Le problème de la Société des Nations.
Au premier rang des grands facteurs conditionnant le cours de
l’histoire, il faut placer les formules religieuses, politiques et
sociales. A chaque époque, les aspirations et les besoins des foules
finissent, après une période d’incertitudes, par se concrétiser en
brèves sentences. Universellement admises, elles stabilisent l’âme d’un
peuple, orientent ses sentiments et créent chez lui, avec l’unité de
conscience, l’unité d’action.
Ces magiques paroles n’ont pas besoin de traduire des vérités et moins
encore d’être très précises. Il suffit qu’elles impressionnent. Le vague
de leurs contours permet à chacun d’y incarner ses rêves et d’y chercher
une solution aux problèmes du moment.
Les formules influentes naissent toujours aux grandes périodes de
l’histoire. C’est au nom de la formule: «Dieu le veut!» que, pendant
l’ère des Croisades, l’Europe se précipita sur l’Orient. C’est au nom
d’une formule symbolisant la grandeur d’Allah que d’obscurs nomades de
l’Arabie fondèrent un immense empire. C’est en invoquant la triade
révolutionnaire encore gravée sur nos murs que les soldats de la
République vainquirent l’Europe. C’est pour réaliser leur devise:
«L’Allemagne au-dessus de tout!» que les pangermanistes rêvèrent de
conquérir le monde.
Si le contenu rationnel des formules populaires se montre souvent très
faible, leur contenu mystique est au contraire très grand. Étrangères
aux lois de la logique rationnelle, elles sont inexplicables par la
raison. A l’époque où Mahomet prêchait la doctrine qui devait
révolutionner une partie du vieux monde, il eût été facile à un
philosophe de prouver que le Prophète était un halluciné. Et pourtant
les serviteurs de la formule qui orientait leurs volontés surent
balancer la formidable puissance de Rome, fonder un empire qui vécut six
cents ans et une religion qui dure encore.
Vouloir juger aux seules lumières de la raison les événements issus des
sources mystiques où les formules puisent leur force, empêchera toujours
de comprendre le déroulement de l’histoire.
* * * * *
Ces considérations générales sur lesquelles j’ai souvent insisté en
raison de leur rôle capital dans l’histoire étaient nécessaires pour
comprendre le prestige d’une formule nouvelle: _la Société des Nations_,
dont les promesses imprécises hypnotisent l’esprit simpliste des
multitudes. Les philosophes allemands la méprisent, les diplomates s’en
méfient, les rêveurs socialistes l’envisagent au contraire comme la
régénératrice du genre humain.
Quelle est sa valeur réelle, de quels éléments tire-t-elle sa force?
Les peuples traversent visiblement un de ces âges critiques où leurs
conceptions se transforment sous l’influence de nécessités imprévues.
Dans l’obscurité qui les enveloppe, ils se tournent anxieusement vers
les demi-clartés issues de formules nouvelles prétendant remplacer
celles dont le prestige a sombré.
Des clartés, bien incertaines encore, émanent de cette mystérieuse
formule «La Société des Nations», qui promet d’arracher le monde à
l’enfer où il est encore plongé.
Son prestige est moderne, mais l’idée qu’elle traduit avait depuis
longtemps exercé la sagacité des chercheurs. Leibniz, Kant, Rousseau,
Bentham, discutèrent les principes d’une société des peuples pour
empêcher la guerre. Les divers congrès de La Haye n’avaient fait
qu’appliquer leurs doctrines.
Les opinions anciennes formulées sur la Société des Nations ne
présentent aujourd’hui qu’un intérêt historique, le monde étant
complètement transformé. C’est seulement l’avis des intéressés actuels
qu’il importe de connaître.
En ce qui concerne l’établissement possible d’une Société des Nations
destinée à garantir la durée de la paix, l’accord est à peu près unanime
maintenant pour la considérer simplement comme une coalition de peuples
solidement armés.
C’est à cette conclusion qu’est arrivé le président de l’_Académie des
Sciences morales et politiques_ dans une séance annuelle de cette
académie. Il y déclare que les Alliés
«doivent rester armés pour la paix du monde... Toutes les nations qui
ne sont pas des nations de proie doivent s’unir pour imposer aux
autres de ne pas troubler la paix.»
La même association de peuples en armes était demandée par le Président
des États-Unis dans son message du 22 janvier 1917.
«Je considère, disait-il, que de simples accords de paix entre les
belligérants ne satisferont pas les belligérants eux-mêmes. Des
conventions opérant seules ne peuvent pas rendre la paix sûre. Il sera
absolument nécessaire qu’il soit créé une force tellement supérieure à
celle de l’une quelconque des nations en guerre, ou à toute alliance
formée ou projetée jusqu’à présent, qu’aucune nation et qu’aucune
combinaison probable de nations ne pourrait l’affronter ou lui
résister. Si la paix de demain doit durer, ce doit être une paix mise
hors de risque par la force majeure, dérivant d’une organisation de
l’humanité.»
Nous voyons donc que les opinions les plus autorisées exprimées pendant
la guerre envisageaient la Société des Nations comme une simple alliance
militaire et non plus comme un tribunal d’arbitrage qui n’eût été en
réalité que la continuation de l’impuissant tribunal de La Haye.
L’Allemagne, de son côté, ne concevait une ligne des nations que sous
forme d’hégémonie germanique. L’idée de figurer comme égale à côté
d’autres peuples était absolument contraire aux enseignements de ses
philosophes et de ses historiens. Elle a toujours repoussé, aussi bien
dans ses livres que dans sa conduite, tout ce qui pouvait la lier. Alors
qu’avant la guerre la Grande-Bretagne et les États-Unis multipliaient
les traités d’arbitrage, l’Allemagne refusait de s’y associer et
professait par la plume de ses plus éminents universitaires le mépris
des traités engageant les forts à l’égard des faibles.
* * * * *
La réalisation d’une véritable Société générale des Nations semble très
chimérique aujourd’hui. Y substituer des blocs de peuples, analogues à
ceux que formaient les belligérants pendant le conflit, paraît la seule
solution possible mais elle sera pleine de difficultés. Les alliances
les plus sûres en apparence sont à la merci de bien des hasards. La
défection de la Russie en a fourni un terrible exemple.
On sait à quel point les Américains sont hostiles au projet de Société
des Nations dont, avec leur sens pratique, ils perçoivent nettement le
peu d’utilité actuelle. Leur opinion est fort bien traduite par le
passage suivant du sénateur Knox, un des candidats probables à la
présidence de la République:
«La seule raison d’être que puisse avoir une Société des Nations, et
en tout cas le seul but qu’on ait ostensiblement donné à la Société
insérée dans le traité de Versailles, c’est qu’elle est faite pour
assurer la paix du monde. Or la paix du monde n’est pas assurée, mais
menacée, quand trente peuples sur trente et un, par exemple, mutilent
leur liberté et leur souveraineté de telle manière qu’un Conseil
politique puisse leur commander de faire ce que, en leur qualité
d’hommes libres, ils ne veulent pas faire, le jour où il faut choisir
entre la fidélité à la Société des Nations et la fidélité à la
patrie.»
La paix armée, à laquelle les événements nous conduisent, n’est pas
assurément le but que se proposaient les fondateurs du projet de Société
des Nations à la conférence de La Haye.
Les juristes éminents qui le préparaient avaient trop oublié les
facteurs psychologiques régissant les hommes. Ils croyaient à la
souveraineté de la raison alors qu’une expérience bien des fois
séculaire montre que les peuples obéissent à des mobiles souvent fort
éloignés de cette raison. Subjugués par leur rêve, ils légiféraient pour
une société idéale imaginaire, sans passions, dont un tribunal
international jugerait les différends.
Leurs combinaisons étaient pleines d’équité mais illusoires, simplement
parce qu’elles manquaient de sanctions. Or depuis l’origine des âges, le
monde n’a jamais eu de codes civils ou religieux dépourvus de sanctions.
Ces pacifiques rêveurs oubliaient aussi qu’une confédération des peuples
réunirait naturellement de grands et de petits États. Les sentiments
humains ne changeant guère, il était certain que, dans une telle
société, les États de faible importance seraient un peu considérés comme
les petits capitalistes dans une société de gros actionnaires et ne
pourraient faire entendre qu’une timide voix.
De telles observations ne frappèrent pas les législateurs de La Haye.
Leur œuvre terminée, ils éprouvèrent pour elle une religieuse admiration
et ne doutèrent pas de la solidité de ses fondements.
La grandeur de leurs illusions est bien marquée dans ce passage du
discours de l’un des plus éminents présidents de ces législateurs.
«Quel spectacle nous donne cette image du Droit se levant tout à coup
au milieu des armées et, soyez-en sûrs, s’imposant à la force
militaire la plus puissante.»
Le premier coup de canon tiré au début de la guerre dissipa pour
longtemps ces dangereux rêves.
* * * * *
Avant de vouloir fédérer des peuples de mentalités et de besoins divers,
il faudra d’abord identifier un peu, sinon leurs sentiments, du moins
leurs intérêts. Cette tâche n’est pas chimérique, puisque
l’interdépendance industrielle, financière et commerciale des peuples
tendait déjà avant la guerre à se réaliser.
Si donc une véritable Société des Nations n’est guère possible
aujourd’hui, elle le sera sans doute un jour. Il suffit, pour s’en
convaincre, d’oublier les heures sombres que nous avons traversées et
d’envisager non seulement l’interdépendance croissante des nations, mais
aussi la mystique puissance des formules signalée au début de ce
chapitre.
Nous pouvons donc parfaitement espérer une future Société des Nations à
forme non belliqueuse. Universellement acceptée, elle deviendrait
capable de créer une conscience commune dans le monde.
La guerre aura hâté l’établissement d’une Société des Nations en
prouvant d’une éclatante façon le besoin que les peuples ont les uns des
autres par les privations dont ils furent accablés dès que devint
impossible l’échange des produits obtenus par chacun, suivant son sol et
ses capacités. Sans devenir frères, les hommes se haïront moins
qu’aujourd’hui quand ils auront reconnu que leur intérêt est de s’aider
et non de se détruire.
Plus la nécessité des échanges grandira, plus augmenteront les
associations entre peuples. J’ai déjà rappelé qu’il en existait déjà
plusieurs avant la guerre, indépendantes de toute alliance politique.
Telles les conventions internationales relatives aux postes, aux
télégraphes aux moyens de transport, au commerce, etc. Elles se
développeront avec l’orientation nouvelle du monde, et amèneront le jour
où, sans traités et sans alliances militaires, simplement sous l’action
des transformations mentales que les nécessités auront engendrées, la
Société des Nations s’édifiera d’elle-même.
Alors disparaîtront les organisations à type militaire, simplement parce
que les peuples n’en ayant plus besoin n’en voudront plus. Ce sera pour
eux la délivrance définitive de l’effroyable cauchemar qui les hante
encore.
* * * * *
Cette phase d’évolution est lointaine peut-être, mais nous devons tous,
dès aujourd’hui, tâcher de la préparer, sans oublier toutefois qu’à
l’heure présente, il n’est permis de travailler pour l’avenir qu’à
l’ombre des canons.
Du désarmement général actuel, rêvé par quelques pacifistes, le passage
suivant du discours d’un ministre anglais montre ce qu’il faut penser.
«Il y a des gens qui nous traitent de militaristes, mais _la
Grande-Bretagne doit posséder une armée plus forte qu’avant la
guerre_, car, bien que la menace armée ait disparu, de nouvelles et
sérieuses obligations nous incombent du fait de la guerre en Orient,
où nos intérêts sont, de beaucoup, plus considérables que ceux de
n’importe quelle autre nation.»
L’univers, malgré tous les discours prononcés pendant la guerre, reste
donc plus militarisé qu’il ne le fut jamais.
Le résultat le plus net du congrès de la paix est d’avoir contrairement
à toutes ses espérances, fait définitivement triompher dans le monde le
militarisme que pendant cinq ans de guerre les gouvernements alliés
n’avaient cessé de maudire dans de solennelles déclarations. Une fois de
plus encore la nécessité s’est montrée supérieure aux volontés des
hommes d’État et a montré la vanité de leurs discours.