était petite, et haute de plafond. Une fenêtre s’ouvrait sur le parc. Le
lit touchait à la fenêtre. Une table, une chaise de bois, rien de plus.
Telle était la cellule où l’on m’enferma à clef. Je venais en effet d’un
camp de représailles, et d’emblée on m’accordait le régime des arrêts de
rigueur. On plaça une sentinelle dans le corridor, devant ma porte, et,
peu de temps après mon installation, j’en vis une autre qui se promenait
sous mes fenêtres. On me traitait comme un sujet d’importance.
J’étais arrivé à l’heure du repas de midi. On me servit d’abord une
soupe au riz, gluante et fade. Puis on m’apporta deux tranches de veau,
et des haricots blancs trop cuits. Mon assiette était pleine à déborder.
Cela n’empêcha pas l’infirmier d’y vouloir ajouter une louche de compote
d’abricots et de prunes. J’eus toutes les peines du monde à lui faire
entendre que ce genre de mélanges ne convenait pas à mes habitudes. Mais
ce fut une histoire sans fin pour obtenir une autre assiette. Quant au
pain, j’en avais emporté de Vöhrenbach, heureusement.
Un infirmier maigriot, vêtu de blanc et coiffé de la calotte grise de
soldat, m’annonça qu’il était à ma disposition. Il parlait une langue
bizarre, mi-française, mi-boche. Il avait la mine rusée. Tout de suite,
il me raconta ses affaires intimes, sans doute pour m’amener à en faire
autant. Je ne démêlai pas bien s’il vivait à Bâle avant la guerre et
s’il avait rejoint son poste à la mobilisation, ou si, de naissance
suisse, il s’était engagé dans l’armée allemande le 1ᵉʳ août 1914. Mais
il ne m’échappa point que le gaillard était infirmier au Lazarett
d’Offenburg depuis le premier jour. Il parlait avec une volubilité
exaspérante. Il sautait d’un sujet à l’autre, me certifiait que le
dernier bombardement de Carlsruhe avait causé des dégâts sérieux, me
demandait où j’avais été pris, me pronostiquait la fin de la guerre pour
le mois d’octobre, et mêlait tout, comme son collègue mêlait la viande,
les haricots et la compote. Je l’écoutais par moments.
Il m’apprit qu’à l’hôpital deux soldats français étaient en voie de
guérison, et qu’on y avait eu récemment un lieutenant très gentil, dont
il oubliait le nom. Il m’apprit encore que le médecin-chef passait la
visite dans la matinée et que je ne le verrais pas avant le lundi matin,
parce qu’il se reposait le dimanche. Charmante organisation! Et voyez
cette discipline allemande: on n’a pas le droit d’être malade le
dimanche. De ce verbiage à mécanique, je retins que le Suisse offrait de
m’acheter, à la kantine ou en ville, tout ce que je désirais. Je le
chargeai de retirer mon argent au bureau de l’hôpital et de me procurer
tous les matins la _Frankfùrter Zeitùng_.
Le personnel féminin de l’hôpital comprenait des infirmières de la
Croix-Rouge, dames ou jeunes filles d’Offenburg, et des diaconesses,
qu’on appelle _Schwester_, sœur. Le Suisse me prévint, avec un rire
gras, que les infirmières ne s’occuperaient pas de moi. A deux heures,
ce fut en effet une _Schwester_ qui entra chez moi. Elle était petite,
mince, souriait toujours, et ne savait pas un mot de français.
--_Wie geht’s?_ fit-elle d’une voix chantante. Et elle me posa sur mon
état de santé des questions précises.
Elle portait au bras un panier plein de morceaux de pain. Elle m’en posa
un sur le coin de la table, pendant qu’un infirmier me versait un
immense verre de café au lait.
La mixture était une triste lavasse, mais en somme la nourriture avait
ici un mérite d’abondance que le camp de Vöhrenbach ignorait. Je
profitais, il est vrai, du régime des soldats allemands soignés au
Lazarett; toutefois, je notai que le gouvernement impérial et royal,
s’il rationnait avec âpreté les civils, gâtait en revanche ses
troupiers, blessés ou malades, avec une habileté remarquable. A
l’hôpital d’Offenburg, on mangeait. Cuisine boche et cuisine de guerre,
bien entendu, dont un Français s’accommode mal, mais cuisine copieuse.
Le soir de mon arrivée, à six heures, j’eus de la semoule, des pruneaux
et du thé. J’ai dit ailleurs que l’Allemand, même en temps de paix, se
contente d’un repas léger pour finir la journée, et, le plus souvent,
d’un peu de charcuterie. Et nos coutumes sont différentes.
Il n’y avait pas le moindre éclairage dans ma chambre. La nuit tombée,
il ne me restait que la ressource de dormir. En Allemagne, on dort au
commandement.
* * * * *
La captivité en commun ne pousse pas l’homme à cette dionysie chantée
par leur Nietzsche. La réclusion dans une chambre d’hôpital, croyez-vous
qu’elle incite aux molles rêveries? Le soldat, meurtri dans sa chair,
qu’on laisse seul en face de la solitude, tout à ses chagrins intimes,
sur quoi se greffent l’horreur de l’exil et l’incertitude de l’avenir,
que voulez-vous qu’il fasse pendant une longue journée de dimanche?
J’avais emporté quelques livres de Vöhrenbach. Pas un ne fixa ma pensée.
Depuis l’aurore, j’étais debout. La fenêtre, ouverte sur le parc, ne me
donnait vue que sur des arbres de premier plan. Spectacle émouvant s’il
en fut.
La _Frankfùrter Zeitùng_ me tira de l’engourdissement. En cette fin de
juillet, la lecture d’un journal était un réconfort à ne pas négliger.
L’offensive de la Somme inquiétait les Boches. L’offensive russe d’autre
part les occupait aussi. Les critiques militaires pataugeaient dans des
dissertations vaseuses qui sentaient le désastre de vingt lieues.
Quinquina de qualité supérieure pour un prisonnier.
Au lavabo, qui se trouvait en face de ma chambre et dont je n’étais
séparé que par un étroit couloir, je rencontrai l’un des deux soldats
français dont le Suisse m’avait parlé. Côte à côte sous les robinets
bruyants, au milieu des Boches, à moitié nus comme nous et comme nous
penchés sous l’eau froide, nous causions. Je lui résumai le communiqué
du jour. Il me regardait avec des yeux hagards.
--Qu’y a-t-il? lui demandai-je.
--Nous avons attaqué? me demanda-t-il à son tour.
Ce fut moi qui demeurai stupide.
--On ne nous a rien dit, fit-il encore.
--Comment! vous ne savez pas que les Français et les Anglais mènent la
vie dure aux Boches depuis le 1ᵉʳ juillet?
--Non, nous ne savons rien. Nous sommes pourtant ici depuis deux mois.
Mais on ne nous a rien dit. N’est-ce pas, nous ne comprenons pas
l’allemand, nous autres. Alors, on ne sait rien.
J’emmenai mon compagnon dans ma chambre, et, dépliant sur le lit les
cartes que j’avais moi-même consultées peu d’instants avant, je lui
révélai en gros les résultats obtenus par les Anglais, et par les
Russes, et par nous. Le malheureux était fou de joie. Il ne me quittait
pas du regard.
--C’est bien vrai, mon lieutenant?
--Comment? Si c’est vrai? Voyez la carte, ces lignes successives en
rouge, en bleu, en jaune. Est-ce que vous croyez que je suis fou?
--Ah! c’est si beau, qu’est-ce que vous voulez, on ne peut pas y croire
tout de suite. Il faut réfléchir. Alors, ils n’ont pas dépassé Verdun?
Un gouffre s’ouvrait devant moi.
--Dépassé Verdun? fis-je. Mais ils ne l’ont jamais pris.
--Pas pris? Ça, c’est épatant.
--Ils vous ont dit qu’ils l’avaient pris?
--Il y a belle lurette, mon lieutenant.
Et, soudain:
--Vingt-deux! dit-il. Voilà la sœur. Je m’en vais. Qu’est-ce qu’elle va
me casser!
La _Schwester_ avait la mine courroucée. Grande, large, la figure
épaisse, les yeux durs, la voix rude, c’était un cuirassier déguisé en
religieuse. Elle parlait le français, celle-là, et très bien. Elle
marcha sur moi.
--Vous lisez l’allemand? dit-elle, sur un ton de colère.
--Oui, madame.
--Qui vous a donné ce journal?
--Je l’ai acheté.
--Ah!
Elle allait dire autre chose, mais elle se ravisa, et elle sortit après
m’avoir servi, comme à regret, un bol de bouillon. Madame la diaconesse
ne semblait pas avoir inventé la charité chrétienne. La petite
_Schwester_ de la veille était plus sympathique.
--_Wie geht’s?_
Elle revint dans l’après-midi, à deux heures, avec son même sourire et
sa même voix chantante. Elle m’apportait le café au lait, le pain, et
trois gâteaux secs. Un feldwebel d’administration l’accompagnait. Il me
compta six biscuits de guerre, marque Vendroux, et me demanda d’émarger
sur un cahier. La _Schwester_ m’expliqua que ce _Liebesgabe_ (don
d’amour) était offert aux prisonniers par la Croix-Rouge française.
L’hôpital devenait un paradis. Je regorgeais de biens. Le Suisse présuma
que je lui abandonnerais le _Liebesgabe_; mais j’appelai mon compagnon
du lavabo. Il entra timidement.
--La sœur ne vous a rien dit? fit-il.
--Non. Pourquoi?
--Elle nous a défendu de vous parler, et elle a dit que, si elle nous
voyait avec vous, elle nous punirait.
--Alors, sauvez-vous! Et emportez ça, vite!
Mais il ne se hâtait pas de ramasser les biscuits, les cigarettes, et
les quelques friandises que je lui avais préparées. Je lui conseillai de
ne pas s’attarder chez moi.
--Oh! fit-il, moi, je m’en f...
La méchante _Schwester_, bien allemande, joignait donc la sournoiserie à
la haine. Pourquoi menacer mes compatriotes moins élevés dans la
hiérarchie militaire, et pourquoi ne pas même m’informer de sa décision?
Mais il était écrit que j’en verrais d’autres encore.
Vers quatre heures, je lisais. Ma porte s’ouvrit. Je me retournai. La
grande diaconesse entra, et je me levai. Elle introduisit chez moi une
madame savamment endimanchée, qui me contempla comme on contemple un
tigre dans une ménagerie. Je fis demi-tour sans rien dire, et repris ma
lecture.
Une demi-heure plus tard, la même scène recommença, pour une nouvelle
visiteuse. J’étais le phénomène de l’endroit. Mais je n’avais aucune
envie de me prêter à ce genre de sport. Je dis à la _Schwester_:
--Madame, un officier français n’est pas ici pour servir d’amusement aux
dames d’Offenburg. Vous n’avez pas compris mon geste de tout à l’heure.
C’est pourquoi je mets les pieds dans le plat. Je vous prie de me
laisser en repos; sinon, je vous expulserai, au mépris de vos
règlements, et je me plaindrai auprès de la Croix-Rouge de votre
conduite un peu trop singulière pour une _Schwester_.
Déjà, elle sortait. Je la suivis, et, m’adressant à la sentinelle qui se
pétrifia au garde-à-vous:
--Quant à toi, si tu laisses entrer un civil chez moi, tu auras de mes
nouvelles.
--_Zùm Befehl, Herr Leùtnant!_ (A vos ordres, monsieur le lieutenant).
Car c’est de cette façon qu’il faut parler à ces gens-là.
* * * * *
Le lundi matin, monsieur le médecin-chef de l’hôpital d’Offenburg daigna
s’occuper de moi. Il m’examina sommairement, dicta des ordres à son
aide, et m’autorisa à prendre des bains. Pendant qu’il jetait un coup
d’œil sur les bouquins de ma table, je lui demandai si le bureau du
Lazarett pourrait m’envoyer l’argent que je lui réclamais depuis
l’avant-veille. Il me promit la terre et la lune; mais, comme il aperçut
que je possédais un exemplaire de la _Germania_ de Tacite, acheté à la
kantine de Vöhrenbach, il se retira assez précipitamment et tout le
monde avec lui, y compris les deux _Schwester_, la petite, qui souriait,
et la grande, qui était renfrognée.
Tout s’acharnait contre moi dans cet hôpital: l’infirmière chrétienne,
parce que je lisais la _Frankfùrter Zeitùng_, et le médecin militaire,
parce que j’avais le texte d’un opuscule terrible. Je devinai que le bon
vieux Gott me chasserait de ce paradis.
Chaque matin, on m’appliquait le traitement prescrit. On y mettait cinq
minutes, mais je ne désirais pas qu’on me frictionnât tout le corps avec
des parfums d’Arabie.
Le lundi soir, j’attendais encore mon argent. J’envoyai une lettre
réglementaire au médecin-chef du Lazarett. Le mardi soir, j’attendais
mon argent et la réponse du médecin-chef. Je lui envoyai une nouvelle
lettre, un peu plus sèche. Le mercredi soir, j’attendais toujours. Cette
fois, j’écrivis une lettre violente.
Enfin, le jeudi matin, j’obtins satisfaction. A huit heures, le
gestionnaire vint lui-même, avec mille excuses, me délivrer ce qui
m’appartenait. Mais, à neuf heures, le médecin-chef entra dans ma
chambre, m’examina plus sommairement que la première fois, si possible,
et m’annonça que je partirais à midi. C’était clair.
La petite _Schwester_ souriait.
--Déjà guéri? fit-elle.
--Oh! oui, lui répondis-je. On guérit vite dans les hôpitaux allemands.
Et, me tournant vers la grande:
--N’est-ce pas, madame?
Elle ne répliqua point. Elle souriait aussi.
L’infirmier suisse était désolé. Au moment où il allait pouvoir réaliser
quelques bénéfices, je partais. Il m’aida à préparer ma valise. Je
voyais qu’il brûlait de me poser une question.
--Qu’est-ce qu’il y a? Dites.
Il tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux.
--Vous abbelez ça un mouchoir de boche?
--Oui.
--Et aussi les Allemands, vous les abbelez des Boches?
--Oui.
--Alors, vous abbelez ça un mouchoir de Allemand? Bourquoi? Bouvez-vous
m’exbliquer?
Je crus qu’il se moquait de moi. Mais il tenait son sérieux, et je tins
le mien.
--Vous confondez. L’Allemand, c’est un Boche, oui.
--Oui, oui.
Comme je regrettais que le doktor Rueck et la _Kommandantur_ de
Vöhrenbach ne fussent pas là!
--Et le mouchoir, c’est un mouchoir de poche.
--Oui, de boche.
--De poche.
--Oui, de boche.
--Vous prononcez mal.
--Je ne combrends bas, dit-il, découragé.
--Moi non plus, mais ça n’a aucune importance.
Je quittai le Lazarett sur cette scène de comédie, sans revoir les deux
convalescents français. Un soldat en armes m’accompagna. Il porta ma
valise jusqu’à la voiture que j’avais commandée. Quel équipage! La
calèche, en assez bon état, construite pour être attelée de deux
chevaux, n’avait qu’une haridelle d’un seul côté du timon. Le cocher me
salua respectueusement. Je me mordais les lèvres. Tout l’hôpital était
aux fenêtres ou devant la porte. Je m’en allai content, puisque le
médecin-chef avait affirmé que j’étais guéri.
_à Claude Farrère_
CHAPITRE XX
LA FAIM EN ALLEMAGNE
On a remarqué sans doute que, dans les premières pages de mon journal de
captivité, j’ai relevé avec soin les menus que les Allemands nous
offrirent. Prisonnier, je n’attendais point qu’on me traitât en prince.
Mais j’avais lu si souvent que l’Allemagne se consumait du manque de
vivres, que je voulais m’en assurer. Or on ne nous avait pas bourré le
crâne, voilà ce qu’il faut que je reconnaisse sans détour.
Certes, à la citadelle de Mayence, pendant que nous subissions la
quarantaine de rigueur, on nous gâta, c’est indéniable. Ce qu’on nous
servait à chaque repas n’était ni mauvais, ni insuffisant. Si ce régime
avait duré, jamais je n’aurais cru à la faim allemande, car, pour
nourrir ainsi des prisonniers, il apparaissait que l’Allemagne ne se
privait pas. Mais ces jours d’abondance ne se prolongèrent point. Je
l’ai déjà dit. Je n’y reviendrai pas. Exception faite pour l’hôpital
d’Offenburg, où j’étais sur le même pied que les blessés allemands, tout
au moins quant à la nourriture, je dois déclarer que les jours de
Mayence furent des jours miraculeux.
Pendant toute ma captivité, j’ai copié tous les menus du camp de
Vöhrenbach. Une ardoise nous annonçait dès le matin les surprises que la
_Kommandantur_ nous réservait. J’ouvre au hasard mon petit calepin noir,
et voici le programme exact et complet d’une semaine entière:
OCTOBRE 1916:
Lundi, 2: _matin_ = potage
choux rouges
pommes de terre en robe
une pomme
_soir_ = soupe aux légumes
carottes et pommes de terre
Mardi, 3: _matin_ = potage
bœuf bouilli
pommes de terre en robe
betteraves
une pomme
_soir_ = pommes de terre au persil
Mercredi, 4: _matin_ = potage
poisson bouilli
pommes de terre en robe
compote
_soir_ = choux bouillis
Jeudi, 5: _matin_ = choux-fleurs à l’eau
pommes de terre en robe
une pomme
_soir_ = carottes et navets.
Vendredi, 6: _matin_ = potage
poisson bouilli
pommes de terre en robe
une pomme
_soir_ = semoule
marmelade
Samedi, 7: _matin_ = potage
ragoût de mouton
_soir_ = pommes de terre en robe
salade verte
Dimanche, 8: _matin_ = potage
chevreuil rôti
pommes de terre en robe
_soir_ = cacao
fromage
Avant de vous émerveiller sur les magnificences relatives de ce tableau,
permettez-moi de vous présenter quelques observations.
D’abord, dans cette semaine, combien de fois avons-nous eu de la viande?
Deux fois, car il sied de ne pas faire compte du ragoût de mouton, qui
ne contenait pas plus de morceaux de mouton qu’un gigot de pré salé ne
contient de pointes d’ail en pays de langue d’oïl. Encore est-il bon que
vous sachiez que la tranche de bœuf ou de chevreuil, qui revenait à
chacun de nous, n’aurait pas contenté un enfant de quatre ans. Vous
avouerez que c’est maigre. Cependant, nous eûmes deux fois de poisson,
il est vrai, et j’ajoute que ces deux poissons furent le seul aliment
substantiel de toute cette semaine. Mais tels qu’on nous les servait,
nous ne pouvions pas les manger, car ils sentaient la vase et n’étaient
cuits que dans l’eau douce, et nous étions obligés de les accommoder sur
nos réchauds, si nous voulions en tirer parti.
Le caractère de cette cuisine était de n’exiger du cuisinier aucune
aptitude professionnelle. La viande, le poisson et les légumes, tout
était cuit à l’eau, toujours à l’eau. Rien de plus. Pas un gramme de
beurre, pas un gramme de graisse, pas un gramme d’un produit quelconque
analogue à la cocose ou à la végétaline, et pas une goutte d’huile ne
tombait dans les marmites. Essayez de vous représenter ce que peuvent
avoir d’appétissant, préparés de cette manière, si c’est là une
préparation, des choux rouges, ou des betteraves, ou un mélange de
carottes et de navets, ou des choux-fleurs. Avez-vous déjà mangé de la
salade sans huile et sans vinaigre? Je croyais que les lapins
monopolisaient ce régal. Tendriez-vous le bras pour une nouvelle
assiettée d’un potage éternellement Kubb ou Maggi? Et surtout, vous
suffirait-il à dîner de cette mixture innommable qu’est une bouillie de
semoule accompagnée d’une marmelade acide? Et surtout, et surtout,
enfin, feriez-vous vos beaux dimanches de ce menu du soir que je vous
recommande: deux bouchées de fromage de gruyère et une tasse de cacao à
l’eau? Pour terminer, et afin de répondre à l’objection que vous me
feriez en me rappelant que des pommes de terre, faute de mieux,
constituent un plat consistant, je vous révèlerai que chaque rationnaire
n’avait droit qu’à une livre de cette précieuse denrée, soit, par repas,
trois _kartoffeln_ de taille moyenne et souvent plus ou moins avariées.
Et maintenant, je vous demande de relire ce tableau de notre
alimentation, pendant la semaine du 2 au 8 octobre 1916. Aucun élément
ne vous manquera pour juger. Mais je ne crains plus vos objections, et
vous vous écrierez:
--Mais vous mouriez de faim! Mais on vous traitait comme des pourceaux!
Et c’est pour cette cuisine qu’on vous retenait cinquante-quatre marks
par mois?
Oui, pour cette cuisine. Car, si, pendant les premiers mois, on nous
donnait au réveil une espèce de liquide terne qu’on appelait café au
lait et qui n’était supportable qu’à la condition de le sucrer et de
l’allonger de lait condensé, nous dûmes bientôt payer un supplément
quotidien de quinze pfennigs pour prétendre à ce nectar.
Tel était l’ordinaire du camp de Vöhrenbach. Et vous avez raison: sans
les colis de victuailles qui nous arrivaient à peu près régulièrement de
France, nous serions morts de faim.
Une question se pose: l’Allemagne pouvait-elle faire plus pour les
prisonniers? N’était-elle pas elle-même trop gênée pour songer aux
autres avant de songer à ses fils? Je ne sais pas si vraiment elle ne
pouvait pas faire plus pour nous. Il est difficile d’établir la mesure
exacte de ses ressources. Mais je sais ce que j’ai vu et j’ai vu qu’une
gêne réelle pesait sur elle en 1916. Faut-il penser que c’est pour
s’abîmer en des études de chimie organique que certaines sentinelles du
camp de Vöhrenbach se penchaient sur les poubelles où des officiers
prisonniers jetaient leurs pauvres restes? Faut-il penser que c’est par
amour de l’humanité que ces mêmes sentinelles, pour quelques boîtes de
conserves et une miche de pain, consentaient à l’évasion de ces mêmes
officiers? Mais je veux rapporter deux anecdotes.
A la fin de mois de juillet 1916, venant de l’hôpital d’Offenburg et
rentrant au camp de Vöhrenbach, j’arrivai en gare de Donaùeschingen au
crépuscule. J’avais une heure à attendre avant de repartir. Un soldat
allemand m’accompagnait. Il m’accorda la permission de dîner à mes frais
au buffet de la gare, et il s’installa à la même table que moi, un bock
de bière sous le nez et le fusil chargé entre les jambes. Une vingtaine
de civils jouaient déjà des mâchoires. Pour la première fois, je me
trouvais dans une salle de restaurant. J’étais curieux de consulter la
carte du jour. Il n’y en avait point. Le dîner était à menu fixe, et
chacun devait s’incliner.
--C’est la guerre! me dit la _kellnerin_, en bon français.
Comme à tout le monde, on me servit d’abord une énorme crèpe, sans sucre
et sans confiture; puis, une salade, sans assaisonnement; et enfin, un
morceau de tarte aux prunes qui n’était pas d’une douceur exagérée.
C’est tout. Le client apportait son pain, et mes voisins roulèrent des
yeux effarés devant le gâteau blanc qui me venait de France et que
j’avais tiré de ma valise. Le vin et la bière m’étant défendus, je
buvais du thé. Pour achever d’éblouir mes hôtes, j’avais négligemment
laissé sur le coin de la table ma provision de sucre et, comme un chien
me regardait d’un air navré, je lui offris quatre ou cinq morceaux de la
marchandise introuvable. Les dîneurs étaient outrés. Je demeurais
impassible. J’eus néanmoins une petite grimace, quand la _kellnerin_ me
réclama quatre marks soixante-quinze pour une chère aussi dérisoire.
J’ignore si tous les clients furent écorchés dans les mêmes proportions,
mais je constatai qu’ils n’avaient eu rien de plus à manger que
moi-même. Et j’imaginai la musique qu’on aurait menée en France, en
1916, si l’on avait servi des dîners de ce genre aux voyageurs
conscients et organisés.
Quelques jours plus tôt, dans la _Frankfùrter Zeitùng_, à la rubrique
des tribunaux, j’avais lu une histoire assez stupéfiante. Il s’agissait
d’un habile commerçant qui avait inventé un _ersatz_ extraordinaire, un
produit spécial destiné à remplacer à la fois l’huile et le vinaigre
nécessaires à la salade. Hélas! des acheteurs se plaignirent de la
qualité du produit. On l’analysa, et les experts fournirent les
résultats suivants:
Eau pure = 99,7%
matières solides = 0,3 %
matières grasses = 0,00%
L’inventeur fut récompensé par deux mois de prison et le tribunal lui
infligea mille marks d’amende. La _Frankfùrter Zeitùng_ est un journal
sérieux. Elle ne publie pas des farces à la Cami, et G. de Pawlowsky, si
fécond en «dernières nouveautés», ne figurerait pas au nombre de ses
rédacteurs. Mais que présagez-vous d’un pays où l’on peut mettre en
vente un produit comme celui-là et où les buffets de gare présentent aux
civils des repas aussi magnifiques? M’accusera-t-on de partialité, si
j’insinue que ce pays-là ne possède peut-être pas de quoi manger à sa
faim? On est tellement persuadé chez nous que les gazettes et le
gouvernement nous ont gorgés de mensonges, que l’on finit par douter de
tout, sous prétexte que la famine, annoncée peut-être avec trop d’éclat,
n’a pas anéanti les Boches en six semaines. Pourtant, si la famine
souhaitée ne s’est pas produite, la faim a fait son œuvre lente et sûre.
Seulement, en France, nous avons mal posé la question.
Longtemps, le peuple français a cru qu’il suffirait d’empêcher
l’introduction du blé chez les Allemands pour empêcher la guerre de
traîner en longueur.
--Faute de pain, disait-on, l’Allemagne sera contrainte de demander
grâce.
De là naquit cette idée d’épuiser l’ennemi en lui supprimant le blé. De
là aussi, plus tard, vint quelque désolation quand des territoires
russes et roumains, riches en céréales, tombèrent aux mains de ceux que
le blocus devait ruiner rapidement. Certes, la Russie et la Roumanie
furent une aubaine rare pour la Prusse, nul ne songe à le nier.
Toutefois, il ne faut rien exagérer, et le problème est ailleurs. A la
vérité, le manque de pain n’a pas tant fait souffrir le peuple allemand
que certains journaux ont bien voulu l’affirmer. Ceux qui avaient voyagé
outre-Rhin, avant la guerre, savaient déjà que l’Allemand n’est pas un
amateur de pain. On a souvent cité ce trait à quoi se reconnaissait un
Français hors de chez lui, dans un hôtel ou sur un paquebot: c’est qu’il
consommait une prodigieuse quantité de pain. Le pain est notre
nourriture nationale. Nous gémirions d’en être privés ou de n’en pas
avoir à notre guise. Il n’en va pas de même de l’Allemand. Son aliment
essentiel, à lui, c’est la pomme de terre, la _kartoffel_.