gentiment à leur disposition. Ceux-là ne furent pas plus heureux. A
peine commençaient-ils à se débrouiller au milieu des fantaisies de
l’alphabet slave et à se tirer tant bien que mal d’une page des _Voyages
de Gulliver_, qu’ils durent renoncer à pousser plus loin. Le camp de
Vöhrenbach devenait camp de représailles, et les compagnons anglais et
russes nous quittèrent. Seuls les Français devaient connaître les joies
du sévère régime. Ce fut une débâcle.
La musique était pour beaucoup un refuge. La _kommandantur_ avait loué
un piano. La kantine fournissait des violons, des flûtes, et jusqu’à des
cithares dont on pouvait jouer sans initiation aucune. Un groupe de
capitaines et de lieutenants s’exerçait à déchiffrer les quatuors les
plus ardus. L’heure où il nous était permis de les écouter était une
heure d’un grand prix. Mais le programme des représailles nous interdit
la musique, et les officiers gardèrent leurs instruments dans les étuis
de carton que la kantine refusa de reprendre.
Grâce à des cotisations, nous avions créé une bibliothèque. En attendant
que la charité française vînt à notre aide, elle était bien modeste,
notre bibliothèque de Vöhrenbach, à ses débuts. Toute sa richesse
consistait en quelques romans des collections à 0 fr. 95 de Fayard, de
Calmann-Lévy, de Laffitte et d’Albin Michel. Toutes les œuvres n’étaient
pas de choix. Nous avions dû accepter ce que la kantine avait pu
concentrer de volumes divers. Et nul d’entre nous ne sut jamais par quel
mystère figuraient au catalogue les _Aventures du Colonel Ramollot_.
Pourtant, aux premiers jours de notre captivité, nous étions encore si
las et si meurtris que nous trouvions souvent un peu de charme à nous
étendre au soleil, dans la cour. La kantine vendait naturellement des
pliants et des fauteuils de paquebot. L’après-midi, aux instants les
plus chauds, la prison prenait des airs de maison de convalescence,
comme une autre Villa des Oiseaux. Les Anglais en particulier
pratiquaient beaucoup la chaise-longue au grand air. Ils s’installaient
au milieu de nous, fumaient une pipe de tabac blond, tiraient un livre
de leur poche, l’ouvraient, renversaient la tête, se posaient les poèmes
de Rossetti sur les yeux, et s’endormaient.
Mais c’est le dimanche que les fauteuils s’accumulaient le long des fils
de fer. Le dimanche, en effet, les prisonniers mettent une certaine
coquetterie à suspendre leurs minces occupations. On revêt sa meilleure
vareuse; presque tous les officiers assistent à la messe, dans le
réfectoire transformé en chapelle pour la circonstance, et ce zèle
religieux n’est pas une des choses qui surprennent le moins nos bons
geôliers. Ils nous croyaient de farouches athées, comme le docteur juif
nous croyait tous syphilitiques. La guerre aura redressé bien des
erreurs dans l’omnisciente Allemagne.
Que pensent de nous les civils qui passent de l’autre côté de la
clôture, sur le chemin qui monte vers le bois de pins, là-haut, au
sommet de cette colline? Ils nous regardent comme on regarde les fauves
dans un jardin zoologique. Car, comme nous, ils chôment, et ils
profitent de la douceur du temps pour aller à la campagne.
Un de ces dimanches d’avril, au bout de la prairie, là où le domaine des
prisonniers se termine en pointe de triangle, deux officiers faisaient
les cent pas en fumant des cigarettes. Une vieille femme descendait la
côte. En passant près d’eux, comme la sentinelle lui tournait le dos:
--Courage, messieurs! leur dit-elle en français. On ne peut pas vous
parler. C’est défendu. Ils sont méchants. Ils me frapperaient, moi, une
pauvre vieille!
Et elle s’éloigna dans la direction du village, laissant les deux
officiers émus et déconcertés, tandis que la sentinelle revenait
lourdement vers la guérite jaune et rouge.
Les Anglais prenaient un plaisir extrême à ces spectacles du dimanche.
Ils étaient trois ou quatre, pas davantage, tous très jeunes et presque
tous aviateurs. Ils n’avaient rien de l’attitude un peu raide qu’on
prête à ceux de leur race. Ils riaient de nos plaisanteries sans
retenue, et eux-mêmes ne détestaient pas d’exercer leur humour aux
dépens des Boches. Ils y apportaient une ardeur juvénile qui nous
réjouissait. C’étaient les meilleurs garçons du monde.
Un jour, la _kommandantur_ avait introduit quelques vaches dans le camp,
pour leur faire paître l’herbe qui devenait trop haute entre les deux
rangées de fils de fer de l’enceinte. Elles fournirent à un Anglais
l’occasion d’une farce. Il s’approcha des fils de fer et, apostrophant
la sentinelle à qui il montrait un morceau de pain bien blanc et d’un
beau poids:
--Vous n’en avez pas, hein, du pain comme celui-là?
--Ah! non, répondit la sentinelle, malgré le règlement, car elle
espérait qu’un présent inespéré allait lui échoir. Et elle roulait des
yeux cupides.
L’Anglais reprit:
--Nous ne savons plus qu’en faire, tellement nous en avons.
--Oui, oui, approuva la sentinelle.
--Et nous le donnons aux vaches, conclut l’Anglais en offrant le quignon
merveilleux à la bête la plus voisine.
Nos alliés sont terribles. On racontait d’un autre lieutenant une
anecdote qui révèle exactement la façon dont les Anglais se comportent
en face des autorités allemandes. Le gouvernement de Berlin oblige les
officiers prisonniers à saluer les officiers allemands, sans égard aux
grades de ceux-ci ou de ceux-là. Les Français esquivent la difficulté en
exécutant un demi-tour par principe chaque fois qu’ils s’aperçoivent
qu’ils vont croiser un _leùtnant_ ou un _haùptmann_. Les Anglais
agissent plus franchement. Ils affectent d’ignorer leurs gardiens. Un
jour, celui dont je parle se trouva nez à nez avec un Boche.
--Monsieur! fit l’Allemand.
--Monsieur?
--Vous ne m’avez pas salué.
--Je ne sais pas.
--Je suis officier.
--Je ne connais pas.
--Vous devez me saluer.
--Je ne sais pas.
L’Allemand était blême.
--Vous serez puni.
--Je ne sais pas, répondit l’Anglais.
Il fut puni, en effet.
Or, quand il sortit de la chambre des arrêts de rigueur, après sept
jours d’isolement, il rencontra l’officier qui lui avait valu ces
loisirs, et il ne le salua pas. La scène fut violente de la part du
Boche et laissa l’Anglais tout à fait calme.
--Monsieur! Vous ne m’avez pas salué!
--Je ne sais pas.
--Je suis officier.
--Je ne connais pas.
--Mais vous venez de quitter les arrêts parce que vous ne m’avez pas
salué, la semaine dernière. C’était moi...
--Je ne sais pas.
L’Allemand n’avait qu’à lâcher la partie. Il la lâcha, en grognant des
imprécations. Mais l’Anglais ne retourna point dans la chambre des
arrêts.
Il ne faut pas croire cependant que les autorités impériales et royales
ménageaient les prisonniers britanniques. Sans doute, tout au moins
jusqu’à la fin de 1916, ils ne leur infligeaient pas les mille
tracasseries dont les Français eurent constamment à souffrir. Mais ils
avaient parfois contre eux des gestes pénibles dont je rapporterai
l’exemple suivant, que je tiens de la victime, un jeune lieutenant
irlandais.
Les Boches ne digéraient pas le dédain que les officiers de la
«méprisable petite armée» leur témoignaient en tout temps et en tout
lieu. Quand ils en capturaient un, ils éprouvaient un besoin sadique de
l’intimider. Mais les Anglais ne tremblaient pas. Ainsi pour ce
lieutenant. Il avait été pris du côté de Loos, le 25 septembre 1915.
Tout de suite, dans le premier village où on l’emmena, on l’enferma au
fond d’un cachot obscur comme en décrivent les romans populaires, et on
lui annonça qu’il serait fusillé. Pendant trois jours, on le laissa
dans son cachot; on ne lui apporta pas la moindre nourriture et pas le
moindre verre d’eau; chaque soir on lui disait:
--Vous serez fusillé demain.
Enfin, après ces trois jours de torture, qui n’arrachèrent pas un seul
mot de protestation à ce malheureux, on le tira de son trou et on le
poussa vers une grande cour. Le peloton d’exécution promis attendait
dans un coin, l’arme au pied.
--Demandez grâce! cria un officier allemand.
--Non, répondit le condamné.
Alors, on le planta devant le peloton, et on lui attacha les mains
derrière le dos. On voulut lui bander les yeux, il refusa. Un ordre
bref: les soldats mirent en joue. Mais, la plaisanterie ne pouvant aller
plus loin, car on n’avait pour but que de terroriser le prisonnier et de
le réduire à merci, l’officier allemand marcha vers l’officier
irlandais, et, les yeux dans les yeux:
--Je vous fais grâce, dit-il.
L’autre ne répondit rien. Il n’avait pas bronché.
Les Russes ne ressemblaient pas aux Anglais. Ils acceptaient les
derniers outrages avec un fatalisme tranquille. Le gouvernement du Tsar
ne s’occupait pas de ses prisonniers. Pour lui, c’étaient des hommes
perdus, et il les abandonnait aux mains de l’ennemi, quitte à ne pas
s’inquiéter davantage des prisonniers allemands qu’il oubliait sans
façon dans un quelconque district. Et nous avons pu voir, jusqu’en 1916,
cette anomalie: les prisonniers russes recevant en Allemagne du pain
fourni par la France, alors que les prisonniers français n’en recevaient
pas. Car les captifs voyaient des choses extraordinaires. Mais, pour en
revenir aux officiers du Tsar, ils savaient qu’ils n’avaient rien à
attendre des bontés du Petit-Père. Ils ne lui en gardaient pas moins une
dévotion touchante et un dévouement complet. Je n’ai aucun renseignement
sur leur conduite au moment de la Révolution. En 1916, ils haïssaient
l’Allemagne autant que nous la haïssions nous-mêmes, et, s’ils
n’affichaient pas des sympathies très chaudes pour l’Angleterre, ils ne
cachaient pas en revanche leur amitié pour la France.
Rien de plus émouvant que leur camaraderie. Ils nous comprenaient mal,
et nous ne les comprenions guère. Souvent, pour nous entendre, nous
devions recourir à la langue allemande dont ils possédaient quelques
bribes. L’intention suppléait à l’effet. Ils étaient les premiers à nous
annoncer les bons communiqués, et il fallait accepter leurs
félicitations immédiates à la kantine. On m’avait dit à Mayence que les
Russes étaient d’incroyables ivrognes. Hélas, ils l’étaient. Ils ne
buvaient pas pour le plaisir de boire: ils avaient toujours
d’excellentes raisons de s’enivrer, mais ils en avaient trop, de ces
excellentes raisons. Ils célébraient tout: la fête du tsar et la fête de
la tsarine, la fête des principaux grands-ducs et celle des plus
importantes grandes-duchesses. Ils buvaient quand la Russie remportait
un succès; ils buvaient quand les alliés étaient victorieux, cela pour
manifester leur contentement; mais, quand les alliés enregistraient un
revers, ils buvaient aussi, pour oublier la fâcheuse nouvelle, et, quand
la Russie encaissait une de ces raclées comme elle seule en encaissa
pendant la guerre, la kantine n’avait pas assez de boissons pour noyer
leur désespoir.
On nous payait la solde le premier jour du mois. Pendant les
quarante-huit heures qui suivaient, les Russes ne quittaient pas la
kantine. Ils touchaient des mensualités plus considérables que les
nôtres. Ils les dépensaient rapidement, aussi bien en achats d’objets
d’une inutilité flagrante qu’ils soldaient au prix fort, qu’en
consommation de liquides variés. Ils invitaient tout le monde, tant
qu’ils avaient de l’argent, car ils étaient généreux à l’excès. Puis,
les poches vides, ils cuvaient leur ivresse dans un coin et demeuraient
à l’ombre, entre eux, timides, réservés, délicats, et se faisant prier
pour accepter les politesses qu’on voulait leur rendre. Capables de tous
les courages et de toutes les faiblesses, c’est sous cet aspect qu’ils
nous apparurent en captivité.
D’après ce que nous pouvions saisir de leurs récits, ces pauvres Russes
avaient fait la guerre dans des conditions lamentables et leur première
grande retraite avait été quelque chose de sinistre. L’un d’eux, un
lieutenant de réserve qui avait déjà été prisonnier, mais des Japonais,
nous déclarait que sa compagnie était armée de baïonnettes et de bâtons,
et il nous expliquait, par des gestes nombreux et de rares onomatopées,
comment, devant les canons et les mitrailleuses boches, elle avait
manœuvré jusqu’au jour du désastre final. Ce Russe était bon enfant. Il
avait une vague ressemblance avec notre Président de la République, et
nous le surnommions _Poincarévitch_. Mais, plus souvent, nous
l’appelions: l’oncle Michel. Grand et fort, il appartenait au corps des
grenadiers de Sibérie. Il s’étonnait qu’avec ma taille je ne fusse que
chasseur à pied et il tenait absolument à me classer dans les
grenadiers, comme lui. Trop embarrassé pour le convaincre, j’acquiesçais
à son désir. Chaque fois qu’il prenait son verre pour boire, il se
levait, disait: «Vive la France! Vive famille!» Et nous répondions:
«Vive Russie!» Et l’oncle Michel se levait à tout instant pour
recommencer.
Son camarade habituel (on les rencontrait rarement l’un sans l’autre)
était un petit bonhomme maigriot, sec comme un coup de trique, qui nous
saluait comme eût salué un automate, en observant un impeccable
garde-à-vous. Il ne savait pas un mot de français, mais il baragouinait
un peu d’allemand. Il ne supportait pas le vin, tandis que l’oncle
Michel supportait tout. Aussi, dans nos réunions, pendant que le
Johannisthal emplissait nos verres, il se faisait servir de la bière,
par quatre bocks à la fois. Encore nous avouait-il qu’il n’avait pas
beaucoup de goût pour la bière.
Le troisième des officiers russes de Vöhrenbach ne fréquentait guère les
deux autres. Sobre, il n’allait jamais à la kantine. Il recherchait
plutôt les conversations sérieuses. Il parlait sans difficulté le
français, l’allemand et l’anglais. Il travaillait beaucoup. Grand,
mince, le front soucieux, les yeux profonds, il semblait sorti d’un
roman de Dostoïewsky. Aujourd’hui, après tant de vicissitudes, je pense
à Kerensky, quand il me souvient de cet artilleur un peu mystérieux.
Faut-il ajouter que la meilleure entente régnait entre les prisonniers
français, anglais, et russes? Il n’y avait pas de Belges à Vöhrenbach,
et je n’ai vu jamais ni des Italiens, ni des Serbes, ni des Roumains.
Mais, par ce qui se passait en 1916, je crois pouvoir affirmer que le
temps n’a dû que raffermir cette entente entre tous les alliés. Plus que
sur le champ de bataille, en effet, on apprend à se connaître et à
s’aimer dans les camps d’Allemagne. Les malheurs communs rapprochent
plus encore que les joies partagées. Ce n’est pas à ce résultat que
l’Allemagne voulait arriver en réunissant dans la même infortune des
représentants des différentes nations qu’elle cherchait à disjoindre, et
pendant la guerre et en vue des temps futurs. Mais c’est à ce résultat
qu’elle est arrivée.
En captivité, dans ces heures d’une longueur mortelle, on prend
conscience de soi-même et des autres. Rude école! Si l’Allemagne, en
nous imposant toutes les vexations, tendait à nous déprimer et à nous
diminuer, elle s’est trompée, une fois de plus, comme toujours. Le
prisonnier français échappe au maléfice. Combien de fois n’ai-je pas
retourné ces idées dans ma tête, là-bas, aux jours les plus difficiles!
Je m’accoudais à la fenêtre, après le dernier appel. La nuit d’été
coulait, calme et lente. Par-dessus la cour baignée de lumière
électrique, au delà du bourg endormi, au delà des monts boisés, je
fuyais vers l’Ouest, loin, très loin de ces endroits maudits, et je
sentais contre ma main les battements de mon cœur. Je dominais tous les
camps de l’Allemagne, du haut de ma fenêtre de Vöhrenbach. Car nous le
dominions, ce camp de Vöhrenbach.
C’est un lieu tragique, un vallon,
Un pays sans grâce et sans gloire,
Trop vert, trop gris, trop roux, trop blond,
Quelque part dans la Forêt-Noire.
Près d’un village des plus laids
Un morne bâtiment s’élève.
Est-ce une usine, est-ce un palais?
C’est la prison de notre rêve.
Un double rang de fils de fer
Nous enclôt du reste du monde.
C’est la borne de notre enfer
Et de notre tombe profonde.
C’est là que nous vivons, parmi
Nos songes que le temps mutile.
L’air qu’on respire est ennemi
Et le ciel lui-même est hostile.
N’importe. Rien n’atteint jamais
Le vol radieux de nos rêves.
Ils trouvent bas tous les sommets
Et toutes les distances brèves.
Ils vont, nos rêves douloureux,
Par-delà les monts et les plaines.
Il n’est pas de prison pour eux:
Qui pourrait leur forger des chaînes?
_à R. Christian-Frogé_
CHAPITRE XIV
LE SENS DE L’HONNEUR ET QUELQUES AUTRES VERTUS
(_15 avril 1916_).
Le camp de Vöhrenbach semblait d’abord devoir être une espèce de
paradis. Peu à peu, il se transforma, et, moins d’un mois après mon
arrivée, devenu camp de représailles, il nous permit de goûter par
avance les tristesses du purgatoire. Mais, pour mieux nous montrer quel
éden nous avions perdu, la _kommandantur_ nous dosa les vexations
successives avec une science tout à fait raffinée, où, d’ailleurs, la
caisse du camp s’augmenta de bénéfices sérieux.
Un jour, vers la fin du mois de mars, une grande nouvelle courut de
chambre en chambre: les Boches organisaient pour les prisonniers des
promenades à la campagne. Aussi vous expliquerai-je d’abord que, pendant
la Grande Guerre, les prisonniers n’ont pas connu le régime de 1870.
Vous avez la mémoire encore pleine des libertés que Déroulède avait,
quand il était captif sur parole aux mains des Prussiens. Pendant la
grande guerre, on n’est pas prisonnier sur parole. Même si vous vouliez
vous engager sur l’honneur à ne pas vous enfuir, le gouvernement
allemand n’accepterait pas: lui-même ne se considère lié par aucun
honneur, par aucun traité, par aucun scrupule, et vous ne pensez pas
qu’il croira que vous êtes moins sot que lui. D’ailleurs le gouvernement
français, qui n’avait pas fait grand’chose pour ses officiers
prisonniers, s’était néanmoins ému de leur sort, et leur avait interdit
de donner aucune parole d’honneur aux Boches. De cette façon on
punissait l’Allemagne du peu de respect qu’elle avait étalé pour les
chiffons de papier. En conséquence, tout comme de vulgaires condamnés de
droit commun, les prisonniers étaient enfermés dans des camps plus ou
moins vastes, et ils n’en sortaient jamais, hormis pour un transfert
dans un autre bagne.
Cette sévérité eût été compréhensible, à la rigueur, si la guerre
n’avait pas duré plus de six mois. Mais, quand elle menaça de
s’éterniser, de bonnes âmes songèrent qu’au jour de la délivrance il ne
sortirait peut-être plus des geôles que des loques effrayantes. Alors le
gouvernement français autorisa ses officiers prisonniers à prendre part
à des promenades collectives, sous réserve qu’ils ne promettraient de ne
pas s’évader que pour la durée de chacune d’elles. Et c’est ainsi que la
_kommandantur_ fut amenée, à la fin du mois de mars de 1916, à organiser
des sorties à l’extérieur.
Les choses ne se passèrent pas sans de longs pourparlers.
Sortirait qui voudrait. Chaque jour, vingt-cinq prisonniers
franchiraient la porte du camp, après avoir apposé leur signature au bas
d’une feuille de papier. Seraient-ils accompagnés? Les prisonniers
prétendaient ne pas l’être, puisqu’ils juraient de revenir. La
_kommandantur_ refusait, sous prétexte qu’elle avait charge de les
garder et de les défendre contre les insultes de la population civile.
Sans doute lui souvenait-il des brutalités de 1914. Elle proposa de
désigner un officier allemand qui seul conduirait les promeneurs et les
guiderait. On accepta, à condition que l’officier allemand serait sans
armes. L’accord était conclu. Il y eut encore des tiraillements parce
que la _kommandantur_ exigeait que les Français s’engageassent, non
seulement à ne pas s’enfuir, mais aussi à ne pas mettre à profit la
promenade pour préparer une évasion: subtilité insidieuse, qui
enchaînait à jamais tous les officiers qui auraient une fois signé le
papier fatal, puisque le gouvernement allemand pourrait affirmer que les
évadés avaient forfait à l’honneur en reconnaissant les abords et les
environs du camp. C’est pourquoi les Français se divisèrent en deux
groupes: ceux qui renonçaient à courir les risques des fourberies
allemandes, et les autres, qui iraient en promenade.
Les autres étaient une centaine. Immédiatement, la kantine, toujours
prévoyante, mit en vente un stock de cannes à l’usage des
excursionnistes: piolets, bâtons ferrés, joncs à pommeau de luxe, et de
vulgaires bouts de bois vernis de treize sous qu’elle n’hésita point à
taxer trois marks soixante-quinze. Et elle n’en vendit pas loin d’une
centaine.
Vingt-cinq officiers devaient sortir. A une heure de l’après-midi, on
les rassembla devant le poste de police, on fit l’appel nominatif pour
s’assurer qu’aucune supercherie n’avait été commise, on les compta une
fois, deux fois, trois fois, on les rangea par quatre, on les compta de
nouveau. L’officier allemand désigné pour ce service et le médecin du
camp étaient en tête de la colonne. Le chef de poste et des hommes de
garde surveillaient la porte afin que nul officier supplémentaire ne se
faufilât parmi les privilégiés, et la caravane s’éloigna lentement. De
nos fenêtres, nous la suivîmes longtemps des yeux. Nous étions
quelques-uns à penser que nous n’en verrions pas une autre le lendemain.
Ce fut en effet un magnifique scandale, le lendemain matin seulement,
lorsque l’officier de jour, en nous comptant lors de l’appel du matin,
dans la cour, s’aperçut qu’un officier lui manquait. S’était-il trompé?
Il nous compta une seconde fois. Nous étions rassemblés en trois
groupes, chaque groupe sur cinq rangs de profondeur, en une sorte de
carré sans quatrième côté. L’officier compta posément. Quelques sourires
effleuraient des bouches.
Pâle, il demanda:
--Y a-t-il un malade?
Personne ne répondit.
L’autre perdit contenance:
--Il n’y a pas un monzieur qui est resté dans sa chambre? demanda-t-il
de nouveau.
Pas un mot ne s’éleva de nos rangs.
Le pauvre _leùtnant_ ne savait plus où se fourrer, il rougissait, il
demeurait immobile, il nous regardait. Des murmures couraient. Alors il
prit une décision, envoya chercher le contrôle nominatif du trésorier,
et l’appel individuel eut lieu, dans l’ordre alphabétique des noms,
chaque officier appelé sortant de la foule et se rangeant derrière les
autorités du camp accourues à la nouvelle de la catastrophe. On avait
prévenu le vieil _oberst_. Les cuisiniers étaient sur le seuil de la
cuisine. Les Boches cachaient mal leur fureur. Nous jubilions. Soudain,
le _feldwebel_ nomma:
--Monzieur le lieutenant Grampel!
Nul ne se présenta.
--Monzieur le lieutenant Grampel! répéta le _feldwebel_.
Aussi vainement que la première fois.
--Il est absent? demanda le leùtnant de service.
--En permission, lança une voix.
Le coupable était trouvé. Le lieutenant Grampel, chasseur à pied de la
division Driant, las déjà après quelques jours de captivité, avait pris
la clef des champs. La cage était de fer et le gardien attentif, mais
l’oiseau s’était envolé.
Sur ces entrefaites, Freiherr von Seckendorff, «commandeur de ce camp»,
arriva, suivi de son officier d’ordonnance qui s’intitulait lui-même,
avec un inimitable accent qui transformait la phrase en une injure
candide, «aide de ce camp». Il s’annonça de loin. Gesticulant et
vociférant, il gourmandait une sentinelle, Dieu sait pourquoi, comme si
elle eût sa part de responsabilité dans la catastrophe. Le vieil
_oberst_ était démonté. Sa voix tremblait de rage mal contenue.
--Depuis quand est-il absent? nous cria-t-il.
Il s’imaginait peut-être que nous trahirions notre heureux camarade.
--Depuis quand?
Il insistait en brandissant sa canne.
Comme nous nous contentions de ricaner entre nous, pressés en désordre
autour du vieillard exaspéré, il perdit dans sa colère le peu de
français dont il disposait, et c’est en allemand qu’il nous couvrit
d’invectives, prenant à témoin son bon vieux Gott de la fourberie de ces
Français, pour finir par nous jeter cette insulte:
--Vous n’êtes pas des gens d’honneur.
Il croyait, étant de race félonne, que l’évasion s’était produite
pendant la promenade, grâce à la complicité d’un officier qui aurait
signé son engagement et cédé sa place ensuite au lieutenant Grampel,
lequel n’avait rien signé. Il avait tant de confiance dans la discipline
de ses hommes et l’organisation de son service de garde, qu’il ne
pouvait pas admettre d’abord que le lieutenant Grampel fût sorti en
surnombre, au moment du départ de la caravane, au nez et à la barbe de
toute l’administration du camp réunie. Et, après nous avoir copieusement
et bassement injuriés, il conclut: