Le projet d’une Ligue des Nations et ses premiers résultats.
La Ligue des Nations, que le Congrès de la Paix aurait fini par
constituer sans l’opposition de l’Amérique, n’était en réalité qu’une
alliance entre quelques nations et nullement, je viens de le montrer,
une Société des Nations analogue à celle dont les diplomates avaient si
souvent parlé.
Un mémoire publié en Angleterre par le vicomte Grey rapporte les
réflexions d’un roi nègre qui, soumis à la puissance anglaise,
s’indignait de ne plus pouvoir faire d’incursions chez ses voisins pour
les tuer, les piller, puis chargé de butin, effectuer une rentrée
triomphale dans sa tribu.
Le narrateur de cette histoire remarque très justement que les théories
du roi nègre sur les relations entre peuples voisins étaient exactement
celles pratiquées encore par les nations les plus civilisées.
Elles sont conformes surtout à l’enseignement des philosophes, des
historiens et des généraux germaniques. Depuis de longues années, ils
prêchaient dans leurs livres l’utilité d’une guerre destinée à enrichir
et agrandir l’Allemagne aux dépens des autres pays.
C’est pour combattre des conceptions devenues contraires à l’évolution
du monde moderne que la Ligue des Nations, destinée à se transformer
plus tard en Société des Nations, chercha les moyens capables de
contenir les besoins, les passions et les croyances qui, à certains
moments, soulèvent l’âme des peuples et les précipitent les uns contre
les autres.
* * * * *
La nature ne s’est pas évidemment efforcée d’établir entre les hommes
une fraternité probablement contraire à ses buts mystérieux. Mais, plus
fortes que la nature, les sociétés avaient réussi à édifier dans leur
sein des barrières inhibitives étayées de codes rigoureux. Elles
triomphaient ainsi des haines individuelles et obligeaient les membres
de chaque société à se respecter.
Les prescriptions des codes mirent longtemps à s’imposer, mais grâce à
la stabilisation mentale que l’hérédité finit par créer, elles avaient
acquis une puissance très grande. Les forces biologiques, affectives et
mystiques génératrices de la conduite, arrivèrent alors à s’équilibrer
au sein de chaque nation et un ordre durable put s’établir.
Comment établir un tel code entre les nations? Comment arriver à le
faire respecter.
La tâche serait facile si les peuples étaient guidés par les seules
lumières de la raison; mais ils ont pour moteurs, il faut le répéter
toujours, des besoins, des sentiments, des croyances possédant chacun
des formes de logique spéciale qui ne s’influencent pas. La raison
réussit quelquefois à les dominer, mais le plus souvent elle se met à
leur service. La guerre mondiale l’a, une fois de plus, montré.
* * * * *
Examinons sommairement le projet de Ligue des Nations, les critiques
qu’il a soulevées, les illusions et les réalités qu’il contient.
Le projet de Ligue des Nations formulé par la conférence de la paix
étant, comme le remarquait justement l’ancien président des États-Unis,
M. Taft, rédigé «en patois diplomatique», sa lecture n’est pas facile.
Un sénateur américain a même prédit que les signataires de ce document
se querelleraient bientôt pour en interpréter le sens.
Dégagé de son obscure gangue, le projet peut se résumer dans les points
suivants:
La Ligue des Nations se composerait d’abord de tous les États alliés.
Plus tard, d’autres États pourront y être admis, mais à la condition que
les deux tiers des associés y consentent.
La guerre entre les membres associés serait empêchée par un tribunal
arbitral.
Toutes les ressources militaires, financières et économiques des
associés seraient réunies contre l’agresseur.
Les objections n’ont pas manqué à ce projet, surtout en Amérique.
Le sénateur Knox croit que la Ligue, telle qu’elle a été conçue, «loin
d’empêcher les guerres, les rendrait inévitables».
«Le résultat forcé de l’exclusion des puissances centrales sera,
dit-il, de les unir plus étroitement pour leur protection mutuelle, ce
qui conduira inévitablement à la formation d’une seconde Ligue des
Nations. Nous verrons donc, dans un avenir prochain, deux grandes
Ligues des Nations, deux camps opposés se préparer à une nouvelle et
encore plus terrible guerre.»
Un journal français faisait une critique analogue quand il disait qu’en
face de l’édifice idéaliste et délicat dont nous essayons de jeter les
fondements, l’Allemagne, avec l’Autriche et divers pays, «va construire
un édifice de domination, trapu et d’un seul tenant».
M. Hugues, premier ministre d’Australie, n’a pas été plus indulgent pour
le projet du congrès:
«Qui oserait dire qu’une Ligue fondée sur des mots est plus forte que
celle basée sur des faits? que la Ligue des Nations sortant d’un
document écrit et dont la force doit être éprouvée est à comparer avec
cette grande Ligue de facto des Nations qui, cimentée dans le sang,
nous a conduits, à travers une longue suite d’épreuves, à la victoire
finale?»
L’hostilité du Sénat américain contre le projet de Ligue formulé par la
Conférence paraît tenir à ce qu’il ne veut pas que l’Amérique s’engage à
intervenir encore dans les affaires de l’Europe. Elle tient aussi au
désir de voir, dans l’intérêt des relations commerciales, la puissance
industrielle de l’Allemagne renaître rapidement.
Voici le texte de la réserve de M. Lodge qui fut votée au Sénat par 46
voix contre 33:
«Les États-Unis n’assument aucune obligation de préserver l’intégrité
territoriale ou l’indépendance politique de n’importe quel autre pays
ou d’intervenir dans des controverses entre nations, membres de la
Ligue ou non, d’après les dispositions de l’article 10, ou de se
servir des forces militaires ou navales des États-Unis, d’après
n’importe quel article du traité pour n’importe quel but, à moins que
pour chaque cas particulier, le congrès, qui, aux termes de la
Constitution, a seul pouvoir de déclarer la guerre ou d’autoriser
l’emploi des forces militaires ou navales des États-Unis, n’en décide
ainsi par acte ou résolution.»
Nous sommes loin des chimériques promesses de M. Wilson.
* * * * *
Il n’est pas sans intérêt de savoir ce que les Allemands pensent d’une
Ligue des Nations, destinée à assurer la paix. Leurs conceptions se
trouvent bien résumées dans l’extrait suivant d’un article du docteur
Selig, publié par les _Hamburger Nachrichten_ (28-9-1918):
«Non, il n’y a point de paix perpétuelle, il n’y a que des paix
temporaires, et le chemin qui y conduit, c’est la voie sanglante de la
guerre et non point l’anémique théorie des idéologues. Les problèmes
qui bouleversent la terre et ses habitants, c’est l’épée qui les
tranche, et non point le vote.»
* * * * *
La ligue des Nations, qui n’est actuellement qu’un projet d’alliance
entre quelques nations, n’assurera peut-être pas une paix bien longue.
Elle aura, cependant, si elle arrive à se constituer, ce que nous
ignorons encore, des conséquences utiles.
La première sera de préparer les idées directrices de l’avenir en
faisant naître ce que le président des États-Unis appelait une
psychologie internationale.
Cette psychologie nouvelle résulterait de la foi mystique des peuples
dans la puissance de la Ligue des Nations, beaucoup plus que des
nouveaux principes de droit promulgués.
En attendant cette transformation mentale dont l’éclosion est
probablement lointaine, le droit restera une entité conçue par chaque
nation suivant sa mentalité et les événements de son histoire.
Il est visible, par exemple, comme je l’ai déjà rappelé plusieurs fois,
que les conceptions du droit chez les Germains diffèrent beaucoup de
celles des autres peuples.
Cette formule du célèbre juriste Jhering: «La puissance du vainqueur
détermine le droit», leur semble traduire une vérité évidente. Pour
Nietzsche, «un peuple n’a de devoir qu’envers ses égaux. A l’égard des
êtres inférieurs et des étrangers, on peut agir à sa guise».
La plupart des philosophes et des historiens de l’Allemagne ont toujours
enseigné les mêmes principes.
Il faut bien reconnaître avec eux que depuis les débuts de l’Histoire,
le seul droit reconnu dans les relations entre peuples a été le droit du
plus fort.
Nous avons raison de chercher à modifier cette conception; mais
proclamer un droit ne suffit pas à le faire respecter. La mouvante
volonté des peuples ne se laisse pas enfermer dans le moule idéal des
législateurs. Les cadres rigides des juristes peuvent codifier des
coutumes, mais ils ne les créent pas.
* * * * *
Si, sous la poussée des grands événements récents, les idées des peuples
venaient à changer, alors, mais alors seulement, leurs conceptions du
droit pourraient se transformer. Le droit accepté par une nation est
toujours une création de sa mentalité.
Il est donc permis, sans partager tous les enthousiasmes de M. Wilson,
de dire avec lui:
«Les pensées des peuples ayant été réunies, il s’est déjà créé une
force qui est non seulement très grande, mais qui est formidable, une
force qui peut rapidement être mobilisée, une force qui est très
efficace lorsqu’elle est mobilisée, une force qui se nomme la force
morale du monde. Nous nous trouvons à l’aube d’un nouvel âge dans
lequel une nouvelle science de gouvernement rehaussera l’humanité
jusqu’à un faîte non atteint de progrès et de réussite.»
On s’aperçoit de la difficulté de légiférer trop vite sur une pareille
matière en constatant que, malgré toutes ses bonnes intentions, le
Congrès de la Paix, loin d’établir une paix durable, n’a réussi qu’à
engendrer de nouveaux germes de conflits ajoutés à tous ceux existant
déjà.
Ses décisions ont eu en effet pour résultat immédiat de réveiller les
appétits, assoupis par le temps, d’une foule de petites nationalités qui
prétendent toutes, maintenant, s’agrandir violemment aux dépens de leurs
voisines.
Le Congrès n’a donc fait qu’épaissir encore l’atmosphère de haines dont
le monde était enveloppé.
Les conséquences de ces haines se manifestent déjà dans toute l’Europe.
Sans parler des peuples que sépare l’horreur créée par des montagnes de
cadavres et des dévastations sans pitié, nous voyons se déchirer les
nouveaux États à peine formés. Ils n’ont même pas attendu d’être
entièrement constitués pour se livrer de féroces combats.
La seule œuvre véritablement utile du Congrès eût été non d’établir une
Société des Nations actuellement impossible mais bien de préparer une
ligue entre quelques nations, c’est-à-dire une sorte de Société
d’assurance contre le peuple qui menacerait la paix du monde.
Si l’Allemagne était convaincue que plusieurs grandes puissances se
tourneraient contre elle en cas d’attaque, elle renoncerait sûrement à
déclencher cette attaque.
* * * * *
Dans le but de prouver l’efficacité qu’aurait pu avoir une Société des
Nations pour empêcher la guerre, M. Wilson, oubliant que cette Société
existait déjà et possédait un tribunal à La Haye, assure que
«l’Allemagne n’aurait jamais pu déclarer la guerre si elle avait laissé
le monde ouvrir la discussion à propos de l’agression de la Serbie,
fût-ce seulement durant l’intervalle d’une semaine». Et il ajoute encore
que, si l’Allemagne avait été sûre de l’appui que l’Angleterre
apporterait à la France, elle eût renoncé à déchaîner le conflit.
On peut défendre ces opinions; mais leur auteur est-il bien certain que
le conflit retardé n’eût pas éclaté plus tard et, peut-être, dans des
circonstances où la France n’aurait pas trouvé d’alliés? L’affaire du
Maroc, l’accroissement constant des forces militaires, et les
publications pangermanistes montrent à quel point l’Allemagne préparait
la lutte.
J’ai toujours soutenu que l’empereur Guillaume était probablement
l’homme qui la souhaitait le moins, mais qu’il ne put résister à la
pression de l’opinion. Toute l’Allemagne réclamait la guerre, par la
voix de ses historiens, de ses philosophes, de ses généraux et même de
ses industriels. Jamais conflit ne fut aussi populaire.
Quand un peuple souhaite la guerre, et les peuples deviennent parfois
plus belliqueux encore que leurs gouvernants, aucun tribunal
international ne saurait l’empêcher. Un congrès sera toujours bien
faible contre la formidable puissance des croyances et des passions qui,
à certains moments de la vie des nations, les précipitent les unes
contre les autres.
On le voit déjà par les luttes dont je parlais plus haut entre les États
nouveaux, que les illusions humanitaires des hommes politiques ont
laissé naître. Tous ces petits peuples ont un besoin absolu des Alliés,
ils vivent dans une misère profonde, et, cependant, ils ne peuvent
s’empêcher de se déchirer avec fureur. Les haines collectives déchaînées
par les rivalités d’intérêts, de passions et de croyances restent
toujours sourdes à la voix de la raison.
* * * * *
L’unanimité des diplomates et des peuples pour réclamer une ligue des
nations, à défaut d’une Société des Nations à laquelle on ne croit plus
guère, traduit le désir général d’empêcher le renouvellement des
horreurs qui ont ravagé le monde.
J’avais depuis longtemps montré que toutes les théories proposées
jusqu’ici comme bases d’une Société des Nations étaient illusoires. Les
gouvernants s’en aperçoivent maintenant et sont obligés d’admettre que
cette société si elle se constituait différerait bien peu de l’alliance
actuelle contre l’Allemagne.
Une telle alliance préparera peut-être la future Société des Nations
mais cette dernière ne sera possible comme je l’ai montré qu’avec
l’établissement d’un véritable gouvernement international dont la guerre
esquissa quelques ébauches.
Mais alors, par voie de conséquence, la notion d’indépendance des États
se transformerait. Elle serait de plus en plus remplacée par celle
d’interdépendance des gouvernements. Sa caractéristique serait l’abandon
d’une fraction de pouvoir de chaque État à des délégués chargés de gérer
les intérêts internationaux. C’est un stade nouveau de la vie des
nations, ignoré des hommes d’État de tous les âges, que nous verrons
sûrement se développer un jour.
* * * * *
Après avoir vainement tenté de créer une paix durable entre les nations,
le Congrès songea aussi à l’établir au sein de chaque nation. Dans ce
but a été constituée une commission internationale du travail destinée à
élaborer la concorde entre les diverses classes de chaque peuple.
Tâche formidable! Les luttes intérieures sont plus menaçantes maintenant
que les luttes extérieures. De grands peuples européens, la Russie,
l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et d’autres bientôt, sans doute,
sont en proie aux déchirements de la guerre civile. Ayant perdu la foi
dans les principes qui leur servaient de guides, ils ressemblent au
voyageur égaré cherchant à s’orienter au sein d’une nuit profonde.
Devant les explosions de haine qui continuent à ravager l’Europe, un
homme d’État japonais éminent, le marquis Okuma, se demande «si la
civilisation européenne n’est pas sur le bord d’une ruine définitive et
dans une situation analogue à celle où se trouvèrent Rome, l’Égypte et
Babylone la veille de leur définitive décadence.»
Malgré l’optimisme de sa volonté, le président Wilson s’est montré
parfois aussi inquiet. «Si, dit-il, les hommes ne peuvent pas
aujourd’hui, après l’agonie de cette sueur de sang, arriver à être
maîtres d’eux-mêmes et à veiller au cours régulier des affaires du
monde, nous sombrerons dans une ère de luttes sans espoir ni merci.»
Les conséquences de telles luttes seraient fatales. Les civilisations
créées par de longs siècles d’efforts subiraient le sort de grands
empires asiatiques qui disparurent définitivement de l’Histoire, après
avoir rempli l’univers du bruit de leur renommée.
Il ne faut pas désespérer, pourtant. Il faut espérer, au contraire.
L’espoir est une force morale génératrice d’autres forces permettant de
triompher des plus durs obstacles. C’est lui qui, malgré toutes les
prévisions des sages, nous rendit capables de vaincre la plus formidable
puissance militaire que le monde eût jamais connue.