Rôle de la nécessité dans la destinée des peuples.
Nous venons d’examiner quelques-uns des éléments qui permettent
certaines prévisions générales sur la destinée des peuples. Il en est
d’autres encore, mais leur étude détaillée dépasserait trop le cadre de
cet ouvrage.
L’un d’eux, cependant, _la nécessité_, joue un rôle assez important pour
que nous lui consacrions un court chapitre.
Sous le nom de destin, la nécessité exerça sur l’esprit des peuples
anciens une influence considérable.
Au sommet de l’Olympe, ils avaient placé le grand Jupiter. Maître
souverain des dieux, dominateur du ciel étoilé et des mers ténébreuses,
il était fort redouté. Les mortels tremblaient quand la foudre révélait
son courroux.
Et cependant le pouvoir de ce puissant maître n’était pas absolu. Très
au-dessus de lui, dans des régions inconnues vivait, solitaire et sans
cour, une divinité mystérieuse dont les dieux et les hommes subissaient
les lois.
Cette divinité suprême s’appelait le Destin. Elle ne possédait aucun
temple. La sachant inflexible, on ne l’implorait pas.
Les philosophes antiques, y compris Platon, ne réussirent pas à préciser
la nature de ce pouvoir suprême auquel les dieux eux-mêmes devaient
obéir. Il semble avoir synthétisé cet ensemble de lois supérieures à nos
volontés: Force des choses, Nature, Providence, etc., qui, malgré des
siècles d’investigations, restent très mystérieuses encore.
La conception de l’inexorable Destin dut naître dans l’imagination des
hommes le jour où l’expérience parut montrer que si nos volontés peuvent
s’exercer jusqu’à une certaine limite, elles deviennent impuissantes
ensuite à modifier le cours des choses. Dans les grandes circonstances
de la vie des peuples, les maîtres des empires, après avoir dirigé les
événements, sont entraînés par eux et ne les dominent plus.
Cette impuissance des volontés humaines, à certaines phases de
l’évolution des choses, avait beaucoup frappé Napoléon. Il est souvent
revenu dans ses écrits, sur l’impossibilité d’empêcher des événements
qu’il voyait se former.
Le pouvoir des forces supérieures dont l’ensemble constitue _la
nécessité_, est formidable. Il maintient les peuples dans une voie
déterminée et peut devenir un prodigieux générateur d’efforts. C’est la
nécessité, je l’ai déjà rappelé dans un autre chapitre, qui fit surgir
pendant la guerre, les usines, les canons, les hommes et transforma
toutes nos conditions d’existence et notre mentalité même. Sous sa main
rigide l’impossible finit par devenir possible.
Elle fit notamment réaliser à diverses industries des progrès qui
n’eussent peut-être pas été obtenus en dix ans de paix.
Il faudrait un volume pour en montrer les résultats. C’est ainsi par
exemple que sous la poussée des besoins, la puissance des moteurs
d’avion passa progressivement de 80 à 200, 300, 450 chevaux. La vitesse
de ces avions s’éleva de 80 à 220 kilomètres à l’heure. En même temps le
poids des moteurs se réduisait de 2 kg à 0 kg 8 par cheval, c’est-à-dire
de plus de moitié. Près de 90.000 moteurs représentant une dépense de
plus de deux milliards ont été construits durant la guerre. On en
construisait 49 par mois au début de la guerre et plus de 4.000 en
octobre 1918 alors que la lutte devenait de plus en plus aérienne.
J’ai choisi cet exemple entre mille parce qu’il s’applique à l’élément
principal des futures batailles, mais d’une façon générale on peut dire
que durant la guerre sous l’influence de la nécessité toute notre
industrie s’est transformée.
La nécessité continuera sûrement son œuvre. C’est ainsi par exemple que
les difficultés croissantes des moyens de transport et les résultats,
désastreux pour l’industrie, de l’insuffisance du charbon conduiront
forcément à supprimer l’opération barbare et coûteuse consistant à
charger et décharger plusieurs fois des masses immenses de charbon pour
les faire passer de la mine chez le consommateur. On arrivera forcément
à transformer la houille en électricité, c’est-à-dire en force motrice,
sur le point même de son extraction. Cette force motrice sera ensuite
distribuée par des fils métalliques sur tous les points où on en aura
besoin. Les chemins de fer se trouveront ainsi allégés d’une grande
partie de leur travail.
* * * * *
Dans la plupart des guerres antérieures, les hommes d’État voyaient
clairement les buts poursuivis. Ils savaient qu’un petit nombre de
batailles déciderait de la partie engagée et que, gagnée ou perdue, les
choses reprendraient ensuite leur cours.
Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’avenir reste enveloppé de
ténèbres où se perçoivent seulement de faibles lueurs.
Faut-il craindre que l’homme, après avoir vaincu tant de fatalités
naturelles, édifié de brillants empires, ne puisse empêcher ces
effroyables hécatombes qui finiraient, en se répétant, par amener
l’anéantissement de nos civilisations?
Une future guerre serait, sans doute, plus meurtrière et plus ruineuse
encore que celle dont nous sortons. Dès le jour de sa déclaration,
d’immenses escadres d’avions munis d’obus incendiaires perfectionnés
iraient brûler les villes et asphyxier leurs habitants. De grandes cités
se trouveraient presque instantanément anéanties. Ce serait la fin
définitive de l’Europe.
L’irrésistible action de la nécessité, dont l’histoire a tant de fois
prouvé la force, nous protégera peut-être plus sûrement que toutes les
alliances. Nous examinerons son influence possible dans un chapitre qui
servira de conclusion à cet ouvrage. Bien souvent déjà, elle a dénoué
des problèmes qui semblaient insolubles.