Les forces morales dans la vie des peuples.
La guerre a montré une fois de plus le rôle des forces morales dans la
vie des peuples. Elle fit voir aussi à diverses reprises comment ces
forces peuvent se désagréger.
La défaillance russe a révélé une des formes de cette désagrégation. Le
mécontentement universel, résultant d’insuccès répétés dus à
l’incapacité et aux trahisons de chefs à l’âme vénale, constituait un
terrain de culture sur lequel germèrent aisément les doctrines
révolutionnaires propagées par les innombrables agents de l’Allemagne.
Le mouvement ainsi provoqué fut favorisé par les promesses de terres aux
paysans et d’usines aux ouvriers.
La révolution s’étendit rapidement par contagion mentale et les forces
morales de la Russie se trouvèrent dissociées au point de permettre à
l’Allemagne la facile conquête des provinces qu’elle convoitait.
Un empire de 170 millions d’âmes, ayant mis des siècles à se former, se
trouva anéanti en quelques mois par l’action, sur des âmes primitives,
de ces formules simplistes parfois plus destructives que les canons.
Cette prodigieuse aventure est pleine d’enseignements psychologiques et
politiques.
Les Allemands, qui avaient si bien réussi à désagréger la Russie par
leur propagande, supposèrent pouvoir obtenir les mêmes résultats en
France grâce aux menées de socialistes aveugles inaccessibles aux leçons
de l’expérience. Adoptant d’abord leur langage, ils parlèrent de
pacifisme, de désarmement, de fraternité universelle, etc.
L’Allemagne se crut bien près d’atteindre au but rêvé puisqu’un député
des plus influents n’hésita pas à dire devant le Reichstag «que le
bolchevisme était aussi répandu en France qu’en Russie». On aurait pu le
penser quand on vit certains socialistes français proposer de fêter le
centième anniversaire de Karl Marx, le plus haineux de nos ennemis.
Les Allemands s’étaient cependant trompés, une fois encore, en prenant
pour une agitation générale des mouvements superficiels. La France est
un pays tellement stabilisé par son passé que l’âme ancestrale s’y
maintient très forte. La nation fut souvent divisée et agitée, mais ses
divisions sont comparables aux vagues surgissant parfois à la surface de
l’Océan sans troubler la tranquillité de ses eaux profondes.
Devant l’insuccès de leur propagande, les diplomates allemands finirent
par renoncer à tout verbiage humanitaire et revinrent à leurs anciens
procédés d’intimidation. Nous n’eûmes pas à regretter cette maladresse
psychologique. Les plus endurcis des socialistes connurent alors les
véritables intentions de nos ennemis. L’exemple de la Russie leur avait
déjà montré ce qu’aurait été notre sort si leur influence avait réussi à
faire abandonner la lutte: misère, humiliation et servitude.
Quand un peuple est menacé d’une pareille destinée, il ne lui reste qu’à
lutter jusqu’à son dernier homme. Nous y étions résolus.
Si nous avons triomphé dans cette guerre, c’est que les forces morales
qui soutenaient nos armées n’ont jamais fléchi.
Leurs oscillations furent partielles et transitoires. L’endurance seule,
et non la défaillance, s’est montrée contagieuse.
Il ne fut jamais nécessaire d’ailleurs d’enseigner le courage à une race
aussi vaillante que la nôtre. Il suffisait de maintenir la continuité de
son effort en luttant contre les facteurs de dissociation entretenus par
les Allemands. Affaiblir notre énergie fut leur but inlassable.
* * * * *
L’incapacité des Germains à manier les forces morales, malgré leur
incontestable intelligence, représente une des raisons principales de
leur chute.
Ils ont cependant fini par soupçonner l’importance de ces forces puisque
Ludendorff et Hindenburg font appel à des causes morales pour expliquer
leur défaite. «Ce n’est pas, écrit Hindenburg dans ses mémoires,
l’intervention de l’Amérique qui détermina la victoire des alliés, la
victoire devait appartenir à celui qui, moralement, tiendrait le plus
longtemps.»
A la vérité les causes morales n’agirent pas seules dans la défaite
allemande. Intervinrent également des causes stratégiques: insuffisance
des réserves et manœuvres imprudentes; puis des causes biologiques:
lassitude causée par les pertes et les privations; enfin des causes
affectives: sentiment d’impuissance contre un ennemi dont les forces
grandissaient sans cesse, etc.
Le choc mental créé par la capitulation fut formidable. Toutes les
dynasties princières des États confédérés et leur chef, l’empereur,
s’écroulèrent le même jour et furent remplacés par des pouvoirs
révolutionnaires composés de conseils d’ouvriers et de soldats, à
l’image des Soviets russes. Plusieurs États se séparèrent de la Prusse
et l’Empire sembla devoir se disloquer en une série de petites
républiques indépendantes.
Mais ce premier mouvement passé, intervinrent d’autres forces morales
qui sauvèrent l’Allemagne d’une dissolution comparable à celle de la
Russie. Chez les peuples dont l’âme a été stabilisée par une longue
discipline et une forte éducation, les révolutions ne sont jamais
durables.
La suite des événements a bien montré la divergence de formes que
peuvent revêtir les mêmes principes révolutionnaires chez des nations de
mentalités différentes.
Dans la révolution russe, tout le pouvoir passa entre les mains de
conseils d’ouvriers et soldats, dirigés par un dictateur. Dans la
révolution allemande, les socialistes eux-mêmes, à l’exception de
quelques fanatiques, ne pouvaient avoir la foi mystique des apôtres
russes dans la capacité des conseils d’ouvriers, croyance qui constitue
le vrai fondement du bolchevisme. Ils se gardèrent donc bien de toucher
à l’ancienne armature administrative. Gouverneurs de provinces,
directeurs d’administration, fonctionnaires de tous grades furent
conservés. Les conseils d’ouvriers et de soldats n’eurent bientôt qu’un
pouvoir insignifiant.
Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’alors que les révolutionnaires russes
favorisaient la séparation de la Russie en provinces distinctes,
plusieurs conseils d’ouvriers allemands envoyèrent spontanément un
manifeste à l’Assemblée nationale pour demander que l’ancien empire
redevînt une nation fortement centralisée.
* * * * *
L’Allemagne n’a pas encore repris son équilibre moral. Il est
intéressant de rechercher quelles perturbations sa mentalité a subies
depuis la défaite.
Son état psychologique au lendemain de cette défaite est bien marqué
dans les lignes suivantes de la _Deutsche Allgemeine Zeitung_:
«L’ennemi sur le Rhin, l’armée démobilisée, la flotte allemande et la
meilleure part de notre armement aux mains de l’ennemi, la faim, le
chômage, le renchérissement de la vie, la guerre civile dans notre
pays: telle est l’Allemagne après la révolution... Ce que les ennemis
de l’Allemagne n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus
audacieux est maintenant atteint.»
Les aveux des dirigeants allemands furent d’abord pleins d’humilité et
de résignation.
A l’Assemblée de Weimar, un ministre reconnut que la folie des grandeurs
et l’incapacité d’une diplomatie dirigée par des militaires avaient
perdu l’Allemagne. Un député ajoutait:
«Ce qui ruina le peuple allemand, ce fut le démon de l’orgueil.»
Habitués à diviniser la force, les Allemands s’inclinaient alors devant
ses décrets, et se tenaient prêts à tout supporter.
Les Alliés ne surent pas, malheureusement, profiter de cet affaissement
mental au moment où l’armistice fut accepté. En une heure de discussion,
on eût fait signer aux plénipotentiaires les points fondamentaux de la
paix et obtenu aisément ce qui ne fut obtenu partiellement ensuite
qu’avec les plus grandes difficultés. A cet instant décisif, notre
perspicacité se montra bien faible. Nous voyons actuellement que les
erreurs psychologiques alors commises seront fort coûteuses.
* * * * *
Les indécisions et les faiblesses de leurs adversaires, l’espoir d’une
future alliance avec la Russie, ont ranimé les forces morales des
Allemands. L’idée de revanche s’est éveillée dans leur âme et ils
utilisent contre nous les armes psychologiques dont cet ouvrage montrera
plus d’une fois la force.
L’Allemagne compte à la fois sur le concours des socialistes chez les
nations ennemies et sur les divergences d’intérêts qui divisent les
Alliés. L’Angleterre s’étant emparée de la flotte allemande et n’ayant
aucune invasion à craindre, s’est opposée à la plupart de nos
revendications. Préoccupée de légiférer pour l’avenir, le président des
États-Unis s’occupa peu des nécessités de l’heure présente.
«Les joutes oratoires du Congrès ont presque anéanti l’œuvre des
armées», écrivait un grand journal américain.
Un nuage épais d’idéalisme et d’illusions a isolé ce Congrès des
réalités qui menacent le monde.
Elles sont pourtant fort redoutables. Pendant que des orateurs subtils
échangeaient des objections, les hostilités reprenaient en Orient, de la
Baltique à la mer Noire. Sur le front esthonien, sur le front polonais,
sur le front ukrainien, sur le front roumain, la lutte reste ardente. Si
les armées rouges arrivaient à imposer définitivement à un pays
l’évangile socialiste avec ses destructions, ce serait le triomphe des
forces morales inférieures sur les forces morales supérieures, un retour
fatal à cet état de barbarie où l’empire romain tomba après les
invasions germaniques et où la Russie se trouve aujourd’hui.