent le verdict qu’elles sont venues implorer.»

Chez les races où le lien entre la mère et le fils est si

extraordinairement fort, l’avenir de la famille est assuré, et les

théories dont on mène tant de bruit ne l’entameront jamais. Toutes les

mères, peut-être, ne méritent pas cet attachement profond; en ce cas il

se déverse sur celle ou celui qui la remplace, sur le père, _il

vecchio_, ou sur quelque autre membre de la famille dans les veines

duquel les jeunes gens sentent courir le même sang. Cette question du

sang et de la perpétuité de la race a une énorme importance chez les

latins. Leur synthèse sentimentale embrasse avant tout les ascendants

et les descendants.

Les théories subversives sur la famille étaient entrées en circulation

longtemps avant la guerre et avaient fait en somme si peu de chemin dans

le monde, que le cri des soldats mourants, aux heures suprêmes où l’on

ne ment pas, a été toujours le même: «Maman! Maman!»

* * * * *

Aujourd’hui, après la formidable épreuve, où tant de passions primitives

se sont déchaînées, où la violence a cessé de répugner, où la férocité

atavique s’est révélée puissante encore, où les instincts brutaux ont

semblé reparaître à la surface, à quoi pensent ces soldats que la mort a

épargnés? A se créer une famille!

Il serait enfantin et un peu puéril de croire que tous ces jeunes maris

sont conscients de l’acte qu’ils accomplissent. Un ensemble de

circonstances complexes est à la base de ces nombreuses unions, mais on

ne peut méconnaître qu’une force obscure, mystérieuse et puissante,

pousse les hommes à les conclure: celle de la perpétuité de la race,

c’est-à-dire de la continuation de la famille!

Je dis «les hommes», car, apparemment, ce sont eux qui choisissent leur

compagne et portent la parole pour la conclusion de l’alliance. Et

d’autre part les femmes, pour décidées qu’elles soient, comme la Nora

d’Ibsen, à vivre leur vie et à secouer toute dépendance, ont encore,

pour peu qu’elles aient une ombre de bon sens, un intérêt vital à ce que

l’institution familiale ne soit pas détruite. Celle-ci est un peu pour

elles comme une assurance sur la vie.

Donc, malgré ce qui se passe à la surface et fait lever à tant de gens

les bras au ciel avec de grands gestes désespérés, une réalité s’impose:

sous la surface, des forces travaillent qui assurent la perpétuité des

traditions. D’ailleurs, la famille se rattache si étroitement à l’idée

de patrie, qu’il serait difficile de maintenir le prestige de l’une sans

l’existence de l’autre. Et toutes deux ont besoin, pour subsister, de

l’idée religieuse de la sanction divine, qui leur confère le droit

d’exiger des sacrifices... Maintenir l’intégrité de l’une, c’est assurer

le respect de l’autre dans l’âme humaine. Les pays où tout semble avoir

sombré dans le néant, sont ceux où la famille, la patrie et la religion

ont été découronnées et brutalement dépouillées de leurs privilèges et

de leurs droits. Cette vérité s’impose à tous les esprits et à toutes

les consciences qu’une vague de démence n’a pas encore submergés.

Pour peu que l’on regarde attentivement sous la surface des mots, et que

l’on ne se contente pas de leur simple assemblage, on voit que

l’institution de la famille représente non seulement l’avenir qu’il faut

assurer, mais encore une arme de défense sociale dont il serait insensé

de se priver.

Pourquoi tant de ligues, de syndicats, et ce retour aux corporations du

moyen âge? Simplement parce que l’homme moderne se sent désespérément

seul. C’est là, je le crois, la vraie explication de ce mouvement

général vers le groupement. Le sentiment des droits qu’on possède,

artificiellement éveillé et surchauffé, y a eu bien moins de part que la

sensation horrible de l’isolement. Chacun a regardé avec désarroi autour

de soi. Alors les mains se sont jointes et, bientôt, on n’a plus vu que

des assemblages. L’individu a disparu dans le groupement. Je n’ai pas

l’intention de discuter dans ces pages l’histoire de cette évolution,

ni le bien et le mal qu’elle a pu faire ou qu’elle fera; ce serait

sortir de mon cadre. Je constate simplement un fait.

En ce qui concerne sa profession ou son métier, l’homme, en effet, a

cessé d’être seul, il n’est plus forcé de combattre isolément. Si, d’un

côté, il aliène sa liberté de pensée et d’action, de l’autre il se sent

soutenu par ses camarades dans toutes les questions de salaires,

d’horaires, de droits... Mais en tant qu’être humain, il reste, au fond,

plus seul qu’auparavant, parce que les luttes de classe ont avivé les

haines latentes, et que l’on vit aujourd’hui dans une atmosphère

d’hostilité générale qui rend l’existence insupportable.

Si la famille lui manquait pour se retremper dans un milieu d’affection

et de chaleur, que resterait-il à l’homme? Des camarades de combat et

quelques vulgaires contacts passagers! Son sort deviendrait de plus en

plus triste, et il finirait par regretter l’époque où il pouvait se

considérer à bon droit comme une espèce de victime sociale, soit qu’il

fût paysan, ouvrier, employé ou qu’il eût choisi une profession

libérale.

* * * * *

La famille doit être avant tout, selon la tradition des siècles, le

centre où le travailleur vient reprendre haleine un instant pour

affronter ensuite d’autres besognes et d’autres luttes; en ce sens, elle

représente déjà un grand bénéfice social. Mais à un autre point de vue

elle mérite encore d’être prise en considération par les moralistes et

les sociologues, car elle peut offrir la solution partielle de certaines

questions redoutables qui se posent aujourd’hui à tous les esprits

raisonnables et réfléchis.

Il serait superflu d’insister à ce propos sur les désastreux effets de

la vie chère et sur les difficultés des services publics et privés.

Autrefois, pourvu qu’on y mît le prix, on trouvait tout sous la main, on

était servi au doigt et à l’œil (je ne parle pas seulement des gens de

maison, mais du service des magasins, des établissements privés et

publics, des moyens de communication, etc.). Aujourd’hui, tout est

singulièrement changé. L’homme qui se trouve seul devant les difficultés

de la vie quotidienne passe parfois par des moments critiques et se

trouve souvent fort embarrassé s’il doit faire face aux obligations

quotidiennes de l’existence. Il ne suffit même pas toujours d’être deux

pour résoudre ces difficultés, d’autant plus que les gens du dehors sont

devenus forcément moins obligeants vis-à-vis de ceux qui les appellent à

l’aide. Il serait injuste de leur en faire un grief: la journée est

devenue si laborieuse pour chacun qu’on ne parvient pas toujours à en

distraire une minute pour porter secours au prochain!

A qui s’adresser dans les moments de désarroi et de détresse? A la

famille! C’est encore le plus sûr secours; mais si vous en avez dénoué

les liens, comme vous en avez soigneusement divisé les intérêts,

répondra-t-elle comme autrefois à votre appel? Mettra-t-elle le même

zèle à accourir au premier cri de détresse? Admettez que ses membres

vivent aux deux extrémités d’une ville, avec la difficulté actuelle des

communications et si l’habitude des échanges d’idées et de sentiments

est perdue entre eux, comment feront-ils pour se joindre et se prêter un

mutuel appui?

Ces difficultés, ces besoins d’aide ne se font pas sentir peut-être dans

les familles des grands privilégiés de la fortune, sauf dans les cas de

maladie et de malheur. Mais les grands privilégiés ne représentent

qu’une petite partie de la société humaine. C’est la majorité de la

classe bourgeoise qui souffre des inconvénients de la vie moderne, sans

parler de la classe populaire qui, malgré la croissante augmentation des

salaires, connaît des embarras analogues.

* * * * *

Il est évidemment difficile de revenir à la vie patriarcale qui faisait

vivre les jeunes ménages sous le toit des chefs de famille. Cependant,

étant donnée la pénurie actuelle des logements, cela aurait bien des

avantages, d’autant plus qu’un ménage de douze personnes étant

relativement beaucoup moins coûteux qu’un ménage de deux, trois ou même

quatre bouches, la crise économique en serait peut-être adoucie. Mais

c’est à un autre point de vue, d’un intérêt supérieur, que la question

demande à être étudiée, celui de l’entr’aide morale et sociale.

La crise du service est, dans tous les pays, fort grave. Que dire de

celle des gouvernantes et des simples bonnes? Lorsque la mère de

famille, de condition modeste ou simplement aisée, quitte son logis,

soit pour son travail, soit pour ses obligations sociales, soit pour les

emplettes indispensables, dans quelles mains va-t-elle laisser désormais

ses enfants? S’ils sont petits, le problème se pose très nettement et de

façon simpliste: il faut ou les abandonner, ce qui est un danger, ou les

remettre aux soins d’une femme de ménage quelconque, ce qui est un autre

danger; à moins que la mère ne s’en fasse l’esclave et renonce à toutes

sorties, à celles du soir surtout.

Si les enfants sont grands, d’autres inconvénients surgissent qu’il est

inutile d’énumérer. Quand fils et filles, en sortant de leurs cours,

rentrent à la maison, doivent-ils trouver la maison vide? Le père est

occupé à ses affaires, la mère à ses visites, et c’est elle qui,

généralement rentre la dernière. La présence d’une grand’mère, d’une

tante, d’une sœur, d’une parente, prête à les accueillir au foyer,

réchaufferait de jeunes cœurs au moment de la vie où les contacts

affectueux et intelligents sont le plus nécessaires.

Avant la guerre, c’était le rôle des gouvernantes; mais aujourd’hui leur

présence dans les familles représente un luxe, sans compter que les

yeux se sont étrangement ouverts sur les inconvénients des influences

étrangères et des anges-gardiens inconnus admis dans le cercle familial.

Ces considérations qu’inspirent le bon sens, et l’intérêt pour les

pauvres petites âmes solitaires qui trouvent, en rentrant de l’école, le

foyer désert, finiront-elles par prévaloir sur le farouche besoin

d’indépendance qui est devenu pour la jeunesse, un culte et un principe

de conduite auquel elle croit de sa dignité de ne jamais renoncer? Les

abus d’autorité, auxquels les parents se sont complus autrefois avec une

imprudente exagération et un absurde manque de réflexion, ont suscité

des rancœurs qu’ils expient aujourd’hui.

Il est évident que, dans la reconstitution sociale de la famille qui

finira peut-être par s’imposer, il faudra trouver le moyen de

sauvegarder suffisamment l’indépendance réciproque des êtres destinés à

habiter sous le même toit. Sans cette précaution, que de tempêtes ne

verrait-on pas éclater dans des verres d’eau! Mais cependant, pour

soustraire l’homme à l’horrible sentiment de solitude qui l’étreint

quand il a quitté l’atelier et la compagnie de ses camarades, il n’y a

encore que le retour aux vieilles traditions familiales.

L’incertitude du lendemain, en cas d’accident ou de maladie, deviendrait

moins angoissante pour lui. Quand on est plusieurs à la maison, on est

mieux armé pour faire face au mauvais sort.

Si l’on craint par trop le despotisme des ascendants, ce qui se

comprend, comme je l’ai dit, parce que les abus de l’autorité paternelle

ont eu parfois des effets désastreux, pourquoi les sœurs et les frères

ne se grouperaient-ils pas contre l’isolement funeste? A ces

considérations, une autre s’ajoute, celle du travail des femmes à

l’atelier ou dans les bureaux. Le dilemme se présentera bientôt avec

force. Il faudra que les femmes renoncent à travailler au dehors, ou

qu’elles consentent à élargir le cercle de la famille. Il n’y a pas une

troisième façon de résoudre le problème.

* * * * *

Dans cette question de la famille, il faut évidemment tenir compte de la

race et des traditions. Chez les latins, la famille s’était étendue

jusqu’à devenir _la gens_, sans rien perdre de sa signification

première; cela avait donné une grande force à la famille romaine, dont

l’institution a servi plus ou moins de modèle à celle des autres peuples

et des autres pays.

Ce qu’on a appelé la débâcle de la famille marque peut-être, au

contraire, l’aurore de sa reconstitution. Les horribles conséquences de

la guerre, le désarroi actuel des âmes, le bouleversement des esprits et

l’angoisse des pauvres cœurs solitaires sont en train d’élaborer en

secret, et sous la surface des eaux tumultueuses, un nouveau type de

société humaine: dans celui-ci, la famille, renouvelée sur des bases

d’où les abus d’autorité seraient rigoureusement bannis et où le respect

absolu de la personnalité humaine serait reconnu, deviendra peut-être,

plus que jadis encore, la pierre angulaire de l’édifice social.

* * * * *

Il faudra que les hommes se réservent désormais un rôle important dans

cette famille reconstituée; au cours des dernières années, ils avaient

trop abdiqué entre les mains des femmes tout ce qui concerne la

direction morale de la famille et l’éducation des enfants. Une

collaboration étroite entre les deux sexes me paraît indispensable pour

la solution intelligente et pratique de ce problème, dont dépendent en

grande partie les destinées du monde, la dignité de la femme et le

bonheur des individus appelés à vivre dans une société renouvelée.

Le sujet que je viens d’aborder ne pourrait être épuisé dans un volume.

Je ne lui ai consacré que quelques pages, non certes pour diminuer la

place à laquelle il a droit, puisque je vois dans la famille, outre son

importance traditionnelle, une grande arme de défense sociale, mais

parce que le moment actuel n’est pas celui des longues dissertations. Le

temps presse, les solutions s’imposent et il faut se borner à indiquer

les problèmes de l’heure à ceux qui détiennent entre leurs mains le

pouvoir de faire les lois et de diriger l’opinion publique.

C’est à eux de considérer la gravité de cette question, d’en déterminer

l’importance et d’en proposer la solution.

CHAPITRE II

L’ÉDUCATION DES PEUPLES CIVILISÉS

Quelle aimable chose pourrait

être l’homme s’il était vraiment

homme.

(MÉNANDRE.)

De tous côtés aujourd’hui, une même préoccupation a envahi les cerveaux

et les consciences lucides: celle de l’éducation!

Dans l’appréhension des désordres qui menacent le monde, une terrible

question s’est posée à l’esprit de tous. L’école, avec son apathie, son

manque d’air, de soleil, d’espace et de spiritualité, ne serait-elle pas

la principale responsable de l’effrayante folie collective qui

bouleverse en ce moment l’âme des peuples? La réponse n’a pas été

rassurante, et pour peu qu’on prête l’oreille, l’on entend de toutes

parts un cri d’angoisse qui traverse l’espace.

La crise a éclaté dans tous les pays, et la nécessité de réformes

scolaires s’impose partout, ce qui est une preuve évidente qu’aucun des

systèmes suivis jusqu’ici n’a été jugé satisfaisant ni pour l’heure

passée, ni pour l’heure présente!

Avant la guerre, chez les nations où la plaie de l’analphabétisme

s’étendait encore dans certaines provinces, on avait l’habitude de

croire, au point de vue éducatif, à l’incontestable supériorité des

méthodes anglo-saxonnes, et on avait raison en partie. Mais aujourd’hui

la crise s’est généralisée, le mal va jusqu’à la racine, et l’on

comprend clairement que les anciens systèmes, déjà insuffisants dans le

passé, ne répondent plus nulle part aux besoins de l’heure présente.

* * * * *

Deux immenses armées couvrent l’étendue du monde civilisé: les maîtres

et les écoliers! Elles ont chacune leurs droits et leurs besoins, qui,

malheureusement, ne s’accordent pas toujours. Jusqu’ici les éducateurs

élevaient seuls la voix, les élèves se taisaient et supportaient. Ces

derniers étaient les plus injustement sacrifiés, car ils n’avaient pas

demandé à naître, ni à quitter leurs jeux pour s’instruire, tandis que

les maîtres embrassaient par un libre choix la carrière de

l’enseignement.

Les enfants avaient, il est vrai, des défenseurs naturels en la personne

de leurs parents; mais ceux-ci ne protestaient pas contre les méthodes

en vigueur, dans la crainte de retarder, par de trop justes

réclamations, la future carrière de leurs enfants.

Plus encore que par peur, c’était par légèreté que tant de pères et de

mères restaient silencieux; ils ne pensaient pas à l’avenir moral, ni à

la formation de la conscience ou au développement intérieur de la plante

«homme». Ceux mêmes qui, sur d’autres points, défendaient avec

acharnement les intérêts de leurs enfants, ne se préoccupaient que

médiocrement (symptôme singulier d’amoralité et d’aveuglement) de leur

croissance intérieure, c’est-à-dire de leur éducation.

Parmi les maîtres éclairés qui se rendaient compte depuis longtemps du

mal, sans pouvoir y porter remède, il y en avait de vaillants et

d’énergiques. Malheureusement, le formalisme et le pédantisme avaient

modelé si fortement une bonne partie du monde scolaire (sauf peut-être

l’anglo-saxon), que les plus hardis novateurs hésitaient à abattre les

portes de la prison où ils se sentaient enfermés; ils pensaient que la

prison s’améliorerait, qu’on ouvrirait les portes et les fenêtres; mais

elle était cachot, et cachot elle restait.

* * * * *

C’est le principe erroné de l’égalité--elle n’existe que dans le fait de

la naissance et de la mort--qui, durant les trente dernières années, a

empêché la pleine floraison de la pensée humaine et coupé les ailes à la

liberté. Ce mirage trompeur, puisque la nature le contredit dans toutes

ses manifestations, a obscurci les cerveaux en leur faisant admettre

que, pour faire brèche dans la vie et y construire un nid, pour entrer

dans la grande lice des combattants et y marquer sa place, il fallait

savoir les mêmes choses, les apprendre de la même manière, courber la

tête sous le même joug, comme les Romains du célèbre tableau de Gleyre.

* * * * *

Il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte des difficultés qui

auraient surgi si l’on avait brusquement détruit les anciens moules

scolaires, et pour comprendre à quel saut dans le vide et dans

l’ignorance, l’humanité aurait été exposée! Les hésitations des

réformateurs étaient donc parfaitement légitimes. Rompre les rangs sans

précaution aurait fait courir des risques immenses à la cause même pour

laquelle ils avaient combattu si longtemps en silence. Le monde de

l’avant-guerre était encore prisonnier des idées, des théories et des

méthodes que le temps avait sanctionnées. Les novateurs et les esprits

avancés, tout en déplorant cet esclavage, comprenaient que, pour obtenir

quelques réformes utiles, il ne fallait pas déserter la maison, ni en

démolir précipitamment les bases. Ils s’efforçaient donc de respecter

les anciens moules, et c’est pour cela que ces combattants avaient

presque tous le visage triste.

A ces nobles et patients lutteurs et aux écoliers qui ont perdu l’amour

de l’école, il faut redonner le courage et l’espérance: inspirer aux

premiers la fierté de leur mission grandiose, et faire comprendre aux

seconds vers quelles hauteurs peut les conduire le développement de leur

personnalité morale.

* * * * *

En ce monde de transformations continuelles, dans lequel nous voyons

chaque jour une forme dynamique nouvelle remplacer celle qui l’a

précédée, les gouvernements devraient avoir le courage de renoncer, tous

les premiers, à quelques-unes des vieilles formules qui alourdissent les

programmes scolaires. Il y en a évidemment d’excellentes qu’on doit

respecter, mais c’est de l’ensemble du système qu’il faut secouer le

joug, pour faire passer un souffle d’air pur et libre dans les rangs

serrés de l’école et défendre la haute culture contre les entraves de

l’ignorance et du matérialisme qui, de tous côtés, lui dressent des

embûches et essayent d’arrêter son essor.

Chaque méthode a son heure favorable: l’exclusivisme de l’école d’État a

pu être indispensable à certains moments de l’histoire, et il serait

absurde de ne pas reconnaître les services qu’elle a rendus. Même si

l’on adoptait le système d’une plus large liberté de l’enseignement, la

surveillance et peut-être même l’ingérence de l’État demeureraient, en

quelques cas, indispensables.

* * * * *

En Angleterre et en Amérique, la double fonction de l’État et de

l’initiative privée se combinent avec des résultats favorables à la

formation du caractère et au respect de la discipline dans la liberté.

Les résultats n’ont pas été aussi brillants en ce qui concerne la haute

culture; mais ce fait ne dépend en rien du système en lui-même, mais

plutôt des tendances de l’esprit national chez les uns et du manque

d’une tradition de culture chez les autres.

Ce serait une expérience utile et intéressante que d’introduire la

méthode de la double fonction dans des pays comme la France et l’Italie,

où les écoles d’État ont été seules chargées jusqu’ici de résoudre

l’angoissant problème de l’éducation.

Ces deux pays latins ont, pour des raisons à peu près analogues, quoique

à des périodes différentes, défendu jalousement les prérogatives de

l’État au point de vue scolaire et, pour les maintenir, ils ont agité le

même épouvantail: la crainte de l’influence cléricale, accusée de

vouloir compromettre les conquêtes de la liberté. Mais de grandes

évolutions se sont dernièrement accomplies et des périls bien plus

graves se dressent, auxquels il faut faire face en s’élevant à des

visions plus hautes et plus larges.

Pour sauver l’âme de la jeunesse et, à travers celle-ci, la civilisation

du monde, la pensée humaine doit faire un suprême effort; et maintenant

que le canon a achevé son œuvre, celle des éducateurs doit commencer.

* * * * *

Il convient avant tout de faire une distinction essentielle entre

l’éducation et l’instruction. Dans le langage courant, on confond

volontiers les deux termes et c’est pourquoi nous avons vu si souvent

des maîtres qui n’étaient en rien des éducateurs!

Être un éducateur sous-entend une culture morale qu’aucun examen d’État

ne peut conférer. On répondra que la pédagogie est enseignée dans toutes

les écoles: mais, en général, ce qu’on entend par ce mot ne représente

aucune pénétration d’âme entre l’élève et le professeur.

Sauf en des cas assez rares, où l’intelligence vive et claire d’un

maître le libérait des formules et l’élevait au-dessus des systèmes,

l’enseignement d’État était aride, froid, souvent pédantesque, et ne

tenait pas compte des consciences embryonnaires auxquelles il

s’adressait. Les leçons étaient débitées avec indifférence et écoutées

avec une insouciance analogue.

Sous les eaux tumultueuses · 第 3 / 8 段