La conclusion était naturelle. Nous l’attendions. Les promenades furent
en effet supprimées, mais la kantine ne remboursa point les joncs,
piolets et bâtons ferrés désormais sans emploi. C’était autant de gagné
pour elle.
Cet incident, par la façon dont il s’acheva, prouve le peu de prix que
les Allemands accordent à une parole d’honneur et la facilité avec
laquelle ils imposent aux prisonniers des affronts plus cuisants que des
gifles. Je citerai un autre exemple de cette lâcheté. Il m’est
personnel. Chronologiquement, il n’a pas sa place ici, mais je ne
pousserai pas plus loin la publication détaillée de mon journal de
captivité. Désormais, je ne veux plus rapporter que les faits saillants
d’où j’ai tiré des impressions vives et de précieux enseignements.
Dans le courant du mois de juin, nous étions en régime de représailles.
Les douches se trouvaient supprimées. Malade, j’en avais besoin. Mais
les ordres du ministère de la Guerre de Berlin étaient formels:
l’infirmerie ne devait pas me soigner. Néanmoins, à la suite d’une
réclamation que j’avais présentée au délégué de l’ambassade d’Espagne,
lors de sa récente visite, la _kommandantur_ avait décidé de m’envoyer,
deux fois par semaine, à l’établissement de bains communal de
Vöhrenbach. Elle exigeait de moi la promesse écrite et signée, chaque
fois renouvelée, que je ne tenterais pas de fuir depuis le moment où je
quitterais le camp jusqu’au moment où j’y rentrerais. En échange, elle
me ferait accompagner par un soldat sans armes, guide plutôt que
gardien. Le colonel B***, prisonnier de Verdun, qui était le plus ancien
de nous tous et par conséquent notre seul chef, m’avait accordé
l’autorisation de signer la promesse qu’on me demandait. J’acceptais les
formalités fixées naguère pour les promenades.
Un soldat sans armes, en effet, me conduisit à l’établissement de bains,
qui était situé à l’autre extrémité du village, assez loin du camp. Il y
pénétra en même temps que moi, et il s’installa, d’un air tranquille,
dans la salle d’attente, où traînaient des journaux, tandis que je
m’enfermais dans ma cabine.
Quelle stupeur, quand j’en rouvris la porte! Un soldat, un autre, était
là, à deux pas, baïonnette au canon et cartouchières gonflées. Un coup
de matraque sur le crâne ne m’eût pas assommé plus efficacement. Je
n’avais rien à dire à cet homme, qui exécutait un ordre. Je rentrai au
camp, les jambes faibles et le cœur chaviré.
Je rendis compte au colonel B*** de l’offense qu’on nous avait faite à
tous en ma personne, puis j’allai protester à la _kommandantur_. Je n’y
trouvai que l’officier censeur. Naturellement il feignit de ne pas
comprendre. L’honnête homme! Il n’était au courant de rien. Il ne savait
même pas que je devais sortir ce matin-là. Son innocence était si
manifeste que ce fut lui pourtant qui me rendit le papier de ma
promesse, car il l’avait devant les yeux, sur sa table de travail. Il
bafouilla des excuses, accusa le chef de poste qui, n’ayant peut-être
pas reçu la consigne nécessaire, avait cru devoir expédier cet autre
soldat en armes. Comme si les Allemands avaient l’habitude de prendre si
peu de précautions, et comme si le chef de poste n’avait pas refermé
lui-même la grille sur mon guide et sur moi! Mais je n’étais pas dupe,
et, tout assuré d’autre part que j’étais de la vanité de ma
protestation, je dis à l’officier censeur que désormais je ne sortirais
plus et que je me plaindrais à l’ambassade d’Espagne. Je ne me dissimule
pas qu’il dut rire de mes prétentions, derrière mon dos.
A Verdun, des médecins français avaient été pris dans leur poste de
secours avec leur personnel et leurs blessés. On les interna eux aussi
au camp de Vöhrenbach, comme de vulgaires combattants, ce qui était une
atteinte de plus à la Convention de Genève. Je me rappelle certain
docteur assez âgé, aux digestions délicates, qui mangeait en face de moi
au réfectoire. Il ne cessait de nous énumérer et de nous réciter les
articles de la fameuse Convention que les Allemands violaient sans
vergogne en le traitant ainsi qu’un prisonnier ordinaire. Il consentait
à loger et à prendre ses repas avec nous, si besoin était; mais il
voulait circuler librement dans tout le camp et même, au moins, dans le
village, le jour et la nuit, sans gardien et sans rien promettre. Il
protestait chaque matin auprès du censeur, auprès de l’officier de
service, auprès de «l’aide de ce camp», et auprès du Freiherr von
Seckendorff. Il rédigeait réclamations sur réclamations, qu’il portait
consciencieusement à la _kommandantur_; et la _kommandantur_, qui ne lui
cachait même plus combien cette douce obstination l’amusait, jetait au
panier non moins consciencieusement les plaintes du médecin. Ses
confrères et lui subirent le régime commun jusqu’au jour où il plut au
gouvernement impérial et royal de les renvoyer à Lyon, en échange de
quelques-uns des siens.
Ces anecdotes minimes, je ne songe pas à les comparer au crime des
traités belges déchirés en août 1914. Néanmoins, je ne les juge pas sans
intérêt. Il est certain que l’Allemand est fourbe de naissance, traître
par tempérament, et vil de toutes les manières. Il faut que ces
anecdotes de rien, que tant de prisonniers rapporteront de captivité,
soient connues. Ce n’est point par hasard, ce n’est point par un besoin
immédiat et temporaire, ce n’est point par nécessité militaire et parce
que la fin justifie les moyens, que l’Allemagne a trahi la parole
qu’elle avait donnée à la Belgique. C’est parce que chez elle la
duplicité, la ruse, le mensonge et l’ignominie vont de pair avec
l’appétit et la violence. Avant 1914, cachant son hypocrisie autant que
sa brutalité, l’Allemagne était enchaînée. La guerre, tant attendue, l’a
libérée de toute contrainte et lui a ôté son masque. Nous l’avons vue
telle qu’elle était et telle qu’elle est. Et qu’on ne vienne pas nous
chanter que cette Allemagne bestiale et sournoise est l’œuvre d’un
kaiser, d’une dynastie ou d’une caste. Nous, prisonniers meurtris par
les Allemands à chaque heure de notre captivité, nous savons que le plus
modeste des paysans de Saxe, que le plus humble des ouvriers de Bavière
et que le plus petit des employés de commerce du Hanovre sont, au même
titre que le plus grand des hobereaux prussiens, des hommes méchants et
sans honneur, jaloux et sans humanité, et qu’ils ont tous une âme de
tortionnaires, s’ils ont une âme. Je m’exprime ici sans passion, je le
jure. J’ai longtemps attendu avant de livrer au public mes impressions
de captif. Je les ai longuement portées. Depuis plus de sept ans, je
suis sorti des prisons allemandes. Mais, aujourd’hui, 15 mars 1924, en
relisant les notes que j’écrivais en 1916, je ne trouve pas un mot à y
effacer. Les Allemands ont trompé le monde. Ils le trompent encore. Et
je le dis à ceux qui m’écoutent: méfiez-vous d’eux toujours, quel que
soit le nouveau masque qu’ils se posent sur le visage.
Les Allemands ne croient pas à l’honneur, qui est une religion pour ceux
qui n’en ont pas d’autre. Ils n’ont pas le respect des choses
religieuses. Le peuple qui a tiré sur la cathédrale de Reims et sur tant
d’églises est un peuple sans foi ni Dieu. Cependant, ce crime est si
monstrueux, qu’on pourrait supposer qu’ils avaient perdu le sens commun
quand ils l’accomplissaient. Et peut-être, dans l’humble vie
quotidienne, sont-ils les fidèles agenouillés que l’on sait d’un Dieu
qu’ils vénèrent et redoutent? Il n’en est rien. Sans rappeler ici
l’attitude saugrenue des gros dignitaires de l’église allemande pendant
la guerre, on a le droit d’affirmer que protestants du Nord et
catholiques du Sud se rejoignent au même point. Certes, tous font
étalage d’une foi solide. Ainsi, par exemple, dans les camps allemands
on honore les prêtres français qui sont si mal honorés en France. Quel
que soit leur grade ou leur emploi, on les incorpore au milieu des
officiers, et, s’ils n’étaient que brancardiers de deuxième classe au
front, on leur verse la solde d’un sous-lieutenant. Tellement
l’Allemagne veut signifier qu’elle a pour les représentants du culte un
zèle que n’ont même pas ses ennemis. Mais là se borne sa charité
chrétienne, qui prend la figure d’un opportunisme très politique.
Il y avait à Vöhrenbach plusieurs prêtres français. L’un d’eux était
capitaine d’infanterie et l’autre sous-lieutenant; dont les Boches
apitoyés enrageaient; car comment peut-on être assez barbare pour forcer
des hommes de Dieu à tenir un fusil ou un sabre? Ils ne songeaient pas
en effet que leur cause ne devait rien avoir de sacré, en dépit de leurs
déclamations tapageuses, pour qu’un prêtre fît œuvre pie en les
combattant. Ils acceptaient cependant deux autres ecclésiastiques, qui
portaient le brassard des infirmiers. Or, le dimanche, on transformait
en chapelle un coin du réfectoire afin que nous eussions notre messe:
les Allemands ont de ces soucis déconcertants. Mais aucun de nos quatre
prêtres n’était autorisé à la dire pour nous. Le curé de Vöhrenbach se
dérangeait, nous bâclait le saint mystère en cinq secs, et nous
offusquait les yeux d’une chasuble d’un bleu de Prusse outrageant.
Visiblement, la corvée lui déplaisait. Bientôt, il cessa de venir, par
bonté d’âme. Il fallut tolérer les services d’un prisonnier. La
_kommandantur_ y consentit enfin, mais, de l’_Introïbo_ jusqu’à l’_Ite,
missa est_, un officier allemand, capable de comprendre le sermon du
prêtre et nos cantiques militaires, assistait à la cérémonie, et, le
plus souvent, cette mission était confiée au médecin du camp, le doktor
Rueck, qui était juif.
L’abbé T*** était sous-lieutenant. Belle et grande figure, noble
caractère. Un jour, au cours d’une conversation familière avec des
camarades, il employa l’adjectif «boche» à propos de je ne sais quoi.
Depuis 1914, le mot est passé dans la langue, mais il blessait
profondément nos ennemis, et il nous était interdit de le prononcer. Or,
le doktor Rueck avait entendu l’abbé T***. Il courut à la
_kommandantur_. Sans aucune considération religieuse ou sentimentale, le
Freiherr von Seckendorff, catholique fervent, infligea au coupable six
jours d’arrêts de rigueur et lui défendit de dire la messe pendant deux
semaines. Qu’on décide après cela de la valeur des grimaces allemandes!
_à Pierre Ladoué_
CHAPITRE XV
AUTRES TÊTES DE BOCHES
(_Avril 1916_).
La kantine était le point vital du camp de Vöhrenbach. De là, tout
sortait: les matériaux pour nos labeurs personnels, les menus objets
dont on a besoin, les livres, le papier, l’encre. Là se déversait ce que
les exigences de la _kommandantur_ nous laissaient d’argent disponible
sur notre solde et nos revenus particuliers. Car celui qui n’avait que
ses mensualités ne pouvait pas se permettre des folies. En effet, un
prisonnier perçoit demi-solde. Pour un sous-lieutenant, elle était en
1916 de cent vingt francs. Mais l’Allemagne ne nous donnait pas
l’équivalent de ces cent vingt francs au cours du change. Elle s’en
tenait à ce que valait le mark avant la guerre, et un sous-lieutenant ne
recevait que quatre-vingt-seize marks par mois. Cela, en principe. En
pratique, le trésorier lui remettait beaucoup moins. Il lui retenait:
cinquante-quatre marks pour la nourriture, et sept marks cinquante pour
le loyer. Parfaitement. Enlevez une quinzaine de marks encore au minimum
pour les frais de blanchissage, pour les pourboires aux ordonnances, et
pour l’entretien de la bibliothèque, et vous verrez que le
sous-lieutenant prisonnier ne gardait pas grand’chose pour faire le
jeune homme. La kantine s’ouvrait à lui.
Elle comprenait deux rayons bien distincts: le bazar et le bar. Au
bazar, où l’on trouvait de tout, comme à Mayence, régnait un grand et
gros Boche, à moitié chauve, qui possédait assez de français pour se
tirer tout seul de son commerce. Il affectait des manières de bonne
franquette tout à fait incompatibles avec l’uniforme gris qu’il portait.
Roué, il dirigeait sa boutique avec une habileté d’autant plus aisée
qu’il était aidé par la douce _kommandantur_. C’était un juif de
Francfort, et bijoutier avant le 2 août 1914. Malgré son absence, son
magasin continuait à rester ouvert. Loin d’être gêné par la guerre,
l’homme de Francfort se vantait de s’y être enrichi, en fabriquant des
bijoux de deuil, en jais ou en vulgaire bois peint, qu’un intermédiaire
suisse écoulait en France, aux mères, aux veuves, et aux orphelines! Je
n’insisterai pas davantage: ainsi présenté, notre bonhomme est assez
beau. Il ne s’encombrait pas de préjugés. La guerre n’était pour lui
qu’un moyen comme un autre de gagner de l’argent. Certes, il espérait
bien que l’Allemagne serait victorieuse, mais il ne s’attardait pas à ce
sujet. L’issue des batailles l’intéressait moins que la date où la paix
serait signée. Il la prévoyait toujours pour le mois suivant, et levait
les bras au ciel quand nous lui déclarions qu’il ne la verrait pas avant
trois ans. Mais il était gras à lard et pouvait attendre.
La _kommandantur_ avait en lui toute confiance. Il opérait à la kantine
comme chez lui. Il vendait à crédit, ce qui engageait les acheteurs à
moins d’hésitations. Ses prix n’avaient rien de fixe, il les modifiait
comme il l’entendait. Et son grand secret, pour mener rondement ses
affaires, consistait à vendre en série. Voici comment.
J’ai déjà parlé des cannes qu’il s’était procurées, comme par hasard,
pour nous les offrir le jour même où la _kommandantur_ organisait des
promenades à l’extérieur. Les promenades n’eurent pas lieu, mais les
cannes étaient écoulées. Le kantinier chercha une autre combinaison. Un
matin, il déballa mystérieusement deux ou trois appareils
photographiques. On sait que l’Allemagne a la réputation de fabriquer
les meilleurs objectifs. Les appareils du kantinier furent enlevés comme
des brioches. On lui en commanda d’autres. Il en eut de tous les
formats, mais la plupart étaient d’un prix élevé. Une fièvre de
photographie passa sur le camp. Elle dura quelques semaines; puis, comme
la vente ne rendait plus, la _kommandantur_ interdit la photographie et
donna l’ordre de lui délivrer tous les appareils. Il en fut de même pour
les instruments de musique, lorsque la kantine en eut soldé assez et
qu’elle eut épuisé son stock de partitions et de morceaux détachés. De
même encore, les chaises longues et les fauteuils de jardin. Au début,
ceux qu’on nous avait cédés étaient d’une qualité très ordinaire et d’un
prix abordable. Quand on en réclama d’autres, il en vint de magnifiques,
de luxueux et de divins; puis, tout le monde étant servi, la
_kommandantur_ nous défendit de sortir dans la cour avec nos chaises
longues.
Le plus souvent, la _kommandantur_ interdisait sans commentaires
l’emploi de tel ou tel objet. Quelquefois, on daignait nous communiquer
les motifs de ces ordres. Ainsi, on joua beaucoup de la corde: nécessité
de guerre. Par exemple, en avril 1916, comme nous nous jetions vers les
ouvrages manuels que le capitaine B*** de Mayence m’avait prédits, la
kantine étala un riche assortiment d’outils de toute sorte, pour
travailler le bois, la glaise, le fer, l’étain, le cuivre. Je voulus
m’appliquer à l’étain repoussé. Je ramenai dans ma chambre des poinçons
et des spatules de toutes les tailles et de toutes les formes, et une
plaque d’étain vierge, de dimensions restreintes. Quand j’en demandai au
kantinier une nouvelle plaque, il me répondit que le ministère de la
Guerre interdisait la vente de l’étain.
Pareille mésaventure nous advint un peu plus tard. L’ordinaire du camp
nous obligeait à cuisiner des plats supplémentaires. Rien de plus
commode, car la kantine nous fournissait des lampes à alcool et de
l’alcool. Pleine de bontés, elle nous procura des réchauds de plus en
plus pratiques, jusqu’au jour où on nous apprit que, d’ordre de Berlin,
les prisonniers ne pourraient plus acheter de _Brennspiritus_. Et il en
était de même enfin pour toutes les nouveautés que la kantine exhibait,
à raison d’une ou deux par mois. C’est ce que j’appelais vendre en
série. Le kantinier excellait dans cette branche de l’exploitation
intensive et raisonnée des prisonniers de guerre.
Le grand maître du bar était un immense porc. Nul qualificatif ne
peindrait plus exactement cet énorme individu aux chairs luisantes et
mobiles, qui ne sentait pas le ridicule de montrer à nu sa tête chauve
aux narines répugnantes. Il n’avait pas les qualités commerciales de son
collègue le bijoutier du bazar. Mercanti, et rien de plus, il ne se
souciait pas de contenter sa clientèle. Il savait bien que la clientèle
ne lui échapperait pas, et il ne se gênait pas pour nous témoigner sa
mauvaise humeur, quand elle le tenait. Or, sa mauvaise humeur nous était
précieuse. Cet homme nous servait de baromètre. Le matin, il arrivait au
camp avec une gazette régionale qui nous apportait les nouvelles les
plus récentes. Quelques officiers adroits se faufilaient au bar, sans
dessein suspect. L’attitude de l’adipeux mercanti les renseignait
immédiatement sur l’état de l’atmosphère. S’il leur prêtait son journal,
c’est que le communiqué allemand chantait victoire. S’il ne le leur
offrait pas, s’il avait la mine renfrognée, nos camarades étaient
contraints de le manœuvrer pour lui arracher l’aveu qui le contristait
et qui nous réjouissait d’autant. Ces jours-là, il était dur à la
détente; mais, une fois décliqué, il se soulageait comme après une
beuverie et, emporté par l’élan, il lâchait devant des officiers
français toutes ses craintes personnelles et tous les bruits fâcheux qui
couraient parmi la population civile et militaire de Vöhrenbach. Et l’on
se pressait à son comptoir, bien plus pour s’enivrer de ses paroles que
pour vider un bock de bière insipide ou un verre de ses vins
artificiels.
Où ces scènes de jérémiades devenaient épiques, c’est lorsque s’y mêlait
le chef cuisinier de l’établissement. Celui-là, si j’ose employer cette
expression, il valait dix. Physiquement, il ressemblait au patron du
bar, comme le censeur de Mayence ressemblait au censeur de Vöhrenbach.
Gros et gras et large d’épaules, la figure épanouie et confite en
satisfaction de soi-même, il était toutefois plus rose de chair que son
comparse, et sa tenue, moins débraillée, prétendait à une élégance
indéniable, quoique malheureuse.
Le chef cuisinier, qui ne se contentait pas de sa ration quotidienne,
avait l’obsession de la guerre. Il ne parlait que d’elle. Tous ses
soucis ne venaient que d’elle et toutes ses pensées n’étaient pleines
que d’elle. Il n’était pas encore allé au front et il ne voulait pas y
aller. Il avait peur, ce gaillard, et il ne s’en cachait pas. On
racontait qu’une nuit, alors qu’il était désigné pour faire partie d’un
détachement de renfort, qui se mettrait en route le lendemain matin, il
avait organisé une bagarre entre soldats et civils après boire et, dans
le désordre des passions déchaînées, s’était porté un coup de couteau au
bras. Il n’était point parti. Voilà ce que l’on colportait sur son
compte. Le certain, c’est que nos ordonnances s’amusaient de lui comme
d’un pantin. Cuisiné par eux, le cuisinier était décidé à se rendre aux
troupes françaises, dès qu’il serait en leur présence, si on l’y
envoyait. Et l’on assistait à ce spectacle d’un _feldwebel_ allemand
s’entraînant, sous les quolibets et les bravos de prisonniers français,
à «faire kamarad». Je doute que des prisonniers boches aient vu en
France des tableaux aussi joyeux.
Le front français était le cauchemar des soldats allemands. Il faut
reconnaître qu’il n’avait rien d’une salle de bal. Mais les troupiers de
la Grande Germanie ne marquaient que peu d’enthousiasme pour ses
dangers. Tous lui préféraient le front oriental. Vivre dans la tranchée
en face des Russes, tel était le désir et le regret de tous. Souvent nos
sentinelles nous le déclaraient, malgré le règlement qui leur
prescrivait de fuir notre conversation. Mais il n’est pas de règlement
qu’on ne tourne, même en Allemagne.
La garde du camp était confiée à des hommes de la _landsturm_.
Territoriaux, ils avaient tous fait un séjour plus ou moins long sur le
front russe. Revenus à l’intérieur, ils n’éprouvaient aucun désir
d’aller défendre, sur quelque front que ce fût, cette patrie qu’en vain
les journaux officiels représentaient comme lâchement attaquée par les
Français et les Anglais. Ils avaient tous une femme et une ribambelle
d’enfants. La vie devenait de plus en plus dure. Ils étaient fatigués de
la guerre. Ils n’en voulaient plus. Leur lassitude se traduisait par une
espèce de sympathie toute passive pour ces officiers dont ils avaient le
devoir d’empêcher l’évasion. La plupart nous regardaient avec des yeux
vides. Ils n’étaient pas fiers. Souvent, on les surprenait, qui
ramassaient, sur les tas d’ordures, les boîtes de conserve vides et les
morceaux de pain moisi que nous jetions. Le pain pouvait encore être
trempé dans la soupe, et il reste toujours un peu de graisse au fond
d’une boîte de pâté, même quand la boîte a été déjà nettoyée par un
prisonnier. Il est patent que nos gardiens manquaient d’abondance. Pour
tomber à ce geste furtif du vagabond qui inspecte les poubelles, il faut
avoir faim. Cette certitude avait pour nous de l’importance.
Il n’était pas impossible d’acheter une sentinelle. L’opération réussit
plusieurs fois. On constatait alors à quel point le respect de l’ordre
militaire était ancré dans l’esprit de tous les Allemands. Quand on
parlait durement à un soldat, on était assuré de le figer au
garde-à-vous. L’Allemand pousse si loin la vénération de l’officier,
qu’il finissait par ne plus distinguer entre un officier allemand et un
officier français. On en profitait. Avec de la patience et de la ruse,
on arrivait à les démuseler. Certains prisonniers ont réussi à s’évader
grâce à la connivence d’une sentinelle: ils lui donnaient une
cinquantaine de marks, une miche de pain, deux boîtes de bœuf salé, et
promettaient de lui envoyer, s’ils franchissaient la frontière, une
somme convenue. La sentinelle acceptait le marché, et elle ne redoutait
pas que l’officier ne tînt pas sa promesse. Si extraordinaires qu’ils
paraissent, ces prodiges furent réalisés; néanmoins, je m’empresse de
l’ajouter, assez rarement.
Les hommes de garde, dont la _kommandantur_ n’avait pas tort de
suspecter le zèle, étaient surveillés de près. Parmi eux se trouvaient
des soldats, généralement plus jeunes, agents de police déguisés, qui
les épiaient tout en nous espionnant nous-mêmes. On les rencontrait
partout, et leur activité rendait difficiles ces tentatives de
corruption qui n’échouaient guère dès qu’elles étaient entamées. Les
prisonniers ne couraient que le risque d’un certain nombre de jours
d’arrêts de rigueur, les sentinelles jouaient leur séjour à Vöhrenbach
ou leur départ pour le front. On comprendra leur réserve habituelle,
d’où ne les tirait qu’une circonstance fortuite et saisie au vol.
Freiherr von Seckendorff, «commandeur de ce camp», n’avait sans doute
pas d’illusions sur la solidité de son service de garde. Il poursuivait
les sentinelles de criailleries continuelles.
A chaque instant, on le voyait, arrêté devant une guérite. Il
brandissait sa canne, et les éclats de sa colère s’entendaient de loin.
Les sentinelles le détestaient. Il était leur bête noire. Souvent, il
les réveillait, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, par un
exercice d’alerte. Le premier homme qu’il prévenait, hurlait:
--_Posten!_
Ce qui est l’équivalent de notre appel aux armes. Les autres sentinelles
répétaient le mot d’appel de proche en proche. Le poste de police
sortait de sa baraque et lançait immédiatement des patrouilles dans
toutes les directions. Et j’ai remarqué, à plusieurs reprises, que les
alertes provoquées par le vieil oberst tatillon excitaient l’ardeur du
poste plus qu’une évasion réelle. L’oberst était d’ailleurs imité dans
ses craintes par tous ses officiers et par deux feldwebels: _Balai
Hygiénique_ et _Makoko_.