d’une main, pour nous prendre cela de l’autre. Ainsi, l’on nous permit
de jouer au billard et d’user des agrès de gymnastique, mais on
suspendit le paiement des mandats jusqu’à une date indéterminée. Le 5
juillet, on nous restitua les châlits, sans toutefois nous desserrer. Le
7, on nous annonça solennellement que les représailles pour la
correspondance étaient levées et que, sous peu de temps, le camp de
Vöhrenbach redeviendrait un camp ordinaire. Que s’était-il donc passé?
Rien, hormis que les Français et les Anglais avaient attaqué sur la
Somme, et l’offensive tournait mal pour l’Allemagne. La France s’était
redressée après Verdun et donnait un coup de boutoir. L’Allemagne
n’avait donc plus d’amis là-bas? Mais alors, la prudence conseillait
peut-être de se montrer moins dur pour les prisonniers français?
L’Allemagne voyait chaque jour ses hommes et ses officiers s’en aller
vers les camps de France. Il était temps sans doute de lâcher un peu les
brides. Éternelle politique des Boches! Quand la fortune leur souriait,
ils se montraient impitoyables. Quand leurs affaires se brouillaient,
ils s’humanisaient. Quel prisonnier n’a pas observé les effets de cette
loi de la balance dans les camps en Allemagne?
L’offensive de la Somme amena la fin de nos représailles le 29 juillet.
La vie normale allait recommencer à Vöhrenbach, sauf pour la musique et
les douches, dont l’interdiction subsistait. Le 30, on réorganisa des
promenades à l’extérieur. Décidément l’offensive des alliés était
sérieuse. Hélas! nos espoirs s’effondrèrent. Le 9 août, on arrêta les
promenades. Le 27, on nous signifia qu’à l’avenir nous ne pourrions plus
sortir dans la cour après six heures du soir, comme à Saint-Angeau. Les
Boches reprenaient du poil de la bête. L’offensive ne les inquiétait
plus. Enfin, le 14 septembre, ils étalèrent de nouveau toute leur
sereine cruauté, en nous infligeant la mesure la plus barbare de toutes:
suppression totale des soins du dentiste, _même dans les cas graves_.
L’ordre du ministre, en date du 5 septembre, disait textuellement:
«_Selbst in schweren Fällen_». Après cela, on n’a plus qu’à tirer
l’échelle.
Disons vrai: il y eut des représailles plus sombres que celles du camp
de Vöhrenbach. Néanmoins, celles que j’ai essayé de décrire ici
suffirent pour ébranler le système nerveux de plus d’un prisonnier. On
ne vit pas impunément avec l’esprit toujours tendu contre un ennemi
sournois qu’on veut dérouter et humilier. Tant que les mauvais jours
durent, on se tient droit, on subit le choc, on fait tête, on riposte.
Mais ensuite, quand la fièvre tombe, quand le calme renaît, quel
écroulement sinistre! Des officiers y ont perdu la raison. D’autres y
ont gagné des neurasthénies incurables. Tous y ont laissé un peu de leur
force. Si c’est ce que l’Allemagne désirait, elle est arrivée à ses
fins. Mais espérait-elle autant de succès, quand ceux de Vöhrenbach lui
jetaient au nez leur:
_Comme à Saint-Angeau!_
_Comme à Saint-Angeau!_
_à René Le Gentil_.
CHAPITRE XVII
LA VIE QUOTIDIENNE
(_Octobre 1916._)
Même pendant les représailles, les journées de Vöhrenbach étaient
longues. Le problème de chaque matin comportait des solutions
restreintes et peu variées, et plus d’un prisonnier se demandait au
réveil par quels chemins il arriverait à l’appel du soir. Les travaux
intellectuels, qui semblent les seuls raisonnables, finissent vite par
fatiguer. Il n’est pas de pire endroit qu’une prison pour se pousser
dans la connaissance du Dalloz ou pour se pénétrer des secrets du moteur
à explosion. Quant aux lectures simples, elles supposent une santé
physique et morale qu’on n’a pas toujours. Et l’on en vient tout
naturellement à bricoler. Plus d’un officier rapportera de sa captivité
un violon d’Ingres.
Les Russes avaient mis à la mode l’art des tapis. Les blessés aussi,
dans les hôpitaux de France, exécutaient de ces réseaux de fils de coton
ou de soie. Les ventes de charité vous en ont donné le dégoût. Pour un
prisonnier, la confection d’un petit tapis était son premier travail
manuel. Il en achevait deux ou trois, de la taille d’un mouchoir de
poche, et, pour passer à un autre genre d’exercice, il accrochait au mur
son métier rectangulaire ou octogonal qui ne servirait plus. D’autres
soucis l’appelaient. Généralement, il se tournait soit vers le _Tarso_,
soit vers le _Kerbschnitt_.
Le _kerbschnitt_, c’est la sculpture par entailles. On prend une planche
de noyer d’Amérique, qui est une matière tendre, on y trace des dessins
géométriques, et, avec un canif spécial, on creuse le bois. On obtient
ainsi des panneaux qui rappellent certaines armoires bretonnes ou des
bahuts basques. Une importante maison allemande alimentait la kantine en
objets bruts, mais ornés de dessins tout prêts, que l’artisan n’avait
plus qu’à sculpter: coffrets de toutes les tailles et de toutes les
formes, petits bancs, ronds de serviettes, nécessaires de bureau, cadres
à portraits, porte-manteaux, tabourets, et jusqu’à des fauteuils et des
tables. La kantine procurait tout ce qu’on désirait.
Le _tarso_ est plus délicat, sans exiger un apprentissage
extraordinaire. On prend une planche de noyer d’Amérique; on y trace un
dessin quelconque: fleurs, fruits, guirlandes, paysages; avec un couteau
à lame minuscule, on marque une incision profonde le long de toutes les
lignes du dessin; ensuite, soit avec des liquides particuliers, soit
avec des couleurs à l’eau, on peint le motif à volonté; enfin, quand la
peinture est sèche, on vernit la planche avec du vernis-tampon, à la
manière des ébénistes. Il faut des jours, et des semaines quelquefois,
pour que le résultat soit satisfaisant. Mais alors le succès récompense
l’ouvrier; le vernis s’est étalé merveilleusement, il a comblé les
incisions marquées par le couteau, et le panneau terminé imite, à s’y
tromper, la marqueterie. Les objets qu’on traite au _tarso_ sont les
mêmes que ceux qu’on sculpte. On en vend qui sont préparés. Mais rien ne
vous empêche d’effacer la garniture boche avec du papier de verre et de
la remplacer par une décoration de votre goût. Les raffinés vont plus
loin, et, dans ces incisions au couteau qui doivent abuser le regard,
ils introduisent de l’étain ou du cuivre. L’effet n’est peut-être pas
plus heureux, mais l’achèvement de l’œuvre demande plus de temps, et le
prisonnier ne souhaite pas autre chose.
Ce ne sont là qu’ouvrages de jeunes filles. D’aucuns, plus ambitieux,
construisent eux-mêmes les coffrets avant de les décorer et de les
vernir. Ils achètent à la kantine une planche de noyer, ou de poirier,
ou de citronnier, ou d’acajou, ou de palissandre, de l’épaisseur et des
dimensions qu’il leur plaît, car la kantine fournit tout, et ils
exécutent le montage de la boîte dont ils rêvent, en queue d’aronde,
comme les meilleurs professionnels. De la boîte au meuble, la distance
n’est pas grande. Des officiers ont construit de jolies choses au milieu
des laideurs qui les entouraient, et j’ai vu des classeurs ou des
étagères qui étaient de véritables objets d’art. Cependant que certains
s’usaient les yeux sur des dentelles compliquées, d’autres
s’appliquaient à ces sparteries d’aspect rude qu’on nomme du _makramé_,
et quelques-uns, qui ne doutaient de rien, s’exerçaient à relier en
toile ou en cuir les livres de la bibliothèque ou de leurs camarades.
Mais tout camp de prisonniers possède des spécialistes auxquels tout le
monde pense et dont personne ne parle: ce sont les topographes, qui,
parmi les gardiens qui vont et viennent, trouvent le moyen de
reproduire à la main, à un nombre indéterminé d’exemplaires, la carte
indispensable à celui qui va s’évader. Ils se dévouent pour tous avec
une ardeur que rien ne démonte. Le temps n’a plus de prix en prison. Une
carte est-elle découverte par la kommandantur? Peu importe. Le
topographe en reproduit une nouvelle, et l’incident est clos.
Enfin, bon nombre d’officiers tiennent un journal de captivité en double
ou en triple expédition, de crainte que l’une d’elles ne soit confisquée
par les Boches trop curieux. On collectionne les ordres odieux, les mots
significatifs, les anecdotes ridicules. Celui-ci inscrit ponctuellement
sur un carnet les menus qu’on lui a servis depuis qu’il est en
Allemagne; un autre enregistre le contenu des colis qu’il reçoit de
France; un troisième possède tous les communiqués officiels, aussi bien
ceux des empires centraux que ceux des puissances de l’entente, et l’on
a souvent recours à lui pour trancher une discussion d’où l’on ne
sortait pas.
* * * * *
Les prisonniers ont le droit de s’abonner à des gazettes dont la
kommandantur autorise la lecture. On s’arrange pour que, dans une même
chambre, on ait des feuilles différentes, afin de pouvoir confronter les
nouvelles, et tel s’abonne pour un mois à la _Frankfùrter Zeitùng_ ou à
la _Koelnische Zeitùng_, terrible aux Français, et tel choisit le _Lokal
Anzeiger_ de Berlin, qui est un organe officieux, ou la _Neùe Freie
Presse_ de Vienne, tandis que tel enfin préfère _Der Bùnd_ de Berne. On
ne peut pas lire tous les journaux allemands: le _Vorwaerts_, par
exemple, et les cahiers où pérore Maximilien Harden nous sont interdits.
En revanche, certaines feuilles suisses, telles que le _Bùnd_ ou le
_Berner Tagblatt_, sont permises. Inutile, j’imagine, d’insinuer que ces
journaux sont pour nous d’une neutralité suspecte. Et la preuve en est
qu’on me refusa à Vöhrenbach un abonnement aux _Basler Nachrichten_, qui
ne paraissaient pas assez neutres sans doute à monsieur le Censeur. Car
il y a des neutralités que l’Allemagne n’admet pas: celle du _Journal de
Genève_ ou de la _Gazette de Lauzanne_ n’entrait pas plus dans nos camps
que la partialité de l’_Action Française_ ou du _Figaro_.
Cependant, l’Allemagne ne nous condamnait pas à ne lire que des journaux
de langue allemande. Je dis: de langue, car c’est tout ce que n’avaient
pas d’allemand la _Gazette des Ardennes_, _le Petit Bruxellois_, et le
_Continental Times_. Les Français et les Anglais pouvaient tous
comprendre la lettre, sinon l’esprit de ces horribles papiers. La
_Gazette des Ardennes_, la plus notoire, était une arme aussi dangereuse
que les gaz asphyxiants. Elle attaquait le moral des populations
envahies et des camps de prisonniers. On ne songe pas sans angoisse au
désespoir qui a dû frapper les esprits faibles et livrés à eux-mêmes,
quand on leur prouvait que tout allait en France et chez les alliés
comme dans le pire des mondes. Pour quiconque ne savait pas lire, les
articles étaient bien écrits. Pas un numéro de la _Gazette des Ardennes_
ne paraissait sans contenir des «morceaux choisis» de Clémenceau ou de
Gustave Hervé. Admirez le système: on découpe, dans un éditorial
quelconque, un ou deux paragraphes où se font jour des restrictions, ou
des protestations, ou des plaintes sur les affaires et leur conduite et
leurs conducteurs, et le tour est joué. Le lecteur accuse Clémenceau de
trahison et pleure sur les destinées de la France, sans songer que,
dégagé du contexte qui l’éclairait ou l’excusait, le paragraphe immonde
ne signifie peut-être plus ce que l’auteur voulait qu’il signifiât. En
outre, il serait nécessaire de comparer les originaux et les
reproductions, car rien ne prouve que la _Gazette des Ardennes_ n’ait
jamais publié de faux clémenceaux ou des hervés de commande. A
Vöhrenbach, on s’amusait des turlupinades de la _Gazette des Ardennes_.
On n’était dupe ni des lamentations «d’un bon Français», ni de
l’apitoiement sans signature d’un Boche sur les malheurs de la France
livrée aux Anglais. Mais quand la kommandantur nous demandait de lui
remettre nos vieux journaux pour que les soldats français eussent
quelque chose à lire dans leurs camps de misère, elle prêchait dans le
vide.
* * * * *
Tous les soirs, vers cinq heures, on nous affichait le communiqué boche
sur le mur du poste de police. C’était un des moments de la journée les
plus importants. On se groupait autour du papier officiel. Un capitaine
traduisait à haute voix pour tous ses camarades. Mais on lui réclamait
souvent le texte exact, qui nous intéressait en particulier aux jours de
nos offensives. Le communiqué boche réalisait alors des prodiges
d’expressions, et il exécutait, suivant les circonstances, une admirable
gymnastique de phrases, de périphrases et de litotes charmantes. Avec un
peu d’habitude, sans être très fort en allemand, on se rendait compte de
la valeur de nos succès, rien que par les circonlocutions dont
l’état-major de Berlin enconfiturait ses échecs. Le vocabulaire de la
défaite était d’une richesse inouïe. Quels poètes que ces Allemands! Et
d’abord, qu’on le sache, les vaillantes troupes du kaiser avaient
toujours repoussé l’ennemi. A y regarder de près, c’était vrai, car le
communiqué ne disait pas si l’ennemi avait été repoussé sur sa ligne de
départ ou après avoir enfoncé le front allemand sur dix kilomètres de
profondeur. D’ailleurs on repoussait l’ennemi de tant de façons! On
l’avait contenu, ou arrêté, ou chassé, ou refoulé; ou bien, on s’était
retiré devant lui, à moins qu’on n’eût évacué la position _planmässig_,
conformément au plan fixé. Au fond, les Allemands ne faisaient que ce
qu’ils voulaient, et l’échec de Verdun était conforme au plan, et
conformes au plan aussi les pertes de la Somme. Avec des principes
pareils, on n’est jamais vaincu. Le communiqué boche nous offrit souvent
des joies insoupçonnables.
Les murs de la plupart de nos chambres étaient tendus de cartes, et de
bonnes cartes, vendues à la kantine. Tous les fronts, nous les avions,
même celui de Mésopotamie, à une échelle sérieuse. Le front français
tenait en cinq feuilles au 1/100.000ᵉ, tirées pendant la guerre d’après
notre carte au 1/80.000ᵉ. Le front russe, au 1/250.000ᵉ, allait du
plafond jusqu’à un mètre du sol. Des ficelles, retenues par des
épingles, suivaient les variations de la ligne. Dans une chambre, les
gains réalisés au cours de la bataille de la Somme étaient peints de
couleurs différentes pour qu’on pût juger des progrès de chaque mois. A
côté de ce tableau de victoire, on avait affiché froidement la carte des
environs de Vöhrenbach et de la frontière suisse. Elle était trop
apparente pour que la Kommandantur s’avisât de la chercher à cette
place. Malheureusement, un jour, _Sabre de Bois_, dit _Barzinque_,
visitant la chambre, s’arrêta devant le point faible. Mais un lieutenant
s’empressa de le renseigner:
--C’est le front de la Somme, monsieur. Voyez-vous? Toute cette partie
en jaune, c’est l’avance des Français pendant le mois de juillet. Cette
tranche bleue, c’est la portion conquise par les Anglais en août. La
zone rouge.....
--Oui, oui, répondit lentement _Barzinque_.
Et il s’en alla sans insister.
* * * * *
Lorsque les armées allemandes avaient remporté un succès, nous en étions
informés avant l’heure du communiqué. Brusquement, dans le courant de
l’après-midi, les cloches de l’église entraient en branle et, durant
quelques minutes, elles sonnaient à toute volée. Chaque jour de victoire
était jour de Pâques. L’airain s’en donnait comme s’il se reposait
depuis des années. Et rien ne nous poignait le cœur comme cette ivresse
sonore d’où nous venait un désespoir affreux, tel un mauvais songe. Quel
tumulte pendant ces mois de mars et d’avril 1916! Quand la musique
commençait, une angoisse voilait nos yeux:
--Verdun?
Un matin, les cloches sonnèrent à tout casser. Quel événement allait-on
nous annoncer? La prise de Paris? Ou la fin de la guerre? Pleine de
sollicitude, la Kommandantur nous afficha cette brève nouvelle:
«_Le sous-marin_ Deutschland _est en Amérique_.»
Et les journaux se réjouirent pendant trois jours. On doit le
reconnaître, l’effort allemand méritait un peu d’attention: un
submersible de commerce, d’un fort tonnage, avait déjoué la surveillance
des marines alliées et fourni une longue course. La menace n’était pas
grosse de conséquences et le raid ne demeurerait qu’un raid, mais enfin,
soyons généreux, l’Allemagne avait exécuté un joli tour de force. Ce fut
du délire lorsque, quelque temps plus tard, échappant encore aux Anglais
et rompant le blocus, le sous-marin rentra à son port de départ.
L’Allemagne y perdit la tête, et les gazettes publièrent sérieusement
que le _Deutschland_ avait ramené du nickel, du caoutchouc et de l’or en
lingots pour une somme telle qu’il n’eût pas fallu moins de dix fois le
tonnage du _Deutschland_ pour le transporter. La prouesse tournait à la
tartarinade. L’Allemagne grisée ne cacha pas que le _Deutschland_
repartait sans délai pour un nouveau voyage. C’était narguer
l’Angleterre. Le sous-marin partit en effet. Mais les cloches restèrent
muettes. Des semaines passaient. Le silence persista.
Pour en finir, un officier arrêta monsieur le Censeur, lui fit part de
nos inquiétudes, et lui demanda ce que le _Deutschland_ était devenu.
Monsieur le Censeur eut un regard si dur, que l’on comprit: le
sous-marin se reposait dans un port de la côte anglaise.
* * * * *
Les écoliers de Vöhrenbach consacraient leurs vacances à des jeux dont
je ne me serais pas étonné, s’ils les avaient menés autrement. Mais ils
me dévoilaient toute l’âme de la race.
Vous devinez qu’ils jouaient «à la guerre». Tous les enfants de France
n’ont pas eu de divertissement plus savoureux. Pourtant, quel désaccord
entre les gosses de chez nous et ceux de là-bas!
Chez nous, vous savez comment on pratique ce jeu si amusant. Nous sommes
trois petits garçons et une petite fille. La petite fille, c’est
l’infirmière. Jacques se coiffe du bicorne de général. Paul devient son
officier d’ordonnance, et Pierre fait le cheval, parce qu’il est plus
jeune. Et, tout de suite, le désordre éclate. L’infirmière prétend que
le général est blessé, même avant la bataille, et le général se laisse
dorloter. Pendant ce temps, Pierre jette sa bride et se transforme en
artilleur, et l’officier d’ordonnance, abandonnant son poste, passe dans
l’aviation. Notre grand Poulbot a pour toujours fixé de ces scènes qui
vous désarment. Mais qu’aurait-il extrait des jeux de Vöhrenbach?
A Vöhrenbach, les jours de congé, une troupe sort du village. Ils sont
cinquante, ou quatre-vingts, ou cent. Ils marchent par quatre, au pas,
bien alignés. Ils ont des fusils. Un chef les guide. Ils chantent la
_Wacht am Rhein_, et ce n’est pas une chanson pour rire; c’est un chœur
à deux voix, parfaitement mené. Ils s’avancent vers le camp des
prisonniers. Je les regarde. Ces gosses m’inquiètent. Ils longent les
fils de fer. Soudain, des commandements. La formation se dilue. Des
colonnes par un se meuvent. Les gosses vont à l’assaut du bois de sapins
qui couronne la colline. Ils tirent des coups de fusil. Un clairon sonne
la charge. Les petites colonnes s’étendent en lignes de tirailleurs.
Est-ce possible? Je rêve sans doute. Ces gosses... Le plus âgé n’a pas
douze ans. Chez nous...
Des camarades sont à côté de moi. Ils regardaient eux aussi et tous se
demandaient s’ils ne rêvaient pas. Et nous ne disions rien, rien, rien.
* * * * *
De temps à autre, la _kommandantur_ nous offrait la comédie. Sans le
vouloir, bien entendu. Elle avait tellement la hantise de l’évasion,
qu’elle en soupçonnait vingt projets à la fois. Monsieur le Censeur
a-t-il lu une lettre qui ne lui a pas semblé très catholique? _Sabre de
Bois_ a-t-il vu, par le trou de la serrure, des préparatifs inquiétants?
Le médecin juif a-t-il recueilli des bribes de conversation? En toute
hâte, le Freiherr von Seckendorff s’alarme et il ordonne que des
fouilles soient faites.
Un officier entre dans la chambre.
--Monsieur X***?
--Présent.
--Le commandant du camp m’a dit de visiter vos bagages.
--Visitez-les.
Et le prisonnier, que l’incident avait distrait, reprend ses
occupations, comme si l’affaire ne l’intéressait pas.
L’Allemand est décontenancé.
--Vos bagages, monsieur, où sont-ils?
--Là, monsieur, sous mon lit et sur cette planche.
Si c’est le _Lièvre effrayé_ qui opère, il rougit jusqu’aux oreilles,
qu’il a très grandes. Si c’est _Barzinque_, brute épaisse, il tire à lui
la cantine et l’ouvre sans scrupule. Il remue tout, déplie le linge,
plonge les doigts dans les poches des vêtements, ouvre les boîtes et
farfouille à plaisir. Seule, la colère de ne rien trouver le trouble. Le
_Lièvre effrayé_, lui, procède plus vite et plus sommairement. Ces
bassesses indignes le gênent. Il pourrait mettre la main sur une
boussole sans se rendre compte qu’il touche une boussole. Il a hâte de
s’acquitter. Il exécute l’ordre, parce qu’il est soldat, mais il
l’exécute mal. Et puis, il ne nous croit pas assez nigauds pour laisser
traîner nos secrets dans une malle.
Le plus délicat reste à accomplir.
--Monsieur X***?
--Présent.
--Je dois vous fouiller aussi.
--Faites, faites.
Le prisonnier se lève, se plante devant le Boche, et attend. _Barzinque_
n’hésite pas. Le _Lièvre effrayé_ voudrait bien s’en aller.
--Votre portefeuille, je vous prie?
--Prenez-le.
Le prisonnier ne bouge pas. S’il ne savait pas que son impassibilité
écrase l’Allemand, il poufferait.
--Vous n’avez plus rien, monsieur?
--.....
--Vous avez une carte et un _kompass_ (boussole)?
--.....
--Vous avez aussi de l’argent allemand?
--.....
--Le colonel dit que, si vous les donnez, il ne vous punira pas. Mais,
si vous ne les donnez point, vous recevrez des arrêts de rigueur, et
toute la chambre comme vous.
--.....
La cérémonie est terminée. Fut-elle plus sinistre que ridicule? Quand
_Barzinque_ s’en va, fier comme un âne qui porte un sac d’éponges, ou
quand le _Lièvre effrayé_ s’éloigne en se cognant à tous les meubles,
tant il est confus, tous les prisonniers de la chambre éclatent de rire,
et quelqu’un conclut toujours:
--On les aura.
* * * * *
Les officiers de l’armée française ont à mainte reprise rendu hommage au
dévouement de leurs ordonnances. Mais quel hommage ne devons-nous pas
aux nôtres, nous, officiers prisonniers? A Vöhrenbach, ils étaient une
trentaine de soldats, et presque tous ne méritent que des éloges.
Certes, quelques-uns ne faisaient pas toujours un joli métier, quand ils
espionnaient pour le compte de la kommandantur. Hélas! la faim est
mauvaise conseillère, et nous les oublierons, ces malheureux, pour
donner toute notre gratitude aux autres. Car les autres étaient
magnifiques.
Il n’y avait pas d’évasion d’officier où ne fût mêlée au moins une
ordonnance. Souvent, le soldat quittait le grenier pour s’installer dans
le lit d’un lieutenant, ou bien, revêtu d’une capote prêtée, il se
glissait parmi nos rangs au moment de l’appel. Il dépensait des prodiges
de ruse, pour tromper les Allemands et tromper aussi certains camarades
à l’affût. Il n’ignorait pas ce qu’il risquait, la cellule et le retour
dans un camp de troupe, bagne horrible. Mais il risquait tout d’un cœur
ardent.
Et quelle insolence dans leur attitude en face des geôliers! Ils avaient
de splendides audaces. L’Allemagne les habillait de façon à les rendre
minables et souvent grotesques. Elle leur posait sur les bras et les
jambes une bande à la peinture rouge. Ils grandissaient d’autant. O
soldats de chez nous, si simples sur le champ de bataille, si dignes
dans les camps d’esclavage! Comment noter cet héroïsme de toutes les
heures dont vous ne vous relâchiez jamais et cette vertu française qui
flambait en vos yeux tristes?
* * * * *
Quelquefois, une animation fébrile pénétrait au camp de Vöhrenbach, je
veux dire parmi nos gardiens. C’est lorsqu’on attendait la visite d’un
secrétaire de quinzième classe de l’ambassade d’Espagne. On balayait, on
lessivait, on astiquait, on corsait l’ordinaire du jour, on hurlait, on
chambardait tout. Cependant les prisonniers souriaient, dédaigneux du
spectacle qu’on préparait.