l’homme est soumis: c’est en lui-même qu’il doit trouver ses meilleures
et plus efficaces armes de défense. Il faut qu’il s’efforce de diminuer
sa sensibilité à l’égard des fausses interprétations. Quelques
individualités ont déjà réussi à éliminer ou, du moins, à atténuer ce
genre de souffrance. Quand on attribue à leurs actions des motifs
sublimes, elles sourient, sachant que leurs mobiles ont été médiocres;
elles sourient également lorsqu’elles entendent attribuer à leurs
meilleures intentions des calculs mesquins et perfides.
Ces personnes ont cessé de protester: elles acceptent, se résignent et
finissent par devenir presque insensibles au fait d’être méconnues. Et
comme elles croient à une justice immanente, elles éprouvent presque
plus de honte à recevoir des éloges immérités qu’à être accusées des
pires intentions.
Ce sont là des natures fortes et fières, bien qu’un peu froides
peut-être. D’autres, au contraire, continuent à se ronger le cœur quand
elles ne se sentent pas comprises et que leurs actes et leurs motifs
sont faussement interprétés. Leur sensibilité s’exaspère; elles
protestent, se plaignent, se défendent, essayent de remettre les choses
au point, sans y réussir: elles oublient que de telles plaies ne
guérissent que d’elles-mêmes, et avec l’aide toute puissante du temps.
* * * * *
Certains esprits soutiennent qu’il est préférable de protester
immédiatement contre les insinuations médisantes: ils ont pour théorie
que les légendes une fois formées, il est excessivement difficile de les
détruire; il faut donc, d’après eux, avoir toujours l’oreille tendue,
et, au plus petit indice suspect, arborer son drapeau et mettre
flamberge au vent. Cette méthode rend la vie très fatigante, et, la
plupart du temps, ne sert à rien.
Il faudrait pouvoir remonter à la source secrète d’où proviennent les
fausses interprétations. Sans parler des professionnels qui les
répandent et que nous avons dénoncés, elles prennent naissance dans tous
les milieux, et, si l’on cherche bien, on voit qu’un sentiment de
rancune, d’envie, ou d’ambition frustrée les inspire presque toujours.
Elles naissent aussi d’un manque de clairvoyance et sont souvent filles
de l’ignorance. Rien n’est plus rare, du reste, que la perspicacité,
dans notre société moderne. C’est même là un point sur lequel je devrai
revenir fréquemment dans cette étude, car il mérite d’attirer
l’attention, étant donné le développement que le besoin d’analyse a pris
dans tous les esprits modernes. Cette singulière lacune est-elle
imputable à la vie tumultueuse du XXᵉ siècle, où le temps d’observer, de
réfléchir et de raisonner manque absolument? Quelle qu’en soit
l’origine, le fait existe et doit être étudié, car il désarme l’homme
devant les événements et les péripéties de la vie.
On peut remplacer la perspicacité par l’intuition, mais c’est un don
rare et personnel et non une vraie science, mise à la portée de tous et
qu’on puisse acquérir. Lorsqu’on possède ce don, on peut le développer
par une constante communion avec les forces qui dirigent l’univers. Et
nous voyons toujours le même mystérieux phénomène se répéter: c’est à
celui qui a beaucoup reçu, qu’il est donné davantage. Cette promesse
sent le privilège, et beaucoup d’esprits étroits se rebellent contre
elle. Or, l’étroitesse de l’esprit est une forteresse inexpugnable, une
montagne toute en saillie, une paroi unie et lisse qu’aucun pied, pour
agile qu’il soit, ne parvient à gravir.
* * * * *
L’obstination des sots est irréductible et, contre les gens bornés, il
n’y a pas de recours possible; c’est pour cela que, si souvent, on voit
ces derniers occuper de hautes situations, à l’étonnement et à
l’indignation générales. Il faut aborder ici un point délicat, car il
soulève un grave problème: jusqu’à quel point les gens inintelligents,
ou qui manquent de perspicacité peuvent-ils être tenus pour responsables
du mal qu’ils font et des douleurs qu’ils causent? On peut affirmer, en
tout cas, qu’il n’y a pas de «bonnes bêtes», comme on le prétend
quelquefois, la bonté, sous toutes ses formes, étant toujours une preuve
d’intelligence.
Dans le cas spécial de la propagation des fausses interprétations, les
sots tiennent le record, d’abord parce que, manquant de bon sens et
ayant des capacités limitées, il leur arrive souvent de ne pas
comprendre et de ne pas savoir discerner la réalité des sentiments et
des intentions; ils se trompent, par conséquent, plus souvent que
d’autres; et de plus, étant dépourvus d’idées personnelles, ils se
laissent facilement égarer par les faux interprètes.
On peut donc affirmer sans démenti possible, que les cerveaux étroits
sont d’émérites faiseurs de peines. On me répondra qu’on ne devrait
attacher aucune valeur à leurs fausses interprétations. C’est vrai, et,
en effet, s’ils nous sont indifférents, nous parvenons aisément à ne pas
sentir l’écharde qu’ils ont plantée dans notre chair. Nous haussons les
épaules, et nous en remettons au temps et à la justice finale des
choses. Mais lorsque des jugements hasardés, blessants et faux, sortent
de bouches aimées,--car nous aimons les gens pour une foule de raisons
complexes où l’intelligence n’entre souvent pour rien,--toute parole
prend une valeur, tout jugement erroné blesse nos sentiments intimes, et
est créateur de griefs. Nous ne pouvons hausser les épaules, ni répondre
par un fier silence, ou un frivole «je m’en moque» à leurs paroles
malencontreuses, puisque ces fausses interprétations, partant de lèvres
chéries, mettent en péril nos pauvres bonheurs.
* * * * *
La famille, l’amour, l’amitié, au lieu d’être, comme on le voudrait, des
forteresses inaccessibles sont, parfois, pour les fausses
interprétations, d’admirables champs de culture où celles-ci fauchent
tout ce qui, pour un cœur sensible, représente la douceur de vivre.
On voit souvent dans les familles un méconnu, contre lequel les autres
se liguent, et il arrive que ce méconnu est le plus intelligent, le plus
généreux et le plus large d’esprit de tous. Une légende se forme autour
du malheureux et, sortant du cercle familial, elle se répand même au
dehors.
De très hautes personnalités ont connu des mésaventures morales de ce
genre. Un des grands hommes d’État de notre époque, le comte de Cavour,
fait allusion dans son journal intime à une situation semblable. Dans sa
jeunesse, ses parents le tenaient un peu à l’écart, et lorsqu’on
discutait certaines questions de famille, on baissait la voix à son
approche parce qu’on n’avait pas confiance dans son jugement!... Il en
souffrit, tout en se sentant déjà, sans doute, supérieur à ceux qui le
méconnaissaient.
Oh! ces voix qui se baissent à notre approche, ou qui soudain se
taisent, quel symptôme non équivoque de dénigrement elles sont pour
nous! Nous en recevons un petit choc au cœur, et le sentiment de
solidarité qui fait la chaleur et le parfum des rapports de famille, en
est diminué; le fruit a désormais perdu son duvet et sa bonne saveur.
* * * * *
Parfois, c’est l’amitié qui nous réserve cette épreuve. Les amis qui
devraient nous connaître le mieux, qui nous sont unis par des liens de
choix, interprètent mal nos actions ou acceptent sans hésiter les
intentions que nos adversaires nous attribuent. On n’a pas toujours
d’ennemis au sens le plus grave du mot, mais chacun a des adversaires
disposés à défigurer les motifs qui guident nos actes.
Les amis qui se montrent prêts à accepter les fausses interprétations
suggérées par nos adversaires, commettent déjà une déloyauté; mais quand
c’est d’eux-mêmes et spontanément qu’ils nous méconnaissent, le mot
trahison vient tout naturellement à nos lèvres. Pour nou, le paysage se
décolore, la lumière s’éteint, la joie de l’amitié disparaît: nous les
aimerons encore, peut-être, les amis infidèles, mais ce ne sera plus que
d’une façon grise et banale.
Une félure s’est produite au plus profond du cœur.
* * * * *
En amour, les blessures sont plus irrémédiables encore;--et, par amour,
je n’entends pas seulement celui qui lie les hommes aux femmes, mais
aussi ces affections de famille ou d’amitié, si étroites et profondes
qu’elles ont toute l’ardeur de l’amour. En de pareils liens, la fausse
interprétation fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Elle
crée des griefs qui élèvent peu à peu, entre ceux qui s’aimaient, des
barrières, qui ne semblent d’abord rien et dont les effets sont
formidables. Le seul fait de voir leurs motifs méconnus par l’un de ces
êtres chéris, suffit à ternir, chez les natures délicates, l’image de
celui ou de celle qu’elles avaient, dans leur âme, placé sur un autel.
Les époux, les amants croient avoir droit sous ce rapport à un
traitement spécial, et ils sont singulièrement stricts sur ce point
particulier. Trop indulgents aux mensonges, à la duplicité, à la ruse
quand elles sont appliquées à autrui, ils ne consentent pas à les
excuser vis-à-vis d’eux-mêmes. Que la coupable soit mère, sœur, épouse,
fille, amante, amie, ils ne lui pardonnent jamais une fausse
interprétation de leurs actes.
Je connais le cas d’un fils qui, adorant sa mère, s’aperçut un jour
qu’elle avait attribué des motifs erronés à quelques-uns de ses actes.
Leur intimité se rompit, et il fallut des années pour la rétablir. Et ce
triste phénomène s’est reproduit souvent dans d’autres relations. Que de
bonheurs ont été détruits par de fausses interprétations non pardonnées
et qui entraînaient à leur suite beaucoup de douleurs inutiles,
puisqu’elles étaient basées sur de la fumée, c’est-à-dire sur
l’inexistant.
C’est là une source de souffrance dont l’humanité doit être délivrée. Le
remède est dans l’homme lui-même. Quand il aura refait son éducation, il
réussira à maîtriser cette sensibilité spéciale. C’est une science
nouvelle qu’il doit apprendre et qui représentera une partie essentielle
de sa reconstruction morale.
Pour lui faciliter sa tâche, il faut que tous les hommes de bonne
volonté dénoncent les faux interprètes partout où ils les découvrent,
afin de ne plus permettre à leur ombre de s’étendre sous les portiques
du temple, ni à leurs mains de lâcher l’essaim pestilentiel des insectes
venimeux que leurs bocaux contiennent, et qui ont nom: défiances,
doutes, soupçons, calomnies, brouillards, vapeurs, fumée, poussière et
cendres!
CHAPITRE IV
LES FAUX JUGES
L’Éternel a horreur des
yeux hautains et des langues
menteuses.
(_Proverbes_ VI-9.)
La boutique où siègent les faux juges a une apparence plus convenable et
plus noble que celle des autres débitants de fumée. Les crieurs chargés
d’attirer les chalands ont la voix moins aiguë, les gestes moins
canailles que ceux des baraques voisines. Une sorte de solennité préside
à l’arrangement de l’ensemble des choses. Les magistrats improvisés se
font un visage grave, ils parlent avec une hypocrite mesure, pincent les
lèvres, froncent les sourcils, comme si, avant d’émettre une sentence,
ils en pesaient soigneusement la portée. Dans leur attitude, il y a
quelque chose qui inspire confiance, non seulement aux ingénus et aux
hommes inexpérimentés, mais même à ceux qui connaissent à fond la vie et
n’ont pas l’habitude de s’en tenir aux apparences. Pénétrés d’une
illusoire confiance, quelques-uns vont même, dans les cas délicats,
prendre conseil des faux juges, ce qui augmente le prestige de ceux-ci
auprès des faibles, des sots, des incertains.
Le manque de clairvoyance ou de bon sens de gens réputés sages et forts,
peut avoir des conséquences d’une incalculable importance. A leur suite,
le public se rend chez les faux juges, les écoute et, ensuite,
malicieusement ou maladroitement, répand leurs sentences dans le monde.
En général, celles-ci défigurent la vérité; elles condamnent les actes
droits et sincères, pour donner des éloges à ceux sur qui, au contraire,
il faudrait passer condamnation pour leur égoïsme, leur vanité, leur
bassesse. Il suffit d’être doué d’un peu de bon sens et de perspicacité
pour faire à ce propos d’étranges réflexions.
Mais ce n’est pas dans leur boutique que ces marchands de fausse justice
accomplissent leur pire besogne. Ils ne demeurent pas longtemps à leur
tribunal, car cela les ennuie de siéger avec apparat; ils préfèrent se
répandre au dehors et rendre leurs sentences pédantes et bornées devant
un auditoire plus varié. Les paroles prononcées à la face du monde
volent, se dispersent et ont plus de chances de trouver un terrain où
germer.
J’ai connu quelques-uns de ces faux juges, tous Pharisiens de race,
d’éducation et d’instinct. Je les ai vus ourdir des conspirations contre
ceux de leurs prochains, dont la présence dans la vie les contrariait,
les gênait... D’un air de suprême sagesse, ils commençaient par
s’indigner à fond contre ces malheureux pour arriver ensuite, sans une
preuve en main, à porter contre eux une sentence définitive. Souvent
leur manœuvre était grotesque et nulle comme résultat positif, mais tout
de même un peu de mal était fait!
Si le nombre et la présomption de ces faux juges devaient s’accroître,
le sentiment de la sécurité disparaîtrait des cœurs, et les courages
vacilleraient, car il ne servirait plus à rien d’éviter avec soin toutes
les causes de conflits avec la justice, puisque, hors des tribunaux et
de tout l’appareil légal, des hommes et des femmes s’improvisent
présidents d’appel ou d’assises et osent formuler des arrêts qui
peuvent détruire ou flétrir les réputations.
Les femmes, plus encore que les hommes, se complaisent dans cette
besogne extra-légale. Ne pouvant rendre publiquement la justice, elles
en adorent le simulacre, et il faut les entendre décider et trancher sur
tout. L’ascension de la démocratie a prouvé qu’il y avait un despote en
tout homme et en toute femme également. Celles-ci refusent de fatiguer
leurs méninges, n’étudient pas, ne creusent pas les textes: cela
riderait leur front et jaunirait leur teint... Elles ne se soucient pas
de recueillir des preuves, elles ne tiennent compte ni des
circonstances, ni des atavismes. Une impression fâcheuse, une rancune,
un dépit, suffisent à les décider dans un sens ou dans l’autre. Le lit
de justice où elles étalent leurs robes, n’est, pour elles, qu’un
terrain de jeux, et elles n’éprouvent aucun besoin d’éclaircir leurs
idées. Il ne s’agit que de fumée, dira-t-on; mais il y a des fumées
lourdes de miasmes mortels.
* * * * *
Les faux juges des deux sexes, hors de leur boutique du temple,
travaillent séparément. Ils se divisent la besogne: ce sont, en général,
des gens prétentieux et bornés d’esprit, qui se prennent au sérieux et
se croient eux-mêmes infiniment intelligents. Parfois, ces
francs-tireurs éprouvent le désir de se réunir. Quel aréopage! Malheur
aux Phrynés, même très vêtues, qui oseraient s’y présenter! Les
sentences qu’on y rend sont de celles que le tribunal des Animaux, qui
condamnèrent l’Ane dans la fable de La Fontaine, n’aurait pas
désavouées!
J’ai toujours estimé que la profession de juge était l’une des plus
lourdes pour la conscience, et il m’a toujours paru inouï que, sans y
être forcé par serment, quelqu’un veuille de son plein gré, assumer
cette tâche, usurper cette place... Ces juges improvisés ne regardent
donc jamais en eux-mêmes? C’est un phénomène assez curieux de l’âme
humaine que cet auto-aveuglement. Plus on jette les yeux autour de soi,
plus on se rend compte que le vrai est ce dont l’homme se soucie le
moins! Ceux même qui auraient voulu décrocher les étoiles du ciel et
arrêter sur les lèvres la vieille chanson qu’on chantait auprès des
berceaux et des tombes, ne sont pas plus réalistes que les autres! Eux
aussi sont des acheteurs et des vendeurs de fumée.
* * * * *
Pour en revenir aux faux juges, dont les sentences courent le monde,
détruisent la confiance et empêchent le développement des meilleures
initiatives, comment leur donner la chasse et les anéantir? Les
mitrailleuses elles-mêmes seraient impuissantes, contre leurs décisions,
car elles ne frappent pas dans le vide... Seul un geste divin pourrait
les faire disparaître dans ces cavernes de sable mouvant et sans fond,
où l’enlisement éternel attend tout ce qui, en ce monde, a été mensonge
et fumée.
CHAPITRE V
LES BLUFFEURS
Le mensonge est l’avilissement,
en quelque sorte l’anéantissement
de la dignité humaine.
(KANT.)
Il est impossible de quitter les marchands de fumée, sans dire un mot
des bluffeurs, malgré la vulgarité rebutante du mot et de la chose.
Aujourd’hui leur dégradant moyen d’action s’est tellement répandu que le
nom «bluff» a été adopté dans toutes les langues et qu’il est compris et
appliqué dans tous les pays. Fils du Nouveau Monde, il a acquis
maintenant droit de cité partout. On se sert couramment du mot et de la
chose. «Quel infect bluffeur», nous écrierons-nous, si celui auquel
l’adjectif s’applique a lésé nos intérêts. Et d’autre part, nous rions
en disant à un ami: «Avez-vous fini de bluffer?» Cette façon éclectique
d’employer le vocable est symptômatique.
Le bluff peut mener en cour d’assises, mais, quand il ne s’applique
qu’aux petits intérêts de la vie, on en plaisante agréablement, ce qui
est un tort, car le fond de la chose est le même. Le fait de
reconnaître, dans une mesure quelconque, qu’on a le droit de «bluffer»
est la condamnation de toute société bien organisée. Les escamoteurs,
les brouilleurs de cartes, les faux interprètes et les faux juges
empêchent la reconstruction morale du monde, mais le bluff permis,
reconnu, protégé, jette un tel désarroi dans les consciences, que,
l’admettre, équivaut à sonner le glas de la société humaine.
Si le Fils de l’homme et de Dieu a chassé, il y a presque vingt siècles,
les trafiquants du temple, qu’aurait-il dit de cette plaie du bluff qui,
semblable à une lèpre hideuse s’étend aujourd’hui sur le monde? Pour la
laver il n’y a que les étangs de feu dont le vieillard de Patmos parle
dans l’Apocalypse.
Né des plus basses passions et synonyme d’un esprit de tromperie froide
et calculée, le bluff n’est pas simplement de la fumée, mais une vapeur
délétère qui empoisonne toutes les sources de l’activité humaine. Que
n’a-t-on pas dit des poisons des Borgia! Certes, leur emploi avait des
inconvénients et ceux qui les ingurgitaient passaient un mauvais quart
d’heure, mais à Sinigaglia même les victimes ne furent que trente ou
quarante. Les grandes plaies sociales actuelles font un nombre bien plus
considérable de victimes.
CHAPITRE VI
LANCEUSES DE BULLES DE SAVON
Si le mirage de la _Fata Morgana_
faisait naufrager les navigateurs,
que d’espérances les bulles
de savon ont créées et détruites
dans le cœur des hommes!
(***)
Y a-t-il rien de plus charmant qu’une bulle de savon? Ces boules
fluides, légères, irisées qui s’élancent joyeusement dans l’air ont un
charme particulier; et, en y réfléchissant, on peut leur trouver une
signification profonde.
Aujourd’hui pourtant les enfants ne s’amusent plus guère à ce jeu. Mais
il y a toujours des bulles d’air dont les gens font commerce! Quand les
réalités manquent, il faut bien vendre quelque chose pour attirer
l’attention. Ces boutiques-là devraient être impitoyablement fermées.
J’en connais qui ont des vendeuses charmantes et même bien
intentionnées. Je regrette de les citer dans les chapitres consacrés aux
escamoteurs et aux bluffeurs, mais comment ne pas parler d’elles dans
cette nomenclature des commerçants de fumée? Leur trafic est dangereux,
non parce qu’il fait directement du mal, mais parce qu’il engendre le
désappointement et détruit la confiance. Quand on a vu plusieurs bulles
de savon se crever dans l’air, on est moins disposé à écouter la voix
des propagandistes qui disent: «Marchez, suivez telle route--vous
arriverez à tel but...» Leurs accents les plus persuasifs et les plus
éloquents ont cessé d’éveiller l’espérance, d’exciter les bonnes
volontés: «Poussière, sable, fumée!» murmure la voix de l’expérience.
Il sera un peu triste de voir disparaître ces jolies bulles, faiseuses
d’illusions; mais si l’on veut sérieusement reconstruire le monde,
celles qui les vendent doivent, elles aussi, disparaître du portique du
temple. Disons-leur cependant un adieu un peu attendri, car si elles ont
parfois _bluffé_ pour des motifs personnels, elles l’ont fait, souvent,
pour essayer d’alléger la souffrance humaine et pour stimuler la bonne
volonté des hommes.
TROISIÈME PARTIE
Les Problèmes de l’heure.
Ces problèmes sont nombreux et il en est qui correspondent à toutes les
cordes puissantes qui font vibrer l’âme des hommes; leur liste pourrait
représenter la lyre entière de l’existence humaine, mais aujourd’hui je
me bornerai à aborder trois d’entre eux: _la Famille_, _l’Éducation_,
_la Femme_, laissant de côté, pour l’instant, le plus important de tous:
celui de la vie intérieure!
CHAPITRE PREMIER
UNE CONDAMNÉE A MORT QUI DÉFIE LA MORT
La famille est la patrie du cœur.
(JOSEPH MAZZINI.)
Avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre, les prophètes
ont entonné le _De Profundis_ de l’institution familiale. On avait
inventé mieux que cela, et, désormais, chacun se considérant plus ou
moins comme fils du hasard, voudrait vivre sa vie en pleine liberté,
sans attaches gênantes, sans traditions encombrantes, sans obligations
énervantes. La plante humaine devait pouvoir fleurir face au soleil,
libérée de toute entrave! Quel besoin a-t-on encore d’une famille et
d’un _home_, puisqu’il y a les hôtels, les restaurants, les cafés, les
cercles, et mille lieux de divertissements où l’on peut passer la fin
des après-midi et les soirées? Les femmes étant heureusement devenues
moins dépendantes, peuvent vivre leur vie, et n’ont plus besoin de
protecteur pour participer aux différentes manifestations de
l’existence. Pourquoi donc les hommes, étant donné cet état de choses,
devraient-ils continuer à assumer des charges qui ont cessé d’être
obligatoires?
«Et les enfants?» demandions-nous. A cette demande timide, on répondait:
«L’État pourvoira à leur éducation.»
J’ai toujours écouté développer ces théories sans m’émouvoir, parce que
je n’ai jamais cru qu’on pût les mettre en pratique, et ce qui se passe
aujourd’hui me donne raison. Si la disparition de la famille était si
proche, on ne verrait pas le nombre des mariages augmenter dans toutes
les classes. La facilité et le chiffre croissant des divorces, ne suffit
pas à expliquer ce phénomène matrimonial.
Le besoin de se créer une famille est devenu si prépondérant chez les
hommes, depuis le formidable conflit auquel ils ont pris part, que
plusieurs se permettent des mariages imprudents qu’ils n’auraient pas
conclus auparavant. On voit des jeunes gens accepter, d’un commun
accord, la perspective d’une existence modeste et laborieuse. L’homme a
évidemment été travaillé dans les profondeurs de son être par la
souffrance, les anxiétés, les angoisses de la guerre, et il a senti la
tristesse de la solitude avec une acuité extraordinaire. C’est le besoin
obscur de se rattacher à quelque chose de fixe, de stable, et lui
appartenant en propre, qui est le principal motif de l’accroissement des
mariages.
Les déceptions, cependant, ont été grandes au retour de la terrible
campagne; plusieurs s’étaient figuré que, rentrés au foyer, ils y
occuperaient la place d’une sorte d’idole domestique, et que le culte de
l’héroïsme fleurirait dans toutes les demeures. Hélas! la désillusion
fut rapide. En outre, un changement étrange s’était accompli dans l’âme
des épouses, des fiancées ou de celles qui pouvaient le devenir. Elles
s’étaient émancipées, elles n’attendaient plus uniquement de l’époux le
droit de vivre et d’affirmer leur personnalité.