Éléments actuels de la sécurité des peuples à l’extérieur et à
l’intérieur.
De tous les pays pour lesquels l’Allemagne représente une constante
menace, la France, en raison de son voisinage, restera longtemps le plus
exposé, par suite des attaques brusquées qui semblent devenir la règle
des guerres modernes. Si loin que nous reculions nos frontières, nous
serons toujours près de l’Allemagne, alors que les autres peuples s’en
trouvent séparés par des détroits ou des océans.
Pendant plusieurs générations, l’Allemagne guettera, naturellement, nos
moindres défaillances et toute sa politique consistera à semer des
dissensions entre les divers partis de notre pays et aussi entre nos
alliés et nous dans l’espoir de rendre possible une revanche.
A défaut de la problématique Société des Nations sur quelles puissances
morales ou matérielles pourrons-nous appuyer notre sécurité nationale?
Faut-il se reposer sur des armements ruineux qui ne procureraient
d’ailleurs qu’une sécurité incertaine?
Compter sur des alliances constituerait un moyen de défense moins sûr
encore. Les leçons de l’histoire prouvent que la permanence d’une
alliance à travers le temps constituerait un véritable miracle. Or ce
n’est pas sur des miracles que les peuples peuvent édifier leur
destinée.
* * * * *
De quels éléments de protection devons-nous donc attendre la réalisation
d’une paix un peu durable?
On peut en énumérer quatre: 1º la répulsion des peuples pour des luttes
guerrières dont ils ont senti tout le poids; 2º les progrès des idées
humanitaires; 3º les nécessités résultant de l’interdépendance
croissante des nations; 4º de nouveaux progrès scientifiques créant des
engins si rapidement et si complètement destructeurs qu’aucun agresseur
ne consentirait à en affronter l’action.
Le premier de ces éléments ne saurait avoir une efficacité bien longue,
pour ce simple motif que si la nature nous a donné une mémoire
intellectuelle très longue, elle nous a dotés d’une mémoire sentimentale
très courte. Ce qui est acquis par l’instruction demeure longtemps fixé
dans notre souvenir; mais des joies et des douleurs qui nous ont le plus
profondément émus, que reste-t-il au bout de quelques années?
La mémoire affective des peuples est au moins aussi courte que celle des
individus. Dix ans après la guerre de 1870, le plus grand nombre des
conscrits n’en conservaient, suivant les enquêtes faites dans plusieurs
régiments, que d’infimes souvenirs, ou même n’en avaient jamais entendu
parler.
Certes, la lutte dont nous sortons a créé de bien autres souffrances que
celles de 1870 et, par conséquent, laissera de plus profonds souvenirs.
Mais pour la génération qui pousse vers la tombe les hommes
d’aujourd’hui, cette guerre ne sera connue que par les livres et les
livres n’ont jamais beaucoup impressionné l’âme des peuples.
Le second des facteurs de paix énumérés plus haut, c’est-à-dire les
progrès des idées humanitaires mérite à peine d’être mentionné. Ces
idées ne servirent jusqu’ici qu’à tellement affaiblir les nations qui
les acceptaient que ces nations ont vu fondre sur elles des agressions
dont furent généralement préservés les peuples que le pacifisme n’avait
pas atteints.
Les doctrines humanitaristes n’ont guère, d’ailleurs, pour apôtres que
des théoriciens socialistes cherchant à répandre leurs croyances par des
luttes civiles.
La croissante interdépendance industrielle et commerciale des nations
est un facteur de paix beaucoup plus sérieux que les deux précédents.
Cette interdépendance comme je le rappelais plus haut a été bien mise en
évidence par le dernier conflit. Les peuples ont vu qu’ils ont
maintenant besoin les uns des autres pour vivre et même pour se
combattre. Sans les matières premières fournies par les neutres, les
belligérants auraient été obligés d’arrêter immédiatement la lutte.
L’interdépendance des nations est actuellement tellement rigoureuse
qu’on pourrait la considérer comme un préservatif certain contre les
guerres, si la raison, et non les sentiments, gouvernait le monde.
Malheureusement, elle ne le gouverne pas. Dès que les impulsions
passionnelles deviendront assez fortes, la réflexion n’exercera aucun
empire sur la conduite et les peuples entreront de nouveau en conflit.
* * * * *
L’efficacité des divers facteurs de paix qui viennent d’être énumérés
paraît donc assez incertaine.
Il ne nous reste plus à examiner qu’un perfectionnement scientifique des
armements permettant une destruction si rapide des villes et de leurs
habitants qu’aucun pays ne voudrait s’exposer à en subir les effets.
Depuis longtemps cette idée m’avait hanté. Le lecteur trouvera dans mon
livre sur _L’Évolution des forces_, les expériences desquelles je
déduisais qu’on pourrait parvenir à détruire instantanément des flottes
et des armées.
Ces expériences étant trop coûteuses, je ne pus les achever, et ne les
rappelle qu’à titre de curiosité. Elles étaient basées sur la
transformation d’ondes hertziennes concentriques en radiations
parallèles. Tout objet touché par ce rayonnement devient un foyer
d’étincelles électriques susceptible de faire détoner obus et
cartouches.
J’avais d’ailleurs indiqué le moyen de se protéger d’un tel rayonnement,
après des expériences faites en collaboration avec Branly, l’éminent
inventeur du principe de la télégraphie sans fil. Ces expériences,
publiées dans les _Comptes Rendus de l’Académie des Sciences_,
montraient que, si le rayonnement électrique peut traverser des murs
épais, il est arrêté net par une lame métallique, moins épaisse qu’une
feuille de papier, à la simple condition que cette lame ne présente pas
la moindre fente, fût-ce celle produite par la rayure d’un rasoir.
Mais, je le répète, je n’insiste pas sur ces expériences, car il
existera bientôt des moyens beaucoup plus sûrs de rendre les guerres
assez meurtrières pour qu’elles deviennent presque impossibles.
Dans un article publié au début de la guerre, j’indiquais comme probable
que les luttes futures seraient des batailles d’avions suffisamment
puissants pour incendier rapidement des villes entières avec leurs
habitants.
Au moment même de l’armistice, l’aviation venait de se perfectionner
tellement que cette perspective devenait réalisable. Un des plus
célèbres aviateurs actuels assurait qu’avec les nouveaux progrès acquis,
des villes entières pourraient être incendiées en un temps très court.
Naturellement, les Allemands ont poursuivi les mêmes recherches et une
Revue de Copenhague annonçait qu’ils faisaient «des préparatifs secrets
énormes en vue d’obtenir la maîtrise des airs».
Avec les avions d’une vitesse de 225 kilomètres à l’heure que l’on
possède actuellement, un pays ayant déclaré la guerre le matin pourrait,
quelques heures après sa déclaration, détruire la capitale ennemie avec
tous ses habitants. Mais à quoi lui servirait cet éphémère succès,
puisque les représailles seraient immédiates et qu’il verrait lui aussi
ses grandes villes anéanties le même jour, par des procédés identiques?
Il semble probable qu’aucun agresseur ne s’exposerait à courir les
risques d’une aventure entraînant pour lui de pareilles destructions.
Les nouveaux perfectionnements de l’aviation que je viens de rappeler
amèneront également cette conséquence imprévue de rendre inutiles les
coûteuses armées permanentes d’aujourd’hui.
De plus, les petits peuples pouvant ainsi posséder des moyens de guerre
sinon aussi nombreux, du moins aussi destructifs que les grandes
nations, le faible se trouvera presque l’égal du fort et infiniment
mieux protégé que par les plus solennels traités.
* * * * *
Conclurons-nous de ce qui précède que le cycle des guerres est clos pour
longtemps?
On pourrait l’affirmer si l’histoire ne montrait avec quelle facilité
les peuples, comme leurs gouvernants, sont entraînés par des passions et
des croyances.
L’aventure où vient de sombrer l’Allemagne sera éternellement citée
comme une frappante preuve. «Si l’Allemagne avait attendu seulement le
temps d’une génération, elle aurait possédé l’empire commercial du
monde», disait M. Wilson au Capitole de Rome.
La guerre où ses illusions mystiques l’ont lancée ne pouvait, même en
cas de victoire, que lui procurer des avantages bien inférieurs à ceux
obtenus par son expansion pacifique. Et cependant elle l’a tentée!
Les Allemands, vaincus, ne restent pas encore persuadés que la force
matérielle n’est pas la seule reine du monde et qu’il existe des forces
morales capables de la maîtriser.
«La paix, écrit leur grand industriel Rathenau, ne sera qu’une courte
trêve, la série des guerres futures sera indéfinie, les meilleures
nations rentreront dans le néant, le monde périra de misère.»
* * * * *
Ce sont là, sans doute, des paroles de vaincus, Il ne faut pas trop les
dédaigner pourtant et croire que la paix conclue permettra aux
civilisations de reprendre simplement leur ancienne marche.
J’ignore si la guerre qui a ravagé le monde rendra l’humanité meilleure.
Il faut être très optimiste pour l’admettre et arriver aux conclusions
suivantes, formulées par le président Wilson dans un de ses discours:
«Je crois que, lorsque nous jetterons plus tard nos regards en arrière
sur les souffrances et les sacrifices terribles de cette guerre, nous
comprendrons qu’ils valaient la peine d’être faits, non seulement pour
assurer la sécurité du monde contre une agression injuste, mais encore
en raison de l’entente qu’ils ont établie entre les grandes nations, qui
doivent agir de concert pour le maintien permanent de la justice et du
droit.»
Dans ce passage, il n’est tenu compte que des relations entre les
peuples. En admettant que cette guerre ait eu pour conséquence de les
améliorer, peut-on supposer qu’elle améliorera aussi les relations entre
les individus d’une même nation?
* * * * *
Des signes divers observés dans plusieurs pays montrent, que les peuples
sont beaucoup plus menacés maintenant de guerres civiles que de guerres
étrangères. La Russie, l’Autriche, l’Allemagne, la Turquie, l’Asie
Mineure etc., se trouvent déjà en proie aux luttes intérieures et aux
fureurs destructives qu’elles entraînent.
Cet aboutissement du conflit mondial était presque inévitable. Seule
l’armature sociale d’un peuple lui constitue une protection efficace.
Dès que, par suite d’événements violents, cette armature est ébranlée,
les hommes perdent les principes directeurs nécessaires à l’orientation
de leurs pensées et de leurs actes. Dépourvus de guide et aussi
d’espérances, ils cherchent des idéals directeurs nouveaux, capables de
remplacer ceux qui ont perdu leur force.
C’est par les paradis qu’il propose que le socialisme séduit aujourd’hui
les multitudes. Il enrôle non seulement les appétits déchaînés, mais
aussi tous les mécontents de leur sort et les victimes des iniquités
dont la nature est pleine.
La guerre aura accru le nombre des mécontents car, après avoir ébranlé
tous les éléments stabilisateurs des sociétés, elle a déplacé beaucoup
de situations sociales. Les nouveaux riches créés par elle sont entourés
d’une légion de nouveaux pauvres, en partie constituée par les classes
moyennes qui faisaient jadis la force des nations.
* * * * *
Les résultats de la lutte titanesque soutenue par la France ont montré,
une fois encore, que l’avenir des peuples est en eux-mêmes, et forgé par
eux-mêmes. Ce ne sont plus les Parques, sombres filles de la Nuit, mais
la volonté des hommes qui tisse leur destinée. Les livres racontant la
grande épopée que termina notre victoire l’enseignent à chaque page. Un
peu de volonté en moins et nous disparaissions de la scène du monde. Un
peu de volonté en plus et nous avons triomphé.
La force militaire d’un peuple est constituée par la valeur de tous ses
citoyens. Sa prospérité économique et industrielle dépend surtout de la
qualité de ses élites. Dès que les élites d’un pays fléchissent, ce pays
faiblit.
L’intelligence ne manque pas à nos élites mais le caractère n’est pas
toujours chez elles à la hauteur de l’intelligence. La solidarité,
l’initiative, l’exactitude, la continuité dans l’effort leur font un peu
défaut.
Il ne suffit pas de prêcher la nécessité de telles aptitudes, il faut
apprendre à les acquérir.
L’Université ne s’est occupée jusqu’ici que du développement de
l’intelligence. Sous peine de disparaître elle devra aussi, à l’exemple
des Universités anglaises et américaines, éduquer le caractère.
Notre future place dans le monde dépendra des qualités de la jeunesse
qui grandit. L’avenir n’appartiendra pas aux peuples où l’intelligence
sera la plus haute mais à ceux dont le caractère sera le plus fort.