Le problème de l’adaptation.
Les découvertes de la science ont permis de reconstituer les êtres
antérieurs à l’apparition de l’homme, qui, pendant des entassements de
siècles, se succédèrent sur notre planète.
A chaque période géologique nouvelle apparurent des espèces si
différentes de celles qui les avaient précédées que leurs
transformations ne semblaient d’abord explicables qu’en admettant une
série de créations successives.
Une science plus avancée révéla la parenté de toutes ces formes si
disparates, mais le mécanisme de leur transformation reste incertain
encore.
On crut l’expliquer par les nécessités de la lutte pour l’existence
amenant la sélection des plus aptes. De récentes découvertes
conduisirent à d’autres hypothèses.
Quel que soit le mécanisme des transformations observées, elles
apparaissent finalement comme la conséquence d’une adaptation aux
changements de milieu que l’évolution du monde faisait surgir. La nature
imposa toujours aux êtres cet impérieux dilemme: s’adapter ou
disparaître.
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La loi de l’adaptation qui régit l’évolution du règne animal régit aussi
celle des sociétés humaines. L’archéologie a découvert les débris de
vastes capitales enfouies sous les sables et depuis longtemps oubliées.
Pendant leur splendeur, elles semblaient bâties pour l’éternité, mais
après avoir rempli le monde du bruit de leur renommée, elles
déclinèrent, puis disparurent au point que leur emplacement resta
pendant des siècles ignoré. Il fallut toutes les curiosités de la
science moderne pour retrouver les vestiges des gigantesques cités où
s’édifièrent les assises de l’histoire, telles que Ninive et Babylone.
Ce n’est pas seulement dans une antiquité aussi lointaine que
s’élevèrent puis s’évanouirent ces gloires éphémères. Après une phase
d’absolue puissance, Rome cessa de dominer l’univers. De grands empires
asiatiques et européens, jadis célèbres, ne sont plus connus que des
historiens. Les royaumes de Gengiskhan et de Tamerlan ne submergèrent
l’Asie qu’un instant. Le monde n’admira pas longtemps les empires de
Charlemagne et de Charles-Quint. Ce dernier était cependant si vaste
qu’au dire de ses chroniqueurs le soleil ne s’y couchait jamais.
Des causes diverses qui déterminèrent l’évanouissement de toutes ces
éphémères puissances, une des plus constantes fut leur incapacité à
s’adapter aux conditions nouvelles d’existence que l’évolution faisait
naître. Subissant une des lois suprêmes de l’univers, elles périrent
faute d’avoir su s’adapter.
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Des exemples empruntés à l’âge moderne montrent comment peut se
manifester le défaut d’adaptation, qui condamna tant de nations à
disparaître.
En examinant les motifs de la grandeur des peuples aux divers âges de
l’histoire, on constate qu’ils varient beaucoup avec les époques. Les
qualités nécessaires à un baron féodal illettré différaient fort de
celles indispensables quelques siècles plus tard, lorsque les qualités
littéraires et artistiques constituèrent les principaux éléments de
grandeur. Certaines aptitudes qui devaient jouer un rôle prépondérant de
nos jours étaient alors tenues pour médiocres.
Avec l’évolution du monde, de nouvelles capacités sont devenues
nécessaires. L’âge moderne a créé une civilisation à type industriel,
dominée par une technique compliquée qui exige justement des qualités de
patience, de discipline, de vigilante attention jadis considérées comme
secondaires.
En matière industrielle--et tout jusqu’à la guerre est industrialisé
maintenant--la patience, l’attention, la discipline collective
constituent des facultés indispensables.
Et c’est pourquoi des peuples tels que les Allemands n’ayant jamais
brillé dans le passé par leur goût et leur intelligence, mais possédant,
grâce à leurs aptitudes héréditaires et aussi à leur éducation militaire
et technique, les qualités que je viens de dire, se sont trouvés
tellement bien adaptés à l’évolution industrielle moderne qu’en peu de
temps ils ont émergé d’un niveau assez inférieur jusqu’aux premiers
rangs de la civilisation.
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Un des grands problèmes de notre destinée est celui-ci: comment des
peuples individualistes, à intelligence vive mais peu susceptibles
d’efforts collectifs soutenus, de solidarité et de discipline,
arriveront-ils à s’adapter aux nécessités de l’évolution industrielle du
monde qui, non seulement se continue depuis la fin de la guerre, mais ne
fera sans doute que s’accentuer.
Pour juger de la possibilité d’une telle adaptation, il faut rechercher
à quel degré ces mêmes peuples ont obtenu pendant la guerre une
adaptation rigoureuse à des conditions d’existence très imprévues.
La façon rapide dont ils se sont pliés aux nécessités nouvelles qui
surgissaient permet d’espérer une future transformation industrielle
comparable à notre transformation militaire.
Quelques pages suffiront pour montrer l’importance de l’adaptation
réalisée par les grandes nations en lutte contre l’envahissement
germanique.
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Le cas de la France est un des plus frappants. Victime la première de
l’agression allemande, elle dut accomplir des efforts d’adaptation
gigantesques et fort malaisés, car ils étaient contraires à ses
institutions et à son tempérament.
La guerre--on ne le sait que trop--nous ayant surpris à peu près
désarmés, il fallut créer, de toutes pièces, le formidable matériel dont
nous étions dépourvus.
On pourra se rendre compte des difficultés, non seulement d’ordre
technique, mais aussi d’ordre bureaucratique que la France eut à
surmonter, par les extraits suivants du remarquable rapport lu le 29
décembre 1916 à la Chambre des Députés, par M. Viollette:
«En février 1915, lorsque par ses commissions, le Parlement prit
connaissance de la vérité, il a constaté ceci:
1º Les usines encore fermées pour la plupart et tous les spécialistes
mobilisés;
2º La fabrication des fusils, néant. Pas un seul n’avait été construit
depuis la déclaration de guerre et les matrices destinées à les
confectionner, on ne voulait pas les retrouver.»
Le même rapporteur reproduit dans son travail une lettre adressée au
Ministre de la Guerre par le général Pédoya, en date du 15 mars 1915, et
dont voici un fragment:
«C’est une véritable stupeur qu’éprouverait le pays, s’il apprenait
que, depuis le début de la guerre jusqu’en mars, il n’a pas été
fabriqué plus de 250 fusils neufs en tout et pour tout.»
C’est seulement lorsque l’administration décida de s’adresser à
l’industrie que la situation changea. Le passage suivant du rapport de
M. Viollette montre avec quelle peine des bureaucrates trop bornés pour
croire à la durée de la guerre se résolurent à recourir aux industriels.
«Oui, l’avenir dira ce qu’il nous a fallu de patience, d’efforts, de
menaces et même d’intimidations, pour contraindre à faire fabriquer
fusils, canons, munitions et explosifs.
«La bataille a été de tous les jours, ardente, souvent violente, et il
a fallu que les commissions arrachent par morceau la vérité qu’une
bureaucratie routinière lui dissimulait par des artifices d’écriture
véritablement étonnants.
«Où en serait la France à l’heure actuelle, si elle n’avait pas eu son
parlement?»
L’adaptation des gouvernants, bien que très lente, finit donc par
s’effectuer. Sitôt le concours des industriels accepté, l’évolution
devint rapide. On peut vraiment dire que notre industrie sauva le pays.
Elle fit preuve, grâce à la collaboration d’individualités supérieures,
de qualités d’initiative, d’ingéniosité et de persévérance
insoupçonnées.
L’art militaire lui-même, bien que stabilisé dans de vieilles routines,
finit également par s’adapter à une tactique n’impliquant d’ailleurs
aucun mystère, mais que nous n’avions pas su étudier pendant la paix.
La population civile sut, elle aussi, s’adapter aux nécessités
qu’entraînait la mobilisation de la presque totalité des ouvriers et des
cultivateurs. Il fallut les remplacer par des femmes, des vieillards et
des enfants. Tous manifestèrent un pouvoir d’adaptation remarquable.
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L’exemple d’adaptation fourni par l’Angleterre est aussi frappant que
celui de la France. Non seulement, elle ne possédait ni armes, ni
matériel, mais le service militaire était en horreur à ses citoyens.
Très fiers de leur indépendance ils n’avaient jamais accepté que des
armées de mercenaires.
Transformer la mentalité anglaise demanda un formidable effort.
L’Angleterre mit bien près de deux ans pour arriver à organiser une
importante armée.
Cet effort ne fut rendu possible que par les qualités psychologiques de
la race: ténacité indomptable, sentiment du devoir et de l’honneur.
Ajoutons-y le stoïcisme devant la destinée lorsqu’elle semble
inévitable.
On a signalé, en les raillant un peu, la méticuleuse habitude de soins
personnels et le besoin de confort des Anglais, mais, comme le fait
justement remarquer un officier interprète qui vécut beaucoup avec eux,
M. J. Pozzi, «les Anglais considèrent que la distinction de la tenue et
des manières se trouve généralement associée à la distinction des
sentiments. Ils soutiennent aussi qu’il faut jouir du moment présent
sans se laisser troubler longtemps d’avance par la perspective
d’éventualités qui peut-être ne se réaliseront jamais.»
La psychologie des Anglais, leur ténacité surtout, ne furent jamais
comprises des Allemands. On le vit, notamment, quand ils s’imaginèrent
que la Grande-Bretagne épuisée par ses pertes accepterait la paix à tout
prix. Le passé leur enseignait pourtant que, lente parfois à s’engager
dans une entreprise, l’Angleterre ne recule ensuite jamais. Elle l’a
montré pendant sa difficile conquête de l’Inde. Elle le prouva encore en
luttant vingt années contre le plus grand capitaine de l’histoire.
Notre formule pendant la guerre: _Tenir_ fut également celle de
l’Angleterre.
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Tout autant que l’Angleterre, l’Amérique constitue un exemple
d’adaptation rapide à des conditions d’existence entièrement imprévues.
Elle n’y réussit également que grâce à ses qualités ataviques de
caractère.
Jamais peut-être, au cours des âges, un peuple ne subit en quelques mois
des transformations mentales aussi profondes que l’Amérique.
Avant la guerre, la force militaire des États-Unis était si nulle qu’ils
se sentaient incapables de réprimer les insolences des chefs de bandes
gouvernant le Mexique. L’idée seule d’une conscription militaire aurait
soulevé des protestations unanimes.
Pendant les premières années du conflit européen, l’unique but de
l’Amérique fut de maintenir soigneusement sa neutralité et de s’enrichir
en fournissant des marchandises aux combattants. Grâce à une propagande
très active et à l’achat d’un grand nombre de journaux influents,
l’Allemagne avait su se créer dans le pays beaucoup de sympathies.
Désireux, lui aussi, de maintenir cette précieuse neutralité, le
président Wilson ménageait l’empereur d’Allemagne au point de lui
envoyer une dépêche de félicitations pour son anniversaire. Il se
montrait en outre opposé à tout projet d’organisation d’une armée.
Il fallut la prodigieuse incompréhension psychologique de l’Allemagne et
son immense infatuation pour conduire à la guerre un peuple si désireux
de paix. Le président s’étant borné à protester timidement par des notes
anodines contre le torpillage de ses navires, l’Allemagne se croyait
assurée de n’avoir rien à craindre.
Le moment arriva cependant où contrairement à toutes ses prévisions,
l’opinion américaine, d’abord indifférente, puis irritée, finit par se
retourner entièrement. Le peuple comprit de quelle tyrannie le succès de
l’Allemagne menacerait le monde.
Le président des États-Unis, dont l’opinion avait également changé,
n’hésita plus alors à engager son pays dans la plus redoutable des
crises qu’une grande nation eut jamais traversées.
Déclarer la guerre ne suffisait pas. Il fallait la faire. Grâce à la
vigueur de son caractère, le peuple américain si avide pourtant de
confort et d’indépendance sut s’adapter en quelques mois à toutes les
nécessités qu’une telle lutte entraînait.
Son dévouement fut complet. Acceptant des conditions d’existence
entièrement nouvelles, il renonça à toutes les libertés qui le rendaient
si fier, se soumit au despotisme forcé de l’État, aux privations
rigoureuses et surtout à ce régime militaire obligatoire dont l’idée
seule lui semblait jadis intolérable.
Toutes les gênes furent subies sans murmures. Aucun impôt ne parut trop
lourd et dans les tranchées de l’Europe les soldats improvisés de
l’Amérique se conduisirent comme les plus vaillants.
* * * * *
L’adaptation aux nécessités militaires dont nous venons d’indiquer des
exemples ne saurait suffire. Avec la fin de la guerre sont nées des
nécessités d’adaptations économiques et commerciales, plus difficiles
encore peut-être à réaliser que l’adaptation militaire.
Les faits constatés au cours de la lutte mondiale autorisent beaucoup
d’espérance. Il ne faudrait pas croire cependant que la faculté
d’adaptation réalisée sur un sujet doive se manifester forcément pour
tous les autres. Nous avons déjà fait observer que les peuples
présentaient au point de vue des diverses formes d’adaptation des
aptitudes fort différentes.
L’Allemagne en fournit un remarquable exemple. Son adaptation aux
nécessités matérielles de l’évolution industrielle du monde moderne fut
évidemment parfaite, mais non moins évidemment, son adaptation à
l’évolution morale de la civilisation était loin d’être accomplie.
Elle présentait--et cela sans doute pour la première fois dans le cours
des âges--le type d’une civilisation scientifique et industrielle
élevée, superposée à des conceptions morales inférieures dépassées
depuis longtemps.
Il faut remonter, en effet, aux phases les plus lointaines de l’histoire
pour trouver chez un peuple une férocité aussi grande associée à un
dédain aussi complet des engagements. Même aux époques tenues pour
demi-barbares, les femmes, les vieillards, les monuments étaient
épargnés, la parole d’honneur considérée comme sacrée.
Le stoïcisme du consul Régulus reste un typique exemple du respect
antique pour la foi jurée. Si les Carthaginois furent tant méprisés
jadis, ce fut justement à cause de leur mauvaise foi. Le souvenir de la
«foi punique» survécut à la destruction de Carthage comme survivra
toujours dans l’histoire le renom de la mauvaise foi germanique.
C’est seulement chez les primitifs que le droit absolu de la force,
professé de nos jours encore par les Germains, s’exerce librement. Il
régit le règne animal et les peuples inférieurs, mais tendait à être de
plus en plus éliminé par les progrès mêmes d’une civilisation, à
laquelle les Allemands eux-mêmes devront finir par s’adapter. Les
nécessités de l’adaptation ont toujours dominé le monde et elles le
domineront sans doute de plus en plus.