Le _Balai Hygiénique_ tirait son nom de la forme de sa barbe, qui

singeait les raides plumeaux dont on ne se sert pas pour épousseter les

meubles d’un salon. Ce sinistre individu n’avait aucun rapport avec les

prisonniers proprement dits. Fonctionnaire adjudant, il ne s’occupait

que de la discipline de nos ordonnances et des consignes des hommes de

garde. Les uns et les autres lui durent d’innombrables punitions. Il

nous haïssait à tous crins. Sa voix tremblait quand il parlait de nous.

Je donnerai la mesure de ses sentiments en transcrivant ici une phrase,

qu’il prononça un jour devant le chef cuisinier et que plusieurs

officiers entendirent. Il disait:

--Ils se plaignent de la nourriture? Si j’étais le commandant du camp,

il y a beau temps que je les aurais tous empoisonnés.

Le _feldwebel_ de l’infirmerie ne valait pas mieux. Nous l’appelions

_Makoko_, à cause de son teint chocolat et de ses cheveux noirs et

crépus. Son origine posait un point d’interrogation. Il nous plaisait

d’imaginer en lui l’arrière-produit d’une fille du Rhin et d’un de ces

mameluks puissants que Napoléon traînait derrière lui. Si nous nous

trompions, le _Makoko_ devenait un mystère ethnographique. Son emploi

d’infirmier lui laissait des loisirs, car l’infirmerie ne disposait

d’aucun médicament et, en outre, elle nous fut fermée dès le premier

jour des représailles. Aussi _Makoko_ se rendait-il indispensable en

remplissant le noble office d’espion. Il s’en acquittait à merveille et

méritait de la sorte de ne pas être envoyé aux armées.

Se rendre indispensable pour rester à l’intérieur, c’était l’ambition

évidente de tous nos geôliers. On conçoit qu’ils ne s’endormaient pas à

la tâche. Leur intérêt immédiat les poussait à ne nous épargner aucune

turpitude: par là, ils gagnaient l’estime de leurs chefs, et leur haine

native de tout ce qui est français s’accroissait, tout naturellement, du

besoin d’aboyer et de mordre, que leur veulerie nécessitait.

_à Adolphe Boschot_

CHAPITRE XVI

LE RÉGIME DES REPRÉSAILLES

L’Allemagne ne pouvait pas ne pas se rendre compte de l’état lamentable

de prostration où la captivité réduisait les prisonniers qu’elle

détenait. Néanmoins, il n’est pas surprenant qu’elle n’ait rien tenté

pour adoucir leur sort. Son intérêt trouvait son compte à notre

décrépitude. Mais son intérêt aussi, éveillé par le spectacle de nos

misères, voulait qu’elle s’inquiétât du sort de ses propres prisonniers.

S’il lui était indifférent que nous dussions rentrer chez nous comme des

loques humaines, il ne lui convenait pas que ses enfants lui fissent

retour dans les mêmes tristes conditions après la guerre. Pour éviter ce

danger, elle n’hésita pas à employer un moyen infaillible: ce que nous

appelons «chantage», elle le qualifia «représailles».

La méthode est simple. Qu’un prisonnier écrive à ses parents qu’il n’est

pas heureux en France, il n’en faut pas davantage. Les parents

transmettent la plainte au Gouvernement Impérial et Royal. Berlin

ordonne que tout un camp de prisonniers français subisse telles et

telles mesures vexatoires, informe Paris de sa décision, et ajoute que

l’ordre sera rapporté quand tel camp de France aura reçu telle et telle

amélioration. J’ai eu sous les yeux la lettre qu’un officier boche

envoyait à son père. Il disait: «En un mot, on ne se fait aucune idée en

Allemagne du traitement indigne auquel nous sommes soumis ici. Les

autorités responsables devraient prendre des mesures de

représailles[E]». Les citoyens allemands n’avaient peut-être pas

beaucoup de droits, mais l’Empire les défendait. Nous, nous sommes

accablés de droits, mais on nous laisse le soin de les défendre

nous-mêmes. J’admire cette petite phrase de rien: «Les autorités

responsables devraient prendre des mesures de représailles.» Les

autorités étaient responsables, en Allemagne. Mais les autorités

françaises, comment agissaient-elles? Elles capitulaient. L’Allemagne

obtenait les satisfactions qu’elle réclamait. Par contre-coup, les

représailles imposées aux prisonniers français étaient levées.

--Que demandez-vous de plus? dira-t-on.

Les prisonniers français ne demandaient pas la fin des représailles.

Qu’ils fussent en représailles ou non, leur situation n’était ni

meilleure ni pire. Et ils se réjouissaient d’être un peu plus

maltraités, quand ils apprenaient qu’ils l’étaient parce que les

prisonniers allemands gémissaient en France. Nous savions tellement que

les bandits de 1914 ne gémiraient jamais assez! En outre, il nous

répugnait que la France, toujours et toujours, capitulât: nous sentions

que quelque chose d’anormal se tramait chez nous. Il nous sautait aux

yeux qu’un désaccord existait entre le peuple français qui avait la

volonté de vaincre, et les hommes du gouvernement, ministres, députés

et sénateurs, qui avaient une âme craintive. 1914 avait ouvert les

portes toutes grandes à l’enthousiasme français. A la France, qui se

retrouvait jeune, il fallait un gouvernement jeune. Elle conserva,

l’imprudente, la kyrielle de vieux politiciens, barbons de la défaite de

1871, ou héritiers podagres des vaincus. Depuis sa naissance, la

Troisième République avait refusé le fer à l’Allemagne. L’heure n’est

plus d’examiner ses torts ou ses raisons. L’histoire enregistre

simplement. Mais en 1914, quand il n’y eut plus moyen de se dérober à

l’attaque des Barbares, la nécessité s’imposait de jeter, avec les

anciennes terreurs, tous ceux qui avaient eu peur officiellement pour la

France. Ainsi des vaincus ou des fils de vaincus ne pouvaient nous mener

à la victoire que par des chemins détournés. Nous avions inventé la

diplomatie, ce bridge où la France était toujours «le mort». La faillite

de la diplomatie en 1914 aurait dû entraîner la faillite des diplomates.

Il n’en fut rien. Et, parmi tant d’errements qui ont marqué la conduite

de la guerre, il nous est apparu, à nous prisonniers, que le

gouvernement de Paris était impuissant à nous sauver de la ruine.

Pendant que la France faisait la guerre à la va-comme-je-te-pousse,

l’Allemagne faisait la guerre totale. Elle la faisait aux soldats du

front et aux civils de l’intérieur. C’est un point acquis, qu’elle

manœuvrait autant dans nos usines et dans nos champs par les écrits

louches et les paroles suspectes que dans les tranchées par les canons

et les gaz empoisonnés. Elle travaillait à détruire le moral des hommes

et des femmes de l’arrière dans le temps où elle tuait et blessait les

guerriers de l’avant. Terrible entreprise. Les prisonniers eux-mêmes

servirent à l’Allemagne. En effet, pour ces questions de représailles,

elle ne s’en tenait pas à des échanges directs de notes avec Paris. Elle

faisait intervenir les victimes. Quand un camp était mis en

représailles, tous les prisonniers avaient le droit d’écrire en France

une lettre, souvent deux, et quelquefois trois, pour annoncer les

tourments qu’on leur préparait et les motifs de ces punitions. En sorte

que l’Allemagne atteignait un double but: elle obtenait des douceurs

pour ses Fritz, et elle décourageait les familles françaises. Les

familles tremblaient pour leurs prisonniers: chaque mois leur apportait

de nouvelles transes. Le désir de la paix se glissait dans les esprits

avec une insistance croissante. Rien de plus dangereux pour la France.

Rien de plus précieux pour l’Allemagne. Et vous voyez que le régime des

représailles, arme de guerre, sort des limites de nos camps, où nous

supportions tout, pour prendre une importance qui dépasse nos ennuis

personnels de prisonniers.

La Russie n’y allait pas par quatre chemins, et elle observait en face

des menaces allemandes la seule attitude raisonnable. Elle ne s’occupait

guère de ses prisonniers, je l’ai dit, mais, quand elle s’en occupait,

elle s’en occupait bien. Un jour, l’Allemagne voulut inaugurer contre

elle le système qui réussissait avec la France. Elle mit en représailles

mille officiers russes et envoya la nouvelle à Pétrograd. Pétrograd

répondit:

--Faites comme il vous plaira. De mon côté, à partir d’aujourd’hui, je

modifie mes habitudes. Dorénavant, TOUS les officiers allemands que je

détiens seront traités comme de simples soldats prisonniers. Je les

logerai au milieu d’eux, dans les mêmes baraques. Ils seront astreints

aux mêmes corvées. Je leur supprime toute la correspondance. Ils

n’écriront plus, et ne recevront plus ni lettres, ni colis de

victuailles. J’ai dit.

Trois jours plus tard, l’Allemagne renonçait à ses tracasseries et les

représailles des Russes furent levées.

Pourquoi la France montrait-elle moins de fermeté que la Russie? Point

d’interrogation que nous nous posions souvent. A l’heure actuelle, au

moment où je mets de l’ordre dans mes souvenirs de captivité, le

problème me semble simplifié. Ces effroyables affaires de trahison, qui

ont marqué chez nous l’issue de la lutte, nous donnent la clef du

mystère. Tant que l’_Action Française_ a prêché dans le vide, tant que

ce magnifique vieillard de Clémenceau qui lui, seul de toute la

politicaille, s’est rajeuni quand la France entière se rajeunissait, ne

s’est pas dressé pour réagir, la guerre ne finissait pas. Août 1917 est

une date historique, comme septembre 1914. La Marne et Clémenceau ont

sauvé la France et gagné la victoire. De l’une à l’autre de ces deux

dates, la France a pataugé. On sait désormais pourquoi. Mais, en 1916,

au plus beau du gâchis, nous ignorions, nous prisonniers en Allemagne,

pourquoi nous étions des pantins entre les mains des hommes du kaiser.

Peu importe, d’ailleurs, que le capitaine Bouchardon ait étudié ou non

les agissements criminels de tant de jolis personnages par rapport aux

prisonniers français. Notre conviction a trouvé enfin les coupables qui

nous valurent un supplément de misère, et leur châtiment a balayé nos

peines.

Je crois qu’il n’y a pas un seul officier français prisonnier qui n’ait

connu le régime des représailles. Les uns après les autres, tous les

camps d’Allemagne l’ont pratiqué. Seulement, le régime n’était pas le

même partout. L’Allemagne dosait les représailles. Elle en jouait comme

de son artillerie aux calibres divers. Il y eut des camps terribles, en

Pologne par exemple, où des officiers, sans distinction de grade, d’âge

ou de santé, furent livrés à eux-mêmes au milieu des bois et des

marécages; où ils devaient tout faire sans aucun secours; où ils

devaient se construire un refuge contre les intempéries; où ils ne

recevaient plus de nouvelles de France; où ils étaient séparés du reste

des vivants. Le camp de Vöhrenbach fut moins affreux. Les seules

tortures qu’on nous y infligea étaient d’ordre moral. Désunis, nous

aurions pu sombrer dans le découragement. Mais nous nous tenions par la

main, je l’ai déjà dit, et toutes les mesures que l’on prit contre nous

ne nous tirèrent que des éclats de rire et des chansons. C’est une

réponse que les Allemands n’attendaient pas, et elle les exaspérait,

parce qu’ils ne la comprenaient point.

Le 14 avril 1916, vers huit heures du soir, le chef de bataillon L***

réunit les officiers du premier étage dans la salle de gymnastique, et

leur communiqua les ordres de la _kommandantur_. Les officiers allemands

du camp de Saint-Angeau s’étaient plaints de n’avoir pas trouvé en

France les marques de déférence et de sympathie qu’ils préjugeaient

mériter. En conséquence, le gouvernement de Berlin décidait que le camp

de Vöhrenbach serait brimé jusqu’au jour où les officiers allemands

daigneraient reconnaître que le camp de Saint-Angeau était devenu

tolérable. Berlin nous autorisait à écrire trois lettres en France pour

signaler la situation qui nous était faite. C’était le chantage sans

scrupule. Suivait l’énumération des mesures prescrites.

Des murmures couraient autour du commandant L***, qui n’arrivait plus à

dominer le tumulte. Personne n’écoutait la longue liste des vexations

qui nous menaçaient. Une espèce de fièvre s’emparait de nous. Enfin!

l’Allemagne offrait une distraction à notre oisiveté; car nous ne

doutions pas que les représailles ne dussent nous apporter un peu de

mouvement.

La joie nous tenait.

--Où est ce Saint-Angeau?

--En Auvergne.

--Dans le Cantal.

--Vive Saint-Angeau!

--Ah! ils ne sont pas contents, messieurs les Boches?

--Chacun son tour.

--On les aura.

Ce fut dans un brouhaha inaccoutumé de voix, de cris, de conversations,

qu’on se rassembla pour l’appel. Des mots fusaient de la foule.

--Saint-Angeau!

Le _Lièvre effrayé_, qui était de service, avait l’air plus effrayé que

jamais. Derrière lui des plaisanteries s’étouffaient.

--On les aura!

L’annonce des représailles avait réveillé le camp. Tant qu’elles

durèrent, l’agitation ne se relâcha pas. Loin de nous attrister, les

ordres de la _kommandantur_ nous égayaient. Chaque semaine nous donnait

une nouvelle raison de nous réjouir. En effet, le régime du camp ne

changea pas du jour au lendemain. Pour agir plus efficacement sur nous,

à la manière d’un acide lent, les mesures se succédaient sans hâte. On

espérait ainsi nous agacer de plus en plus. Mauvaise psychologie.

Nous étions huit ou dix officiers par chambre. On nous y entassa jusqu’à

une vingtaine. Nous fûmes serrés comme des sardines dans une boîte. Mais

plus on est de fous, plus on rit. Et nous menions un agréable tapage. On

nous avait enlevé les châlits. On nous laissa provisoirement les petits

sommiers carrés, qu’on remplacerait plus tard par des paillasses, comme

à Saint-Angeau. On ne toucha pas d’abord à nos deux couvertures; mais,

bientôt, on nous en retira une, comme à Saint-Angeau. A Saint-Angeau,

les officiers allemands n’étaient éclairés que par une lampe à pétrole.

Nous, nous avions deux lampes électriques; on nous supprima une ampoule.

On nous supprima les petites armoires militaires où nous rangions nos

vêtements, et l’on posa des planches à bagages le long des murs, comme à

Saint-Angeau. Vous pensez bien que tous ces déménagements ne

s’effectuèrent pas dans un silence passif. Une chanson circulait déjà à

travers le camp, et, quand une porte s’entrebâillait, on entendait ce

refrain narquois, imité de l’_A Ménilmontant_ d’Aristide Bruant:

_Comme à Saint-Angeau!_

_Comme à Saint-Angeau!_

La _kommandantur_ s’inquiétait de cet état d’esprit. A chaque brimade

qu’elle ordonnait, on sentait qu’elle redoutait une explosion.

L’affichage du nouveau règlement excitait un enthousiasme délicieux. Le

papier, rédigé en français, s’il vous plaît, disait gentiment:

«_Vous mangerez sur vos chambres. Le réfectoire ne servira que comme

passage pour la kantine. Les billards seront supprimés, tandis que le

piano restera à votre disposition. La vente à la kantine de friandises,

comme par exemple de sardines et autres objets de luxe_ (sic), _sera

supprimée; les confitures seront vendues comme jusqu’ici_.»

Pouvions-nous pleurer devant des textes pareils? La _kommandantur_ ne

comprenait pas notre hilarité.

Pour que les représailles de Vöhrenbach eussent plus de poids sur le

gouvernement de Paris, une cinquantaine de «personnalités politiques et

militaires» allaient grossir notre effectif. Nous attendions le colonel

Colignon, que les Boches poursuivaient d’une haine spéciale, et le

lieutenant Delcassé, fils du ministre, qu’ils envoyaient dans les camps

les plus durs.

En revanche, les Russes et les Anglais nous quittaient. Ils demandèrent

à partager nos peines et à rester parmi nous: beau geste, qui en dit

plus long que toutes les phrases sur la fraternité des alliés. Mais ils

partirent, le 18 avril, dans la matinée: Berlin les expédiait ailleurs.

Quel émouvant départ! Ils étaient dans la cour. Nous les entourions. Le

vieil _oberst_ Freiherr von Seckendorff nous regardait d’un air peu

rassuré. Quatre Anglais avaient l’intention de s’évader, en sautant du

train en marche. L’un d’eux ne cachait même pas le pantalon de civil

qu’il portait sous son manteau d’aviateur. Quand ils franchirent la

grille du camp, toutes les fenêtres étaient noires de têtes penchées,

et, soudain, jailli de toutes les bouches, le _God save the King_ éclata

par-dessus le camp, vers nos compagnons fidèles qui, de loin, nous

répondaient en agitant leurs mouchoirs, et en criant: «Vive la France!»

La neige tombait. Le vieil _oberst_ demeurait immobile au milieu de la

cour. Quelles réflexions pouvaient l’occuper?

Dans l’après-midi, la manifestation eut encore lieu, mais pour saluer

l’arrivée des camarades qu’on nous avait promis. Ils s’avançaient, masse

épaisse, capotes bleues, képis rouges, escortés par une ribambelle de

gosses curieux du spectacle, car tout Vöhrenbach était sur des épines.

Une _Marseillaise_ immense courut à la rencontre de nos frères. La

kommandantur devenait folle. Le poste sortit en armes. Les soldats

firent entrer à coups de crosse les nouveaux prisonniers, que cette

réception étonna. Ils nous l’avouèrent par la suite. Ils n’avaient

jamais rien vu de pareil. Et pourtant c’étaient d’anciens prisonniers.

Ils venaient de Heidelberg, mais il n’y avait parmi eux ni le colonel

Colignon, ni le lieutenant Delcassé, ni aucune célébrité politique ou

militaire. Sans doute réservait-on le lieutenant Delcassé pour un camp

mieux choisi. Car il épuisa toutes les représailles, jusqu’au jour où on

l’envoya enfin en Suisse; mais on l’y envoya trop tard; il y mourut: les

Boches l’avaient tué.

Le soir, dans toutes les chambres, au milieu d’un fouillis de sommiers,

de couvertures, de malles, de valises, et d’ustensiles de cuisine, on

chantait. Le chef de poste monta pour nous prier de nous taire. Dans la

plupart des chambres, il fut conspué. Comme le réfectoire nous était

désormais fermé, on nous avait distribué des gamelles réglementaires.

Elles devinrent des instruments de musique. L’officier de service,

l’invraisemblable _Barzinque_, dit _Sabre de Bois_, toujours si plein

d’importance, resta prudemment couché, ce soir-là. Un vent douteux

soufflait sur le camp.

La journée du 19 avril ne fut pas plus calme. Les nouveaux prisonniers

n’étaient pas habitués à ces manières. Ils n’auguraient rien de bon du

scandale. Ils descendirent pourtant à l’appel du matin, comme les

autres, avec leur gamelle à la main. On avait l’impression que le

moindre geste maladroit provoquerait une révolte. Il y avait de la

poudre dans l’air. Nous étions prêts à tout. Le train de l’après-midi

nous amena encore une dizaine de camarades du camp de Villingen. Comme

la veille, la _Marseillaise_ déferla sur nos gardiens désorientés. Comme

la veille, le poste sortit, mit baïonnette au canon, chargea sur ceux

d’entre nous qui s’attardaient dans la cour, et toute une escouade tint

nos fenêtres sous la menace des fusils. Le vieil _oberst_ s’arrachait

les cheveux. L’aide de ce camp se démenait de droite et de gauche.

Monsieur le Censeur contractait plus que jamais ses mâchoires carrées,

et _Barzinque_, devenu enragé, hurlait des choses inintelligibles. Et

tous percevaient par moments le refrain goguenard:

_Comme à Saint-Angeau!_

_Comme à Saint-Angeau!_

Cependant, comme à Saint-Angeau, les restrictions s’accumulaient. Nous

mangions dans nos chambres. La musique fut interdite. Interdits, les

fauteuils et les chaises-longues. Interdit, le tennis; interdits, les

agrès de gymnastique. La salle de douches fut fermée. Les lavabos furent

fermés. On ne laissa qu’un robinet dans la cour. Ce robinet fut cause de

scènes épiques. Les prisonniers faisaient leur toilette en plein air,

et, comme ils n’avaient aucune raison de cultiver la crasse ou de

ménager la pudeur des populations, la plupart exhibaient aux quatre

points cardinaux leur nudité totale. Vociférations, cris, grincements de

dents, tout fut vain. Mais la _kommandantur_ rouvrit la porte des

lavabos.

--On les aura! fut le mot de cette victoire.

Nous tenions ferme. Les Boches aussi. Ils n’étaient pas satisfaits des

lettres que nous avions écrites en France. Il y avait de quoi. Aucun de

nous ne se plaignait. Nous avions profité de l’aubaine de ces trois

lettres pour nous délivrer par avance de tout ce que nous ne pourrions

plus dire, puisque désormais nous n’aurions plus droit qu’à une carte de

dix lignes toutes les semaines. Et tous nous nous étions arrangés pour

que nos familles ne s’alarmassent point.

Les représailles continuaient. Les contre-ordres suivaient les ordres.

On ne s’y retrouvait plus. On nous rendit le réfectoire, parce que nous

gâtions le plancher des chambres et parce que nous réclamions le

remboursement du matériel que nous avions payé. Le colonel B***, le plus

ancien d’entre nous, fut écroué dans la cellule des arrêts de rigueur

sans motif spécial.

_Comme à Saint-Angeau!_

_Comme à Saint-Angeau!_

Les mauvaises nouvelles dont les Boches nous faisaient part nous

réjouissaient. Et notre plaisir n’avait plus de bornes, quand nous

apprenions de bonnes nouvelles de France. Or, nous sûmes que deux des

officiers anglais qui devaient s’évader en quittant Vöhrenbach, étaient

en sûreté à Berne: la kommandantur en fut charitablement informée. Des

troupes russes avaient débarqué à Marseille: nous ne pouvions pas ne pas

célébrer ce succès qui coïncidait avec la fête de Pâques. Le lendemain,

les journaux ne nous furent pas distribués. La vente de l’alcool à

brûler cessa. Le général commandant le XIVᵉ corps d’armée nous inspecta

le 24 avril. On nous permit d’écrire une nouvelle lettre en France.

Personne n’écrivit. Les Boches étaient furibonds. Le 28, un colonel, du

cabinet du ministre de la Guerre, nous inspecta. Évidemment, on voulait

constater les progrès du régime. Le colonel en fut pour son voyage. On

nous retira les serviettes de toilette que l’administration nous

fournissait gratuitement, et l’on nous rappela que la kantine en

vendait. La _kommandantur_ était assaillie de réclamations. L’un

exigeait la nourriture que les officiers allemands avaient à

Saint-Angeau. L’autre se plaignait de l’éclairage électrique et voulait

une lampe à pétrole.

_Comme à Saint-Angeau!_

_Comme à Saint-Angeau!_

La prairie nous était consignée. Une barrière limitait la zone de nos

promenades circulaires. Les gens du village, plus que jamais,

s’approchaient des fils de fer pour mieux nous voir. Le bruit de nos

manifestations bouleversait les civils. Un groupe de jeunes gens passa

devant le camp en chantant la _Wacht am Rhein_. Nous répondîmes en

chantant la _Marseillaise_ une fois de plus. On nous défendit de la

chanter, sous peine des pires châtiments. Le capitaine Chéron porta une

lettre de protestation à la _kommandantur_: il fut expédié dans un camp

de représailles plus rudes, en Pologne.

Au milieu de l’effervescence générale, des évasions ajoutaient leur

pittoresque. Un même soir, à la tombée de la nuit, trois officiers

franchirent les clôtures. Comme par hasard, les lampes à arc refusèrent

de s’allumer dans la cour. L’électricien cherchait en vain les causes de

l’accident. On crut à une manœuvre d’un prisonnier. Toute la garnison de

Vöhrenbach prit les armes et accourut au pas gymnastique. On craignait

une mutinerie. On alluma des torches. On organisa des patrouilles. On

doubla les sentinelles. Tout le monde était aux abois. La femme du

censeur assistait à l’alerte. Des cris montaient:

--_Posten! Posten!_

--_Posten!_

Nuit superbe. A dix heures et demie, _Barzinque_ s’aperçut que deux

officiers manquaient. Il était fou de joie. Tout le camp respira. On

s’attendait à une catastrophe, et il ne s’agissait que d’une évasion! La

tragédie s’achevait en farce. Seul, le vieil _oberst_ Freiherr von

Seckendorff, dit _Kœniggraetz_, ne riait pas.

Le jour vint où l’on nous distribua les fameuses paillasses dont on nous

menaçait depuis longtemps. Au lieu de paille, elles contenaient des

copeaux, qu’on nomme là-bas _Baùmwolle_, ou laine de bois. Quel pays!

Cela produisit de nouvelles réclamations: nous voulions de la paille,

comme à Saint-Angeau. Mais on eût été bien gêné de nous en fournir.

Le Purgatoire · 第 12 / 16 段