Causes psychologiques de l’infériorité industrielle de certains peuples.
Nous avons précédemment montré le rôle de la mentalité des peuples dans
leur évolution, mais il ne faut jamais oublier que les facultés ayant
déterminé la prospérité aux phases diverses de la civilisation ne sont
pas constamment les mêmes. Certaines, dont l’utilité est médiocre à une
époque, deviennent prépondérantes à une autre. Les nations pourvues des
qualités nécessaires à un stade nouveau de civilisation progressent
alors, pendant que déclinent celles qui ne les possèdent pas.
Bien des exemples justifient ces propositions fondamentales. Un des plus
frappants se trouve fourni par l’étude des causes de la stagnation, et
trop souvent de la décadence, de notre industrie avant la guerre.
Variées en apparence, ces causes dérivent en réalité d’un petit nombre
de défauts de caractère identiques dans toutes les entreprises.
Sur un sujet aussi capital, puisque l’avenir de notre pays en dépend,
les jugements personnels sont insuffisants. Une enquête longue et
minutieuse, faite par des spécialistes différents, était indispensable.
Cette enquête sur l’état de notre industrie d’avant guerre a été
entreprise par les soins de l’_Association nationale d’expansion
économique_ qui compte parmi ses membres plusieurs sommités
industrielles. Elle a chargé des spécialistes d’étudier à fond nos
grandes industries et de consigner les résultats dans des rapports.
Leur ensemble forme déjà soixante volumes et met en lumière deux points
fondamentaux. 1º Démonstration de la décadence de nos industries avant
la guerre. 2º Preuve manifeste qu’une telle décadence était surtout due
à des causes psychologiques.
Ces causes psychologiques ne sont pas d’ordre intellectuel et portent
presque exclusivement sur des défauts de caractère. Il s’en déduit
immédiatement que ce n’est pas avec des lois et des règlements, mais
seulement par la transformation de certaines habitudes mentales que la
situation d’avant-guerre pourrait changer.
L’état de notre industrie, mis en évidence par les divers rapporteurs de
la commission, n’était pas entièrement ignoré. Je l’avais moi-même
signalé depuis longtemps dans un de mes livres. Il m’avait surtout
frappé à la suite d’une enquête que je fis jadis sur certaines branches
de notre industrie, comme membre du jury d’admission pour les
instruments de physique à l’exposition de 1900.
Dès cette époque, nos industriels renonçaient à fabriquer beaucoup
d’articles et se bornaient à revendre avec bénéfice des appareils
fabriqués en Allemagne. La construction des thermomètres médicaux, par
exemple, et la préparation d’une foule de produits chimiques et
pharmaceutiques disparaissaient de France.
Toutes ces observations restèrent sans influence. La guerre seule révéla
l’étendue de l’invasion économique allemande. Sans la lutte militaire,
interrompant le commerce avec l’Allemagne, nous aurions bientôt assisté
à la ruine définitive de beaucoup de nos industries.
Ne pouvant résumer ici tous les rapports de l’enquête, je me bornerai à
examiner quelques-uns des résultats constatés dans de grandes
fabrications dont jadis nous étions les maîtres.
_Industrie du coton et des filatures._--L’industrie des filatures est
fort importante puisque, nous dit l’auteur du rapport, M. Guillet, elle
produisait du fil pour 520 millions de francs. L’argent ne lui manquait
pas, ni le matériel. Et cependant sa prospérité déclinait rapidement, à
cause surtout d’un défaut de solidarité des fabricants qui ne savaient
pas s’entendre pour associer leurs efforts.
Par suite de leur particularisme étroit, les filatures ne s’occupaient
que des intérêts individuels, sans souci des intérêts généraux. «Elles
se faisaient concurrence à l’intérieur, pratiquant parfois le _dumping_
en dehors de leur zone sur le marché national. Entre filateurs ne règne
aucune entente véritable; ils ignorent l’utilité du groupement
corporatif pour la défense de leurs intérêts.»
En ce qui concerne les tissus, le rapporteur fait remarquer que «la
plupart des pays qui s’approvisionnaient autrefois chez nous tendent
maintenant à se suffire à eux-mêmes».
Or, ce commerce ne peut vivre sans exportation, en raison de
l’insuffisance du marché intérieur, et, cependant, dit l’enquêteur,
«cette exportation est considérée comme un pis-aller. Nous expédions un
peu au hasard des produits chers, concurrencés par ceux des Allemands
mieux renseignés que nous des exigences de la clientèle».
De même que la plupart des rapporteurs, M. Guillet insiste sur le rôle
des banques allemandes qui, par leurs avances, facilitent beaucoup le
commerce à leurs compatriotes alors que les nôtres ne prêtent à nos
commerçants aucun concours.
Le même observateur note également l’incapacité de nos consuls, à
fournir des renseignements. Leur nullité à ce point de vue était
prodigieuse. Je n’en ai jamais rencontré aucun, dans mes nombreux
voyages, apte à me procurer un renseignement quelconque sur quoi que ce
fût. C’était toujours aux consuls anglais, admirablement documentés, que
je devais m’adresser.
_Industrie lainière._--Cette industrie occupe une part énorme dans notre
commerce extérieur puisque, en 1913, la France exportait pour 600
millions de francs de laine en masse ou en tissus.
Malheureusement, comme le fait remarquer M. Romier, auteur du rapport,
cette industrie avait, depuis quinze ans, diminué de près d’un tiers,
alors que les exportations de draperie anglaise et allemande ne
cessaient de progresser.
Les causes de cette décadence résident, dit l’enquêteur, dans la
défaillance des instruments et des organes généraux de notre commerce
extérieur et aussi dans l’impuissance des producteurs à s’associer.
Comme confirmation de ce dernier point, je citerai l’exemple d’un des
plus grands industriels de Lille me racontant les constants et vains
efforts qu’il fit pendant de nombreuses années pour amener quelques
fabricants à s’associer.
M. Romier dit encore: «l’exportation française est caractérisée par ce
fait que chaque maison livrée à elle-même, mal servie par l’État, plus
mal soutenue par les banques et jalousée par ses concurrents doit se
défendre exclusivement au moyen de ses propres ressources».
L’auteur fait remarquer aussi que dans toutes les industries, nos
exportateurs se heurtent à des concurrents pouvant, grâce à l’aide de
leurs banques, accorder de longs crédits. Il en résulte que «depuis de
nombreuses années les commissionnaires étaient à peu près les maîtres de
l’exportation française des tissus de laine. Or, c’est un fait bien
connu qu’une industrie qui se trouve à la merci des intermédiaires est
une industrie vouée à la décadence. On sait, du reste, que des liens
étroits existaient entre la commission parisienne d’une part, le
commerce et les banques allemandes d’autre part. Presque toutes nos
affaires avec l’Amérique du Sud se traitaient par l’Allemagne ou par
l’Angleterre, et à la longue, les fabricants français seraient devenus
de simples façonniers soumis au bon plaisir de l’étranger».
_Confection._--L’importance de cette industrie est également
considérable puisque la production annuelle des vêtements confectionnés
pour hommes, femmes et enfants atteignait 400 millions, somme à laquelle
viennent s’ajouter environ 200 millions que représente la lingerie
confectionnée.
L’auteur du rapport montre comment les confectionneurs «restent
obstinément divisés». Il insiste sur «l’organisation dispersée et
individualiste des industries françaises de transformation». Les
confectionneurs n’ont pas pu encore arriver à une collaboration
méthodique avec les fabricants de tissus. D’où le ralentissement de leur
commerce.
_Industries de luxe. Modes et Fleurs._--L’industrie de luxe parisienne,
fait remarquer M. Coquet dans son rapport, conservait son prestige, mais
elle aussi était très menacée par la concurrence étrangère. Là encore,
comme pour la plupart de nos entreprises commerciales, manque complet de
solidarité et de coordination dans l’effort.
«Pour se défendre utilement, l’industrie de la mode reconnaît qu’elle
devrait être mieux organisée en vue d’une action collective. Or, il est
très difficile de grouper les maisons de mode en syndicat ou plutôt, une
fois groupées, ces maisons n’agissent pas avec la méthode et l’unité
d’efforts nécessaires.»
Quant à l’industrie de la fleur, restée si longtemps française, elle
avait cessé de l’être et disparaissait rapidement devant la concurrence
germanique.
«Là encore, les Allemands ont essayé de nous vaincre sur le marché
mondial et sur notre propre marché en créant de puissantes usines qui
fabriquent en masse avec un nombreux personnel, alors que l’industrie
française de la fleur, à part un petit nombre de maisons, est restée
familiale, comme celle du jouet.»
Les Allemands, l’auteur le montre, ont poussé si loin la fabrication en
série qu’il existe de grandes usines germaniques ne fabriquant qu’une
seule espèce de fleurs artificielles, la violette ou le myosotis, par
exemple.
_Matériel électrique._--Pour toutes les fournitures électriques, les
Allemands nous avaient rapidement dépassé. «En 1907, écrit M. Schuller
dans son rapport, l’Allemagne nous envoyait 21.000 quintaux métriques de
matériel électrique et 502.000 en 1913.» L’auteur attribue en partie
notre infériorité à la timidité de nos fabricants et à la lenteur de
leurs livraisons. Les Allemands livraient, en effet, en moins de deux
mois les fournitures pour lesquelles les constructeurs français
demandaient une année.
Les Allemands possédaient d’immenses usines de matériel électrique
munies de laboratoires de recherches où ils fabriquaient les produits en
série par grandes quantités. Ces entreprises rapportaient plus de 10 p.
100 à leurs actionnaires.
_Bijouterie et Horlogerie._--La bijouterie, qui représenta longtemps un
de nos articles de luxe les plus réputés s’est laissé dépasser par
l’Allemagne aussi bien pour les qualités ordinaires que pour la riche
joaillerie. En peu d’années, les Allemands avaient quadruplé leur
exportation et nous envahissaient sur nos marchés mêmes. «En 1893, écrit
M. Berthoud, l’Allemagne nous envoyait 70 kilos de bijouterie et 4.000
en 1913.»
Les exportations allemandes à l’étranger étaient devenues dix fois plus
élevées que les nôtres.
L’auteur montre très bien les causes de nos insuccès. Une des premières
est l’idée, généralisée chez nous, qu’on peut, pour l’exportation,
livrer des produits inférieurs, alors que les Allemands accordent les
plus grands soins aux articles destinés à leur clientèle étrangère.
L’enquêteur signale ensuite le manque d’initiative de nos fabricants qui
ne savent pas renouveler les anciens modèles, et leur impuissance à
s’entendre. N’ayant jamais de représentants directs au dehors, ils se
trouvent forcés de recourir à des commissionnaires exportateurs qui, en
absorbant une partie des bénéfices, obligent à élever les prix.
Le rapporteur mentionne clairement les qualités psychologiques qui
firent le succès des Allemands: «énergie, ténacité, audace raisonnée,
bonne éducation pratique».
_Horlogerie._--Les constatations faites pour l’horlogerie ne sont pas
meilleures. L’enquête en déduit que la concurrence allemande tendait à
«annihiler notre fabrication nationale». C’est ainsi, par exemple, qu’un
centre important, Morez, qui fabriquait autrefois 120.000 mouvements par
an n’en produisait plus que 30.000 au moment de la guerre.
A la routine des fabricants, à leur refus de modifier les vieilles
méthodes de travail et à leur absence d’initiative sont dus ces
résultats.
Les Allemands ont inondé le monde d’instruments d’horlogerie, tels que
les pendules à carillons, inventées en France mais à la fabrication
desquelles nos industriels avaient fini par renoncer entièrement.
L’auteur du rapport recommande avec raison à nos fabricants de
s’associer pour créer des usines mieux outillées mais donne en même
temps des exemples montrant l’insuccès des associations déjà tentées.
Il fait remarquer encore que la qualité de notre production laissait
souvent à désirer.
La conquête du marché français de l’horlogerie par les Allemands fut
rapide. C’est seulement en 1902, en effet, qu’ils commencèrent à
concurrencer nos fabricants. «Appliquant toujours le même système de
grandes usines pourvues d’un outillage mécanique perfectionné, ils
produisirent par grandes série toutes sortes de mouvements.»
* * * * *
Inutile de pousser plus loin le résumé de ces enquêtes. Les résultats
constatés sont semblables dans presque toutes les industries et leurs
causes psychologiques identiques. Même pour des produits dont nous
semblions avoir le monopole tels que le vin, l’Allemagne, quoique pays
peu viticole, devenait un grand centre d’exportation. Hambourg, par
exemple, était en train de rivaliser avec Bordeaux.
A cette décadence générale, entraînant une réduction progressive de
leurs bénéfices, nos fabricants semblaient résignés.
Ils s’illusionneraient fort en supposant qu’avec la paix les choses vont
reprendre leurs cours d’avant guerre et que les industriels pourront se
contenter des gains chaque jour réduits qui, cependant, leur
permettaient encore de maigrement subsister. M. David-Mennet les en
prévient nettement dans la préface du grand rapport précédant l’enquête
que j’ai résumée.
Après avoir constaté la faiblesse de nos efforts et notre crainte des
risques l’auteur ajoute:
«Il ne faut pas croire que cette prospérité un peu restreinte dont
nous nous contentions se serait maintenue indéfiniment. Sans que l’on
s’en aperçût, elle se réduisait lentement, graduellement, devant
l’empire chaque jour croissant de nos concurrents allemands. Des
industriels français renonçaient à leur fabrication et devenaient les
simples dépositaires de leurs rivaux d’Allemagne, des représentants
étrangers ou même français introduisaient dans notre consommation les
produits venus du dehors. Un pays ne peut pas résister longtemps à
cette pénétration continue, devenant de plus en plus rapide. C’était
la pieuvre qui nous enserrait dans ses tentacules et aurait fini par
nous étouffer.»
* * * * *
Plusieurs des défauts psychologiques dont j’ai signalé les effets au
cours de ce chapitre ont été reconnus dans un discours prononcé devant
la Société de chimie industrielle, par un ministre.
Parlant d’une routine contre laquelle l’État ne peut rien, l’orateur
remarquait que nos industriels ne voulaient pas bouleverser «les
habitudes de travail léguées de père en fils et assurant un rendement
dont on se contentait, fût-il très au-dessous des possibilités qu’un
effort méthodique aurait pu atteindre».
De ces routines, ajoutait le ministre, «est née la pratique du moindre
effort qui, peu à peu, nous a imposé l’utilité des produits allemands».
Après avoir montré que les causes de la prospérité industrielle
allemande résident principalement dans l’union intime de la science et
de l’industrie, l’auteur du discours ajoutait: «La victoire des armées
serait vaine si nous ne nous assurions pas dès aujourd’hui les moyens de
vaincre sur le terrain économique».
* * * * *
Les analyses qui précèdent prouvent que les causes générales de notre
insuffisance industrielle sont bien d’ordre psychologique, puisque cette
insuffisance résulte, comme l’enquête l’a prouvé, de certains défauts de
caractère identiques dans toutes nos industries.
Parmi les plus funestes, remarquons surtout l’absence de solidarité
rendant incapable d’efforts collectifs coordonnés et disciplinés; la
routine empêchant de rien changer aux méthodes une fois établies; la
peur du risque, la timidité et le défaut d’initiative qui font redouter
les grandes entreprises.
Notre manque de solidarité est fort ancien. Colbert la signalait déjà.
Dans un de ses mémoires, le célèbre ministre déplore amèrement «que les
Français, le peuple du monde le plus poli, aient tant de peine à se
souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs
sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre
leurs mains par je ne sais quelle fatalité».
Dans l’industrie allemande, banques, fabriques, exportation, se
trouvaient associées pour un but commun. La peur des risques n’existait
pas, l’association permettant d’en diviser le poids. Toutes les
initiatives individuelles étaient encouragées parce que les
collectivités appelées à les exploiter en savaient la valeur.
* * * * *
Il résulte de tout ce qui précède que la plus nécessaire des réformes
serait un changement de mentalité. Elle ne pourra être tentée qu’avec
une éducation nouvelle, fort différente de notre pauvre enseignement
universitaire. Cette éducation devra développer surtout la volonté, la
solidarité, la capacité d’attention, le goût du travail et la continuité
de l’effort.
Ces qualités, modestes en apparence, ne furent jamais l’objet d’aucun
des illusoires diplômes dont nous sommes si fiers. Dans la phase
actuelle de l’évolution du monde elles joueront cependant un rôle
prépondérant.
J’ai rappelé ailleurs le passage suivant de l’auteur anglais, B. Kidd,
qui après avoir montré que la France était «en tête des nations
intellectuelles de l’Occident», faisait voir que dans la lutte coloniale
entre la France et l’Angleterre qui remplit la seconde moitié du siècle,
la France dut reculer toujours alors que l’Angleterre grandissait
constamment. Examinant ensuite les qualités qui permirent à l’Angleterre
de fonder son immense empire, B. Kidd ajoutait:
«Ce sont des qualités ni brillantes ni intellectuelles qui ont rendu
ces résultats possibles... Ces qualités ne sont pas de celles qui
frappent l’imagination. Ce sont surtout la force et l’énergie du
caractère, la probité et l’intégrité, le dévouement simple et l’idée
du devoir. Ceux qui attribuent l’énorme influence qu’ont prise dans le
monde les peuples parlant anglais aux combinaisons machiavéliques de
leurs chefs, sont souvent bien loin de la vérité. Cette influence est
en grande partie l’œuvre de qualités peu brillantes.»
La lutte économique où les peuples sont entrés depuis notre victoire
militaire pourrait devenir plus ruineuse encore pour certains d’entre
eux que ne le fut la guerre elle-même.
Il ne faut pas se lasser de le dire, mais ce qu’il faut surtout répéter,
c’est que la ruine sera certaine pour les pays où se développeront les
idées d’interventionisme étatiste, que fortifie chaque jour la poussée
des théories socialistes.
Si, grâce à une éducation technique et morale appropriée aux besoins
nouveaux, nous réussissons à transformer la mentalité de la génération
qui va naître, nous transformerons du même coup l’avenir de notre pays.
Mais pour y arriver, il faudra abandonner aussi la funeste illusion que,
grâce à un pouvoir mystérieux, l’État est capable des efforts dont se
montrent incapables les citoyens.