Les erreurs du principe des nationalités et ses conséquences.
L’évolution des principes guidant la vie des peuples est un des éléments
les plus intéressants de leur histoire. Pendant de longs siècles des
milliers d’hommes se font tuer pour établir le triomphe d’une conception
qui les a séduits, puis arrive le moment où ils luttent furieusement
dans le seul but d’anéantir cette même conception. On bâtirait une
immense cité avec les ossements des hommes morts pour établir un
principe, puis pour le détruire.
Le principe des nationalités qui bouleverse aujourd’hui le monde a connu
ces fortunes contraires. Pendant mille ans, tous les peuples de l’Europe
ont été en guerre afin de fonder de grands États aux dépens des petites
nationalités. Les nouveaux maîtres du monde poursuivent actuellement un
but opposé en tâchant de libérer les petits pays de la domination des
grands États dont ils avaient fini par faire partie.
Pourquoi tant de peuples réclament-ils aujourd’hui l’autonomie, au nom
du principe des nationalités et que signifie pour eux cette autonomie?
Elle signifie qu’ils veulent être délivrés de toute domination étrangère
et se gouverner eux-mêmes.
Cette aspiration résulte de ce que, malgré tous les efforts de
gouvernements évidemment intéressés à maintenir la concorde il arrive
toujours, quand les peuples gouvernés sont composés de diverses races,
que les plus faibles se trouvent fatalement opprimées par la plus forte.
Des faits innombrables montrent l’étendue de cette oppression. Quand le
dernier empereur d’Autriche amnistia les condamnés politiques, le jour
de son avènement, dix-huit mille sortirent des cachots où les autorités
appartenant à la race dominante les avaient enfermés.
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Le principe des nationalités fait partie du stock de conceptions, peu
nombreuses avec lesquelles les diplomates orientent leur conduite. Très
solides en apparence, elles sont souvent assez fragiles en réalité.
La définition du principe des nationalités semble facile. «C’est, disent
les dictionnaires, le principe en vertu duquel les races qui ont une
origine, des traditions et une langue communes, doivent former un seul
État politique.»
Rien ne serait plus simple si la nationalité était uniquement fondée sur
la race, mais il en est tout autrement. J’ai montré ailleurs qu’une
nationalité peut être constituée par quatre éléments fort différents,
rarement réunis chez un même peuple la race, la langue, la religion et
les intérêts.
La race, contrairement à l’opinion courante, est de ces divers éléments
le moins actif, simplement parce que la plupart des races actuelles
résultent de croisements. En Europe, on ne trouve généralement que des
races historiques, c’est-à-dire des races hétérogènes, formées par le
hasard des conquêtes, des émigrations ou de la politique.
Sous l’influence de milieux communs, d’intérêts communs, de langues et
de religion communes, ces races hétérogènes peuvent arriver à se
fusionner et former une race homogène[8].
[8] Le lecteur que ces questions pourraient intéresser les trouvera
développées dans mon petit volume: _Lois psychologiques de
l’évolution des peuples_.
La fusion entre peuples différents est l’œuvre des siècles. Ne pouvant
disposer du temps, les fondateurs de divers empires, Turquie, Russie et
Autriche notamment, l’ont simplement remplacé par la force. Leur œuvre
est toujours restée pour cette raison un peu artificielle et les
populations, soumises en apparence, ne se sont pas encore fusionnées.
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Au cours de la guerre, les Alliés ont indiqué comme un de leurs
principaux buts de guerre la libération des nationalités. Dans un
discours au parlement anglais M. Asquith disait:
«Il n’y a pas de ferments de guerre et de causes de guerre plus nocifs
que l’existence de nationalités détachées, mécontentes et
artificiellement séparées de leurs vrais foyers et de leur
consanguinité.»
Au fond, ce que l’on cherche dans la solution du problème des
nationalités, c’est le moyen de libérer les minorités opprimées du joug
d’une majorité oppressive. Le problème paraît aussi difficile que
d’empêcher l’aiguille d’une balance de pencher du côté où le plateau est
le plus chargé.
Il sera surtout difficile dans les pays où plusieurs nationalités se
trouvent enchevêtrées sur le même territoire. La tolérance de la
majorité gouvernante dépendra beaucoup plus de la mentalité de ses
représentants que des lois égalitaires formulées. Une majorité homogène
sera toujours hostile à une minorité hétérogène simplement parce que la
force des lois est bien faible devant celle des mœurs.
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Le principe des nationalités a orienté les hommes d’État pendant
plusieurs siècles, mais tout autrement qu’aujourd’hui.
L’histoire politique de l’Europe peut être divisée en deux périodes. La
première, dont la durée dépassa mille ans, comprend la formation des
grands États aux dépens des petites nationalités. Pendant la seconde,
d’origine récente, au nom du même principe des nationalités, les grands
États lentement formés: Autriche, Turquie et Russie notamment, se
désagrègent en provinces indépendantes.
La fusion de petits États en puissantes nations avait semblé une des
lois les plus constantes de l’histoire. La France, l’Angleterre,
l’Allemagne et l’Italie, jadis composées de provinces séparées, sont des
types de cette fusion.
Elle n’était pas, d’ailleurs, générale. A côté des grands États, de
petits pays: Hollande, Suède, Danemark, etc., avaient réussi à garder
leur indépendance et prétendaient la conserver.
Les théoriciens allemands ne reconnaissaient pas cependant aux petits
peuples le droit de vivre à côté de grandes nations sans être absorbés
par elles. Si l’Allemagne avait triomphé dans la dernière guerre, il ne
serait probablement pas resté en Europe un seul petit pays indépendant.
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Alors même qu’on admettrait la valeur du principe des nationalités, sa
réalisation serait presque impossible.
Pour l’appliquer, en effet, il faudrait connaître les volontés réelles
des peuples. On n’a trouvé encore d’autres moyens d’y réussir qu’un
plébiscite, mais les gouvernants qui ont introduit dans les pays soumis
leurs fonctionnaires et leurs créatures arriveront toujours à obtenir
des votes favorables en les falsifiant au besoin. Le plébiscite ne
serait applicable qu’aux pays où il est inutile, c’est-à-dire à ceux
dont les sentiments des populations rivales en présence sont nettement
connus, Tchèques et Polonais par exemple.
Ces difficultés d’appliquer le principe des nationalités ont été jadis
bien marquées au parlement autrichien dans les termes suivants, par le
comte Tisza:
«Dans les territoires où les races et les nations sont mélangées, il
est impossible que chaque race constitue un État distinct. Là, on ne
peut créer que des États sans caractère national, autrement le peuple
dominant imprime seul à l’État son caractère national. Le principe des
nationalités n’est donc applicable que dans la forme limitée comme le
définit justement le président des États-Unis en disant: «On doit
garantir à chaque peuple sa vie propre, le libre exercice de sa
religion, son libre développement individuel et social.»
Remarquons d’ailleurs, qu’il s’en faut de beaucoup que le principe des
nationalités soit universellement admis. Rejeté naturellement par les
grands empires, tels que l’Angleterre, il l’est également par certains
petits pays, la Suisse notamment.
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On ne saisit bien l’importance d’un principe qu’en étudiant ses
applications.
Il est tout d’abord visible que le principe des nationalités conduirait
à la formation de petits États et à la destruction des grands empires.
En ce qui concerne la dissociation des grands empires, l’expérience
russe est catégorique. C’est au nom du principe des nationalités qu’elle
se désagrégea presque instantanément en plusieurs provinces, dès que la
Révolution triompha.
Loin de combattre cette désagrégation les socialistes l’ont nettement
encouragée. Pendant la conférence de Brest-Litovsk, le gouvernement
russe déclara être «complètement d’accord avec le principe de la
reconnaissance du droit de chaque nation de disposer de son sort en
allant jusqu’à la séparation».
C’était accepter sans protestation la séparation de l’Ukraine qui
venait, après d’autres provinces, de se constituer en république
indépendante.
Et ici apparaît la puissance mystique exercée par un principe sur les
serviteurs de ce principe. Aucun des bolchevistes ne comprit que la
perte de l’Ukraine, presque grande comme la France, constituait pour la
Russie un désastre immense. Politiquement, sa séparation entraînait la
perte de la domination sur la mer Noire, l’abandon de toute influence
dans les Balkans et du côté de Constantinople. Économiquement, le
dommage était plus étendu encore. Cette province représentant la plus
riche de la Russie en blé, en houille et en fer.
La Finlande et les provinces de la Baltique ont réclamé, elles aussi,
leur indépendance, ou se sont placées plus ou moins ouvertement sous
l’influence de l’Allemagne afin d’échapper à celle pire encore des
socialistes. Par consentement des populations ou par occupation forcée,
comme à Riga, les provinces baltiques allaient devenir allemandes.
L’absorption ou le protectorat de la Courlande, de la Livonie, de
l’Esthonie et de la Lithuanie eût été infiniment plus précieuse à
l’Allemagne que la possession de l’Alsace et de toutes les colonies
germaniques. Les richesses forestières et agricoles de ces pays sont en
effet immenses.
Faire d’un grand empire une poussière de provinces sans force, et par
conséquent sans défense, tel est le résultat auquel sont arrivés les
socialistes russes en appliquant le principe des nationalités.
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L’Autriche est le second empire désagrégé par l’application du même
principe.
La monarchie austro-hongroise comprenait une dizaine de nationalités
parlant des langues différentes. Les trois plus puissantes étaient, en
dehors de la Hongrie, les Polonais de Galicie, les Croates et les
Tchèques. Chacune prétend aujourd’hui se gouverner elle-même, former un
État indépendant et naturellement exercer la suprématie sur ses voisins.
La force véritable de l’empire d’Autriche résidait dans les aspirations
contraires des races qui la peuplaient. Toutes se haïssaient
immensément; mais l’antipathie qu’elles avaient les unes pour les autres
dominant de beaucoup celle professée contre leur gouvernement, la
tyrannie de ce gouvernement leur semblait plus supportable que celle de
groupes rivaux. L’empire d’Autriche reposait sur un équilibre de haines.
Nous venons de voir les conséquences du principe des nationalités
appliqué dans les grands empires. Dans de petits pays comme les Balkans,
où la même province, la même cité, le même village sont divisés en
populations séparées par la religion, la race, la langue, les coutumes,
il a immédiatement engendré la plus sanglante anarchie. Dès qu’ils
furent libérés du joug turc, les Balkaniques se précipitèrent les uns
sur les autres et se déchirèrent furieusement.
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Le principe des nationalités, si simple quand il reste dans le domaine
des spéculations chères aux diplomates, est donc, en réalité, hérissé de
difficultés.
Les siècles les avaient à peu près résolues en amenant les peuples,
réunis par le hasard des conquêtes sur le même territoire, à s’unifier
lentement sous l’influence d’institutions communes, et à former ainsi
des populations homogènes. La France, l’Angleterre et même l’Italie en
sont des exemples. En France les petites patries de jadis, Bretagne,
Bourgogne, Aquitaine, etc., avaient fini par se fondre en une grande
patrie. C’est grâce à cette fusion qu’à l’instabilité des premiers âges,
la stabilité avait pu succéder.
Mais les événements n’ont pas permis au temps d’accomplir partout son
œuvre. Les théoriciens sont venus combattre son action. Il va falloir
recommencer, au nom de leurs principes, une réorganisation mondiale dont
nul ne saurait prédire l’issue. Prétendre orienter les pensées et les
sentiments des hommes dans un sens contraire à l’évolution ancienne qui
guidait leur marche, conduit forcément à des conséquences inconnues.
L’une des plus probables sera un état de guerre permanent entre tous les
petits pays et leur misère profonde.
L’avenir appartient-il, comme le soutenaient les Germains, à de grands
États devenus chaque jour plus puissants, ou au contraire comme le
veulent les théories nouvelles à des fédérations de petits États
indépendants? C’est le secret des âges prochains.
Les peuples sont entraînés dans des tourbillons de forces morales dont
les effets restent ignorés.
Mais si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception
politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à
mourir, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les
fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire,
appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines
périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des
peuples.