Trois syllabes! Et dans ces trois syllabes, toutes les manif

SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES

DORA MELEGARI

SOUS LES EAUX

TUMULTUEUSES

[Illustration: colophon]

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

33, RUE DE SEINE, 33

1923

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays

Copyright by Librairie Fischbacher 1923

_Je dédie ce livre à ceux qui, comme moi, ont fermement espéré et

espèrent encore qu’après la guerre et avec l’établissement de la paix,

s’ouvrira pour l’homme une destinée meilleure que celle qu’il a connue

jusqu’ici._

PRÉFACE

Je ne fais pas un livre, il se fait.

Il mûrit et croît dans ma tête, comme un fruit.

ALFRED DE VIGNY.

Ces eaux qui, jadis, couvraient le monde sont aujourd’hui étrangement

bourbeuses et agitées. La surface des choses apparaît partout

inquiétante. Qu’y a-t-il sous cette surface? L’angoissante question se

pose à tous les cœurs qui sentent et à tous les cerveaux qui

réfléchissent!

Du temps où le respect de soi-même, l’intérêt bien entendu et la savante

hypocrisie imposaient aux hommes intelligents, ou du moins cultivés,

une attitude correcte, les mots _sous la surface des choses_ avaient une

signification bien différente de celle que je leur attribue aujourd’hui.

Auparavant, ils auraient indiqué ce que les individus cachaient de

médiocre, de brutal, et même de cruel sous des dehors corrects et

conventionnels. Aujourd’hui que la plupart des êtres n’essayent même

plus de masquer leurs légèretés, leurs petitesses et leurs convoitises,

il n’y a guère, sous leurs actes et leurs allures, de motifs secrets à

découvrir.

Toutes les laideurs sont devenues apparentes et visibles. Nous vivons à

une époque de terrible sincérité; on ne le relève pas suffisamment.

Stendhal a dit quelque part que, pour les femmes, dire la vérité

équivalait à enlever leur fichu; mais, aujourd’hui, elles ne portent

plus de fichu, et les disgraciées elles-mêmes exposent avec courage les

défectuosités physiques que jadis les filles d’Ève essayaient

soigneusement de dissimuler aux regards. Quant aux hommes, combien

d’entre eux ne tentent même plus de se défendre si l’on attaque leur

caractère ou leur probité!

Ceux qui en manquent n’en éprouvent plus de honte; ceux qui les

possèdent, s’ils y mettent encore du prix dans le fond de leur âme, sont

devenus indifférents à l’opinion publique. Ce mépris de l’opinion

publique est un signe caractéristique de notre temps.

* * * * *

Ce qu’il faut discerner sous la surface des eaux tumultueuses, ce ne

sont donc pas les laideurs secrètes, puisqu’avec tant de complaisances

on les étale, mais bien plutôt les aspirations d’ardente générosité et

de pure beauté qui se cachent parfois sous les apparences déconcertantes

de la psyché moderne, tels des symptômes annonciateurs d’une aube

nouvelle!

Cependant, malgré ces fugitives lueurs, le désarroi des pauvres âmes est

resté lamentable. Après l’ébranlement cérébral de la guerre et les

déceptions de la paix, on a pu croire qu’elles étaient devenues muettes

pour toujours! Ce phénomène d’anéantissement paraît d’autant plus

redoutable qu’il est universel et se manifeste aussi bien chez les

vainqueurs que chez les vaincus! Le monde est devenu semblable à une mer

en tempête, sillonnée de barques sans pilotes, et la marée ne cesse de

monter...

Le spectacle, vraiment effarant, abat les plus fermes courages. Une

mystérieuse intuition avertit cependant ceux qui ont l’habitude de

regarder et d’observer que des feux s’allument encore sur les montagnes,

et que de ce chaos effrayant, de ce déchaînement de convoitises

violentes, naîtra un monde meilleur, précurseur du règne de l’esprit.

Ces ouragans qui soufflent de toutes parts, c’est l’âme d’une humanité

renouvelée qui s’élabore dans un douloureux enfantement.

* * * * *

Ce livre était destiné à paraître au commencement de l’an dernier: les

espoirs qu’il contient et proclame auraient alors, peut-être, semblé

chimériques aux esprits positifs. La plupart de ceux qui se complaisent

dans la triste grisaille des instincts et des forces matérielles, ne

voyaient en ce moment aucune lumière à l’horizon, et ne discernaient pas

la bordure d’argent des nuages noirs.

Les événements extraordinaires qui se sont vérifiés récemment dans l’un

des pays de l’Europe, ont prouvé à ces intelligences trop unilatérales

que le réveil de l’esprit n’était point un simple mirage, mais bien une

réalité puissante. L’importance de la révolution politique qui vient de

sauver un peuple, s’étend moralement bien au delà de la limite de ses

frontières, car elle a proclamé une vérité universelle: _L’homme doit

avoir pour mot d’ordre la défense de la patrie et de Dieu!_ C’est un

règne nouveau qui apparaît à l’horizon du monde, celui de l’esprit! On

entend l’air trembler au son des cloches invisibles qui en annoncent

l’avènement.

DORA MELEGARI.

Paris, 1923.

SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES

PREMIÈRE PARTIE

Pendant que la nuit dure encore.

CHAPITRE PREMIER

ESPÉRANCES PRÉMATURÉES

Hence the most vital movement mortal feel,

_Is hope_; the balm and life blood of the soul.

(RALPH-WALDO TRINE.)

Je dédie ce livre à ceux qui ont besoin d’espérance, et ne peuvent se

contenter du simple pain quotidien, qu’ils l’aient gagné par leur

travail, ou leur péché, ou que, parasites, ils le doivent au travail ou

au péché d’autrui.

C’est dans ces âmes assoiffées que l’espérance doit refleurir. Quant aux

autres, à celles qui se satisfont d’apparences et de fumée, elles

appartiennent à la catégorie des âmes qui, selon certains pères de

l’Église, seraient autorisées à refuser l’immortalité.

* * * * *

Rien n’est plus démoralisant que de cesser d’espérer et une partie du

désarroi actuel provient des grandes espérances conçues durant la

guerre[A] et qui ont été déçues ensuite. Ces espérances sont destinées

cependant, j’en ai la conviction, à se réaliser plus tard, mais bien

plus tard, à travers d’autres expériences, d’autres surprises, d’autres

souffrances... L’erreur des esprits de bonne foi a été de croire que,

dès le lendemain du formidable conflit, tout se remettrait en équilibre

et que les grands principes, qui avaient armé les bras et enthousiasmé

les cœurs, s’imposeraient à tous, vainqueurs et vaincus.

On s’était imaginé que la sagesse de Salomon pénétrerait les cerveaux,

et que la cité des mensonges s’écroulerait, ensevelissant dans sa chute

les convoitises que l’orgueil des combats avait exacerbées.

Peut-être bien y avait-il un manque de réflexion et un peu d’ingénuité

dans les espérances qui avaient ainsi gonflé les cœurs. On se figurait

que le palais de la vérité allait s’élever dans la cité de la justice.

Le réveil fut amer, et alors, criant à l’utopie, chacun renia ses dieux.

Pourtant, logiquement, ces espérances avaient été fondées. Jamais on

n’avait assisté à une pareille trépidation d’âmes, à un semblable élan

moral chez les peuples.

* * * * *

Comment advint-il que dans le cœur des hommes, au lieu de cette

floraison magnifique, les plus basses passions se soient dressées, et

que le mal se soit incarné? Je ne veux pas faire de politique ou de

sociologie dans ces pages qui n’envisagent que la reconstitution de la

mentalité générale; mais il est certain que l’Esprit n’a pas soufflé sur

les arbitres des destinées du monde--comme en certains conclaves

qu’enregistre l’histoire--et que, par son silence, il a permis à

l’ignorance humaine de jeter entre les peuples des germes de discorde

qui ont aiguisé les armes des haines futures.

L’obscurcissement de la pensée a été la première inoculation fatale, et,

à sa suite, la défiance a empoisonné le cœur des frères d’armes, et

provoqué ces malentendus qui, aigrissant les amour-propres nationaux,

ont empêché jusqu’ici les bienfaisantes conséquences de la paix de se

faire sentir.

* * * * *

L’une des plaies de l’époque d’avant-guerre était le mensonge et le

culte du faux sous toutes ses formes: fausses valeurs, fausses

consciences, fausses pitiés... On se figurait que le triomphe du bon

droit les ferait s’écrouler instantanément, comme les trompettes de

Josué firent tomber les murs de Jéricho. Mais rien ne s’est effondré. La

victoire a été, comme toutes les autres victoires de ce monde, un

alambic où se sont élaborés les grands courages et les merveilleux

héroïsmes, mais elle n’a pas transformé l’homme dans son essence. Il

s’est, comme toujours, montré, après la paix, l’esclave de ses passions

et de ses tendances particulières.

La grande guerre des nations,--c’est un fait prouvé aujourd’hui,--n’a

donc pas eu le résultat miraculeux qu’on en attendait. Un vent de

violence a promptement dispersé les sentiments de solidarité et de

reconnaissance qui avaient paru relier les peuples entre eux durant la

période des dangers communs. Ces sentiments ont été remplacés d’un côté

par le prestige de la force et de l’arrogance; de l’autre, par des

nécessités économiques. Trop cyniquement étalées, elles furent cause de

déboires amers, de désillusions cruelles qui desséchèrent et réduisirent

en cendres les germes de la féconde récolte sur laquelle on comptait.

Tout cela est si connu, qu’il n’est point utile de s’attarder sur le

fait en lui-même, ni d’en rechercher les causes secrètes, ou d’en

indiquer les résultats desséchants. Les conséquences en sont d’une trop

pénétrante mélancolie pour ceux qui avaient espéré. Or, comme la

constatation perpétuelle du mal est éminemment décourageante, on doit

essayer au plus vite de dépasser cette période.

* * * * *

Il faudrait de l’aveuglement ou de la niaiserie pour nier la crise que

l’humanité traverse, et ne pas la combattre équivaudrait à un maladroit

aveu d’impuissance; mais la plus grande faute serait encore d’en avoir

peur et de la croire durable.

L’unique moyen efficace pour en arrêter le développement est de lever

les yeux et de regarder au-dessus et au delà. Tout ce qui est précieux

reste caché aujourd’hui au tréfond des cœurs, et l’apparence des choses

est déconcertante. La vanité pousse partout des racines formidables:

chaque soldat prétend être Maréchal et, s’il y a encore des maîtres, il

n’y a plus de disciples, ni de serviteurs! Or, comme autour des grands

palmiers solitaires il n’y a que des plaines sablonneuses, c’est vers un

immense désert que la société semble marcher... Puisque toutes les

forces vives des nations sont dressées, l’arme au poing, les unes contre

les autres, elles ne peuvent se coaliser efficacement contre

l’épouvantable danger qui les menace. Il en est ainsi dans toute

l’Europe, il en est ainsi dans chaque pays séparément.

* * * * *

Chacun sait, chacun a constaté ce que je viens de dire. Parmi les gens

qui ont une vision claire de la réalité, il y en a de faibles qui

désespèrent stérilement, et de forts qui, pour précipiter l’évolution,

ne croient qu’à l’existence des faits. Mais les faits semblent partout

s’accumuler, irréconciliables les uns avec les autres. Pour créer des

faits supérieurs comme valeur et comme puissance, pour ouvrir la route à

de nouveaux courants, pour allumer des flammes capables de détruire les

scories qui encombrent la route, il faut, avant tout, avoir confiance

dans le pouvoir créateur de la pensée humaine.

A tous les hommes d’intelligence et de bonne volonté une croisade

s’impose pour laquelle la première arme de combat est l’attente sage,

patiente, perspicace...

CHAPITRE II

L’ATTENTE

C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière.

(ED. ROSTAND.)

Dans toutes les religions, l’attitude de l’attente est vivement

recommandée; c’est, du reste, l’attitude perpétuelle de la vie humaine

pour ceux surtout qui en admettent le renouvellement infini et qui

croient à l’existence d’une force supérieure à laquelle l’homme peut

avoir recours. Toute espérance formulée n’a-t-elle pas, d’ailleurs, pour

conséquence logique l’attente de la réponse?

Donc il faut attendre, qu’on le veuille ou non. L’important c’est de

_savoir_ attendre! Chez quelques-uns c’est une disposition naturelle:

chez d’autres une vertu acquise ou qu’il faut acquérir.

* * * * *

Les mots de Dieu à Adam: «Désormais tu gagneras ton pain à la sueur de

ton front», s’appliquent à tous les services, à tous les genres de

labeur et vont bien au delà de l’effort matériel des bras et des

muscles. Ils comprennent chaque effort dont est capable l’âme humaine.

Même quand l’homme produit des fruits remplis non de pulpe, mais de

cendres, ces fruits sont dus au travail de sa personne ou de sa pensée.

Les imaginations perverses se fatiguent à élaborer sans cesse des forces

destructrices, et c’est aussi à la sueur de leur front qu’elles poussent

le monde aux actes démoralisants.

Dieu a appelé l’homme à collaborer avec lui en tout ce qui s’accomplit

sur notre planète, même lorsqu’il s’agit de miracles comme la

résurrection de Lazare. C’est là un fait fondamental que l’homme ne

devrait jamais perdre de vue.

* * * * *

Dans la signification qu’il faut donner au mot _attendre_, toute idée de

paresse doit, bien entendu, être exclue. L’homme qui sait _attendre_

n’est pas un fainéant, car il est constamment en état de veille. Il ne

s’agite pas, il ne se précipite pas, il ne s’irrite pas, mais son esprit

est sans cesse tendu vers l’objet de son attente, et ce n’est pas là un

mince labeur.

L’attente doit être patiente, mais non résignée. Ces deux mots

s’excluent: quand on se résigne, on n’attend plus! Il faut donc que

l’attente soit vigilante et optimiste. «Le monde appartient aux

optimistes, disait M. Guizot, les pessimistes n’ont jamais été que des

spectateurs.»

En ce moment, l’ordre donné par Dieu à Adam a cessé d’être obéi et

compris dans sa signification précise, qui est l’obligation absolue du

travail. Une vague de paresse a passé sur le monde, et, aujourd’hui,

l’homme, symptôme effrayant, se refuse à travailler de ses mains: il

refuse même de semer le blé et le riz dont il doit vivre! Quant à ceux

qui ne labourent pas, qui ne produisent pas les matériaux nécessaires à

la production, ils demeurent assoupis dans une apathie criminelle, une

sorte d’engourdissement de la pensée. On dirait qu’ils attendent, dans

une espèce de léthargique sommeil, l’égorgement final de leur classe.

Pour la défendre, ils ne tentent même pas un effort. A les voir évoluer

dans la vie avec des allures nonchalantes, il semble qu’il assistent à

un jeu sur les résultats duquel ils n’ont pas engagé de pari!

Les individus de cette catégorie n’attendent rien évidemment. Leurs yeux

ne sont pas tournés comme ceux des Rois Mages vers l’étoile qui doit se

lever à l’Orient. Ils subissent les événements, ils n’y concourent pas.

Or, subir, c’est déjà un état inférieur.

* * * * *

L’attente féconde se manifeste extérieurement de deux façons: par le

silence gros de pensées qui équivaut à des forces infinies d’action; et

par la parole qui peut avoir sur les esprits et les cœurs une si

puissante répercussion. Voyons comment l’homme se comporte vis-à-vis du

silence et de la parole, comment il en use dans la vie publique et

privée.

CHAPITRE III

LE SILENCE

Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse

(ALFRED DE VIGNY.)

Le vers admirable d’Alfred de Vigny est la condamnation de l’abondance

inutile des mots. Il faut avoir une grande foi dans le silence, non le

silence qui naît d’un caractère morose, d’un orgueil démesuré, d’un

manque de sincérité, d’imagination, d’expansion, d’une sorte de pauvreté

d’esprit ou bien simplement d’une humeur sauvage, mais le silence

intuitif ou voulu de ceux qui voient, sentent et savent.

Cette force muette a toujours exercé un merveilleux pouvoir mais jamais

elle n’a été plus nécessaire que dans ce moment suprême de l’histoire

du monde, où l’on meurt de trop de paroles!

Avec notre organisation politique et sociale, qui admet la libre

discussion sur les points les plus graves et les plus délicats, il est

difficile de mettre un frein aux langues qui parlent. Aujourd’hui qu’aux

voix masculines, les voix féminines s’unissent, et que dans son for

intérieur, chaque homme, même le plus médiocre, se croit un stratège et

un chef politique, le bruit est devenu assourdissant, et le chaos croît

chaque jour davantage.

Dans ce réseau serré de mensonges, d’intérêts inavoués, d’astuce et de

perfidie, il est naturel que l’esprit perde son équilibre, ne sache où

se poser et soit emporté par le flux et le reflux de la pensée en

désarroi.

* * * * *

La vérité qui devait, après la guerre, surgir victorieuse, tirée du

sépulcre où la fausseté et la veulerie des hommes l’avaient reléguée,

dans quel puits se cache-t-elle aujourd’hui? Nous la cherchons et ne la

trouvons pas! Faut-il l’inscrire, comme sur les champs de bataille,

parmi les «disparus» puisqu’à l’appel désespéré de ses fervents

adorateurs, elle ne répond pas: «Présente!»

Pour ceux qui avaient confiance, pour les optimistes qui avaient espéré

sa résurrection prochaine, le désappointement est amer. Les autres, ceux

qui, à coup de grosse caisse, avaient inscrit son nom en vedette sur

leurs drapeaux, ne cachent plus aujourd’hui leur sourire dédaigneux pour

les ingénus qui avaient cru de bonne foi à la mensongère devise.

La Fontaine, dans une de ses Fables, nous montre le plus sincère et le

plus modeste des animaux de la création condamné à payer pour tous...

L’histoire, comme la Fable, se renouvelle continuellement.

Mais il est dangereux d’insister sur les points noirs des événements

contemporains: cela est contraire à cette vertu du silence que nous

devons apprendre à pratiquer. Il est évident que les paroles inutilement

prononcées pendant quatre années et demie de guerre et plus de trois ans

de paix, ont nui à la restauration de la vérité dans le monde.

Elle ressuscitera cependant. Plus on voudra l’étouffer, l’écraser, la

railler, plus puissante elle s’affirmera un jour; mais pour arriver à ce

jour il faudra souffrir encore. Essayons au moins d’en accélérer la

venue et de ne pas retarder, par d’imprudentes paroles pessimistes, son

avènement dans le monde. Évitons soigneusement ce qui est propre à semer

la discorde, à aigrir les cœurs, à décourager les bonnes volontés.

* * * * *

Entendons-nous! Limiter nos paroles, et réfléchir à leurs conséquences

ne signifie point s’isoler, cesser d’écouter, de veiller et d’être prêt

à intervenir pour protester utilement. «On devrait bâillonner la

presse», dira-t-on; mais la presse, qui ferait bien, certes, de se

museler un peu elle-même, a une autre tâche à remplir que les individus!

Elle doit informer largement le public des diverses tendances, des

divers bruits, des diverses nouvelles qui courent. Ce devoir

d’informateur n’incombe pas au simple citoyen: il a celui, au contraire,

d’être prudent, vigilant, de ne pas exaspérer les âmes, de ne pas donner

un poids exagéré aux rancœurs, aux malentendus, aux doutes...

Dans les moments angoissants que traversent certains pays, il faudrait,

je ne dis pas suspendre tout jugement, mais formuler ceux qu’on porte de

façon à faire comprendre leurs torts aux coupables sans les accabler de

reproches qui, par leur violence, ressemblent presque à des injures.

Il est opportun aussi de ne pas exciter les victimes, afin qu’elles ne

perdent pas leur sang-froid, cette suprême qualité des triomphateurs.

L’habileté vraie consiste à observer toujours, à tout écouter et à se

recueillir souvent. C’est là un programme auquel on peut joindre un

conseil: «Élevez dans vos cœurs un temple au silence!»

* * * * *

Ce n’est pas seulement dans les heures suprêmes de la vie publique, mais

encore dans toutes nos relations avec les faits et les individus, qu’il

y a avantage à user de peu de paroles. Dans la vie domestique et

familiale, le silence est certainement plus efficace que les reproches,

il touche davantage, émeut plus, il donne aux mots, quand finalement

ils sont prononcés, un prestige plus grand.

Les maîtresses de maison les mieux obéies, les mères de famille les plus

respectées, ont été presque toujours des silencieuses. En amour aussi,

la femme qui parle peu et semble se réfugier dans sa vie intérieure, est

celle qui sait retenir l’amour le plus longtemps. Il y a en elle une

saveur de mystère qui fascine les âmes. A l’armée, à l’école, le

prestige exercé sur les soldats et les enfants est, en général, réservé

aux laconiques, des lèvres desquels ne sortent que des ordres précis,

des enseignements nets et clairs.

* * * * *

Que de fois également, dans des circonstances délicates, une situation a

été sauvée uniquement par le silence! Une seule parole aurait tout gâté

et tout perdu. Le silence, semblable à un baume merveilleux, a cicatrisé

la plaie et a empêché la tragédie d’éclater. Tous les êtres humains ne

peuvent pas être des silencieux efficaces; il faut pour cela du tact, de

l’intelligence, de la finesse! Ces privilégiés sont rares; mais tous

peuvent mettre un frein à leur langue pour qu’elle ne devienne pas une

source d’antagonismes et d’amers mécontentements. Cela n’est pas

toujours facile, quand le cœur bat d’une indignation justifiée, mais

c’est pourtant obligatoire.

Nous ne devons pas oublier que toute parole acerbe est une joie pour

l’ennemi qui, secrètement et incessamment, essaye de semer la haine dans

les lignes des vainqueurs.

* * * * *

Comme le poète d’Eloa, rendons un culte au silence, mais n’oublions pas

cependant qu’il en peut être une mauvaise espèce: celui-là est le fruit

de l’orgueil et de l’obstination; il ferme ses oreilles à la vérité,

s’entête dans les fausses appréciations, refuse d’écouter les conseils

de l’expérience. Dans la politique, comme dans la vie familiale, ce

mutisme est souvent cause de malheurs infinis et de périlleuses

rancœurs.

Nul homme, quelle que soit sa valeur intellectuelle, n’est autorisé à

mépriser complètement l’échange des idées avec ses semblables.

Il faut seulement être perspicace, savoir discerner les valeurs et ne

pas donner sa confiance aux médiocres qui ne la méritent pas.

* * * * *

Si la parole trop prolixe présente des inconvénients, l’échange des mots

est cependant nécessaire au bon mécanisme de la vie. Il n’y a rien de

plus triste qu’une famille de silencieux moroses. Le mari, le fils

rentrent au foyer, mais pas une phrase ne sort de leur bouche, ils ne

racontent rien de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont vu!... Si on leur

pose une question ils en semblent exaspérés et y répondent à peine.

Combien de familles souffrent de ce système d’inique silence.

Que demandent au fond ces mères, ces épouses, ces filles? Elles

n’exigent pas de longs discours, mais seulement un sourire, un mot qui

les mette _un peu_ au courant des choses; un simple regard affectueux

suffit même souvent à les satisfaire, à dissiper l’oppression de ce

mutisme offensant, à compenser la rareté des mots prononcés.

* * * * *

La cause de ce mal est unique: c’est l’égoïsme orgueilleux, joint à

l’habitude de ne jamais réfléchir suffisamment aux conséquences des

attitudes que l’on prend ou à la signification que les autres leur

attribuent.

L’heure est si grave aujourd’hui qu’une sévère discipline est devenue

indispensable à tous; nous devons apprendre à contrôler notre langue, et

ceux auxquels leur conscience impose un _mea culpa_ doivent être les

premiers à réparer les ennuis, et parfois les malheurs que leur trop

grande impulsivité a pu causer.

Élevons donc un hymne à la noblesse du silence conscient, qui signifie

sagesse, philosophie, tact, dignité, altruisme, et dénonçons le silence

de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’obstination, et ce désintéressement

complet de la pensée d’autrui qui, non seulement pèse sur la vie

familiale, mais peut aussi devenir dangereux dans la vie politique des

peuples.

CHAPITRE IV

L’INSTRUMENT MAGIQUE

Et que tes lèvres gardent la connaissance.

(_Prov._ V-2.)

Après avoir affirmé la beauté, le prestige, la dignité du silence, il

faut parler un instant de l’instrument magique dont l’homme dispose et

qui s’appelle la parole!

Trois syllabes! Et dans ces trois syllabes, toutes les manifestations de

l’âme universelle peuvent se condenser. Ces trois syllabes dispensent la

guerre et la paix, la fortune la plus éclatante et la plus épouvantable

misère, la félicité la plus complète et la plus atroce douleur.

Elles édifient et détruisent, consolent et désespèrent, allument les

incendies, propagent les haines, exaltent l’orgueil de l’homme et le

réduisent en poussière; elles pénètrent son âme d’une infinie douceur et

la déchirent d’angoisse. Elles séparent les amants les plus tendres,

arment l’un contre l’autre les amis les plus sûrs, éloignent les fils

des mères, et si, parfois, elles rapprochent l’homme de Dieu, souvent

elles le poussent dans les bras toujours ouverts de Lucifer qui étend

inlassablement sur le monde son ombre gigantesque.

Et cet instrument magique et merveilleux, le plus extraordinaire des

dons qui ont été faits à l’homme, celui-ci est maître de s’en servir au

gré de sa fantaisie. On l’a laissé, au fond, très ignorant des forces

terrifiantes qu’il pouvait mettre en jeu par le seul mouvement de ses

lèvres. Comment serait-il conscient de ses responsabilités, puisqu’on

les lui a à peine indiquées, et que ni les religions ni les philosophies

n’en ont fait, comme elles l’auraient dû, l’objet d’un enseignement

spécial et de capitale importance.

Elles se sont bornées à des conseils d’ordre général. Quelques

proverbes, appartenant pour la plupart à la littérature orientale,

mettent bien l’homme en garde contre le danger des paroles

surabondantes et irréfléchies, mais c’est comme en passant, sans y

attacher d’importance, sans insister sur les terribles responsabilités

qu’il peut encourir de ce chef.

* * * * *

Apprendre à l’homme, dès sa première enfance, à se méfier des mots

devrait être, au contraire, le principal objet de toute intelligente

préparation à la vie. Il faudrait enseigner à l’enfant que la parole

doit être maniée avec mesure et prudence, comme s’il s’agissait d’une

arme de précision. Elle tue, en effet, mieux que le browning le plus

perfectionné.

Il est vraiment inconcevable que les pédagogues, les philosophes, les

grands prêtres de toutes les religions et les arbitres de la destinée

humaine n’aient pas mieux compris l’incalculable portée de la parole, et

tenté de la maîtriser pour la faire servir aux fins qu’ils

poursuivaient. Or, cela n’a jamais été fait! Au XXᵉ siècle, la parole a

pris des allures désordonnées contre lesquelles aucune sanction ne

s’exerce plus. Auparavant, les citoyens des différentes nations ne

pouvaient toucher à certains sujets politiques ou religieux sans

encourir de graves remontrances, et même des pénalités. Mais il ne

s’agissait que de quelques terrains prohibés, car, dans le domaine

privé, l’homme a toujours été libre de déshonorer son prochain et de le

tuer moralement autant de fois qu’il le pouvait dans une journée! Qui a

jamais pensé à mettre un frein au débordement de la parole? Ce n’est

certes pas l’autorité publique. Quant à l’opinion, elle est restée

muette, et si quelques voix se sont élevées pour protester, vite on les

a fait taire, au nom de la liberté!

Dans la dernière guerre, il y eut de grands faits que les paroles ont

dénaturé et obscurci, exaspérant les amour-propres, et préparant à

l’Europe un long avenir de rancœurs, empêchant les conciliations de

s’opérer et les malentendus de s’expliquer.

La responsabilité de cette immense tuerie remonte certainement à la

convoitise des Huns ressuscités, mais l’abus insensé des paroles a jeté

sur les feux allumés des matières explosives, il a tué moralement autant

de sentiments, d’illusions et d’espérances que les plus hideuses

inventions modernes ont fait de victimes humaines. J’en appelle aux

cœurs droits qui battent encore dans la poitrine de quelques-uns des

êtres créés par Dieu à son image; il serait temps que les hommes se

rendent compte enfin de quelle arme formidable ils disposent.

Tant qu’ils ne l’auront pas appris, tant qu’on ne le leur aura pas

enseigné dès leurs premiers balbutiements, ils ne pourront connaître, en

aucune circonstance, la sécurité ou la joie sereine d’autrefois, alors

que, dans sa vie plus recueillie, l’humanité discourait moins.

Si celle-ci n’apprend pas à se taire, une insondable mélancolie

continuera à répandre son ombre sur les paysages de la terre, et la

beauté de la lumière ne se reflétera plus dans les yeux des hommes.

Inquiets, sombres, despotiques, agités, ils erreront de par le monde,

rêvant de destruction, de laideur, de menace et de violence.

* * * * *

On a si peu réfléchi jusqu’ici à la portée et à l’horrible danger des

paroles, que l’on sera stupéfait de leur voir donner une pareille

importance et les charger d’une semblable responsabilité. On dira: «La

parole est un don naturel dont l’homme a le droit d’user comme de la

faculté de voir et d’entendre.--Certes les tribuns la manient avec trop

de violence, et la presse en abuse; quelques lois restrictives

s’imposent, nous le reconnaissons.» Les plus raisonnables arrivent à

nous faire cette concession.

Hélas! le mal est trop grave et trop étendu pour que des articles de loi

puissent avoir aujourd’hui une action efficace. C’est l’âme particulière

des individus qu’il faut émouvoir et convaincre, rendre consciente de ce

que les mots représentent comme puissance, du mal infini qu’ils peuvent

faire, et du bien incommensurable dont ils pourraient être capables.

* * * * *

Comme on enseigne à un enfant à ne pas se jeter devant une automobile

lancée à toute vitesse, à ne pas égratigner le visage de son prochain, à

ne pas lui tirer la langue sans provocation, il faudrait lui enseigner à

mesurer et à contrôler les mots qu’il prononce. Ah! les mots! En amour,

chacun sait le trouble et l’angoisse qu’ils provoquent, les coups cruels

qu’ils portent, les inguérissables blessures dont ils sont cause et les

séparations qui en résultent. Ils rompent le charme qui avait lié les

âmes les unes aux autres et les jettent sans scrupule dans la

désespérante solitude.

L’amitié, le plus sérieux et noble sentiment qui puisse lier le cœur des

hommes, subit, elle aussi, l’atteinte des paroles. Et que de tragédies

d’âmes, sur lesquelles on ne s’explique jamais, sont dues au maléfique

pouvoir de phrases insouciantes prononcées et commentées.

* * * * *

La famille, elle non plus, n’échappe pas à ce fléau. Pour expliquer

certains suicides, quand la cause passionnelle ou financière manque, on

classe ceux-ci sous la dénomination vague de «chagrins domestiques».

Cette phrase ouvre des perspectives abominablement tristes. C’est comme

si on plongeait le regard dans un puits sombre au fond duquel on

aperçoit une miroitante tache d’eau noire; et dans la plupart de ces

cas, si quelques lueurs se font plus tard sur l’événement, c’est presque

toujours à l’abus des paroles qu’il faut faire remonter la tragédie.

Il en est de même en ce qui concerne les malheurs publics, et chacun

peut en faire l’observation. Partout où une catastrophe quelconque se

prépare, elle est provoquée, accompagnée, accrue et envenimée par

l’abondance des mots, parlés ou écrits. Semblables à de sinistres

gardiens et souteneurs, ils se campent, se groupent et se multiplient

autour des lieux où s’élabore l’infortune.

Quand l’homme sera devenu conscient de la puissance qu’il possède de

creuser des tombes, ou de renouveler des vies, il hésitera peut-être à

parler sans savoir ce qu’il dit, et beaucoup d’ombres se dissiperont sur

la terre.

* * * * *

L’usage plus discret de la parole présentera encore un autre avantage;

l’intelligence humaine y gagnera, car toutes les inepties qui courent le

monde dans un galop furieux et désordonné, cesseront de retentir aux

oreilles de ceux qui, comme Maeterlinck, donnent au bon sens, dans les

facultés de l’esprit humain, une place distinguée.

Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée! S’il y a quelque chose

d’agréable dans l’existence c’est bien la conversation vive, alerte,

gaie, même un peu frivole de gens qui se connaissent et se comprennent,

et ces joyeuses causeries de famille où chacun dit tout haut ce qu’il

pense et qui perdraient beaucoup à être précédées de trop de réflexion.

En parlant d’inepties, je pensais à ces lourds et inutiles bavardages

dont on a pris l’habitude, sur des choses qu’on ignore complètement. Les

sujets les plus simples, l’élevage des volailles même, peuvent devenir

attrayants quand on en parle avec compétence et humour. Mais durant les

années de guerre, alors que l’angoisse faisait palpiter les cœurs, ce

fut une rude épreuve d’entendre les stratèges de salon expliquer

gravement comment il fallait disposer les troupes pour gagner les

batailles.

* * * * *

Après avoir dénoncé les paroles criminelles qui engendrent la discorde,

la haine et la violence, les paroles féroces ou simplement méchantes qui

meurtrissent et désespèrent les cœurs, les paroles fausses qui sèment la

défiance, les paroles équivoques qui troublent les consciences, les

paroles lourdes et pesantes qui ouvrent la porte à ce vieux rôdeur,

l’ennui, dont Satan a fait son bras droit, il reste à parler des

paroles bienfaisantes, encourageantes, semeuses de vie et de force.

Celles-là sont reconstructrices, et c’est dans une autre partie de ce

livre qu’il faudra traiter de l’aide puissante qu’elles peuvent apporter

à l’évolution de la destinée humaine.

DEUXIÈME PARTIE

Marchands et marchandes de fumée.

CHAPITRE PREMIER

CHASSONS LES VENDEURS DU TEMPLE

Ils vendent des cendres pour du pain.

Ils vendent du vin dilué.

(***)

L’épisode grandiose du Christ chassant les vendeurs du Temple est

présent à la mémoire de tous, car il a frappé l’imagination des foules.

Le geste de Jésus--divin par la sainte colère qui le provoque, et humain

parce que c’est le Fils qui défend la maison de son Père contre les

trafiquants qui osent la souiller de leurs ignobles marchés--ce geste

fut un coup de théâtre inattendu, magnifique et terrifiant, qui dut

satisfaire le besoin instinctif de justice que toute âme droite porte en

soi. Les paroles méprisantes et sévères dont il fut accompagné, firent

sans doute trembler les cœurs, mais nul ne protesta et toutes les têtes

fléchirent.

Ce besoin de justice qui tourmentait les contemporains du fils du

charpentier de Nazareth a persisté à travers des siècles d’injustice,

et, malgré les apparences contraires, il n’a jamais été plus grand

qu’aujourd’hui. Nous ne nous rendons pas suffisamment compte à quel

point il tourmente les âmes, et quelle est sa part de responsabilité

dans les tempêtes qui, en ce moment, soufflent de partout autour de nos

foyers.

En y regardant de près, nous le retrouvons sous les violences

révolutionnaires auxquelles il a servi de prétexte, et il se cache aussi

sous l’amer découragement qui a réduit la classe bourgeoise à cette

honteuse apathie qui l’a faite, en certain pays, tendre presque le cou à

ses égorgeurs.

C’est parce que son besoin de justice n’avait pas été satisfait, et

qu’elle ne voyait de recours nulle part, que, blessée dans sa conscience

intime, cette classe était tombée dans l’inertie, au lieu de se hausser

à une belle résistance. Comme certains actes publics lui avaient fait

perdre toute confiance dans la justice établie par les lois humaines,

elle ne savait plus que gémir. «A quoi bon lutter?» soupirait-elle.

* * * * *

Pour satisfaire les consciences indignées et meurtries, il faudrait que

le grand geste du Christ se renouvelât. Mais c’est à l’homme cette fois,

qu’en incombera la charge. Les forces divines armeront son bras, mais le

coup de verge doit être donné par lui. Comment s’y prendra-t-il? Dans

tous les pays, la situation morale des vendeurs se relie au grave

problème du travail et des échanges et fait partie de l’économie

générale du monde. Pour résoudre équitablement ce problème, le concours

des siècles sera nécessaire ou du moins il faudra de longues périodes de

temps.

Ce qu’il est urgent de faire tout de suite, c’est de débarrasser les

portiques du temple de la cohorte des marchands et marchandes de fumée

qui les encombrent et les obscurcissent. Aucune espérance d’un destin

meilleur pour l’homme ne pourra se réaliser tant qu’ils y resteront

installés, libres d’offrir et de vendre le _néant_, l’essence des fruits

de la mer Morte, enfermée dans leurs bocaux, flacons et cassolettes et

dont les lourdes vapeurs délétères empêchent l’air pur de circuler

librement et rendent impossible tout développement de vie saine, de

commerce honnête et d’initiative vigoureuse.

Et jamais il n’y a eu autant de marchands de fumée qu’aujourd’hui, alors

qu’aux hommes, se sont jointes les femmes et que dans chaque être une

ambition est née. Chacun veut avoir boutique sur rue. Quand les

marchandises réelles manquent, on en vend l’apparence. Ce commerce, qui

n’est que fumée, est connu; tout le monde en a vaguement conscience;

mais, par une basse connivence, personne ne dénonce le trafic. Les

cartons vides continuent à porter l’étiquette des stocks absents. C’est

surtout dans le domaine moral que la tromperie est facile comme nous le

verrons plus tard. En attendant, regardons les enseignes des boutiques.

Plusieurs ont des titres suggestifs, commençons par celui-ci:

CHAPITRE II

LES ESCAMOTEURS

_Examinons si ce que tu promets_

_est juste et possible, car la promesse_

_est une dette._

(CONFUCIUS.)

C’est, bien entendu, au figuré que nous examinerons les livres de ce

commerce spécial. Ce sont les secrets des prestidigitateurs d’ordre

moral qu’il est intéressant de pénétrer. Leur bilan s’explique en peu de

mots: tout individu qui ne se croit pas obligé d’apporter dans les actes

moraux de sa vie une parfaite bonne foi n’est, au fond, qu’un vulgaire

escamoteur. Celui-ci ne fait pas disparaître dans son gilet ou dans son

chapeau, les objets les plus hétéroclites, tels qu’une poule blanche aux

ailes déployées, des bouteilles de vin cachetées, des douzaines d’œufs

frais pondus, un perroquet ou un singe! Ce ne seraient là que des jeux

innocents. Ceux de l’escamoteur moral sont, au contraire, redoutables,

et l’homme le plus avisé réussit avec peine à se défendre contre ses

tours de passe-passe. Car ce malfaiteur sait en général revêtir des

apparences d’honnêteté et de respectabilité, et cette façon de donner le

change est un des traits caractéristiques de son trafic.

* * * * *

Les façons de procéder de nos escamoteurs varient. L’une des plus

communes et des plus banales dans sa brutalité, est de nier sans

vergogne, au mieux de leurs intérêts, les paroles qu’ils viennent de

prononcer à l’instant même, et qui flottent encore sur leurs lèvres.

Dans la discussion, ce système jette l’interlocuteur hors des gonds et

provoque chez lui les pires sentiments d’indignation et de colère. «Tu

viens de dire ceci et cela! J’ai des témoins...--Mais non, je n’ai rien

dit de semblable!» Pareille impudence ne donne-t-elle pas envie

d’écraser ceux qui en font preuve entre le pouce et l’index?

Cette mauvaise foi dans les réponses envenime tous les rapports de

famille et d’amitié. Elle tue l’amour!

Dans les affaires publiques, dans les discussions de profession ou de

carrière, les escamoteurs de la parole troublent les eaux et peuvent

provoquer les plus graves conflits. Ils donnent assurément aux autres le

droit d’exercer à leur égard de terribles représailles, mais ils les

subissent rarement, tellement, semblable à une couche de cire épaisse,

la lâcheté encrasse les âmes.

* * * * *

Les escamoteurs ont donc beau nuire et détruire, aucune pénalité ne les

atteint jamais. Il n’y a pas de recours contre eux; leurs procédés sont

pour ainsi dire impalpables. On ne peut les saisir sur le fait ni les

convaincre, car ils manipulent le néant. Matériellement, ils vendent des

marchandises frelatées; moralement, ils escamotent les situations, les

obligations, les promesses faites, les engagements pris, les serments

échangés. Avec un admirable sang-froid, ils opposent à tout reproche des

fins de non-recevoir qui déconcertent les plus intelligents et les plus

habiles. Si, devant leur évidente mauvaise foi dans les grandes comme

dans les petites choses, quelqu’un s’émeut et, emporté par

l’indignation, essaye de frapper leur conscience, ils échappent avec une

dextérité surprenante à toute responsabilité.

Par leur escamotage des faits, des choses et des paroles, ils ont ruiné

les uns, perdu la réputation des autres, empêché la réussite d’un

troisième, en s’attribuant, ou en attribuant à d’indignes protégés, les

mérites qui auraient pu le mettre en valeur. Mais naturellement ils

nient avoir eu une part quelconque à ces désastres. Leurs mains sont si

habituées à brouiller les cartes qu’ils ne s’aperçoivent même plus de la

besogne que leurs doigts accomplissent. A force de jouer toujours avec

des dés pipés, quelques-uns trichent presque de bonne foi.

* * * * *

Ils volent tout ce qui leur tombe sous la main: les bons mots des uns,

les pensées des autres. Dans l’ordre des sentiments, ils ont également

sur la conscience plus d’un crime. Et le pire est qu’ils font école. On

décore poliment du nom d’«habileté» et d’«adresse» leur façon

d’escamoter les réalités, et de leur substituer le mensonge et le néant.

Comme l’on va chez la tireuse de cartes, combien de gens vont demander

conseil à ces vendeurs de fumée! Ils enseignent à brouiller les cartes

dans la vie privée ou publique, ils finissent par tenir boutique ouverte

de fraudes.

Ce sont des gens, en général, de médiocre intelligence et de plus

médiocre culture, et comme ils sont dépourvus de passion, ils mènent

souvent une vie respectable. Quelques-uns sont des escamoteurs de

naissance, et je ne sais quelle maladie ou quelle tare de leur esprit

les rend incapables d’accepter la responsabilité de leurs actes et de

leurs paroles. Ils sont les moins dangereux de leur classe; les pires

sont au contraire les escamoteurs qui se sont engagés dans la triste

phalange par opportunisme, par envie ou par un besoin âcre et violent de

diminuer les mérites d’autrui, afin de donner plus de lustre aux leurs

propres. Des plagiaires naissent des escamoteurs, et les uns et les

autres se nourrissent de fumée!

* * * * *

Mais il est impossible de détruire la vérité. Pendant qu’on la nie,

qu’on la déplace ou la transporte, elle est là, en face de nous, et nous

regarde. On ne peut effacer cette image de la paroi, où elle se détache

en lumière; mieux vaudrait tout de suite, devant elle, baisser

honteusement la tête.

Tous les hommes, même les plus loyaux, sont coupables d’avoir, par

bienveillance, pitié, ou politesse, altéré le vrai. Quelques-uns ont

fait pire; ils ont peut-être menti une fois par intérêt personnel, mais

le souvenir de ce mensonge les brûle comme un fer rouge. L’un d’eux me

disait un jour: «Je plains les escamoteurs; ne les jugeons pas trop

sévèrement. Pensez, quelle torture ce doit être de vivre continuellement

dans ce qui n’est pas vrai! C’est comme si l’on ne pouvait jamais poser

le pied sur la terre ferme, si on la sentait perpétuellement vaciller

sous ses pas.» J’étais moins indulgente et je refusais de m’apitoyer,

peut-être parce que les escamoteurs et les brouilleurs de cartes

m’avaient fait souffrir.

Je leur reproche surtout de faire école, au lieu de se limiter à

exécuter de la prestidigitation pour leur propre compte et, quand ils

font les loups, de prendre une apparence d’agneaux. Quelques-uns

exercent leur métier avec tant de dextérité et exécutent leurs tours

avec une si merveilleuse adresse que les gens ingénus ou simplement peu

perspicaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ont affaire à des brouilleurs de

cartes.

Or, il est temps que les yeux s’ouvrent et que l’on dénonce à l’opinion

publique ces trafiquants, car, parmi les marchands de fumée qui

déshonorent le temple, les escamoteurs doivent être mis en première

ligne; ils sont les plus nombreux et les plus insinuants. C’est sur

leurs épaules que le premier coup de verge doit tomber.

* * * * *

L’heure a sonné de déblayer le terrain pour que les mains robustes et

fermes puissent accomplir leur œuvre de reconstruction. Le monde a

beaucoup souffert, en ces dernières années. Pour enfanter l’âme nouvelle

de l’humanité, que de cœurs se rongent d’angoisse, que d’intelligences

s’épuisent à donner tout ce qu’elles possèdent d’énergie vitale, que

d’âmes de bonne volonté s’efforcent de saisir, dans le plus secret de

leur être, la voix de leur subconscient pour qu’il les éclaire en vue du

grand travail de la reconstitution humaine.

Au lieu de les aider dans leur tâche, comment les hommes de

conscience,--il y en a encore,--permettent-ils aux escamoteurs de

prendre à ceux-ci les cartes des mains pour un jeu qui est celui de la

destruction? L’atmosphère que ces misérables créent autour d’eux est si

énervante, si lourde et si déprimante, qu’elle fait succomber les plus

fermes courages.

Dans les familles, par exemple, il suffit d’un seul escamoteur pour

gâter toute possibilité de bonheur. Sa présence est l’invitation

constante au découragement, à la défiance, à l’irritation intérieure, à

l’amertume quotidienne. Soyons indulgents pour ces pécheurs, mais pas

pour ce péché, qui est bien le plus laid et le plus vulgaire qui soit!

Forçons les escamoteurs à fermer boutique et à ne plus déshonorer le

portique du temple, en y projetant leur vilaine ombre.

CHAPITRE III

LES FAUX INTERPRÈTES

L’Eternel hait le faux témoin qui dit des mensonges,

Et celui qui excite des querelles entre frères.

(_Proverbes_ VI-17.)

Eux aussi sont des marchands de fumée et tiennent boutique à côté des

escamoteurs et des brouilleurs de cartes. Sous le prétexte fallacieux de

chercher la vérité, ils lui substituent le mensonge et le néant.

Leurs magasins sont fort achalandés comme ceux de leurs confrères, mais

on n’y trouve aucune marchandise de bon aloi, solide et intégrale!

Ils ont un étalage de pure apparence; au lieu de réalités, ils offrent

sans scrupules les créations de leur fantaisie. On les achète tout de

même, tellement le faux et l’artificiel satisfont cette antipathie de la

vérité dont tant de gens souffrent! Certains naissent avec l’esprit fait

de telle sorte qu’ils éprouvent le besoin d’embrouiller les choses les

plus claires et de voir des pièges derrière tout ce qui frappe leur

regard ou leur ouïe.

Si un homme se jette à la rivière pour sauver un enfant qui se noie,

vite les faux interprètes cherchent à son acte généreux un motif secret

et parfois honteux. Et quand on applaudit devant eux à cette action

courageuse, ils ricanent ou prennent un air profond comme s’ils étaient

au courant de mystérieuses menées que les autres ignorent, alors qu’au

fond ils ne savent absolument rien de spécial! Mais ils sont gens

d’imagination, et ceux qui manquent de cette faculté,--et combien de

personnes ne possèdent même pas une étincelle de ce don divin!--les

recherchent pour se renseigner, pour apprendre à leur école l’art de

tout dénigrer et de trouver aux faits les plus simples une explication

tortueuse. Cela devient vite un système que l’on applique ensuite à

toutes les grandes et les petites choses de l’existence humaine, causant

ainsi d’infinies souffrances.

Sans l’intervention des faux interprètes, ces souffrances spéciales que

nous allons examiner existeraient quand même, car nous sommes tous

momentanément capables de nous tromper dans nos jugements, mais elles

demeureraient exceptionnelles, tandis qu’avec les boutiques ouvertes des

faux interprètes, il n’est guère de fait ou de sentiment qui soit

accepté aujourd’hui avec simplicité et bonne foi.

Pour les hommes sincères et généreux, le fait d’être méconnu représente

une douleur intolérable qui obscurcit pour eux la beauté des jours

clairs et qui les blesse dans leur intimité profonde.

Aucun état social, pour merveilleusement organisé qu’il soit, ne

protégera jamais l’homme contre les jugements de son frère ou de son

voisin. Ce sont là des désagréments inévitables; mais en interdisant les

pratiques auxquelles se livrent les faux interprètes, empêchant ceux-ci

de faire métier de médisance, en frappant leur commerce de taxes morales

considérables, on mettra peut-être un frein à la détestable propagande

qu’ils font par leurs perfides et insinuantes manœuvres.

* * * * *

Sous les eaux tumultueuses · 第 1 / 8 段