--Il n’y aura plus de promenades.

La conclusion était naturelle. Nous l’attendions. Les promenades furent

en effet supprimées, mais la kantine ne remboursa point les joncs,

piolets et bâtons ferrés désormais sans emploi. C’était autant de gagné

pour elle.

Cet incident, par la façon dont il s’acheva, prouve le peu de prix que

les Allemands accordent à une parole d’honneur et la facilité avec

laquelle ils imposent aux prisonniers des affronts plus cuisants que des

gifles. Je citerai un autre exemple de cette lâcheté. Il m’est

personnel. Chronologiquement, il n’a pas sa place ici, mais je ne

pousserai pas plus loin la publication détaillée de mon journal de

captivité. Désormais, je ne veux plus rapporter que les faits saillants

d’où j’ai tiré des impressions vives et de précieux enseignements.

Dans le courant du mois de juin, nous étions en régime de représailles.

Les douches se trouvaient supprimées. Malade, j’en avais besoin. Mais

les ordres du ministère de la Guerre de Berlin étaient formels:

l’infirmerie ne devait pas me soigner. Néanmoins, à la suite d’une

réclamation que j’avais présentée au délégué de l’ambassade d’Espagne,

lors de sa récente visite, la _kommandantur_ avait décidé de m’envoyer,

deux fois par semaine, à l’établissement de bains communal de

Vöhrenbach. Elle exigeait de moi la promesse écrite et signée, chaque

fois renouvelée, que je ne tenterais pas de fuir depuis le moment où je

quitterais le camp jusqu’au moment où j’y rentrerais. En échange, elle

me ferait accompagner par un soldat sans armes, guide plutôt que

gardien. Le colonel B***, prisonnier de Verdun, qui était le plus ancien

de nous tous et par conséquent notre seul chef, m’avait accordé

l’autorisation de signer la promesse qu’on me demandait. J’acceptais les

formalités fixées naguère pour les promenades.

Un soldat sans armes, en effet, me conduisit à l’établissement de bains,

qui était situé à l’autre extrémité du village, assez loin du camp. Il y

pénétra en même temps que moi, et il s’installa, d’un air tranquille,

dans la salle d’attente, où traînaient des journaux, tandis que je

m’enfermais dans ma cabine.

Quelle stupeur, quand j’en rouvris la porte! Un soldat, un autre, était

là, à deux pas, baïonnette au canon et cartouchières gonflées. Un coup

de matraque sur le crâne ne m’eût pas assommé plus efficacement. Je

n’avais rien à dire à cet homme, qui exécutait un ordre. Je rentrai au

camp, les jambes faibles et le cœur chaviré.

Je rendis compte au colonel B*** de l’offense qu’on nous avait faite à

tous en ma personne, puis j’allai protester à la _kommandantur_. Je n’y

trouvai que l’officier censeur. Naturellement il feignit de ne pas

comprendre. L’honnête homme! Il n’était au courant de rien. Il ne savait

même pas que je devais sortir ce matin-là. Son innocence était si

manifeste que ce fut lui pourtant qui me rendit le papier de ma

promesse, car il l’avait devant les yeux, sur sa table de travail. Il

bafouilla des excuses, accusa le chef de poste qui, n’ayant peut-être

pas reçu la consigne nécessaire, avait cru devoir expédier cet autre

soldat en armes. Comme si les Allemands avaient l’habitude de prendre si

peu de précautions, et comme si le chef de poste n’avait pas refermé

lui-même la grille sur mon guide et sur moi! Mais je n’étais pas dupe,

et, tout assuré d’autre part que j’étais de la vanité de ma

protestation, je dis à l’officier censeur que désormais je ne sortirais

plus et que je me plaindrais à l’ambassade d’Espagne. Je ne me dissimule

pas qu’il dut rire de mes prétentions, derrière mon dos.

A Verdun, des médecins français avaient été pris dans leur poste de

secours avec leur personnel et leurs blessés. On les interna eux aussi

au camp de Vöhrenbach, comme de vulgaires combattants, ce qui était une

atteinte de plus à la Convention de Genève. Je me rappelle certain

docteur assez âgé, aux digestions délicates, qui mangeait en face de moi

au réfectoire. Il ne cessait de nous énumérer et de nous réciter les

articles de la fameuse Convention que les Allemands violaient sans

vergogne en le traitant ainsi qu’un prisonnier ordinaire. Il consentait

à loger et à prendre ses repas avec nous, si besoin était; mais il

voulait circuler librement dans tout le camp et même, au moins, dans le

village, le jour et la nuit, sans gardien et sans rien promettre. Il

protestait chaque matin auprès du censeur, auprès de l’officier de

service, auprès de «l’aide de ce camp», et auprès du Freiherr von

Seckendorff. Il rédigeait réclamations sur réclamations, qu’il portait

consciencieusement à la _kommandantur_; et la _kommandantur_, qui ne lui

cachait même plus combien cette douce obstination l’amusait, jetait au

panier non moins consciencieusement les plaintes du médecin. Ses

confrères et lui subirent le régime commun jusqu’au jour où il plut au

gouvernement impérial et royal de les renvoyer à Lyon, en échange de

quelques-uns des siens.

Ces anecdotes minimes, je ne songe pas à les comparer au crime des

traités belges déchirés en août 1914. Néanmoins, je ne les juge pas sans

intérêt. Il est certain que l’Allemand est fourbe de naissance, traître

par tempérament, et vil de toutes les manières. Il faut que ces

anecdotes de rien, que tant de prisonniers rapporteront de captivité,

soient connues. Ce n’est point par hasard, ce n’est point par un besoin

immédiat et temporaire, ce n’est point par nécessité militaire et parce

que la fin justifie les moyens, que l’Allemagne a trahi la parole

qu’elle avait donnée à la Belgique. C’est parce que chez elle la

duplicité, la ruse, le mensonge et l’ignominie vont de pair avec

l’appétit et la violence. Avant 1914, cachant son hypocrisie autant que

sa brutalité, l’Allemagne était enchaînée. La guerre, tant attendue, l’a

libérée de toute contrainte et lui a ôté son masque. Nous l’avons vue

telle qu’elle était et telle qu’elle est. Et qu’on ne vienne pas nous

chanter que cette Allemagne bestiale et sournoise est l’œuvre d’un

kaiser, d’une dynastie ou d’une caste. Nous, prisonniers meurtris par

les Allemands à chaque heure de notre captivité, nous savons que le plus

modeste des paysans de Saxe, que le plus humble des ouvriers de Bavière

et que le plus petit des employés de commerce du Hanovre sont, au même

titre que le plus grand des hobereaux prussiens, des hommes méchants et

sans honneur, jaloux et sans humanité, et qu’ils ont tous une âme de

tortionnaires, s’ils ont une âme. Je m’exprime ici sans passion, je le

jure. J’ai longtemps attendu avant de livrer au public mes impressions

de captif. Je les ai longuement portées. Depuis plus de sept ans, je

suis sorti des prisons allemandes. Mais, aujourd’hui, 15 mars 1924, en

relisant les notes que j’écrivais en 1916, je ne trouve pas un mot à y

effacer. Les Allemands ont trompé le monde. Ils le trompent encore. Et

je le dis à ceux qui m’écoutent: méfiez-vous d’eux toujours, quel que

soit le nouveau masque qu’ils se posent sur le visage.

Les Allemands ne croient pas à l’honneur, qui est une religion pour ceux

qui n’en ont pas d’autre. Ils n’ont pas le respect des choses

religieuses. Le peuple qui a tiré sur la cathédrale de Reims et sur tant

d’églises est un peuple sans foi ni Dieu. Cependant, ce crime est si

monstrueux, qu’on pourrait supposer qu’ils avaient perdu le sens commun

quand ils l’accomplissaient. Et peut-être, dans l’humble vie

quotidienne, sont-ils les fidèles agenouillés que l’on sait d’un Dieu

qu’ils vénèrent et redoutent? Il n’en est rien. Sans rappeler ici

l’attitude saugrenue des gros dignitaires de l’église allemande pendant

la guerre, on a le droit d’affirmer que protestants du Nord et

catholiques du Sud se rejoignent au même point. Certes, tous font

étalage d’une foi solide. Ainsi, par exemple, dans les camps allemands

on honore les prêtres français qui sont si mal honorés en France. Quel

que soit leur grade ou leur emploi, on les incorpore au milieu des

officiers, et, s’ils n’étaient que brancardiers de deuxième classe au

front, on leur verse la solde d’un sous-lieutenant. Tellement

l’Allemagne veut signifier qu’elle a pour les représentants du culte un

zèle que n’ont même pas ses ennemis. Mais là se borne sa charité

chrétienne, qui prend la figure d’un opportunisme très politique.

Il y avait à Vöhrenbach plusieurs prêtres français. L’un d’eux était

capitaine d’infanterie et l’autre sous-lieutenant; dont les Boches

apitoyés enrageaient; car comment peut-on être assez barbare pour forcer

des hommes de Dieu à tenir un fusil ou un sabre? Ils ne songeaient pas

en effet que leur cause ne devait rien avoir de sacré, en dépit de leurs

déclamations tapageuses, pour qu’un prêtre fît œuvre pie en les

combattant. Ils acceptaient cependant deux autres ecclésiastiques, qui

portaient le brassard des infirmiers. Or, le dimanche, on transformait

en chapelle un coin du réfectoire afin que nous eussions notre messe:

les Allemands ont de ces soucis déconcertants. Mais aucun de nos quatre

prêtres n’était autorisé à la dire pour nous. Le curé de Vöhrenbach se

dérangeait, nous bâclait le saint mystère en cinq secs, et nous

offusquait les yeux d’une chasuble d’un bleu de Prusse outrageant.

Visiblement, la corvée lui déplaisait. Bientôt, il cessa de venir, par

bonté d’âme. Il fallut tolérer les services d’un prisonnier. La

_kommandantur_ y consentit enfin, mais, de l’_Introïbo_ jusqu’à l’_Ite,

missa est_, un officier allemand, capable de comprendre le sermon du

prêtre et nos cantiques militaires, assistait à la cérémonie, et, le

plus souvent, cette mission était confiée au médecin du camp, le doktor

Rueck, qui était juif.

L’abbé T*** était sous-lieutenant. Belle et grande figure, noble

caractère. Un jour, au cours d’une conversation familière avec des

camarades, il employa l’adjectif «boche» à propos de je ne sais quoi.

Depuis 1914, le mot est passé dans la langue, mais il blessait

profondément nos ennemis, et il nous était interdit de le prononcer. Or,

le doktor Rueck avait entendu l’abbé T***. Il courut à la

_kommandantur_. Sans aucune considération religieuse ou sentimentale, le

Freiherr von Seckendorff, catholique fervent, infligea au coupable six

jours d’arrêts de rigueur et lui défendit de dire la messe pendant deux

semaines. Qu’on décide après cela de la valeur des grimaces allemandes!

_à Pierre Ladoué_

CHAPITRE XV

AUTRES TÊTES DE BOCHES

(_Avril 1916_).

La kantine était le point vital du camp de Vöhrenbach. De là, tout

sortait: les matériaux pour nos labeurs personnels, les menus objets

dont on a besoin, les livres, le papier, l’encre. Là se déversait ce que

les exigences de la _kommandantur_ nous laissaient d’argent disponible

sur notre solde et nos revenus particuliers. Car celui qui n’avait que

ses mensualités ne pouvait pas se permettre des folies. En effet, un

prisonnier perçoit demi-solde. Pour un sous-lieutenant, elle était en

1916 de cent vingt francs. Mais l’Allemagne ne nous donnait pas

l’équivalent de ces cent vingt francs au cours du change. Elle s’en

tenait à ce que valait le mark avant la guerre, et un sous-lieutenant ne

recevait que quatre-vingt-seize marks par mois. Cela, en principe. En

pratique, le trésorier lui remettait beaucoup moins. Il lui retenait:

cinquante-quatre marks pour la nourriture, et sept marks cinquante pour

le loyer. Parfaitement. Enlevez une quinzaine de marks encore au minimum

pour les frais de blanchissage, pour les pourboires aux ordonnances, et

pour l’entretien de la bibliothèque, et vous verrez que le

sous-lieutenant prisonnier ne gardait pas grand’chose pour faire le

jeune homme. La kantine s’ouvrait à lui.

Elle comprenait deux rayons bien distincts: le bazar et le bar. Au

bazar, où l’on trouvait de tout, comme à Mayence, régnait un grand et

gros Boche, à moitié chauve, qui possédait assez de français pour se

tirer tout seul de son commerce. Il affectait des manières de bonne

franquette tout à fait incompatibles avec l’uniforme gris qu’il portait.

Roué, il dirigeait sa boutique avec une habileté d’autant plus aisée

qu’il était aidé par la douce _kommandantur_. C’était un juif de

Francfort, et bijoutier avant le 2 août 1914. Malgré son absence, son

magasin continuait à rester ouvert. Loin d’être gêné par la guerre,

l’homme de Francfort se vantait de s’y être enrichi, en fabriquant des

bijoux de deuil, en jais ou en vulgaire bois peint, qu’un intermédiaire

suisse écoulait en France, aux mères, aux veuves, et aux orphelines! Je

n’insisterai pas davantage: ainsi présenté, notre bonhomme est assez

beau. Il ne s’encombrait pas de préjugés. La guerre n’était pour lui

qu’un moyen comme un autre de gagner de l’argent. Certes, il espérait

bien que l’Allemagne serait victorieuse, mais il ne s’attardait pas à ce

sujet. L’issue des batailles l’intéressait moins que la date où la paix

serait signée. Il la prévoyait toujours pour le mois suivant, et levait

les bras au ciel quand nous lui déclarions qu’il ne la verrait pas avant

trois ans. Mais il était gras à lard et pouvait attendre.

La _kommandantur_ avait en lui toute confiance. Il opérait à la kantine

comme chez lui. Il vendait à crédit, ce qui engageait les acheteurs à

moins d’hésitations. Ses prix n’avaient rien de fixe, il les modifiait

comme il l’entendait. Et son grand secret, pour mener rondement ses

affaires, consistait à vendre en série. Voici comment.

J’ai déjà parlé des cannes qu’il s’était procurées, comme par hasard,

pour nous les offrir le jour même où la _kommandantur_ organisait des

promenades à l’extérieur. Les promenades n’eurent pas lieu, mais les

cannes étaient écoulées. Le kantinier chercha une autre combinaison. Un

matin, il déballa mystérieusement deux ou trois appareils

photographiques. On sait que l’Allemagne a la réputation de fabriquer

les meilleurs objectifs. Les appareils du kantinier furent enlevés comme

des brioches. On lui en commanda d’autres. Il en eut de tous les

formats, mais la plupart étaient d’un prix élevé. Une fièvre de

photographie passa sur le camp. Elle dura quelques semaines; puis, comme

la vente ne rendait plus, la _kommandantur_ interdit la photographie et

donna l’ordre de lui délivrer tous les appareils. Il en fut de même pour

les instruments de musique, lorsque la kantine en eut soldé assez et

qu’elle eut épuisé son stock de partitions et de morceaux détachés. De

même encore, les chaises longues et les fauteuils de jardin. Au début,

ceux qu’on nous avait cédés étaient d’une qualité très ordinaire et d’un

prix abordable. Quand on en réclama d’autres, il en vint de magnifiques,

de luxueux et de divins; puis, tout le monde étant servi, la

_kommandantur_ nous défendit de sortir dans la cour avec nos chaises

longues.

Le plus souvent, la _kommandantur_ interdisait sans commentaires

l’emploi de tel ou tel objet. Quelquefois, on daignait nous communiquer

les motifs de ces ordres. Ainsi, on joua beaucoup de la corde: nécessité

de guerre. Par exemple, en avril 1916, comme nous nous jetions vers les

ouvrages manuels que le capitaine B*** de Mayence m’avait prédits, la

kantine étala un riche assortiment d’outils de toute sorte, pour

travailler le bois, la glaise, le fer, l’étain, le cuivre. Je voulus

m’appliquer à l’étain repoussé. Je ramenai dans ma chambre des poinçons

et des spatules de toutes les tailles et de toutes les formes, et une

plaque d’étain vierge, de dimensions restreintes. Quand j’en demandai au

kantinier une nouvelle plaque, il me répondit que le ministère de la

Guerre interdisait la vente de l’étain.

Pareille mésaventure nous advint un peu plus tard. L’ordinaire du camp

nous obligeait à cuisiner des plats supplémentaires. Rien de plus

commode, car la kantine nous fournissait des lampes à alcool et de

l’alcool. Pleine de bontés, elle nous procura des réchauds de plus en

plus pratiques, jusqu’au jour où on nous apprit que, d’ordre de Berlin,

les prisonniers ne pourraient plus acheter de _Brennspiritus_. Et il en

était de même enfin pour toutes les nouveautés que la kantine exhibait,

à raison d’une ou deux par mois. C’est ce que j’appelais vendre en

série. Le kantinier excellait dans cette branche de l’exploitation

intensive et raisonnée des prisonniers de guerre.

Le grand maître du bar était un immense porc. Nul qualificatif ne

peindrait plus exactement cet énorme individu aux chairs luisantes et

mobiles, qui ne sentait pas le ridicule de montrer à nu sa tête chauve

aux narines répugnantes. Il n’avait pas les qualités commerciales de son

collègue le bijoutier du bazar. Mercanti, et rien de plus, il ne se

souciait pas de contenter sa clientèle. Il savait bien que la clientèle

ne lui échapperait pas, et il ne se gênait pas pour nous témoigner sa

mauvaise humeur, quand elle le tenait. Or, sa mauvaise humeur nous était

précieuse. Cet homme nous servait de baromètre. Le matin, il arrivait au

camp avec une gazette régionale qui nous apportait les nouvelles les

plus récentes. Quelques officiers adroits se faufilaient au bar, sans

dessein suspect. L’attitude de l’adipeux mercanti les renseignait

immédiatement sur l’état de l’atmosphère. S’il leur prêtait son journal,

c’est que le communiqué allemand chantait victoire. S’il ne le leur

offrait pas, s’il avait la mine renfrognée, nos camarades étaient

contraints de le manœuvrer pour lui arracher l’aveu qui le contristait

et qui nous réjouissait d’autant. Ces jours-là, il était dur à la

détente; mais, une fois décliqué, il se soulageait comme après une

beuverie et, emporté par l’élan, il lâchait devant des officiers

français toutes ses craintes personnelles et tous les bruits fâcheux qui

couraient parmi la population civile et militaire de Vöhrenbach. Et l’on

se pressait à son comptoir, bien plus pour s’enivrer de ses paroles que

pour vider un bock de bière insipide ou un verre de ses vins

artificiels.

Où ces scènes de jérémiades devenaient épiques, c’est lorsque s’y mêlait

le chef cuisinier de l’établissement. Celui-là, si j’ose employer cette

expression, il valait dix. Physiquement, il ressemblait au patron du

bar, comme le censeur de Mayence ressemblait au censeur de Vöhrenbach.

Gros et gras et large d’épaules, la figure épanouie et confite en

satisfaction de soi-même, il était toutefois plus rose de chair que son

comparse, et sa tenue, moins débraillée, prétendait à une élégance

indéniable, quoique malheureuse.

Le chef cuisinier, qui ne se contentait pas de sa ration quotidienne,

avait l’obsession de la guerre. Il ne parlait que d’elle. Tous ses

soucis ne venaient que d’elle et toutes ses pensées n’étaient pleines

que d’elle. Il n’était pas encore allé au front et il ne voulait pas y

aller. Il avait peur, ce gaillard, et il ne s’en cachait pas. On

racontait qu’une nuit, alors qu’il était désigné pour faire partie d’un

détachement de renfort, qui se mettrait en route le lendemain matin, il

avait organisé une bagarre entre soldats et civils après boire et, dans

le désordre des passions déchaînées, s’était porté un coup de couteau au

bras. Il n’était point parti. Voilà ce que l’on colportait sur son

compte. Le certain, c’est que nos ordonnances s’amusaient de lui comme

d’un pantin. Cuisiné par eux, le cuisinier était décidé à se rendre aux

troupes françaises, dès qu’il serait en leur présence, si on l’y

envoyait. Et l’on assistait à ce spectacle d’un _feldwebel_ allemand

s’entraînant, sous les quolibets et les bravos de prisonniers français,

à «faire kamarad». Je doute que des prisonniers boches aient vu en

France des tableaux aussi joyeux.

Le front français était le cauchemar des soldats allemands. Il faut

reconnaître qu’il n’avait rien d’une salle de bal. Mais les troupiers de

la Grande Germanie ne marquaient que peu d’enthousiasme pour ses

dangers. Tous lui préféraient le front oriental. Vivre dans la tranchée

en face des Russes, tel était le désir et le regret de tous. Souvent nos

sentinelles nous le déclaraient, malgré le règlement qui leur

prescrivait de fuir notre conversation. Mais il n’est pas de règlement

qu’on ne tourne, même en Allemagne.

La garde du camp était confiée à des hommes de la _landsturm_.

Territoriaux, ils avaient tous fait un séjour plus ou moins long sur le

front russe. Revenus à l’intérieur, ils n’éprouvaient aucun désir

d’aller défendre, sur quelque front que ce fût, cette patrie qu’en vain

les journaux officiels représentaient comme lâchement attaquée par les

Français et les Anglais. Ils avaient tous une femme et une ribambelle

d’enfants. La vie devenait de plus en plus dure. Ils étaient fatigués de

la guerre. Ils n’en voulaient plus. Leur lassitude se traduisait par une

espèce de sympathie toute passive pour ces officiers dont ils avaient le

devoir d’empêcher l’évasion. La plupart nous regardaient avec des yeux

vides. Ils n’étaient pas fiers. Souvent, on les surprenait, qui

ramassaient, sur les tas d’ordures, les boîtes de conserve vides et les

morceaux de pain moisi que nous jetions. Le pain pouvait encore être

trempé dans la soupe, et il reste toujours un peu de graisse au fond

d’une boîte de pâté, même quand la boîte a été déjà nettoyée par un

prisonnier. Il est patent que nos gardiens manquaient d’abondance. Pour

tomber à ce geste furtif du vagabond qui inspecte les poubelles, il faut

avoir faim. Cette certitude avait pour nous de l’importance.

Il n’était pas impossible d’acheter une sentinelle. L’opération réussit

plusieurs fois. On constatait alors à quel point le respect de l’ordre

militaire était ancré dans l’esprit de tous les Allemands. Quand on

parlait durement à un soldat, on était assuré de le figer au

garde-à-vous. L’Allemand pousse si loin la vénération de l’officier,

qu’il finissait par ne plus distinguer entre un officier allemand et un

officier français. On en profitait. Avec de la patience et de la ruse,

on arrivait à les démuseler. Certains prisonniers ont réussi à s’évader

grâce à la connivence d’une sentinelle: ils lui donnaient une

cinquantaine de marks, une miche de pain, deux boîtes de bœuf salé, et

promettaient de lui envoyer, s’ils franchissaient la frontière, une

somme convenue. La sentinelle acceptait le marché, et elle ne redoutait

pas que l’officier ne tînt pas sa promesse. Si extraordinaires qu’ils

paraissent, ces prodiges furent réalisés; néanmoins, je m’empresse de

l’ajouter, assez rarement.

Les hommes de garde, dont la _kommandantur_ n’avait pas tort de

suspecter le zèle, étaient surveillés de près. Parmi eux se trouvaient

des soldats, généralement plus jeunes, agents de police déguisés, qui

les épiaient tout en nous espionnant nous-mêmes. On les rencontrait

partout, et leur activité rendait difficiles ces tentatives de

corruption qui n’échouaient guère dès qu’elles étaient entamées. Les

prisonniers ne couraient que le risque d’un certain nombre de jours

d’arrêts de rigueur, les sentinelles jouaient leur séjour à Vöhrenbach

ou leur départ pour le front. On comprendra leur réserve habituelle,

d’où ne les tirait qu’une circonstance fortuite et saisie au vol.

Freiherr von Seckendorff, «commandeur de ce camp», n’avait sans doute

pas d’illusions sur la solidité de son service de garde. Il poursuivait

les sentinelles de criailleries continuelles.

A chaque instant, on le voyait, arrêté devant une guérite. Il

brandissait sa canne, et les éclats de sa colère s’entendaient de loin.

Les sentinelles le détestaient. Il était leur bête noire. Souvent, il

les réveillait, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, par un

exercice d’alerte. Le premier homme qu’il prévenait, hurlait:

--_Posten!_

Ce qui est l’équivalent de notre appel aux armes. Les autres sentinelles

répétaient le mot d’appel de proche en proche. Le poste de police

sortait de sa baraque et lançait immédiatement des patrouilles dans

toutes les directions. Et j’ai remarqué, à plusieurs reprises, que les

alertes provoquées par le vieil oberst tatillon excitaient l’ardeur du

poste plus qu’une évasion réelle. L’oberst était d’ailleurs imité dans

ses craintes par tous ses officiers et par deux feldwebels: _Balai

Hygiénique_ et _Makoko_.

Le Purgatoire · 第 11 / 16 段