CHAPITRE I

Fondements des prévisions formulées sur la destinée des peuples.

Les conséquences de la guerre mondiale grandissent sans cesse et

pèseront sur la vie de plusieurs générations. Les conceptions servant

jadis de base au droit, à la morale, à la politique, en un mot à tous

les éléments de la vie sociale, se désagrègent chaque jour.

Comment les remplacer? Où trouver ces principes directeurs sans lesquels

aucune civilisation n’est possible? L’art de la politique étant très

incertain encore, les gouvernants n’ont guère d’autres guides que des

impressions dérivées de leurs sentiments et de leurs croyances.

Impressions et croyances sont des phénomènes mobiles et variables comme

tout ce qui émane de la vie. Leur domaine reste étranger à la science,

parce qu’il n’est susceptible ni de définitions exactes ni de mesures.

Confinée surtout dans le cycle des choses mortes, la science se

constitua par le passage du qualitatif au quantitatif. Alors que le

qualitatif s’évalue seulement suivant les impressions dépendant de notre

tempérament, le quantitatif se traduit en grandeurs susceptibles de

mesure. Sur ces grandeurs mesurables la science édifie ses lois.

L’incertitude règne toujours dans les phénomènes pour lesquels il est

impossible de découvrir une unité de mesure: «La politique, disait le

ministre anglais Balfour, ne pourrait devenir une science que s’il

existait une unité de bonheur.»

* * * * *

La sociologie a fait de persistants efforts pour atteindre les progrès

réalisés par la science en passant du qualitatif au quantitatif, mais

ses mesures ne portent que sur des résultats déjà réalisés et non sur

les causes qui les déterminèrent.

Elle est incapable surtout d’évaluer en chiffres la force des sentiments

et des passions dirigeant la conduite.

Tous les progrès de la science sont liés à ceux accomplis dans les

procédés de mesure. Certaines découvertes, telles que l’immense

extension du domaine de la lumière invisible, ne devinrent possibles que

quand le bolomètre permit de mesurer le millionième de degré.

En dehors des mesures qui servent à constater la grandeur et l’évolution

des phénomènes, les sciences physiques réalisent leurs découvertes en

s’appuyant sur l’observation et l’expérience.

Les sciences dites sociales prétendent bien employer les mêmes méthodes.

Mais leurs expériences ne pouvant, comme celles des laboratoires, être

répétées à volonté, n’ont qu’une médiocre utilité. Les observations ne

possèdent pas une valeur plus grande parce que, effectuées sur des

époques et des peuples différents, elles exposent à d’illusoires

analogies. C’est pourquoi les leçons de l’histoire sont si rarement

d’utiles leçons.

On ne saurait donc s’étonner de voir des hommes facilement d’accord sur

les phénomènes scientifiques, diverger profondément sur des questions

fondamentales de politique. Pour les principes scientifiques leurs

guides étaient sûrs. En politique, ils ne sont guère dirigés que par les

opinions de leur groupe, des convoitises, des sympathies ou des haines.

De telles influences suffisent pourtant à créer des convictions très

fortes. Le sénateur Herriot disait avec raison, dans un de ses discours,

que le domaine de la politique n’est pas du tout celui de

l’intelligence.

Et cependant le monde marche, les hommes vivent, les événements

enchaînent leur cours. A défaut de certitudes scientifiques inconnues

dans le domaine moral, les peuples sont bien obligés de se laisser

guider par d’autres certitudes. Fictives souvent, puissantes toujours,

elles dérivent des idées qu’à chaque époque l’humanité se fait des

choses.

Nous sommes arrivés à une période où les idées erronées ont des

répercussions indéfinies et peuvent même, la Russie le prouve,

déterminer la ruine des plus grandes nations.

* * * * *

Prévoir, au moins dans certaines limites que nous marquerons bientôt,

n’est cependant pas impossible. L’observation démontre malheureusement

que ces prévisions ne sont jamais crues. L’antique sagesse des peuples

l’avait déjà dit dans la célèbre légende de Cassandre et d’Apollon.

Pour atténuer la rigide vertu de la jeune Cassandre, Apollon avait imité

les amoureux de tous les âges en se faisant précéder d’un don. Il était

constitué par la faculté de prédire l’avenir.

Jugeant sans doute insuffisant cet immatériel cadeau, la blonde fille

d’Hécube éconduisit son donateur.

Le maître du Soleil résolut de se venger. Ne pouvant, de par les décrets

de Jupiter, retirer la faculté divinatoire accordée il décréta que les

prédictions de Cassandre ne seraient jamais crues.

Ce fut en réalité une dure vengeance. L’infortunée princesse prévoyait

toutes les catastrophes et ne pouvait les empêcher puisqu’on n’ajoutait

foi à aucune de ses prévisions. Pour ne l’avoir pas écoutée ses

compatriotes perdirent leur cité et Agamemnon fut victime de

Clytemnestre.

J’imagine que les philosophes solitaires, auxquels la réflexion permet

de pressentir quelquefois l’enchaînement des événements, éprouvent des

sentiments voisins de ceux jadis ressentis par Cassandre. Ils doivent se

dire que l’arrêt d’incrédulité d’Apollon s’étend sans doute à toutes les

prédictions des mortels essayant de dévoiler aux peuples les futurs

dangers qui les menacent.

L’histoire montre, en effet, que les prédictions ne sont jamais écoutées

alors même qu’elles s’appliquent aux événements les plus faciles à

pressentir. On se souvient de Quinet lisant à travers «les signes qui

sont dans le fond des choses» et bien avant Sadowa et Sedan, le

redoutable danger dont nous menaçait l’Allemagne.

Sans remonter si loin il ne faut pas oublier qu’aucun des observateurs

qui prédisaient la fatalité de la guerre actuelle et la nécessité de s’y

préparer ne furent écoutés.

Jugeant leurs avis méprisables, pacifistes et socialistes continuèrent

l’œuvre néfaste de dissociation des forces nationales. Un an à peine

avant le conflit, un de nos professeurs les plus réputés de la Sorbonne

publiait un long article où il prétendait prouver qu’une guerre avec

l’Allemagne était complètement impossible. Ses savants collègues

partageaient trop son opinion pour songer à la combattre.

Bien d’autres prévisions ne furent pas davantage entendues[7].

[7] Plusieurs journaux ont reproduit des pages de ma «Psychologie

politique», publiée il y a quinze ans, où était annoncé, non pas

seulement la guerre actuelle, ce qui était facile, mais aussi, ce

qui l’était moins, la forme sauvage qu’elle revêtirait. Voici

comment je décrivais les futurs confits: «Mêlées formidables

ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront

méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une

maison, ni un arbre, ni un homme.»

Il serait inutile maintenant d’exposer les raisons sur lesquelles je

fondais cette prédiction si contraire aux idées humanitaires alors

régnantes.

* * * * *

Au cours d’un des sermons qu’il prononce quelquefois du haut de la

chaire d’une petite église de son village, le premier ministre de

l’empire britannique, M. Lloyd George, après avoir montré ce que coûta

le manque de prévision qui empêcha la préparation à la guerre, ajoutait:

«Ne commettons pas la même faute pour la paix, les erreurs que nous

pourrions commettre en entrant dans la période de paix sans

préparation, seraient encore plus désastreuses. Ce que nous ferons

alors sera plus permanent. Nous donnerons une direction et une forme

définitive aux choses, et comme le monde sera à ce moment-là dans un

état de fusion, il se refroidira très rapidement et la forme qu’il

prendra durera longtemps.»

* * * * *

Dans quelles limites les événements généraux qui déterminent l’histoire

des peuples peuvent-ils être prévus?

Si compliqués que soient ces événements, ils se trouvent dominés le plus

souvent par quelques causes essentielles, analogues à ces grandes lois

fondamentales de la physique, riches en résultats, bien que peu

nombreuses. C’est ainsi, par exemple, que les lois de la thermodynamique

formulées en quelques lignes régissent un ensemble de faits dont

l’exposé complet demande plusieurs volumes.

La notion moderne de lois naturelles a fait disparaître l’encombrante

légion de divinités capricieuses imaginées jadis pour expliquer tous les

phénomènes, depuis la croissance des moissons jusqu’aux fureurs de

l’océan.

De tous les dieux antiques le hasard reste le seul encore redouté

aujourd’hui. On le fait intervenir d’ailleurs seulement quand les

événements résultent de causes inconnues, ou trop nombreuses pour que

des effets issus de leurs actions réciproques puissent être calculés.

Mais alors même que l’enchevêtrement des causes constituant le hasard

semble inaccessible à nos investigations, il n’est pas impossible d’en

déterminer les effets, à la simple condition que ce hasard puisse être

interrogé un nombre suffisant de fois.

C’est justement ce que font les statisticiens en construisant d’après

les données de l’expérience leurs tables de natalité, de criminalité,

d’exportation, etc. Applicables au passé, elles le sont aussi à un

prochain avenir.

Ces arides colonnes qu’aucune rhétorique n’anime en disent plus,

cependant, sur la situation morale d’un peuple et sur son avenir que de

longs discours. Elles ne nous révèlent pas la raison des choses, mais

permettent de prévoir l’apparition de ces choses.

La plus sagace des sibylles antiques ne pouvait dire au tremblant

visiteur qui l’interrogeait quand se termineraient ses jours et un

savant moderne n’y parviendrait pas davantage. Mieux renseigné pourtant

que les sibylles, il arrive à lire avec certitude dans ses tables le

nombre des personnes d’un âge déterminé destinées à mourir fatalement

dans un temps donné. Il sait y lire aussi le nombre des crimes, des

morts violentes, des mariages, etc., qui, pour tel ou tel pays, seront

observés dans un avenir rapproché.

Toute la vie matérielle et morale d’un peuple peut se traduire en

courbes souvent susceptibles, comme je l’ai montré ailleurs, d’être

formulées en équations. On peut donc énoncer la loi suivante:

_Impossibles pour les événements individuels, les prévisions sont

souvent faciles pour les événements collectifs._

* * * * *

Les constatations précédentes montrent que les phénomènes sociaux se

déroulent, comme les phénomènes physiques, sous l’influence de lois

invariables. Elles montrent aussi que des observations très multipliées

sont nécessaires pour découvrir ces lois. Or, l’histoire se compose

surtout de faits particuliers qui ne se répètent pas et c’est pourquoi

l’imprévisible la domine.

Mais si, dans l’état actuel de la science, il serait illusoire de parler

de grandes lois historiques, on ne peut nier pourtant que la

connaissance du caractère des peuples permet souvent de déduire leurs

futures réactions en présence de certains événements, et par conséquent

de prédire la direction générale de leur destinée.

De telles prévisions sont facilitées encore par l’application de

certains principes généraux, suffisamment vérifiés au cours des âges.

Nous sommes assurés, par exemple, que l’anarchie engendre toujours la

dictature. On eût donc pu aisément prédire pendant la période sanglante

de notre grande révolution, qu’elle se terminerait par la domination

d’un maître.

En se basant sur des principes différents mais aussi sûrs, il eût été

également facile, quelques années plus tard, de prophétiser que

l’artificiel empire de Napoléon ne durerait pas plus que celui de

Charlemagne. Très facile encore de prédire que l’hégémonie militaire

mondiale rêvée par l’Allemagne ne présentait aucune chance de

réalisation durable.

Mais, comme je le rappelais plus haut à propos de Cassandre, alors même

qu’il existerait des esprits assez sagaces pour déchiffrer le livre du

destin leur science ne servirait à personne. Les peuples n’acceptent que

les vérités qui leur plaisent et les hommes d’État moderne sont trop

esclaves de l’opinion pour en rechercher d’autres.

Psychologie des temps nouveaux · 第 50 / 66 题