Mise en scène parfaite. On gardait les apparences d’une haute

impartialité. L’envoyé du roi Alphonse entrait à la _Kommandantur_,

causait avec ces messieurs, se faisait montrer tous les locaux,

examinait les poubelles, goûtait la purée de choux, admirait le paysage,

et constatait que l’air de la Forêt-Noire est un air très sain. Après

quoi, dans la chambre du colonel français assisté des chefs de

bataillon, les prisonniers délégués par leurs camarades soumettaient

leurs réclamations au secrétaire de l’ambassade. On avait toute liberté

pour se plaindre. Les Allemands n’assistaient pas à l’entretien. A quoi

bon? Le secrétaire prenait des notes, et, la séance terminée, allait

présenter ses observations respectueuses à la _kommandantur_. Quand il

s’en allait, il nous laissait de belles promesses; puis, comme par

hasard, les officiers qui s’étaient plaints faisaient partie du prochain

convoi pour un autre camp.

Qu’est-ce que l’Allemagne pouvait craindre des remontrances espagnoles,

si les remontrances espagnoles se produisaient? L’Allemagne ne se soucie

pas plus du jugement des neutres que des condamnations de l’histoire.

Lorsque des bandits sont devant la cour d’assises pour avoir égorgé une

dizaine d’innocents, il serait plaisant de leur rappeler la boutade

célèbre: «Méfiez-vous de l’assassinat. Il conduit au vol, et de là à la

dissimulation.» L’Allemagne se fichait des reproches oiseux. Entre deux

visites de l’envoyé du roi Alphonse, nous portions des lettres de

protestations à la _Kommandantur_. Monsieur le Censeur souriait et les

fourrait au panier.

_à Henry de Forge_

CHAPITRE XVIII

LES ÉVASIONS

La vie des officiers prisonniers était assez insupportable pour que tous

n’eussent qu’un désir constant et qu’un rêve: s’évader. Au premier

abord, puis à la réflexion, l’entreprise paraissait le plus souvent

impossible. Quel espoir de déjouer la surveillance des gardiens, de nuit

et de jour, quand un épais réseau de fils de fer vous entoure et qu’une

sentinelle est installée de trente en trente mètres le long de la

barrière? Comment franchir tant d’obstacles? La raison démontrait la

vanité du rêve. Et le rêve s’obstinait. Une seule issue: le hasard, mais

guetté, cherché, provoqué, et voulu. Quand on examine la solidité du

filet qui nous enfermait, on ne comprend pas que tant de prisonniers

aient pu en sortir. Car, si le nombre est restreint de ceux qui ont

passé la frontière, le nombre est considérable de ceux qui ont quitté

leur camp. Beaucoup ont échoué au-delà. Il faut des forces peu communes

pour arriver jusqu’au bout. La volonté ne suffit pas à soutenir dans

l’épreuve un corps fatigué par un régime déprimant. Combien de

malheureux, qui avaient parcouru à pied des centaines de kilomètres à

travers l’Allemagne, sont tombés épuisés à quelques pas de la frontière

suisse!

L’échec ne décourageait pas. En l’espace de deux mois, un lieutenant a

tenté trois évasions. En quatre ans, le capitaine Derache, des

chasseurs, ne s’est jamais résigné au sort des captifs, et c’est au

douzième essai qu’il a réussi. On rapportait de lui une évasion sublime.

Il était prisonnier dans un camp des bords de l’Elbe. Les environs

étudiés, il se prépara. Seul, sans aide et sans confident, il creusa une

galerie que nul ne soupçonna. Il l’étayait de caisses démolies et de

boîtes de conserves vides. Il se débarrassait de la terre avec des ruses

compliquées. Cette galerie le mena jusqu’à un égout. Le capitaine

Derache s’équipa et partit. Longtemps, il marcha dans les immondices. Il

apercevait une clarté au bout de l’affreux chemin. Hélas! tout

s’écroula. Comme dans la scène des _Misérables_, une grille fermait la

sortie de l’égoût. De l’autre côté, c’était le jour, l’Elbe et la

liberté. Mais la grille, scellée au mur, en haut, à droite et à gauche,

barrait la route. Que faire? Le capitaine secouait la grille maudite.

Elle tenait bon. Soudain il sentit que par le bas elle n’était pas

scellée. Sans hésiter, il s’enfonça dans les ordures, plongea, se glissa

sous la grille, piqua une tête vers l’Elbe, traversa la rivière à la

nage, et se redressa. Il était libre. Tant de courage méritait une

meilleure récompense. Malheureusement, deux jours plus tard, le

capitaine Derache rencontra des gendarmes. Il reçut deux balles au bras,

fut repris, et, parce qu’il avait commis un crime immense, on l’enferma

dans une forteresse, où, pendant six mois, on le tint au secret.

Il y eut des évasions tragiques. A Villingen, un officier russe fut tué

par une sentinelle. Les sentinelles criaient: «Halte!» une seule fois,

et tiraient. D’autres tentatives, vite connues dans les autres camps,

causaient des joies délicieuses. Ainsi l’évasion de ces vingt-sept

officiers qui, la même nuit, sortirent par une fenêtre d’un des forts

d’Ingolstadt, traversèrent à la nage le fossé d’eau qui entourait la

prison, et gagnèrent tous la campagne, sans éveiller l’attention des

gardiens. Pour que la _kommandantur_ ne s’inquiétât pas de leur santé,

ils lui laissèrent un bref billet et l’informèrent qu’ils s’en allaient

en emmenant avec eux une ordonnance, «pour leur cirer les chaussures».

Impertinence bien française.

Ces événements étaient une de nos grandes distractions. Longtemps à

l’avance, on savait quel officier «travaillait» son projet, et l’on

discutait entre amis les chances du camarade. Une évasion se montait

avec autant de soins qu’une offensive du front, mais nous disposions de

moyens limités. L’art consistait à faire tout avec rien. La question des

vêtements était la moindre. Il y avait toujours dans les camps des

pantalons, des vestons et des casquettes ou des chapeaux. D’où

venaient-ils? Où se cachaient-ils? Mystère. Autant de problèmes dont la

solution nous importait peu. Nous avions aussi des cartes, des

boussoles, de l’argent boche. Il ne restait plus à démêler que le point

principal: sortir du camp. Ici chacun gardait pour soi son idée. Et les

imaginations avaient du travail.

Celui qui pouvait s’aboucher avec une sentinelle, se faufilait à une

heure convenue sous les fils de fer, quand l’homme acheté était de

faction. Procédé très simple, dont l’efficacité ne dura point. En effet,

après chaque évasion, la _Kommandantur_ augmentait le nombre des

sentinelles, et bientôt elles furent si rapprochées les unes des autres

qu’il fallait la complicité de trois d’entre elles pour passer: la

corruption devenait pour ainsi dire chimérique.

En outre, j’ai observé que de nombreux camarades, qui comptaient sur les

factionnaires, étaient presque toujours repris au milieu même du réseau.

Et je me demande si les Boches, au dernier moment, ne se ressaisissaient

pas: ils avaient reçu déjà un peu de pain, quelques boîtes de conserves,

ils n’espéraient peut-être plus rien du prisonnier qui s’évadait, et ils

avaient à gagner en prévenant la Kommandantur.

Le mieux était de sortir de toute autre façon. Un matin, alors qu’un

brouillard très épais couvrait tout le camp, un capitaine résolut de

tenter froidement la chance. Entre deux guérites, il coupa les fils de

fer avec une cisaille. Personne ne le voyait, il ne voyait personne et

il n’entendait rien. Patatras! Le dernier fil coupé, il se trouva nez à

nez avec un Boche qui faillit lui marcher dessus. Le scandale fut moins

grand que vous ne présumez. Le capitaine aurait dû être traduit en

conseil de guerre, à cause du bris de clôture dont il s’était rendu

coupable. Mais la _Kommandantur_ ne lui infligea que quatorze jours

d’arrêts de rigueur, parce que la cisaille avait été vendue par la

kantine.

Les déguisements avaient des adeptes. On racontait des histoires

merveilleuses propres à susciter des imitations. Les anciens nous

disaient qu’à Mayence, un lieutenant français était sorti de la

citadelle par le porche, en plein midi. Les hommes de garde lui avaient

même rendu les honneurs. Quoi d’étonnant, puisqu’il portait une tenue

très correcte d’officier allemand, et jusqu’au sabre? Ailleurs, un

capitaine s’était habillé en ecclésiastique sans se faire remarquer, il

avait frappé à la _kommandantur_ et, se présentant comme un prêtre

suisse, chargé par la Croix-Rouge de visiter les prisonniers, ainsi

qu’en témoignaient ses papiers en règle, il avait parcouru son camp en

compagnie des officiers boches. On lui avait tout montré. Il s’était

entretenu avec quelques-uns de ses camarades, il avait inscrit des notes

sur son carnet, et toute la _kommandantur_ le reconduisit jusqu’à la

porte avec les marques du plus profond respect.

A Vöhrenbach, les déguisements furent moins romanesques, mais aussi

curieux. Le plus commun était celui de nos ordonnances, qu’on

surveillait un peu moins que les officiers. Toutes les après-midi, vers

deux heures, une dizaine d’ordonnances, conduites par deux soldats

allemands en armes, allaient chercher à la gare les colis arrivés par le

train du jour. Elles emmenaient une charrette à bras. A la gare, on ne

les serrait pas de si près qu’une fuite fût très malaisée. C’était un

bon hasard à courir. Un lieutenant le courut. Il s’échappa. Mais on

remarqua sa disparition au moment de rentrer. Il n’avait pas eu le temps

d’aller très loin. On le reprit. Et l’ordonnance, qui lui avait prêté

ses vêtements, fut expédiée vers un camp de troupe.

Rien de plus délicat que de franchir ces terribles fils de fer. L’homme

le plus courageux ne s’y essayait qu’en tremblant, non point de la

crainte des sentinelles et de leurs fusils, mais de la peur de ne pas

réussir. Au dernier moment, les genoux fléchissent, la sueur coule sur

le front, le cœur bat violemment. Et, à peine sorti du dangereux

passage, brisé déjà par cet effort, le prisonnier va courir tous les

dangers. A vol d’oiseau, le camp de Vöhrenbach n’est guère à plus de

quarante kilomètres de ce point de la frontière suisse qu’on appelle la

boucle de Schaffhouse. Mais le pays est montagneux, ce qui ne rend pas

la marche facile. En outre, toute cette région est fortement gardée. Des

patrouilles de gendarmes, à cheval ou à bicyclette, parcourent les

routes. Il ne faut pas songer à se risquer sur les chemins ou les

sentiers muletiers. Les douaniers ont aussi leur zone de surveillance.

Des réseaux de fils de fer entravent les issues naturelles. Des chiens

policiers aident les gendarmes et les douaniers. Ils constituent

l’écueil le plus rude. Comment dérouter un chien? En frottant d’ail la

semelle des chaussures? Mais le procédé n’est pas infaillible. Et à tous

ces obstacles matériels, ajoutez la fatigue physique et morale qui

courbe les épaules, coupe les jarrets et trouble l’esprit. Le prisonnier

voit partout des gendarmes. La fièvre le tient. Le plus souvent, quand

il échoue, il a les yeux hagards et le rire nerveux de l’homme touché

par la folie.

Un jour, un lieutenant était à bout de forces. Instinctivement, malgré

les conseils de la plus élémentaire prudence, il se sentait attiré par

la route. Depuis quarante-huit heures, il n’avait mangé que des limaces

et des herbes, et la frontière était à douze kilomètres de lui. Il

s’effondra dans un fossé et il pleura. La machine refusait de lui obéir,

et sa volonté elle-même faiblissait. Allait-il crever là? Il renonça,

et, se levant pour un dernier coup de collier, il n’eut assez de ressort

que pour arriver jusqu’à une ferme. La fermière était seule. Le

lieutenant parlait l’allemand comme un maître. Il demanda à manger. La

fermière lui servit une omelette au lard. Le malheureux renaissait.

Aurait-il pu, si légèrement restauré, reprendre sa marche? C’est

douteux. Mais le quart d’heure de Rabelais l’obligea à se découvrir.

--Je ne peux pas vous payer. Je n’ai pas d’argent. Je suis officier

français et je me suis évadé.

La fermière sourit.

--Vous plaisantez. Vous, un officier français? Racontez ça à d’autres,

pas à moi.

--Je vous en assure.

--Vous parlez trop bien l’allemand.

--Je vous ai dit la vérité.

Les gendarmes vinrent chercher le lieutenant dans cette ferme. S’il

avait eu quelques marks en poche, il était sauvé.

La réussite d’une évasion ne tient parfois qu’à un fil.

Un capitaine, qui parlait l’allemand sans difficulté et pour cette

raison n’avait pas hésité à prendre le train, comme un vulgaire civil,

était attablé dans un hôtel de Cologne. Nul ne soupçonnait qu’il fût un

prisonnier en promenade. Il avait commandé correctement son repas, et la

kellnerin ne lui avait rien trouvé de suspect. Elle lui apporta le

premier plat.

--_Danke sehr_, dit le capitaine.

La kellnerin le regarda d’un air surpris, sans plus.

Au plat suivant:

--_Danke schön_, dit le capitaine.

Cette fois, la kellnerin se rendit à la caisse. La caissière prévint le

gérant. Le gérant sortit. Bref, au dessert, interrogé par un gendarme,

le capitaine dut s’avouer vaincu. Et savez-vous ce qui avait éveillé

l’attention de la servante? Peu de chose: la politesse de l’officier

français. En effet, dans un hôtel, dans un restaurant, dans une

brasserie, jamais un allemand ne dit «merci beaucoup» ou «merci bien» à

une kellnerin. Cela ne se fait pas. On tolère à la rigueur un «merci»

tout court, un _Danke_ brutal, mais il est plus élégant de se taire.

Ainsi l’exige la bienséance boche. Le capitaine paya cher sa politesse.

De même, mais ceci se conçoit avec moins de peine, un lieutenant se fit

reconnaître et arrêter au guichet d’une gare, tandis qu’il demandait son

billet. Pourtant il parlait bien l’allemand, mais son allemand était

trop livresque. Il lui manquait cette souplesse du langage familier. En

France, vous dites à l’employé de l’Ouest-État:

--Auteuil, deuxième, retour.

Vous ne lui dites pas:

--Voulez-vous me délivrer un billet de deuxième classe, aller et retour,

à destination d’Auteuil?

Le lieutenant fut repris comme l’avait été le capitaine.

Pour ceux qui restaient, les évasions étaient d’admirables sujets de

joie. La colère des Boches nous amusait. Ils ne savaient pas la

dissimuler. Quand un officier manquait à l’appel, on sentait que le

vieil _oberst_ de Seckendorff mourait d’envie de cravacher les autres.

Ce qu’il n’admettait pas, cet honnête homme, c’est qu’un prisonnier qui

s’évadait fût secondé par ses camarades. J’ai relaté la triple fuite

qui eut lieu pendant les représailles, un soir où, à point, l’éclairage

de la cour avait refusé de fonctionner. Seckendorff devint fou. Il fit

installer deux nouvelles lampes à arc. Il fit placer des sentinelles

dans tous les corridors de la prison. Les chambres 9, 11 et 15,

convaincues d’avoir aidé au malheur de la _Kommandantur_, furent

consignées. On leur imposa des appels supplémentaires. On défendit de

fumer aux officiers de la _Stùbe_ 15, parce que l’évadé était un

récidiviste dangereux. La fureur du vieil _oberst_ n’avait pas de

mesure. Il nous harangua vigoureusement. Mais il revenait à ses moutons:

--Che ne comprends pas... che ne comprends pas...

Il aurait tant voulu trouver moins de fraternité parmi nous! Alors il

décida que, sous peine de graves punitions, l’officier le plus ancien de

chaque chambre serait dorénavant obligé de rendre compte, à chaque

appel, des prisonniers absents.

Les représailles battaient leur plein. Les esprits étaient excités. Un

tumulte de protestations se déchaîna parmi nous.

--Ah non!

--Nous ne sommes pas des espions.

--Nous sommes officiers.

--Ça ne se fait pas en France.

--A la gare!

--On refuse.

--Le règlement...

--Saint-Angeau...

Monsieur le Censeur allait tomber d’apoplexie. Il hurla, d’une voix

rauque:

--Silence, messieurs!

--On refuse.

--Silence!

Déjà le poste accourait.

Un capitaine s’avança:

--C’est notre devoir d’aider nos camarades à s’évader, comme c’est notre

devoir de nous évader nous-mêmes.

Il avait parlé sur un ton calme, mais ferme. L’_oberst_ en fut démonté.

--Oui, oui, certainement, bafouilla-t-il.

Puis, se redressant:

--Mais c’est mon droit de vous punir!

Et tous les prisonniers répondirent en chœur, d’un seul élan:

--Oui, oui.

Cette fois, la ganache ne comprenait plus. D’un geste d’impatience, il

nous congédia, mais il ne nous imposa pas l’ordre inadmissible qu’il

avait jugé acceptable.

Dès qu’un évadé était repris, la _Kommandantur_ se hâtait de nous

annoncer cette bonne nouvelle, car la joie que nous manifestions à

chaque fuite l’exaspérait. Mais comment ajouter foi à une nouvelle de

source boche? Nous répondions:

--Ce n’est pas vrai.

--Agence Wolff!

Alors, on nous montrait les coupables. Même s’ils avaient été arrêtés à

la frontière hollandaise, on les ramenait au camp de Vöhrenbach. De

cette façon, nous ne pouvions plus douter, et Monsieur le Censeur et

toute la _Kommandantur_ relevaient la tête comme pour nous dire:

--Hein! On ne s’évade pas d’ici. L’Allemagne vous garde bien, mes

gaillards!

La punition d’arrêts de rigueur, qu’on infligeait à l’officier repris,

n’était fixée par aucun règlement, du moins à notre connaissance. La

_Kommandantur_ disposait de nous à son gré, et le criminel «recevait»

tantôt sept jours _Strengarrest_ et tantôt quatre semaines, au petit

bonheur.

Je viens d’écrire le mot: criminel. C’est en effet sous cet aspect que

les évadés reparaissaient aux yeux de la _Kommandantur_. Car comment

expliquer les traitements injustifiés qu’elle leur réservait? On les

enfermait au camp dans une petite salle spéciale, mal éclairée, froide,

où on ne leur servait que l’ordinaire, où on leur refusait leurs colis

et où on leur défendait de fumer. _Barzinque_ s’acquittait de cette

mission avec un acharnement sans pareil. Il bousculait l’officier,

l’injuriait, et procédait sur-le-champ à la fouille réglementaire avec

des gestes de soudard ivre qui viole une enfant. Il poussait un cri de

triomphe en confisquant la boussole, la carte, l’argent et les papiers

que le malheureux n’avait pas détruits. Un jour, il ouvrait un

portefeuille. Il en tira le portrait d’une jeune fille, d’une fiancée.

Il s’écria:

--Ah! ces Françaises! Toutes des p...!

Mais il eut raison de se retirer précipitamment sur cette courageuse

infamie, car l’officier levait déjà le poing pour l’assommer.

_à Jacques Péricard_

CHAPITRE XIX

L’HÔPITAL D’OFFENBURG

(_Août 1916_).

La _Kommandantur_ ayant décidé de m’envoyer d’urgence à l’hôpital, le

samedi 22 août 1916 je pris le train pour Offenburg. On me fit

accompagner par un soldat qui avait une tête de vieillard ahuri, et qui

chargea son fusil devant moi au moment du départ. En outre, le doktor

Rueck, médecin du camp, devait me conduire. Il ne connaissait pas

Offenburg, et l’occasion lui était bonne d’y aller aux frais du

gouvernement.

J’avais déjà vu ces paysages de la Forêt-Noire. Ils ne m’avaient point

paru magnifiques. Je les trouvai cette fois tout à fait odieux, car le

doktor Rueck, bavard insupportable, ne se lassait pas de m’en vanter les

charmes. A ses exclamations, je ne répondais rien, mais il ne désarmait

pas. Tout lui était motif à phrases. Visiblement, il désirait m’étonner.

Il me montra les blés du plateau de Donaùeschingen et me dit:

--La moisson sera très belle.

--Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué,

répliquai-je.

Le sens du proverbe lui échappa, et il parla d’autre chose. Il m’apprit

que le Danube sort d’un petit ruisseau clair que nous suivions, et qui

s’appelle le Begg. La science du médecin me laissait indifférent.

A Donaùeschingen, on changeait de train. En attendant l’express

d’Offenburg, je me promenai sur le quai. Les gens me regardaient d’un

air curieux, mais sans plus d’hostilité manifeste qu’au mois de mars

dernier. L’échec de Verdun, puis la défaite sur la Somme, leur avaient

mis du plomb dans l’aile. Des soldats, permissionnaires ou

convalescents, me croisaient, me regardaient aussi, et ne disaient rien.

Quelques-uns me saluèrent. Le doktor Rueck me souligna cette déférence.

--Chez vous, dit-il, la foule injurie nos officiers quand ils passent.

--Non sans raison, répondis-je. L’Allemagne a attaqué la France. Malgré

les déclarations de vos journaux, vous ne l’ignorez pas, monsieur,

puisque vous appartenez à l’élite qui pense. Il est donc naturel que les

agresseurs ne soient pas l’objet d’ovations enthousiastes, avouez-le.

Le médecin juif n’avoua rien. Il préféra fuir ce genre de discussion en

achetant, à la marchande du quai, la _Frankfùrter Zeitùng_, plus, à mon

intention, le _Simplicissimus_. Il m’en exhiba la première page avec un

geste qui signifiait:

--C’est tapé, ça, hein?

Le dessin illustrait cette idée cruelle que l’Angleterre--Dieu la

punisse!--se servait de la France comme d’un bouclier. On y voyait un

soldat français couvert de blessures, sur un cheval de bois, au milieu

d’un réseau de fils de fer. Et un soldat anglais au sourire

machiavélique poussait le cheval vers l’ennemi. Rien de plus sournois.

Je haussai les épaules.

L’express, entrant en gare, fit diversion.

Le vagon de deuxième classe où nous montâmes avait un couloir central.

Tout un compartiment était occupé par une famille belge, deux hommes,

quatre femmes, une fillette, qui revenaient d’un camp d’internement et

qui retournaient chez eux, à Charleroi, sous la surveillance d’un

feldwebel. Je m’inclinai devant ces malheureux. Mon geste ne fut pas du

goût du doktor Rueck. Je le sentis à l’arrogance avec laquelle il me

commenta le «crime de Carlsruhe». La presse allemande n’était pleine que

de cris d’épouvante, d’horreur et de réprobation. Songez que, las de

tendre le cou sous les bombardements des villes ouvertes, les Français

s’étaient avisés de lâcher quelques bombes à Carlsruhe, capitale du

Grand-Duché de Bade. L’une d’elles était tombée sur un cirque au moment

d’une représentation, et un grand nombre d’enfants avaient été tués.

--C’est la guerre! répondis-je au médecin, en lui renvoyant une

expression populaire dont les Allemands nous fermaient la bouche à

chaque instant. Et j’appuyai:

--C’est la guerre que vous avez voulue. Il ne fallait pas nous donner

l’exemple en désignant Paris comme objectif à vos avions et à vos

zeppelins.

--Mais Paris est une place fortifiée!

--Autant que Carlsruhe.

--Les forts...

--Bombardez les forts qui sont autour de Paris, soit. Mais ne confondez

pas Notre-Dame avec un blockhaus de mitrailleuses ou un dépôt de

munitions.

Le médecin n’insista pas. Il n’y a pas moyen de discuter avec les

Français. D’ailleurs, je discutais en allemand, à voix haute, et il

valait mieux que les civils du vagon n’entendissent point les insanités

que je débitais. Du moins, j’eus la paix jusqu’à Offenburg, où nous

arrivâmes vers onze heures.

Le trésorier du camp de Vöhrenbach, en réglant mon compte, m’avait

célébré les splendeurs d’Offenburg, dont la population atteignait le

nombre de 80.000 habitants. Le doktor Rueck, de son côté, accusait

18.000 âmes. Un infirmier de l’hôpital, plus tard, descendit jusqu’à

12.000. Quoi qu’il en soit, la ville n’offre au premier abord rien de

particulier. Quelconque, elle a des maisons sans caractère. Les

boutiques ouvertes sont médiocres. Il y en a beaucoup de fermées. Les

boulangeries ont des vitrines vides, et l’on peut compter en passant les

quartiers de viande accrochés à l’intérieur des boucheries.

--On a l’air de souffrir de la guerre ici, observai-je devant le

médecin, non sans une perfidie légère.

--Oh! non, protesta l’autre. C’est que les ménagères ont fait leurs

provisions ce matin.

--Évidemment.

Je n’attendais pas cette explication.

* * * * *

L’hôpital où l’on me conduisit, le _Garnison-Lazarett_, se trouve

presque en dehors de la ville. Il se compose de plusieurs bâtiments, de

dimensions moyennes, disséminés au milieu d’un grand parc planté de

beaux arbres et clos par une haute grille de fer. Les formalités ne

traînèrent pas. Le docktor Rueck me présenta au gestionnaire, lui

expliqua pourquoi l’on m’hospitalisait et, outre quelques papiers, lui

remit mon argent personnel, que la _Kommandantur_ de Vöhrenbach lui

avait confié au départ. Les pourparlers terminés, il se retira, non sans

me souhaiter, Dieu sait avec quel esprit! d’avoir la visite de mes

compatriotes de l’aviation.

Le Purgatoire · 第 14 / 16 段