CHAPITRE I

Premières difficultés du problème de la paix.

S’il est exact que la véritable durée de la vie ne se mesure pas au

nombre des jours, mais à la variété et à l’intensité des sensations

accumulées pendant ces jours, on peut affirmer que les hommes

d’aujourd’hui auront connu une vie singulièrement longue.

Ils ont contemplé, en effet, des choses que l’humanité n’avait pas

encore vues et ne reverra probablement jamais.

Certes, le monde a plus d’une fois subi des bouleversements profonds. De

grands empires ont sombré dans l’oubli, les peuples ont transformé leurs

institutions et changé leurs dieux. Des civilisations brillantes ont

péri tour à tour. Mais tous ces changements s’effectuaient lentement.

L’empire romain mit des siècles à se désagréger et en réalité, il ne

disparut jamais tout entier.

Aujourd’hui nous avons assisté à une série de catastrophes instantanées

si loin des phénomènes prévisibles qu’elles eussent été considérées

comme miraculeuses aux âges de foi.

Un esprit très perspicace aurait pu prédire avant la guerre la

désagrégation de l’Autriche, peut-être aussi celle de la Russie et de la

Turquie, mais comment eût-il soupçonné le brusque désastre de la

formidable Allemagne? Elle était arrivée au faîte de la puissance et le

monde semblait menacé de subir ses lois. Puis en quelques semaines,

vaincue partout, elle s’écroulait dans la honte et la désolation.

Cette succession de bouleversements engendrera sans doute de redoutables

lendemains. Quels seront ces lendemains? Que va devenir, par exemple, en

Autriche, cette poussière de petites nations rivales issues de la grande

puissance qui les avait agglomérées après de séculaires efforts?

Si les leçons du passé devaient servir de guide on pourrait dire que

l’Europe est menacée d’une série de guerres rappelant celles, livrées

depuis le moyen âge, pour constituer avec de petits États les grands

empires dissociés aujourd’hui.

Mais le monde a tellement évolué que les lois du passé ne semblent plus

capables de régir l’avenir. Des principes nouveaux sont nés et, au nom

de ces principes, les institutions et les croyances vont subir sans

doute des transformations imprévues.

* * * * *

Les difficultés créées par la paix apparaissent considérables.

Énumérons-en quelques-unes.

Une des premières, surtout en ce qui concerne l’Autriche, sera d’établir

des relations pacifiques entre les États issus de sa désagrégation. Cet

empire si ancien et si vaste s’est dissocié en petites provinces

d’importance inégale, habitées par des populations: Slaves, Hongrois,

Allemands, etc., qui se détestent profondément.

La situation de tous ces États restera longtemps précaire. Les Alliés

eussent certainement beaucoup gagné à garder une Autriche affaiblie,

sans doute, mais conservant l’organisation et les traditions qui donnent

à un peuple sa stabilité.

Songer à une fédération de tous ces fragments de nations, est bien

difficile. Ils sont séparés par des intérêts trop opposés et des haines

séculaires trop violentes.

Avec les idées nouvelles sur les nationalités, impliquant pour chaque

pays le droit de réclamer son indépendance, il est probable, comme je le

disais plus haut, que toutes ces minuscules nations retourneront aux

lointaines périodes de l’histoire où l’Europe entière était divisée en

petits États toujours en lutte. Mille ans de guerres avaient été

nécessaires pour les agglomérer.

L’Autriche et aussi la Russie semblent donc menacées de revenir à la

phase d’évolution où se trouvait la France lorsqu’elle était composée de

provinces indépendantes et rivales Normandie, Bourgogne, Bretagne, etc.

L’avenir seul dira si cette régression, dont les discours des hommes

politiques affirment la nécessité, constituera un progrès. J’en doute

fortement.

Vis-à-vis de la Russie, les difficultés politiques ne seront pas

moindres qu’en Autriche. Aucun pouvoir organisé n’a voulu traiter avec

les dictateurs héritiers de la puissance des tzars. Il sera aussi

malaisé de traiter avec les ébauches de petites républiques instables

qui naissent chaque jour sur son sol et paraissent vouées à une

existence éphémère. Comment, d’autre part, empêcher l’Allemagne de

transformer la Russie en une colonie allemande ainsi qu’elle le tentait

avec un succès croissant avant la guerre?

* * * * *

Les difficultés à l’égard de l’Allemagne se révèlent d’un autre ordre,

mais également considérables.

Le principal problème pour les alliés sera de l’empêcher de redevenir

assez forte pour être dangereuse.

Tâche ardue. Vainqueur à Iéna, Napoléon croyait bien avoir paralysé la

Prusse. Et cependant, peu d’années après sa défaite, notre éternelle

ennemie avait reconquis son ancienne puissance.

Ce n’est pas assurément de suite que l’Allemagne reprendra la poursuite

obstinée de son rêve d’hégémonie. Elle en est encore à cette phase

d’incertitudes où le doute vient ébranler les plus solides croyances.

Ses historiens, ses philosophes, ses chefs militaires lui avaient

enseigné qu’étant supérieure à tous les peuples, elle avait le droit de

les asservir. D’éclatantes victoires semblèrent au début justifier les

prétentions de son orgueil.

Le réveil fut terrible. En quelques mois un échafaudage d’illusions

s’est effondré sous la plus humiliante capitulation. Jamais, dans la

suite des âges, un peuple n’était tombé si bas après s’être élevé si

haut.

Les armes matérielles sont arrachées des mains de l’Allemagne pour

longtemps, mais elle possède encore avec sa capacité industrielle cet

arsenal d’armes psychologiques que nous avons étudiées dans un précédent

chapitre et dont j’ai montré qu’elles sont plus efficaces parfois que

les canons.

Que les dirigeants futurs de l’Allemagne soient impérialistes,

démocrates ou socialistes, ils songeront toujours à la revanche et

tâcheront de réduire la force de leurs adversaires en propageant chez

eux des doctrines politiques capables de les désagréger.

L’illustre ministre français qui a tant fait pour obliger la victoire à

changer de camp avait une lumineuse vision du danger qui nous menace

lorsque le jour même de l’armistice il prêchait l’union des partis.

Nous avons miraculeusement triomphé du plus formidable danger qui ait

menacé la France depuis les origines de son histoire. La Prusse rêvait

l’anéantissement de notre pays comme puissance politique et la

destruction par le feu de sa capitale. Bien que durement vaincue, elle

ne renoncera pas, on ne le répétera jamais trop, à poursuivre le même

but.

C’est en ayant bien présente à l’esprit cette menace que nous arriverons

peut-être à maintenir l’union nécessaire non seulement entre les divers

partis de notre pays mais aussi entre tous les alliés.

* * * * *

La paix, pour être, sinon éternelle, du moins durable, devait différer

complètement de celle rêvée par les socialistes. Réalisée suivant leurs

doctrines elle n’eût constitué qu’une trêve préparatrice de guerres

prochaines.

C’est pourtant une telle paix qu’ils persistent à défendre encore. Le

jour même de l’armistice, les militants de la congrégation socialiste

adoptaient un ordre du jour où ils demandaient «une paix honorable, une

paix de justice, une paix républicaine pour la république allemande».

Ils montraient clairement leurs intentions en se plaçant sous la

présidence d’honneur du socialiste allemand Liebknecht.

Un tel aveuglement s’explique difficilement quand on se souvient des

conditions de paix que prétendait, en cas de victoire, nous imposer

l’Allemagne et qui furent approuvées par leurs social-démocrates.

Bien difficile sera l’union entre les partis qui nous divisent encore.

Celle entre les Alliés ne le sera pas moins, en raison de la divergence

de leurs intérêts. L’Italie, par exemple, réclame les rivages de

l’Adriatique que les Yougo-Slaves réclament également, déclarant ne

pouvoir subsister sans eux. La Serbie, la Roumanie, la Grèce ne cessent

de réclamer des annexions. Que de contestations en germe.

C’est pour la France, peut-être, que le problème de la paix se trouvera

le plus chargé de difficultés. En raison de son voisinage avec

l’Allemagne elle reste fatalement la gardienne de l’Europe contre les

futures agressions germaniques. Nous avons vu déjà combien cette tâche

est lourde.

* * * * *

A toutes ces difficultés politiques, s’ajoutent encore des difficultés

économiques que peu de personnes, malheureusement, aperçoivent.

La France est le pays qui a réalisé le plus grand effort pendant la

guerre. Elle est aussi celui qui a le plus souffert, non seulement par

le nombre des victimes mais aussi parce que ses départements les plus

riches, au point de vue industriel ont été méthodiquement dévastés. Sans

les réparations imposées aux vaincus nous serions menacés d’une ruine

économique complète.

Ces réparations seront impuissantes, d’ailleurs, à rétablir de suite

notre prospérité. Il faudra bien des années pour rebâtir nos usines et

remettre en état nos mines. Pendant toute cette période, l’Angleterre,

l’Amérique et l’Allemagne qui n’ont pas été envahies et gardent intact

leur ancien matériel pourront reprendre immédiatement leur vie

économique, fabriquer des marchandises, les exporter et s’emparer la

clientèle qui ne trouvera plus en France les produits dont elle aura

besoin. Que de luttes nouvelles à soutenir et que de difficultés avec

les réglementations rigides qui nous oppriment de plus en plus.

* * * * *

Ce n’est pas dans un âge de liberté ni de fraternité que l’humanité est

entrée.

Rejetée par tous les socialistes et les partisans de l’étatisme, la

liberté ne représente plus qu’un incertain symbole. Repoussée par tous

les défenseurs des luttes de classe la fraternité reste une illusion

sans prestige.

De la triade révolutionnaire, toujours gravée sur nos murs, l’égalité

seule a vu son pouvoir grandir. Devenue la divinité des temps nouveaux,

elle continuera sans doute à chasser les rois de leurs trônes les dieux

de leurs sanctuaires jusqu’au jour où, ne réalisant plus les espérances

des peuples, elle périra à son tour.

Psychologie des temps nouveaux · 第 57 / 66 题