Perturbations intellectuelles et morales engendrées par la guerre.
La guerre a exercé une grande influence sur le caractère, la moralité et
l’intelligence. Elle a ressuscité les instincts de sauvagerie ancestrale
et fait dévier la justesse des jugements.
L’importance de ces transformations n’a pas échappé à quelques-uns des
hommes d’État chargés de la destinée des peuples. Dans un de ses
discours M. Lloyd Georges disait:
«La guerre a troublé et désorganisé toutes choses d’une façon sans
précédent dans aucune guerre antérieure, et le retour aux conditions
normales sera une nouvelle source de perturbations. Il y aura de
grands troubles sociaux et économiques. Mais ce qui nous intéresse
surtout, c’est l’étendue des troubles moraux et spirituels causés par
la guerre. Il y a là un facteur dont dépend tout l’avenir de la
Grande-Bretagne.»
De la Grande-Bretagne et aussi des autres pays, car tous ont été plus ou
moins exposés aux mêmes facteurs de désagrégation.
* * * * *
Les altérations de l’intelligence sont la conséquence des illusions
engendrées par l’hypertrophie de certains sentiments. Il en est résulté
ces perversions profondes du jugement dont les publications allemandes,
le fameux manifeste des intellectuels notamment, fournissent
d’indiscutables preuves.
Tous les peuples et aussi leurs maîtres manquèrent souvent de jugement
pendant la guerre. Si les Allemands en manquèrent plus que tous les
autres, c’est que leur conception mystique d’hégémonie développa la
vanité populaire au point de provoquer des accès de mégalomanie
collective.
On se rend facilement compte de l’intensité des perturbations ainsi
créées, en parcourant le livre _Also sprach germania_, composé par le
professeur Ruplinger avec des extraits d’articles ou de livres émanant
d’écrivains célèbres de l’Allemagne.
Je vais en reproduire quelques fragments, renvoyant pour l’indication
des sources à l’ouvrage où ils ont été publiés.
A chaque page on y apprend que l’Allemand est désigné par Dieu pour
régénérer le monde. Les textes émanent, répétons-le, d’intellectuels
fort connus. Le premier est dû à un professeur réputé de l’Université de
Tubingue.
«Nous sommes le peuple le plus élevé, nous avons à conduire l’humanité
plus loin et tous les ménagements à l’égard de peuples inférieurs sont
un péché contre notre tâche.»
«L’Allemand doit se faire l’exécuteur de la volonté divine sur les
autres peuples.»
«Le peuple de Luther, le peuple de génies, de chefs et de héros
incomparables a une haute mission mondiale.»
«Nous Allemands, nous devons passer à travers le monde avec
l’assurance d’être le peuple de Dieu. L’Allemand doit se sentir élevé
au-dessus de tout le ramassis de peuples qui l’entoure et qu’il
aperçoit à des profondeurs insondables au-dessous de lui.»
«Notre Empereur se sait dans sa conscience lié à Dieu par une piété
évangélique.»
«Dieu juge notre peuple, capable de devenir le guide de l’humanité.»
De telles croyances conduisirent à des jugements comme le suivant:
«La France sans l’ombre de raison a envahi notre pays. Nous ne
pouvions pas agir autrement que de nous opposer à ce crime par tous
les moyens imaginables, fussent-ils de la nature la plus affreuse, la
plus épouvantable... Ainsi comme représailles, il est licite de
fusiller des prisonniers de guerre tout à fait innocents.»
Un peuple si supérieur aux autres ne pouvait naturellement pas consentir
à rester en contact avec eux et c’est pourquoi plusieurs écrivains
réclamaient avec insistance l’expulsion de tous les habitants des
province conquises, l’Alsace notamment, afin de les remplacer par des
Allemands. D’autres allaient plus loin encore. Suivant eux:
«il n’y aura de paix que quand les Français auront disparu du sol de
l’Europe.»
Certains auteurs germaniques réclamaient un nouvel accroissement
d’armements après la paix, afin que:
«dès le temps de paix, nos ennemis restent atterrés devant la
puissance armée que nous sommes décidés à développer sur terre, sur
mer et dans les airs, de telle sorte qu’en peu de jours nous nous
trouvions en pays ennemi avec beaucoup plus de forces que dans la
guerre actuelle.»
Toutes les nations en guerre se trouvèrent ainsi fixées sur le sort qui
les attendait si elles avaient accepté une paix douteuse avec un peuple
dont la mentalité était à ce point pervertie.
* * * * *
Arrivons maintenant aux altérations de moralité que créa la guerre.
Elles sont faciles à mettre en évidence.
Aucune société n’a jamais vécu sans règles maintenues par des
traditions, des institutions et des lois. Ces règles obligent tous les
citoyens à refréner les instincts nuisibles à la communauté, à consentir
certains sacrifices, etc.
De telles contraintes se supportent aisément quand elles ont été
stabilisées par un long passé. Leur ensemble constitue l’armature morale
d’un peuple. Plus cette armature est solide, plus le peuple est fort.
Chaque citoyen possède alors, en effet, sur le droit, le devoir et
l’honneur des notions fondamentales guidant inconsciemment sa conduite.
De sévères répressions atteignent le petit nombre de citoyens cherchant
à éluder leurs devoirs.
Or, que fait la guerre, surtout une guerre prolongée à laquelle se
trouve mêlée l’immense majorité des habitants d’un pays? Sans doute,
elle développe certaines qualités inutilisées pendant la paix: courage,
résistance au danger, dévouement total à l’intérêt collectif, etc. Mais
il est visible aussi qu’elle renverse absolument l’ancienne échelle des
valeurs. Tout ce qui était respecté cesse de l’être. Tuer et détruire
deviennent d’impérieuses nécessités et le soldat est d’autant plus
considéré qu’il tue et détruit davantage.
De telles nécessités ont pour résultat de faire revivre les instincts de
férocité des âges primitifs que les civilisations avaient eu tant de
peine à refréner. La vie d’autrui, respectée jadis, semble bientôt peu
de chose à l’homme obligé de tuer tous les jours pour ne pas l’être
lui-même.
Les guerres anciennes avaient des effets moins pernicieux que celles
d’aujourd’hui. Elles ne comprenaient en effet qu’un nombre restreint de
combattants et en raison de la difficulté des communications,
localisaient leurs ravages sur une partie minime des pays envahis. Le
reste de la nation n’en souffrait pas et souvent même les ignorait.
Ces guerres étaient, en outre, beaucoup moins meurtrières que nos luttes
modernes. Il arrivait assurément aux habitants d’une ville conquise
d’être passés au fil de l’épée, mais les enfants, les femmes, et aussi
les monuments, échappaient généralement depuis la fin de la barbarie, à
la destruction.
Dans les conflits actuels rien n’est épargné, ni l’enfant au berceau, ni
le vieillard au seuil de la tombe, ni d’antiques cathédrales que mille
années de luttes guerrières avaient respectées.
D’après les théories de leurs philosophes, les Germains se croyaient le
droit de tout détruire. Un de leurs plus célèbres savants, Hœckel,
déclara nettement que nos principes de fraternité, de liberté et
d’égalité devaient être remplacés par la loi qui régit le monde animal,
c’est-à-dire par une lutte sans pitié ne laissant la faculté de vivre
qu’aux plus forts.
Avec de telles doctrines, tout ce qui constituait jadis le bagage moral
de la civilisation: humanité, protection des faibles, respect de la
parole et des traités perd son prestige.
L’observation des lois de l’honneur devient évidemment une cause de
faiblesse en présence de peuples refusant systématiquement de tenir
leurs engagements dès qu’il est possible de s’y soustraire. Quelles
relations internationales peuvent subsister quand toute confiance dans
les traités a disparu?
* * * * *
Ce n’est pas seulement la moralité dans les relations entre peuples qui
a fléchi, mais aussi, comme je le disais plus haut, celle des citoyens
de chaque peuple. L’armature morale a été plus ou moins ébranlée
partout. Nous assistons, aujourd’hui, à une véritable régression de la
moralité.
C’est surtout en Allemagne que ce phénomène est frappant. Voici comment
s’exprimait, à cet égard, le correspondant d’un grand journal:
C’est d’abord la négligence, le laisser aller dans les services
publics. Dans ce pays, où tout marchait jadis avec la précision d’une
machine bien montée: trains, postes, téléphones, tout paraît,
maintenant, détraqué jusque dans les rouages les moins compliqués.
Partout, il y a comme une maladie de la volonté empêchant le travail
sérieux. Le peuple le plus laborieux de la terre est devenu le plus
fainéant.
L’immoralité a crû dans des proportions fantastiques; dans la nation
entière, le vol, par exemple, entre en habitude. Dans les rues, dans
les trains, personne n’est plus sûr de son portefeuille ou de ses
bagages: dans chaque restaurant, des affiches avertissent les clients
de surveiller leurs pardessus; à l’hôtel, placer ses souliers derrière
la porte équivaut à leur disparition immédiate; en voyage, les
moindres provisions que vous transportez s’évanouissent comme par
enchantement. La poste allemande elle-même, qui passait jadis pour la
plus intègre de la terre, vole également, et c’est tout dire. Avec cet
affaissement lamentable des sentiments moraux, les crimes abondent;
l’instinct brutal, exacerbé par la disette et mis en éveil par les
dernières tueries, se donne libre cours, avec une tendance au sadisme
nettement marquée. Car dans ce cataclysme toutes les perversités de la
nature humaine s’étalent froidement, autorisées par l’incohérence de
la légalité.»
Des faits du même ordre, quoique moins graves, sont également constatés
en France, et ils s’observent dans des classes sociales réputées
autrefois pour leur probité.
D’après les chiffres publiés par le ministère des Travaux publics, le
nombre des arrestations pour vols par les employés de chemins de fer,
dans les trois derniers mois de l’année 1919, s’élevait à 2.231. Pendant
la même année, la Compagnie d’Orléans a déboursé 14 millions
d’indemnités pour vols; le P.-L.-M., 29 millions. Les détournements dans
les Postes sont également importants, mais le chiffre n’en est pas
connu.
Un administrateur du P.-L.-M., M. Noblemaire, fit observer, à la Chambre
des députés, que, «dans les chemins de fer, une augmentation de plus du
tiers aboutit à une baisse totale du rendement moyen qui dépasse 40 p.
cent».
Dans le même discours, l’orateur parla également «des mauvais citoyens
qui organisent la sous-production systématique, parce qu’ils y voient le
prologue de la révolution».
L’abaissement général de la moralité est aussi frappant dans le monde
commercial. Il a fallu établir un tribunal spécial pour la répression de
mercantis prétendant réaliser des gains invraisemblables. Un journal a
publié le chiffre total des fraudeurs et des spéculateurs poursuivis et
punis pendant l’année 1919. Il s’élève à 3.336 pour la seule ville de
Paris.
Cet affaissement de la moralité suit généralement je le répète, les
grands bouleversements sociaux, les guerres, notamment, qui impliquent
un renversement des valeurs morales.
Mais d’autres causes de la démoralisation actuelle méritent d’être
signalées.
Parmi les plus actives, il faut citer surtout l’extravagante
augmentation des salaires à une époque où, le prix des choses étant peu
élevé en raison des taxations, rien ne la justifiait.
On sait qu’elle fut alors due à l’intervention d’un ministre socialiste
chargé de la direction des usines. Pour se rendre populaire, il doubla,
tripla puis quadrupla les salaires d’ouvriers dont la plupart ne
réclamaient rien, trop heureux d’être à l’abri alors que leurs camarades
se faisaient tuer sur le front.
Les répercussions de cette désastreuse mesure furent nombreuses et
durent encore.
Elles entraînèrent, tout d’abord, pour les usines, la nécessité de
vendre à l’État leurs produits beaucoup plus chers qu’auparavant et, par
suite, l’accroissement de notre déficit.
Grâce à ces énormes élévations de salaires, toutes les possibilités
d’achat se trouvèrent brusquement placées dans les mains de la classe
ouvrière. La quantité des marchandises étant limitée, il en résulta une
hausse considérable de leur prix, et, par voie de conséquence, une
diminution rapide du pouvoir d’achat de l’argent. Les autres classes se
trouvant, de ce fait, appauvries, assaillirent le gouvernement de
réclamations et il fallut augmenter tous les salaires et traitements.
D’après les chiffres publiés récemment par les Compagnies de chemins de
fer, le salaire des manœuvres, qui était de 1.300 francs avant la
guerre, fut porté à 6.000 francs, c’est-à-dire quadruplé. Les dépenses
pour le personnel passèrent ainsi de 750 millions à 3 milliards. Ce fut,
naturellement, la ruine des Compagnies, et par conséquent des
actionnaires, ruine d’autant plus difficilement réparable que la journée
de huit heures nécessita l’accroissement du personnel sans possibilité
de hausser indéfiniment le prix des transports sous peine d’augmenter
encore celui des choses nécessaires à la vie.
Pour faire face à de telles charges, l’État se trouva successivement
conduit à imprimer sept à huit fois plus de billets de banque qu’il n’en
existait auparavant. Cette inflation fiduciaire devait engendrer les
conséquences que nous voyons se dérouler aujourd’hui et dont la plus
grave est la diminution de valeur de notre billet de banque à l’étranger
qui nous oblige à payer les objets importés le triple de leur prix réel.
* * * * *
Mais ce ne sont là que des résultats purement matériels. Leurs
répercussions sur l’abaissement de la moralité apparaissent beaucoup
plus graves.
En même temps que s’accroissaient les salaires, le goût du luxe et le
dégoût du travail grandissaient dans d’immenses proportions.
Le nombre des consommateurs munis d’un excès d’argent augmentant
constamment alors que la quantité d’objets à consommer ne s’élevait pas,
le prix de ces derniers s’accrut chaque jour. Les marchands, voyant
autour d’eux des clients assez riches pour de payer sans compter
exigèrent des gains toujours plus considérables. Les grands magasins,
qui se contentaient jadis d’un bénéfice de 25 % réclamèrent
successivement 50, 100, 150 et 200 %.
Ce fut partout, des plus petits commerçants aux plus grands, une course
folle à la richesse, course d’autant plus dangereuse qu’à mesure que le
prix des choses s’élevait, les ouvriers exigeaient de nouvelles
augmentations de salaire, qui ne firent qu’accroître encore le prix des
marchandises et les bénéfices des intermédiaires.
A mesure que s’étendait le goût du luxe, le goût du travail se
ralentissait chaque jour. Il fallut réduire à huit heures le temps du
labeur et durant ces huit heures le rendement devint beaucoup moindre
qu’auparavant. J’ai rappelé plus haut que, dans les ateliers de chemins
de fer, le travail diminua de 40 % en même temps que les vols commis par
les agents se multipliaient considérablement.
Il est intéressant de constater qu’un abaissement analogue de la
moralité, sous l’influence d’un excès momentané de richesse, fut observé
lorsque, sous l’ancienne monarchie, le système de Law inonda Paris d’un
déluge de billets de banque. Comme le fait observer Duclos,
historiographe de cette époque, les particuliers qui, jadis,
n’espéraient baser leur fortune que sur le labeur et l’économie, ne
rêvèrent plus que spéculation et ne mirent plus de bornes à leurs
désirs. Le résultat fut une baisse générale de la moralité, et le désir
intense de faire fortune sans travail. Alors comme aujourd’hui, à chaque
nouvelle émission de billets de banque correspondait une nouvelle
diminution de travail et de nouveaux besoins de jouissance. Ce n’est pas
sans raison qu’un ingénieux moraliste écrivait récemment:
«l’établissement le plus immoral de Paris, c’est l’imprimerie d’où
sortent sans arrêt des billets de banque».
Les mêmes causes engendrèrent les mêmes faits sous la Révolution
française. Un journal a extrait des publications de Saint-Just les
passages suivants, tous applicables à l’heure présente:
«Chacun possédant beaucoup de papier travailla d’autant moins, et les
mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la
perte de travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et
d’autant moins de choses, qu’on était riche et qu’on travaillait peu.
«L’état où nous sommes est précaire; nous dépensons comme le prodigue
insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor publie
n’y entrent plus et vont détruire l’amour du travail et du
désintéressement sacré qui constitue la République.»
On sait comment se termina l’histoire des assignats. Leur valeur finit
par tomber à zéro, et ce fut une ruine générale. Elle n’empêcha pas, non
plus qu’aujourd’hui, la formation d’une classe de nouveaux riches, dont
le luxe et l’insolence contribuèrent beaucoup à la fâcheuse réputation
du Directoire et à la chute du régime.
De la paresse générale et des goûts de dépense actuels créés par
l’exagération des salaires résulte encore une insuffisance de
production, qui nous conduit à importer non seulement les matières
alimentaires dont nous manquons, mais encore une foule de produits de
luxe entièrement inutiles, tels que la parfumerie.
Cette situation a beaucoup choqué les Américains, qui finirent par nous
déclarer officiellement, en termes un peu secs, qu’ils ne nous feraient
plus aucune avance, aucun crédit.
L’Angleterre ne s’est pas servie du même langage, mais elle nous montra
par ses actes qu’il faut, désormais, compter uniquement sur nous. Elle
n’hésita pas d’ailleurs à nous faire payer le charbon trois fois plus
cher qu’à ses nationaux.
* * * * *
Les faits relatifs à l’abaissement trop visible de la moralité jettent
une vive lueur sur la genèse de la morale, sujet qui a tant exercé la
sagacité des philosophes.
Ces faits montrent à quel point la morale est fille non de la logique
rationnelle, mais d’habitudes lentement accumulées par l’hérédité et
l’éducation. La morale--les éducateurs livresques l’oublient
toujours--ne se trouve constituée qu’après être devenue inconsciente.
Nous voyons, aujourd’hui, comment l’agrégat qui la constitue se dissocie
quand sont brisées ces habitudes. Les plus simples règles de la vie
sociale, telles que le paiement de ses dettes, le respect de la
propriété d’autrui, l’honnêteté commerciale, etc., semblaient, en temps
normal, si naturelles qu’on les observait sans discussion.
Les divers moratoriums permettant de ne plus payer ses dettes, les
bénéfices exagérés et rapides, les salaires excessifs obtenus par un
travail de plus en plus restreint, les goûts de luxe, etc., ont
désagrégé l’antique armature sociale.
Les vieilles habitudes morales ayant perdu leur autorité sur l’âme des
foules la simple honnêteté est devenue une exceptionnelle vertu.
L’État seul conserve quelque prestige, parce qu’il a pour lui le
pouvoir; mais ce pouvoir est chaque jour plus ébranlé. Les forces
matérielles ne possédant pas d’éléments moraux pour soutiens ne durent
jamais bien longtemps.
Si le relâchement actuel de la morale continue à s’accentuer, on
découvrira vite ce que devient une société privée de ce support, régie
seulement par des appétits et ne tolérant plus de contraintes.
* * * * *
En dehors des perturbations mentales et morales qu’elle a provoquées, la
lutte mondiale a eu aussi pour résultat de rendre plus visibles ces
éléments psychologiques caractéristiques de chaque peuple, qu’on
retrouve dans toutes les manifestations de sa vie industrielle et
sociale.
A côté des qualités incontestables qui nous ont permis de résister à une
formidable invasion, il n’est pas douteux que nous sommes affligés de
certains défauts: nervosité, crainte du risque, peur des
responsabilités, absence d’initiative, routine, défaut de coordination
et d’autres encore dont nous aurons plus d’une fois, dans cet ouvrage,
occasion d’indiquer les effets.
La guerre a montré la possibilité d’en corriger quelques-uns.
«Le peuple français, écrivait avant la fin de la lutte un grand
journal neutre, avait été souvent considéré jadis comme nerveux et
impatient entre tous. La guerre aura détruit une légende. Elle aura
peut-être aussi mûri les âmes. Celles-ci apparaissent décidément comme
assez trempées par les événements de ces quatre années, pour demeurer
jusqu’au bout à la hauteur des circonstances. Du moral, de la capacité
de conserver un équilibre parfait et d’attendre avec patience,
dépendra pour beaucoup le résultat définitif de cette grande lutte. La
patience est désormais à toute épreuve.»
Cette absence de nervosité était assez imprévue, car une
guerre atteignant tous les citoyens aurait pu, au contraire,
exagérer l’émotivité avec toutes ses manifestations énervement,
impressionnabilité, obsessions, états anxieux, etc.
Observée quelquefois au début, surtout chez les civils de l’arrière,
l’hyperémotivité fut peu connue sur le front. La répétition des mêmes
chocs affectifs y créa chez l’homme de guerre une véritable immunité
émotive. Il fut bientôt vacciné contre toutes les émotions et par
conséquent contre toutes les faiblesses.
Cette immunité ne s’est pas produite avec la même rapidité chez tous les
peuples. Elle se trouva formée presque instantanément chez les
Américains considérés jadis comme très pacifiques, mais auxquels
l’habitude atavique de l’effort avait donné une grande force de volonté.
Pour eux le vaccin produisant l’immunité émotive ne provient pas de la
répétition des mêmes dangers, mais simplement de la volonté et du goût
de l’effort. Tout est possible avec de la volonté. Dans ses récents
mémoires le maréchal Hindenburg assure que cette qualité est la plus
précieuse que puisse posséder l’homme. Je l’ai trop souvent répété dans
mes livres pour y revenir encore.
A mesure que nous avançons dans l’étude des problèmes créés par la
guerre, le rôle des influences psychologiques apparaît de plus en plus
important. Il faut s’y reporter toujours pour éclairer un peu l’immense
chaos d’incertitudes dont l’univers est enveloppé. Les forces
matérielles nous frappent par leur grandeur. Elles ne sont cependant que
les manifestations extérieures des puissances morales qui dirigent notre
destinée.