Les erreurs psychologiques du traité de paix.
Pour juger avec équité la valeur du traité de paix, devenu la nouvelle
Charte de l’Europe, il faut se reporter au printemps de 1918, à l’heure
de la formidable ruée allemande. Devant l’avalanche, les villes
tombaient, les populations fuyaient, la Marne était franchie, Paris
menacé.
A cette époque, si proche encore, les plus fermes optimistes renonçaient
presque à l’espérance. Ils eussent alors accueilli avec joie une paix
assurant seulement l’évacuation des pays envahis.
Le triomphe a naturellement changé les âmes. Nos sentiments actuels sont
étayés sur les désespoirs passés et les dévastations accumulées par un
agresseur sans pitié.
La conscience des droits acquis par la victoire, le souvenir des
conditions impitoyables que l’Allemagne prétendait au temps de ses
succès imposer à la France, firent forcément trouver insuffisant un
traité de paix qui eût semblé, au début de l’année 1918, un miracle
inespéré.
Ainsi s’explique, psychologiquement, le faible contentement qu’il causa.
* * * * *
On pourrait dire sans exagération que, dans tout l’univers, deux
personnages seulement sont satisfaits: le président des États-Unis et le
premier ministre d’Angleterre. Tous deux représentent d’ailleurs des
pays dont les intérêts diffèrent beaucoup des nôtres.
Dès les premiers pourparlers, cette incompatibilité d’intérêts se
manifesta. L’Angleterre avant vite obtenu tout ce qu’elle pouvait
souhaiter: navires et annexions, s’opposa à toutes les revendications de
la France.
En dehors des divergences que fit surgir l’opposition des intérêts,
beaucoup de difficultés naquirent de l’immensité de la tâche entreprise
par le Congrès: remanier les frontières de plusieurs pays, fonder une
dizaine d’États, refaire les lois internationales du travail, rebâtir la
Pologne, fixer le sort de Constantinople, satisfaire les réclamations
des Roumains, des Grecs, des Slovaques, des Chinois, des Japonais, etc.
Pour résoudre un tel amoncellement de problèmes, deux conditions
psychologiques fondamentales eussent été nécessaires: l’unité de vues et
l’esprit de décision. L’une et l’autre manquèrent tout à fait.
L’unité de vues était presque impossible par suite de la divergence des
intérêts, mais l’indécision aurait pu être moins complète.
Les hommes d’État dirigeant le Congrès ont rendu visibles à tous les
yeux leurs irrésolutions en oscillant sans cesse entre des mesures
contradictoires. Un jour, ils proposent solennellement d’aller conférer
avec les bolcheviks, à l’île des Princes, et le lendemain y renoncent.
Ils veulent défendre Odessa, centre d’approvisionnement de la Russie,
puis ordonnent son évacuation. Après avoir décidé d’envoyer dans la
Hongrie bolcheviste un général connu pour son énergie, ils le remplacent
par un agent pacifique, rappelé d’ailleurs presque aussitôt.
La politique des maîtres du Congrès ne fut ni conciliante ni
belliqueuse, mais simplement indécise. Ils firent quelquefois preuve de
volonté; mais, ne sachant pas bien ce qu’ils voulaient, cette volonté
changeait d’objet suivant les impulsions du moment.
De telles incertitudes ne pouvaient créer que des décisions
fragmentaires, destinées à concilier des intérêts divers et qui,
naturellement, n’en concilièrent complètement aucun.
C’est ainsi, par exemple, que l’exploitation du bassin de la Sarre fut
donnée à la France et l’administration du pays confiée à la Société des
Nations qui, dans quinze ans, devra provoquer un plébiscite décidant si
cette province reste à la France ou revient à l’Allemagne. Quelle source
de futurs conflits!
Mêmes demi-mesures en Italie, en Pologne, et un peu partout. Dantzig,
cité allemande, indispensable à la Pologne comme débouché sur la mer et
nécessaire à l’Allemagne comme voie de communication avec la Prusse
orientale, devient une sorte de ville libre sous le patronage de la
future Société des Nations. L’Allemagne ne pourra donc communiquer avec
ses provinces qu’à travers le territoire polonais. Nouveau germe de
conflits.
Le traité en contient bien d’autres. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à
interdire aux nations vaincues certaines alliances. L’Autriche,
notamment, ne doit pas s’unir à l’Allemagne. Que pourra une telle
interdiction devant la volonté des peuples? Ne se rappelleront-ils pas
le principe des nationalités, sur lequel la Société des Nations prétend
se baser, principe proclamant le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes? L’union de l’Autriche allemande avec l’Allemagne,
encouragée déjà, d’ailleurs, par les Italiens, ne saurait être évitée
dans un délai peu éloigné. Quel gouvernement, en effet, accepterait de
s’opposer par les armes à une fusion que réclameraient les intéressés?
* * * * *
En constatant les premiers résultats de leurs décisions, les chefs
d’État réunis dans l’espoir de créer une paix éternelle, durent sauf
l’Angleterre dont l’hégémonie se trouvait assurée, éprouver des
déceptions profondes.
Ils virent, tout d’abord, plusieurs pays: Italie, Belgique, Japon et
Chine, menacer de se retirer de la Conférence; puis, la plupart des
populations de l’Europe orientale se précipiter les unes contre les
autres sans tenir le moindre compte des observations d’un conseil
suprême dépourvu de prestige.
La bataille devint bientôt générale et elle dure encore. Les Tchèques
luttèrent contre les Polonais en Silésie, les Polonais contre les
Ukrainiens en Galicie, les Roumains se battirent avec les Ukrainiens en
Bukovine et les Yougo-Slaves dans le Banat, etc.
Si donc on jugeait de l’œuvre accomplie par ses premières conséquences,
on pourrait dire que le Congrès qui voulait faire régner une paix
universelle dans le monde, n’a réussi qu’à y établir une série de
guerres dont on ne saurait présager la fin.
* * * * *
Sous les suggestions de son principal inspirateur, la Conférence de la
Paix se proposa trois tâches différentes.
La première était la conclusion d’une paix rapide avec l’Allemagne.
A cette tâche essentielle, la conférence en superposa une seconde:
l’établissement d’une Société des Nations.
De cette seconde entreprise est sortie une troisième, consistant à
déplacer, au nom du principe des Nationalités, les limites des anciens
États lentement tracées par des siècles d’histoire.
C’est à la future Société des Nations qu’appartiendra la protection des
pays que pourrait menacer l’Allemagne. Cette protection ayant paru aux
représentants de la France bien insuffisante, ils réclamèrent, avec
énergie, des garanties plus efficaces. Grâce à leur insistance
prolongée, le président des États-Unis promit de proposer au Sénat
américain et le premier ministre de la Grande-Bretagne au Parlement «un
engagement aux termes duquel les États-Unis et l’Angleterre viendront
apporter immédiatement leur assistance à la France dans le cas d’une
agression non provoquée dirigée contre elle par l’Allemagne».
Le Sénat américain refusa nettement d’accepter un pareil engagement et
l’Angleterre s’y refusa également.
* * * * *
L’exposé qui précède suffit à expliquer pourquoi le traité de paix a
généralement obtenu si peu de succès.
Sa partie financière, écrit M. Milliès-Lacroix, rapporteur de la
commission sénatoriale des finances, a causé une déception profonde. «Il
a fallu, sans doute, pour que le président du Conseil consentît aux
conditions y relatives, qu’il se heurtât à une opposition invincible des
Alliés.»
Le même auteur fait remarquer combien sont précaires les garanties que
l’on nous offre, et montre que «le droit de percevoir certains impôts,
de recueillir les produits de l’exploitation des chemins de fer ou des
usines allemandes eût été le véritable moyen à employer».
C’est justement la thèse que j’avais soutenue dans un article. Ce moyen
se trouvait depuis longtemps très avantageusement employé à l’égard de
la Turquie.
Un ancien ministre des affaires étrangères, M. Hanotaux, ne s’est pas
montré plus indulgent pour le traité. Il écrit:
«La paix, telle qu’on nous l’insinue, recèle la guerre dans ses
flancs. Tous les problèmes sont remués: aucun n’est résolu. Pour le
bassin de la Sarre, c’est la crise à date fixe, dans quinze ans; pour
la rive gauche du Rhin, c’est la crise en permanence; pour la
Transylvanie, la Pologne et les provinces détachées de l’Empire russe,
c’est la catastrophe immédiate et béante; pour Constantinople et le
monde musulman, c’est le gâchis se propageant jusqu’en Égypte,
jusqu’aux Indes. Pour la Russie, c’est l’abîme; pour l’Asie, le chaos.
Quant aux peuples slaves et balkaniques, dont le sort a été la cause
de la guerre, les voici en état de rupture déclarée avec l’une des
quatre grandes puissances alliées et un tel événement ne peut pas ne
pas tenir la paix elle-même en suspens.»
Un des pays victimes du traité de paix, la Chine, en a tiré, par la voix
de son représentant, la moralité suivante:
«Peut-être cet insuccès diplomatique sera-t-il pour la Chine _a
blessing in disguise_, comme disent les Anglais. La Chine comprendra
qu’elle ne doit pas compter sur la justice internationale ou sur
l’appui des étrangers aussi longtemps qu’elle sera faible. «Aide-toi,
le ciel t’aidera.» Elle comprendra qu’avant de revendiquer ses droits,
elle doit se procurer les armes qui seules sont respectées en
politique internationale. Il est triste d’être désillusionné, mais
plus triste encore de vivre dans une fausse sécurité.»
Ces réflexions sont pleines de sagesse. Avec l’évolution actuelle du
monde les peuples trop faibles pour se défendre semblent condamnés à
bientôt disparaître.
* * * * *
Vaincre et utiliser sa victoire sont deux opérations différentes.
Annibal connaissait la première, mais ses contemporains lui reprochèrent
justement de n’avoir pas su pratiquer la seconde. C’est pourquoi
Carthage périt, bien que son grand général eût campé sous les murs de
Rome.
Quoiqu’un peu ancienne, cette histoire contient des enseignements d’une
justesse éternelle. Un célèbre diplomate germain l’a récemment fait
remarquer à ses compatriotes en leur assurant que l’Allemagne réussirait
dans peu d’années à nous faire subir le sort de Carthage.
Cette destinée deviendrait possible si nous accumulions un trop grand
nombre d’erreurs psychologiques.
Les historiens de l’avenir diront de cette guerre qu’issue d’erreurs de
psychologie, elle resta pendant toute sa durée un conflit d’éléments
psychologiques.
A en juger d’après les Conférences de la Paix, le cycle de ces erreurs
n’est pas clos.
Absorbés sans doute par l’engrenage journalier des affaires et
illusionnés par leurs vues personnelles, les hommes d’État ignorent
généralement les indications que la psychologie pourrait leur fournir.
Ils se fient à des inspirations si leur personnalité est forte et aux
simples suggestions de l’opinion s’ils ont une âme incertaine.
Ce dernier cas ne fut pas assurément celui du Président Wilson. Il
possédait une volonté très forte, mais aussi des illusions
psychologiques très grandes.
Dans un discours prononcé devant le roi d’Angleterre, cet homme d’État
affirmait l’identité de la notion du droit chez tous les peuples.
Cette assertion d’un esprit bienveillant, jugeant les hommes à travers
les naïvetés de sa pensée, pourrait conduire à des conséquences
pratiques dangereuses. Il est facile de le montrer.
En proclamant l’identité de la notion de droit chez les divers peuples,
identité déjà niée par Pascal dans une page célèbre, l’honorable
président oubliait combien diffèrent des nôtres les conceptions du droit
enseignées par les philosophes et les historiens allemands. Il oubliait
aussi que les nations se différencient beaucoup par le niveau de leur
moralité. Certains pays, les Turcs et les Russes, par exemple, furent
toujours de moralité si faible qu’on n’y rencontra jamais de
fonctionnaires assez intègres pour administrer les finances sans
dilapidations.
Les peuples se conduisent, je l’ai souvent répété, d’après leur
caractère et non d’après leur intelligence. Pour traiter avec eux, c’est
donc leur caractère d’où leur morale dérive qu’il importe de connaître.
Cet élément dominant de la mentalité des races est justement celui qui
se perpétue sans changements à travers les âges. La mauvaise foi et la
férocité des Germains ont été signalées par tous les historiens, depuis
leurs premières invasions.
Loin de contester ces défauts les Allemands en tirent vanité. Leurs
écrivains soutiennent ouvertement qu’un traité n’a de valeur que si on
trouve intérêt à le respecter. Leurs chefs militaires professaient qu’on
doit se montrer sans pitié pour le vaincu, etc.
La fourberie fut d’ailleurs toujours considérée par l’Allemagne comme
une vertu chez ses héros nationaux. Il y a peu d’années encore elle
élevait une statue au Germain Arminius qui, profitant de la confiance
d’Auguste en ses promesses, attira traîtreusement dans le piège où elles
devaient périr les légions de Varus. Le roi de Prusse Frédéric II était
très fier d’avoir trompé l’Europe par les plus solennels engagements
alors qu’il préparait l’invasion de la Silésie.
L’Allemand ne s’est du reste jamais vanté d’être chevaleresque et
d’observer la foi jurée. Ce n’est pas chez lui qu’on eût trouvé un
souverain comme le roi de France Jean II, qui, fait prisonnier à la
bataille de Poitiers et rendu libre sur parole, alla se constituer
captif en Angleterre parce que le duc d’Anjou, accepté comme otage à sa
place, s’était évadé. Ce souverain ne faisait d’ailleurs que suivre les
traditions d’honneur respectées par la plupart des peuples, depuis
l’époque lointaine où le consul Régulus, mis momentanément en liberté
sur parole, retourna à Carthage, où il savait, cependant, qu’un affreux
supplice l’attendait.
* * * * *
Les décisions de la Conférence de la Paix restèrent vagues et
contradictoires comme la plupart des décisions collectives.
Un écrivain bien renseigné, M. Raymond Poincaré, a publié sur cette
conférence des pages que retiendra l’histoire et dont nous allons
reproduire quelques fragments.
«De la conférence qui s’est d’abord réunie pour préparer la paix est
né un beau jour, comme par un phénomène de génération spontanée, un
Conseil qui a pris le titre imposant de Conseil Suprême des alliés et
qui s’est chargé de régler le sort du monde.»
On peut juger de l’incohérence de ses délibérations par les lignes
suivantes du même auteur.
«L’histoire des variations des Alliés sur les affaires d’Orient, sur
le problème de l’Adriatique, sur l’attitude à observer vis-à-vis des
Soviets, vaudra, sans doute, la peine d’être écrite tôt ou tard. Elle
divertira peut-être ceux qu’amusent les coq-à-l’âne; elle attristera
plus sûrement ceux qui auraient souhaité que chacun des gouvernements
alliés essayât de se mettre d’accord avec lui-même, avant d’engager la
conversation avec ses partenaires, et ne changeât pas ensuite de point
de vue au hasard des entretiens.
«Voici, par exemple, la question de Constantinople. Le chemin qu’elle
a suivi n’est que tours, détours et retours. Entre Londres et le quai
d’Orsay, il s’est produit les plus incroyables chassés-croisés.
... S’il nous était possible de nous arrêter aujourd’hui quelques
instants à l’examen des autres questions orientales, nous
retrouverions en Arménie, en Cilicie, en Syrie, des fluctuations
semblables et nous verrions, à certaines heures, le général Gouraud
découragé par les décisions qu’on lui signifie et sur lesquelles il
n’a même pas toujours été consulté.»
La conférence de la paix avait rêvé de transformer l’équilibre du monde,
oubliant que de tels équilibres sont l’œuvre des siècles. Sa tentative
n’a fait que créer des germes de division entre des peuples qui étaient
arrivés à se supporter. Elle pourra être citée comme une preuve de
l’impuissance des hommes à transformer par des conventions le cours de
l’histoire[9].
[9] Il faut bien reconnaître que si au point de vue français les
résultats de la paix furent fort médiocres c’est qu’avant de faire
la paix avec les Allemands il fallut d’abord la réaliser avec nos
alliés. Les remarquables publications d’un des rédacteurs du traité
de paix, M. Tardieu, montrent avec quelle ténacité les Anglais
s’opposèrent à nos plus modestes revendications. Le président Wilson
était de leur côté presque toujours.