singeait les raides plumeaux dont on ne se sert pas pour épousseter les
meubles d’un salon. Ce sinistre individu n’avait aucun rapport avec les
prisonniers proprement dits. Fonctionnaire adjudant, il ne s’occupait
que de la discipline de nos ordonnances et des consignes des hommes de
garde. Les uns et les autres lui durent d’innombrables punitions. Il
nous haïssait à tous crins. Sa voix tremblait quand il parlait de nous.
Je donnerai la mesure de ses sentiments en transcrivant ici une phrase,
qu’il prononça un jour devant le chef cuisinier et que plusieurs
officiers entendirent. Il disait:
--Ils se plaignent de la nourriture? Si j’étais le commandant du camp,
il y a beau temps que je les aurais tous empoisonnés.
Le _feldwebel_ de l’infirmerie ne valait pas mieux. Nous l’appelions
_Makoko_, à cause de son teint chocolat et de ses cheveux noirs et
crépus. Son origine posait un point d’interrogation. Il nous plaisait
d’imaginer en lui l’arrière-produit d’une fille du Rhin et d’un de ces
mameluks puissants que Napoléon traînait derrière lui. Si nous nous
trompions, le _Makoko_ devenait un mystère ethnographique. Son emploi
d’infirmier lui laissait des loisirs, car l’infirmerie ne disposait
d’aucun médicament et, en outre, elle nous fut fermée dès le premier
jour des représailles. Aussi _Makoko_ se rendait-il indispensable en
remplissant le noble office d’espion. Il s’en acquittait à merveille et
méritait de la sorte de ne pas être envoyé aux armées.
Se rendre indispensable pour rester à l’intérieur, c’était l’ambition
évidente de tous nos geôliers. On conçoit qu’ils ne s’endormaient pas à
la tâche. Leur intérêt immédiat les poussait à ne nous épargner aucune
turpitude: par là, ils gagnaient l’estime de leurs chefs, et leur haine
native de tout ce qui est français s’accroissait, tout naturellement, du
besoin d’aboyer et de mordre, que leur veulerie nécessitait.
_à Adolphe Boschot_
CHAPITRE XVI
LE RÉGIME DES REPRÉSAILLES
L’Allemagne ne pouvait pas ne pas se rendre compte de l’état lamentable
de prostration où la captivité réduisait les prisonniers qu’elle
détenait. Néanmoins, il n’est pas surprenant qu’elle n’ait rien tenté
pour adoucir leur sort. Son intérêt trouvait son compte à notre
décrépitude. Mais son intérêt aussi, éveillé par le spectacle de nos
misères, voulait qu’elle s’inquiétât du sort de ses propres prisonniers.
S’il lui était indifférent que nous dussions rentrer chez nous comme des
loques humaines, il ne lui convenait pas que ses enfants lui fissent
retour dans les mêmes tristes conditions après la guerre. Pour éviter ce
danger, elle n’hésita pas à employer un moyen infaillible: ce que nous
appelons «chantage», elle le qualifia «représailles».
La méthode est simple. Qu’un prisonnier écrive à ses parents qu’il n’est
pas heureux en France, il n’en faut pas davantage. Les parents
transmettent la plainte au Gouvernement Impérial et Royal. Berlin
ordonne que tout un camp de prisonniers français subisse telles et
telles mesures vexatoires, informe Paris de sa décision, et ajoute que
l’ordre sera rapporté quand tel camp de France aura reçu telle et telle
amélioration. J’ai eu sous les yeux la lettre qu’un officier boche
envoyait à son père. Il disait: «En un mot, on ne se fait aucune idée en
Allemagne du traitement indigne auquel nous sommes soumis ici. Les
autorités responsables devraient prendre des mesures de
représailles[E]». Les citoyens allemands n’avaient peut-être pas
beaucoup de droits, mais l’Empire les défendait. Nous, nous sommes
accablés de droits, mais on nous laisse le soin de les défendre
nous-mêmes. J’admire cette petite phrase de rien: «Les autorités
responsables devraient prendre des mesures de représailles.» Les
autorités étaient responsables, en Allemagne. Mais les autorités
françaises, comment agissaient-elles? Elles capitulaient. L’Allemagne
obtenait les satisfactions qu’elle réclamait. Par contre-coup, les
représailles imposées aux prisonniers français étaient levées.
--Que demandez-vous de plus? dira-t-on.
Les prisonniers français ne demandaient pas la fin des représailles.
Qu’ils fussent en représailles ou non, leur situation n’était ni
meilleure ni pire. Et ils se réjouissaient d’être un peu plus
maltraités, quand ils apprenaient qu’ils l’étaient parce que les
prisonniers allemands gémissaient en France. Nous savions tellement que
les bandits de 1914 ne gémiraient jamais assez! En outre, il nous
répugnait que la France, toujours et toujours, capitulât: nous sentions
que quelque chose d’anormal se tramait chez nous. Il nous sautait aux
yeux qu’un désaccord existait entre le peuple français qui avait la
volonté de vaincre, et les hommes du gouvernement, ministres, députés
et sénateurs, qui avaient une âme craintive. 1914 avait ouvert les
portes toutes grandes à l’enthousiasme français. A la France, qui se
retrouvait jeune, il fallait un gouvernement jeune. Elle conserva,
l’imprudente, la kyrielle de vieux politiciens, barbons de la défaite de
1871, ou héritiers podagres des vaincus. Depuis sa naissance, la
Troisième République avait refusé le fer à l’Allemagne. L’heure n’est
plus d’examiner ses torts ou ses raisons. L’histoire enregistre
simplement. Mais en 1914, quand il n’y eut plus moyen de se dérober à
l’attaque des Barbares, la nécessité s’imposait de jeter, avec les
anciennes terreurs, tous ceux qui avaient eu peur officiellement pour la
France. Ainsi des vaincus ou des fils de vaincus ne pouvaient nous mener
à la victoire que par des chemins détournés. Nous avions inventé la
diplomatie, ce bridge où la France était toujours «le mort». La faillite
de la diplomatie en 1914 aurait dû entraîner la faillite des diplomates.
Il n’en fut rien. Et, parmi tant d’errements qui ont marqué la conduite
de la guerre, il nous est apparu, à nous prisonniers, que le
gouvernement de Paris était impuissant à nous sauver de la ruine.
Pendant que la France faisait la guerre à la va-comme-je-te-pousse,
l’Allemagne faisait la guerre totale. Elle la faisait aux soldats du
front et aux civils de l’intérieur. C’est un point acquis, qu’elle
manœuvrait autant dans nos usines et dans nos champs par les écrits
louches et les paroles suspectes que dans les tranchées par les canons
et les gaz empoisonnés. Elle travaillait à détruire le moral des hommes
et des femmes de l’arrière dans le temps où elle tuait et blessait les
guerriers de l’avant. Terrible entreprise. Les prisonniers eux-mêmes
servirent à l’Allemagne. En effet, pour ces questions de représailles,
elle ne s’en tenait pas à des échanges directs de notes avec Paris. Elle
faisait intervenir les victimes. Quand un camp était mis en
représailles, tous les prisonniers avaient le droit d’écrire en France
une lettre, souvent deux, et quelquefois trois, pour annoncer les
tourments qu’on leur préparait et les motifs de ces punitions. En sorte
que l’Allemagne atteignait un double but: elle obtenait des douceurs
pour ses Fritz, et elle décourageait les familles françaises. Les
familles tremblaient pour leurs prisonniers: chaque mois leur apportait
de nouvelles transes. Le désir de la paix se glissait dans les esprits
avec une insistance croissante. Rien de plus dangereux pour la France.
Rien de plus précieux pour l’Allemagne. Et vous voyez que le régime des
représailles, arme de guerre, sort des limites de nos camps, où nous
supportions tout, pour prendre une importance qui dépasse nos ennuis
personnels de prisonniers.
La Russie n’y allait pas par quatre chemins, et elle observait en face
des menaces allemandes la seule attitude raisonnable. Elle ne s’occupait
guère de ses prisonniers, je l’ai dit, mais, quand elle s’en occupait,
elle s’en occupait bien. Un jour, l’Allemagne voulut inaugurer contre
elle le système qui réussissait avec la France. Elle mit en représailles
mille officiers russes et envoya la nouvelle à Pétrograd. Pétrograd
répondit:
--Faites comme il vous plaira. De mon côté, à partir d’aujourd’hui, je
modifie mes habitudes. Dorénavant, TOUS les officiers allemands que je
détiens seront traités comme de simples soldats prisonniers. Je les
logerai au milieu d’eux, dans les mêmes baraques. Ils seront astreints
aux mêmes corvées. Je leur supprime toute la correspondance. Ils
n’écriront plus, et ne recevront plus ni lettres, ni colis de
victuailles. J’ai dit.
Trois jours plus tard, l’Allemagne renonçait à ses tracasseries et les
représailles des Russes furent levées.
Pourquoi la France montrait-elle moins de fermeté que la Russie? Point
d’interrogation que nous nous posions souvent. A l’heure actuelle, au
moment où je mets de l’ordre dans mes souvenirs de captivité, le
problème me semble simplifié. Ces effroyables affaires de trahison, qui
ont marqué chez nous l’issue de la lutte, nous donnent la clef du
mystère. Tant que l’_Action Française_ a prêché dans le vide, tant que
ce magnifique vieillard de Clémenceau qui lui, seul de toute la
politicaille, s’est rajeuni quand la France entière se rajeunissait, ne
s’est pas dressé pour réagir, la guerre ne finissait pas. Août 1917 est
une date historique, comme septembre 1914. La Marne et Clémenceau ont
sauvé la France et gagné la victoire. De l’une à l’autre de ces deux
dates, la France a pataugé. On sait désormais pourquoi. Mais, en 1916,
au plus beau du gâchis, nous ignorions, nous prisonniers en Allemagne,
pourquoi nous étions des pantins entre les mains des hommes du kaiser.
Peu importe, d’ailleurs, que le capitaine Bouchardon ait étudié ou non
les agissements criminels de tant de jolis personnages par rapport aux
prisonniers français. Notre conviction a trouvé enfin les coupables qui
nous valurent un supplément de misère, et leur châtiment a balayé nos
peines.
Je crois qu’il n’y a pas un seul officier français prisonnier qui n’ait
connu le régime des représailles. Les uns après les autres, tous les
camps d’Allemagne l’ont pratiqué. Seulement, le régime n’était pas le
même partout. L’Allemagne dosait les représailles. Elle en jouait comme
de son artillerie aux calibres divers. Il y eut des camps terribles, en
Pologne par exemple, où des officiers, sans distinction de grade, d’âge
ou de santé, furent livrés à eux-mêmes au milieu des bois et des
marécages; où ils devaient tout faire sans aucun secours; où ils
devaient se construire un refuge contre les intempéries; où ils ne
recevaient plus de nouvelles de France; où ils étaient séparés du reste
des vivants. Le camp de Vöhrenbach fut moins affreux. Les seules
tortures qu’on nous y infligea étaient d’ordre moral. Désunis, nous
aurions pu sombrer dans le découragement. Mais nous nous tenions par la
main, je l’ai déjà dit, et toutes les mesures que l’on prit contre nous
ne nous tirèrent que des éclats de rire et des chansons. C’est une
réponse que les Allemands n’attendaient pas, et elle les exaspérait,
parce qu’ils ne la comprenaient point.
Le 14 avril 1916, vers huit heures du soir, le chef de bataillon L***
réunit les officiers du premier étage dans la salle de gymnastique, et
leur communiqua les ordres de la _kommandantur_. Les officiers allemands
du camp de Saint-Angeau s’étaient plaints de n’avoir pas trouvé en
France les marques de déférence et de sympathie qu’ils préjugeaient
mériter. En conséquence, le gouvernement de Berlin décidait que le camp
de Vöhrenbach serait brimé jusqu’au jour où les officiers allemands
daigneraient reconnaître que le camp de Saint-Angeau était devenu
tolérable. Berlin nous autorisait à écrire trois lettres en France pour
signaler la situation qui nous était faite. C’était le chantage sans
scrupule. Suivait l’énumération des mesures prescrites.
Des murmures couraient autour du commandant L***, qui n’arrivait plus à
dominer le tumulte. Personne n’écoutait la longue liste des vexations
qui nous menaçaient. Une espèce de fièvre s’emparait de nous. Enfin!
l’Allemagne offrait une distraction à notre oisiveté; car nous ne
doutions pas que les représailles ne dussent nous apporter un peu de
mouvement.
La joie nous tenait.
--Où est ce Saint-Angeau?
--En Auvergne.
--Dans le Cantal.
--Vive Saint-Angeau!
--Ah! ils ne sont pas contents, messieurs les Boches?
--Chacun son tour.
--On les aura.
Ce fut dans un brouhaha inaccoutumé de voix, de cris, de conversations,
qu’on se rassembla pour l’appel. Des mots fusaient de la foule.
--Saint-Angeau!
Le _Lièvre effrayé_, qui était de service, avait l’air plus effrayé que
jamais. Derrière lui des plaisanteries s’étouffaient.
--On les aura!
L’annonce des représailles avait réveillé le camp. Tant qu’elles
durèrent, l’agitation ne se relâcha pas. Loin de nous attrister, les
ordres de la _kommandantur_ nous égayaient. Chaque semaine nous donnait
une nouvelle raison de nous réjouir. En effet, le régime du camp ne
changea pas du jour au lendemain. Pour agir plus efficacement sur nous,
à la manière d’un acide lent, les mesures se succédaient sans hâte. On
espérait ainsi nous agacer de plus en plus. Mauvaise psychologie.
Nous étions huit ou dix officiers par chambre. On nous y entassa jusqu’à
une vingtaine. Nous fûmes serrés comme des sardines dans une boîte. Mais
plus on est de fous, plus on rit. Et nous menions un agréable tapage. On
nous avait enlevé les châlits. On nous laissa provisoirement les petits
sommiers carrés, qu’on remplacerait plus tard par des paillasses, comme
à Saint-Angeau. On ne toucha pas d’abord à nos deux couvertures; mais,
bientôt, on nous en retira une, comme à Saint-Angeau. A Saint-Angeau,
les officiers allemands n’étaient éclairés que par une lampe à pétrole.
Nous, nous avions deux lampes électriques; on nous supprima une ampoule.
On nous supprima les petites armoires militaires où nous rangions nos
vêtements, et l’on posa des planches à bagages le long des murs, comme à
Saint-Angeau. Vous pensez bien que tous ces déménagements ne
s’effectuèrent pas dans un silence passif. Une chanson circulait déjà à
travers le camp, et, quand une porte s’entrebâillait, on entendait ce
refrain narquois, imité de l’_A Ménilmontant_ d’Aristide Bruant:
_Comme à Saint-Angeau!_
_Comme à Saint-Angeau!_
La _kommandantur_ s’inquiétait de cet état d’esprit. A chaque brimade
qu’elle ordonnait, on sentait qu’elle redoutait une explosion.
L’affichage du nouveau règlement excitait un enthousiasme délicieux. Le
papier, rédigé en français, s’il vous plaît, disait gentiment:
«_Vous mangerez sur vos chambres. Le réfectoire ne servira que comme
passage pour la kantine. Les billards seront supprimés, tandis que le
piano restera à votre disposition. La vente à la kantine de friandises,
comme par exemple de sardines et autres objets de luxe_ (sic), _sera
supprimée; les confitures seront vendues comme jusqu’ici_.»
Pouvions-nous pleurer devant des textes pareils? La _kommandantur_ ne
comprenait pas notre hilarité.
Pour que les représailles de Vöhrenbach eussent plus de poids sur le
gouvernement de Paris, une cinquantaine de «personnalités politiques et
militaires» allaient grossir notre effectif. Nous attendions le colonel
Colignon, que les Boches poursuivaient d’une haine spéciale, et le
lieutenant Delcassé, fils du ministre, qu’ils envoyaient dans les camps
les plus durs.
En revanche, les Russes et les Anglais nous quittaient. Ils demandèrent
à partager nos peines et à rester parmi nous: beau geste, qui en dit
plus long que toutes les phrases sur la fraternité des alliés. Mais ils
partirent, le 18 avril, dans la matinée: Berlin les expédiait ailleurs.
Quel émouvant départ! Ils étaient dans la cour. Nous les entourions. Le
vieil _oberst_ Freiherr von Seckendorff nous regardait d’un air peu
rassuré. Quatre Anglais avaient l’intention de s’évader, en sautant du
train en marche. L’un d’eux ne cachait même pas le pantalon de civil
qu’il portait sous son manteau d’aviateur. Quand ils franchirent la
grille du camp, toutes les fenêtres étaient noires de têtes penchées,
et, soudain, jailli de toutes les bouches, le _God save the King_ éclata
par-dessus le camp, vers nos compagnons fidèles qui, de loin, nous
répondaient en agitant leurs mouchoirs, et en criant: «Vive la France!»
La neige tombait. Le vieil _oberst_ demeurait immobile au milieu de la
cour. Quelles réflexions pouvaient l’occuper?
Dans l’après-midi, la manifestation eut encore lieu, mais pour saluer
l’arrivée des camarades qu’on nous avait promis. Ils s’avançaient, masse
épaisse, capotes bleues, képis rouges, escortés par une ribambelle de
gosses curieux du spectacle, car tout Vöhrenbach était sur des épines.
Une _Marseillaise_ immense courut à la rencontre de nos frères. La
kommandantur devenait folle. Le poste sortit en armes. Les soldats
firent entrer à coups de crosse les nouveaux prisonniers, que cette
réception étonna. Ils nous l’avouèrent par la suite. Ils n’avaient
jamais rien vu de pareil. Et pourtant c’étaient d’anciens prisonniers.
Ils venaient de Heidelberg, mais il n’y avait parmi eux ni le colonel
Colignon, ni le lieutenant Delcassé, ni aucune célébrité politique ou
militaire. Sans doute réservait-on le lieutenant Delcassé pour un camp
mieux choisi. Car il épuisa toutes les représailles, jusqu’au jour où on
l’envoya enfin en Suisse; mais on l’y envoya trop tard; il y mourut: les
Boches l’avaient tué.
Le soir, dans toutes les chambres, au milieu d’un fouillis de sommiers,
de couvertures, de malles, de valises, et d’ustensiles de cuisine, on
chantait. Le chef de poste monta pour nous prier de nous taire. Dans la
plupart des chambres, il fut conspué. Comme le réfectoire nous était
désormais fermé, on nous avait distribué des gamelles réglementaires.
Elles devinrent des instruments de musique. L’officier de service,
l’invraisemblable _Barzinque_, dit _Sabre de Bois_, toujours si plein
d’importance, resta prudemment couché, ce soir-là. Un vent douteux
soufflait sur le camp.
La journée du 19 avril ne fut pas plus calme. Les nouveaux prisonniers
n’étaient pas habitués à ces manières. Ils n’auguraient rien de bon du
scandale. Ils descendirent pourtant à l’appel du matin, comme les
autres, avec leur gamelle à la main. On avait l’impression que le
moindre geste maladroit provoquerait une révolte. Il y avait de la
poudre dans l’air. Nous étions prêts à tout. Le train de l’après-midi
nous amena encore une dizaine de camarades du camp de Villingen. Comme
la veille, la _Marseillaise_ déferla sur nos gardiens désorientés. Comme
la veille, le poste sortit, mit baïonnette au canon, chargea sur ceux
d’entre nous qui s’attardaient dans la cour, et toute une escouade tint
nos fenêtres sous la menace des fusils. Le vieil _oberst_ s’arrachait
les cheveux. L’aide de ce camp se démenait de droite et de gauche.
Monsieur le Censeur contractait plus que jamais ses mâchoires carrées,
et _Barzinque_, devenu enragé, hurlait des choses inintelligibles. Et
tous percevaient par moments le refrain goguenard:
_Comme à Saint-Angeau!_
_Comme à Saint-Angeau!_
Cependant, comme à Saint-Angeau, les restrictions s’accumulaient. Nous
mangions dans nos chambres. La musique fut interdite. Interdits, les
fauteuils et les chaises-longues. Interdit, le tennis; interdits, les
agrès de gymnastique. La salle de douches fut fermée. Les lavabos furent
fermés. On ne laissa qu’un robinet dans la cour. Ce robinet fut cause de
scènes épiques. Les prisonniers faisaient leur toilette en plein air,
et, comme ils n’avaient aucune raison de cultiver la crasse ou de
ménager la pudeur des populations, la plupart exhibaient aux quatre
points cardinaux leur nudité totale. Vociférations, cris, grincements de
dents, tout fut vain. Mais la _kommandantur_ rouvrit la porte des
lavabos.
--On les aura! fut le mot de cette victoire.
Nous tenions ferme. Les Boches aussi. Ils n’étaient pas satisfaits des
lettres que nous avions écrites en France. Il y avait de quoi. Aucun de
nous ne se plaignait. Nous avions profité de l’aubaine de ces trois
lettres pour nous délivrer par avance de tout ce que nous ne pourrions
plus dire, puisque désormais nous n’aurions plus droit qu’à une carte de
dix lignes toutes les semaines. Et tous nous nous étions arrangés pour
que nos familles ne s’alarmassent point.
Les représailles continuaient. Les contre-ordres suivaient les ordres.
On ne s’y retrouvait plus. On nous rendit le réfectoire, parce que nous
gâtions le plancher des chambres et parce que nous réclamions le
remboursement du matériel que nous avions payé. Le colonel B***, le plus
ancien d’entre nous, fut écroué dans la cellule des arrêts de rigueur
sans motif spécial.
_Comme à Saint-Angeau!_
_Comme à Saint-Angeau!_
Les mauvaises nouvelles dont les Boches nous faisaient part nous
réjouissaient. Et notre plaisir n’avait plus de bornes, quand nous
apprenions de bonnes nouvelles de France. Or, nous sûmes que deux des
officiers anglais qui devaient s’évader en quittant Vöhrenbach, étaient
en sûreté à Berne: la kommandantur en fut charitablement informée. Des
troupes russes avaient débarqué à Marseille: nous ne pouvions pas ne pas
célébrer ce succès qui coïncidait avec la fête de Pâques. Le lendemain,
les journaux ne nous furent pas distribués. La vente de l’alcool à
brûler cessa. Le général commandant le XIVᵉ corps d’armée nous inspecta
le 24 avril. On nous permit d’écrire une nouvelle lettre en France.
Personne n’écrivit. Les Boches étaient furibonds. Le 28, un colonel, du
cabinet du ministre de la Guerre, nous inspecta. Évidemment, on voulait
constater les progrès du régime. Le colonel en fut pour son voyage. On
nous retira les serviettes de toilette que l’administration nous
fournissait gratuitement, et l’on nous rappela que la kantine en
vendait. La _kommandantur_ était assaillie de réclamations. L’un
exigeait la nourriture que les officiers allemands avaient à
Saint-Angeau. L’autre se plaignait de l’éclairage électrique et voulait
une lampe à pétrole.
_Comme à Saint-Angeau!_
_Comme à Saint-Angeau!_
La prairie nous était consignée. Une barrière limitait la zone de nos
promenades circulaires. Les gens du village, plus que jamais,
s’approchaient des fils de fer pour mieux nous voir. Le bruit de nos
manifestations bouleversait les civils. Un groupe de jeunes gens passa
devant le camp en chantant la _Wacht am Rhein_. Nous répondîmes en
chantant la _Marseillaise_ une fois de plus. On nous défendit de la
chanter, sous peine des pires châtiments. Le capitaine Chéron porta une
lettre de protestation à la _kommandantur_: il fut expédié dans un camp
de représailles plus rudes, en Pologne.
Au milieu de l’effervescence générale, des évasions ajoutaient leur
pittoresque. Un même soir, à la tombée de la nuit, trois officiers
franchirent les clôtures. Comme par hasard, les lampes à arc refusèrent
de s’allumer dans la cour. L’électricien cherchait en vain les causes de
l’accident. On crut à une manœuvre d’un prisonnier. Toute la garnison de
Vöhrenbach prit les armes et accourut au pas gymnastique. On craignait
une mutinerie. On alluma des torches. On organisa des patrouilles. On
doubla les sentinelles. Tout le monde était aux abois. La femme du
censeur assistait à l’alerte. Des cris montaient:
--_Posten! Posten!_
--_Posten!_
Nuit superbe. A dix heures et demie, _Barzinque_ s’aperçut que deux
officiers manquaient. Il était fou de joie. Tout le camp respira. On
s’attendait à une catastrophe, et il ne s’agissait que d’une évasion! La
tragédie s’achevait en farce. Seul, le vieil _oberst_ Freiherr von
Seckendorff, dit _Kœniggraetz_, ne riait pas.
Le jour vint où l’on nous distribua les fameuses paillasses dont on nous
menaçait depuis longtemps. Au lieu de paille, elles contenaient des
copeaux, qu’on nomme là-bas _Baùmwolle_, ou laine de bois. Quel pays!
Cela produisit de nouvelles réclamations: nous voulions de la paille,
comme à Saint-Angeau. Mais on eût été bien gêné de nous en fournir.