Plus qu’aucun autre, le camp de Vöhrenbach permettait cette cohésion qui

désespérait les Boches. Certes, comme à Mayence, comme partout ailleurs,

il y avait aussi à Vöhrenbach quelques officiers russes et anglais, mais

ils n’étaient qu’une poignée, une dizaine au total, et leur présence,

loin d’amener ces brouilles et ces chicanes dont j’ai déjà parlé et que

les Allemands désiraient tant susciter entre nous, étayait au contraire

notre amitié instinctive pour ceux qui couraient dans la guerre la même

fortune que nous. En outre, tous les officiers français rassemblés à

Vöhrenbach étaient des vaincus de Verdun. Tous avaient à leur actif de

nombreux mois de campagne. La plupart avaient été blessés, et même

plusieurs fois. Beaucoup n’avaient quitté le front depuis le 2 août 1914

que pour les malheurs de la captivité. C’est dire que le moral de ces

hommes était difficile à atteindre. Les Allemands pouvaient à la rigueur

essayer de saper la confiance des prisonniers de Charleroi et de

Morhange et de Maubeuge, qui n’avaient pour eux que leur foi dans les

destinées de la France impérissable. Mais que pouvaient-ils sur nous,

soldats de Verdun, qui étions, non point entraînés d’une espérance

mystique, mais nourris de la certitude matérielle de la défaite

allemande par tant de preuves que nous avions vues de nos yeux? En nous

groupant dans le même enclos de fil de fer, l’Allemagne commettait une

erreur entre d’autres. Du moins, je jugeais de cette manière lors de mon

arrivée à Vöhrenbach, parce que j’ignorais encore que le camp des hommes

de Verdun allait devenir sous peu de temps un camp de représailles.

Toutes ces idées que je développe ici, ne sont pas seulement les

miennes: elles n’auraient aucune valeur. Elles sont en quelque sorte le

suc que j’ai tiré de mes nombreuses conversations avec tant de charmants

compagnons de chaîne, au cours de ces premières journées du camp de

Vöhrenbach, si longues et si vides. Notre vie n’était pas encore

arrangée. Nous n’avions pas encore repris le contact avec nos familles.

Nous étions désorientés. Nous manquions à peu près de tout et nous ne

savions pas encore de quoi nous meublerions notre oisiveté. Les uns

parlaient d’apprendre l’allemand, ou l’anglais, voire le russe;

d’autres, de continuer leurs études, interrompues par la mobilisation;

d’autres, de se préparer à une carrière quelconque, ou de se

perfectionner dans leur spécialité; tous enfin, de travailler à

s’enrichir intellectuellement pendant ces loisirs forcés que la guerre

nous apportait. En attendant que nous parvinssent les livres

nécessaires, nous nous promenions dans la cour, autour du bâtiment de

notre prison. A chaque tour, nous passions devant la baraque qui servait

de corps de garde au poste de police. De rares civils se risquaient sur

la route, le long de nos fils de fer, et ils n’osaient pas nous regarder

avec trop d’insistance. Le soleil de cette fin de mars nous réchauffait

dans la journée. Nous prolongions ces délices, jusqu’au dernier moment,

en dévidant nos souvenirs, en discutant nos espoirs, en mettant au point

nos impressions nouvelles de captivité.

La journée s’achevait. Je frissonnais au vent du soir, et, rentré dans

ma chambre où quatre officiers jouaient au bridge, comme l’appel ne

devait avoir lieu qu’à neuf heures, dans le corridor, j’assistais à la

réussite d’un «trois piques contrés».

_à André Lamandé_

CHAPITRE XII

TÊTES DE BOCHES

(_5 avril 1916_).

Le camp de Vöhrenbach était commandé par l’_oberst_ Freiherr von

Seckendorff, vieillard grognon que nous appelions _Kœniggraetz_, parce

qu’il avait jadis combattu à Sadowa et parce que des prisonniers

français ne seraient pas français s’ils ne coiffaient pas leurs geôliers

d’un surnom. Le bonhomme en vit de toutes les couleurs. Son attitude dès

le début trahissait le désir qu’il avait de vivre sans histoires.

Malheureusement pour lui, nous n’étions pas décidés à jouer les chiens

couchants, et _Kœniggraetz_ ne goûta à peu près jamais la tranquillité

qu’il souhaitait, s’il la souhaita. Écœuré de notre ingratitude autant

que mû par son tempérament de hobereau soudard, il occupa ses journées à

nous chercher des poux. Quand son imagination ne lui suggérait aucune

tracasserie, il s’en prenait aux sentinelles du poste de police, hommes

de la _landstùrm_, auxquels il avait toujours quelque chose à reprocher.

Il hésitait quelquefois à nous injurier, et sa rage s’abattait alors sur

le personnel du corps de garde qu’il pétrifiait dans une raideur

d’automates dont nous nous amusions.

Freiherr von Seckendorff, dit _Kœniggraetz_, avait la manie des

discours. Pour le moindre événement, il se présentait à nous au moment

de l’appel du matin, et il nous haranguait. Chaque fois c’était la même

comédie. Il commençait en français, d’une voix calme, presque aimable,

cherchait ses mots, ne les trouvait pas toujours, et tout à coup, au

tournant d’une phrase, excédé de fatigue et ne contenant plus ses

impressions, se jetait tête basse dans les lourdes périodes allemandes.

Sa voix montait, pleine de graillons, libérant toute une bile, dont nous

avions de la peine à ne pas rire.

--_Meine Herren... Meine Herren..._

Le vieillard tonitruait, bafouillait, levait la canne, secouait la tête,

et, pour finir, saisi d’une quinte de toux furieuse, il s’en allait en

prenant le ciel à témoin de son impuissance.

Freiherr von Seckendorff était suivi constamment par son adjoint, un

capitaine de cavalerie qui ne se mêlait à aucun débat, qui passait pour

être le gendre de son colonel, et dont nous ignorions le nom. Quand

j’aurai dit que nous l’appelions _Tête de veau_, je n’aurai pas besoin

de tracer le portrait de ce comparse falot et sévère.

Monsieur le Censeur, _leùtnant_ d’infanterie, était certainement

l’officier le plus cruel, le plus sournois, et le plus acharné de toute

la boîte. Combien de fois, devant lui, n’ai-je pas éprouvé de fortes

démangeaisons au bout des mains? Il rappelait le Herr Schmidt de

Mayence, comme s’il eût été son frère, mais il avait moins de

désinvolture et un peu plus de lenteur d’esprit. Avant la guerre,

disait-on, sous couleur de s’occuper de commerce de bois, il espionnait

en Russie. Cet honnête passé expliquait pourquoi la mobilisation

allemande lui avait confié un poste à l’intérieur. Il se tirait de sa

mission avec un zèle parfait. A le voir, vous n’eussiez jamais pensé

qu’il fût si méchant, et pourtant son regard fuyait derrière le lorgnon,

quand il nous parlait en contractant les mâchoires. Tortionnaire

silencieux qui se gardait d’opérer en plein jour, et qui soufflait ses

rancunes à l’oreille de cette ganache de _Kœniggraetz_!

Il était le grand maître de nos correspondances. Je l’ai souvent observé

à sa table de travail, quand il lisait les pauvres lettres que nous

écrivions. Il avait l’air d’un policier qui se réjouit de farfouiller

dans un tiroir. Tout lui semblait inquiétant. Il épluchait notre style

comme si la victoire de l’Allemagne eût dépendu de son application à ce

labeur de larbin. Comprenait-il mal? Il convoquait l’auteur de la

lettre, et exigeait des corrections. Souvent, quand il soupçonnait

qu’une carte, écrite au crayon,--car nous ne devions écrire qu’au crayon

en 1916,--cachait un mystère à l’encre sympathique, il contraignait

l’officier suspect à recommencer d’urgence sa carte, sans daigner lui

fournir un motif quelconque. L’infortuné n’avait plus le temps de se

servir de son encre, et monsieur le Censeur souriait de plaisir. Ses

décisions étaient irrévocables. Le plus souvent, les raisons nous en

échappaient. Ainsi ne saurai-je jamais pourquoi, au mois de juin, je dus

déchirer une carte où j’avais mis ces deux mots coupables: «Il neige».

Où il était odieux, monsieur le Censeur de Vöhrenbach, c’est pour le

courrier qui nous arrivait de France. Il avait l’air alors, non plus

d’un policier, mais d’un dégoûtant bonhomme qui, par le trou de la

serrure, dans une chambre d’hôtel, épie le coucher de jeunes époux.

Songez à la souffrance d’un officier français qui voit, entre les mains

d’un officier boche, les lettres de sa fiancée, de sa femme, ou de sa

maîtresse, qui voit le monstre se vautrer dans des tendresses qui ne

sont pas à lui, qui voit le rustre violer le secret de deux cœurs!

Monsieur le Censeur avait des raffinements. Vous envoyait-on une

mauvaise nouvelle capable de vous attrister? Vous apprenait-on la mort

d’un parent ou d’un ami? Vite, monsieur le Censeur vous remettait

l’enveloppe afin que vous pussiez pleurer plus tôt. En revanche,

souvent, on gardait dans les tiroirs de la censure le courrier de

plusieurs jours d’un même officier qu’on surveillait. On confrontait les

différentes feuilles de papier. On cherchait si la quatrième page du 12

avril, si obscure, ne faisait pas suite à la troisième page du 11 avril.

On rapprochait les textes. Et, quand on ne découvrait rien, pour plus de

sûreté on supprimait froidement le tout.

Un jour, un lieutenant sut que son beau-père était décédé. Le matin

même, un jeudi, nous avions remis à la _kommandantur_ notre carte

hebdomadaire. Le lieutenant alla frapper à la porte de monsieur le

Censeur.

--Voulez-vous me rendre ma carte de ce matin? dit-il. Mon beau-père

étant mort, je désirerais ajouter quelques mots de condoléances pour ma

femme.

Il ne demandait pas une faveur extraordinaire, ce garçon. Monsieur le

Censeur eut un beau geste.

--Mais pas du tout, monsieur, dit-il. Dans des circonstances pareilles,

nous vous autorisons à écrire une carte supplémentaire. Allez écrire

cette carte, monsieur, et apportez-la. Elle partira tout de suite par le

courrier de ce soir, sans subir la retenue de dix jours, qui est de

règle.

Le lieutenant remerciait. Le censeur protesta:

--C’est tout naturel, monsieur.

Seulement, trois mois plus tard, comme il était de nouveau en face de

monsieur le Censeur, le lieutenant vit sur la table sa carte

supplémentaire, qui n’était jamais partie.

Cependant, si monsieur le Censeur gagnait sur nous de nombreuses

parties, combien de coups d’épingle n’a-t-il pas reçus dans son

amour-propre! Et aussi combien de coups de couteau! Les lettres qu’on

nous adressait, toutes dépourvues de renseignements militaires, nous

révélaient pourtant bien des choses au nez de la censure. Dès le début

de juillet 1916, au moment de l’offensive franco-anglaise de la Somme

conjuguée avec l’offensive russe, l’enthousiasme des succès se devinait

dans toutes les enveloppes venues de France. Il y aurait un beau recueil

à publier avec toutes ces nouvelles spirituellement déguisées qui nous

réjouissaient chaque jour. C’était une débauche de détours, d’allusions

et d’images où le Boche perdait pied. Si monsieur le Censeur était

amateur de statistiques, il fut probablement étonné de constater que,

sur les deux cents officiers de son domaine, les trois quarts pour le

moins étaient vignerons, car quelle mère n’annonçait pas à son fils que

la vendange de 1916 serait magnifique? Pour peu qu’il eût l’esprit

critique développé, il jugeait aussi sans doute que les familles

françaises ne se fatiguaient pas pour baptiser leurs filles; en effet,

presque tous les officiers avaient pour sœur ou pour cousine une

Marianne ou une Françoise dont la santé était l’objet de bien des

sollicitudes. Et ce nous était une douce joie de nous communiquer entre

nous les secrets français qui trompaient la vigilance de monsieur le

Censeur.

Il est vrai que monsieur le Censeur n’opérait pas seul et que ses aides

n’avaient peut-être ni la même conscience ni la même astuce que lui. De

ces deux soldats qui le soulageaient d’une partie de sa besogne, l’un

était aussi méchant mais plus bête, et l’autre, qui n’était pas bête du

tout, ne s’acquittait de ses fonctions qu’avec nonchalance.

_Les-Méziés_ (ainsi nommé parce que, quand il avait un ordre à nous

traduire, il commençait par ces mots: «Les messieurs sont prévenus»,

qu’il prononçait: «_les méziés_»), ancien employé chez une marchande de

fleurs de Nice, avait plutôt la tête de ces laquais en livrée préposés à

l’ascenseur dans les palaces. Il avait l’air hargneux et constipé. Il

nous détestait de tout son cœur et nous le lui rendions. Son collègue,

dit _la Galoche_, à cause de son menton, était plus couramment nommé

_Sourire d’Avril_. Né en Alsace, et il s’en vantait, il dirigeait avant

la guerre, à Mulhouse, une petite pension pour jeunes gens. L’issue de

la lutte le tourmentait peu. Français ou Allemand, il avait l’intention

de retourner à Mulhouse et d’y poursuivre ses modestes affaires. Il

n’apportait aucune ardeur à son service. Il semblait gêné le plus

souvent, et il souriait quand il entendait nos plaisanteries, dont

_les-Méziés_ enrageait.

Ces deux hommes, si dissemblables, nous distribuaient les colis de

France, l’après-midi, dans la cour quand le temps le permettait, et au

réfectoire en cas de pluie. Ils les ouvraient, retenaient par ordre les

papiers et les toiles d’emballage, et fouillaient tous les recoins,

toutes les boîtes, tous les sacs. Les officiers se disputaient pour être

inspectés par _Sourire d’Avril_. Il visitait les paquets d’un œil

distrait. Il ne dissimulait pas son admiration pour les victuailles que

nous recevions et qui sans doute excitaient son envie, car tous ses

jours n’étaient pas jours de bombance. Il s’écria même une fois, devant

un jambon d’York, d’ailleurs somptueux:

--On ne meurt pas encore de faim en France.

Cela lui valut un regard indigné de son camarade qui, lui, ne nous

faisait grâce de rien, exécutant strictement les instructions de

monsieur le Censeur et se réglant sur lui. Monsieur le Censeur daignait

de temps en temps descendre jusqu’à mettre les doigts dans nos boîtes de

pâté et nos pots de moutarde.

Nous n’avions pas le droit de recevoir n’importe quoi. Les liquides

étaient soumis à l’examen du médecin du camp; on nous retenait l’alcool.

Les livres, pourvu que la date de leur publication fût antérieure au 2

août 1914, étaient d’abord arrêtés par la censure, qui les feuilletait

avec soin avant de nous les rendre. Certains paquets de cigarettes

portaient une étiquette aux couleurs des Alliés; on les confisquait. Les

journaux et les revues, on les confisquait. Mais, si l’on fouillait si

attentivement, c’était pour découvrir les lettres cachées, les

boussoles, les cartes et l’argent allemand qui devaient permettre des

évasions. Quelquefois, une riche trouvaille enchantait la

_kommandantur_. L’officier coupable était puni. Mais que de choses les

plus malins ont oubliées! Je ne veux révéler ici aucun procédé, mais je

peux dire que l’ingéniosité des expéditeurs nous surprenait souvent

nous-mêmes. Les Boches savaient que nous recevions des cartes et des

boussoles, mais elles s’éclipsaient admirablement. Des articles de

journaux français arrivaient jusque sous les fenêtres de la

_kommandantur_. On redoublait de vigilance et de ruse de part et

d’autre. L’heure des colis était toute de fièvre. Chaque distribution

avait l’allure d’un combat. Et combien furent subtilisés en entier, même

de dimensions considérables, sous les yeux des trois censeurs et des

deux hommes de corvée qui gardaient le lot défendu!

Un officier allemand se distinguait des autres, au camp de Vöhrenbach,

par une attitude nettement différente. A cause de son physique, nous

l’avions surnommé _le Lièvre effrayé_. Il traînait la patte, ayant été

grièvement blessé du côté de Saint-Quentin en 1914, et il avait un air

effaré dès qu’il rencontrait un groupe d’officiers français. Quand il

était chargé de l’appel, il se hâtait de nous compter pour endurer moins

longtemps le tête-à-tête. Il s’occupait de l’ordinaire et de la kantine.

Jeune, il était certainement le moins répugnant de nos geôliers. Certes,

il ne nous distribuait pas les douceurs à pleine poignée, car il n’avait

pas à nous en distribuer, et il s’acquittait de ses fonctions

ponctuellement. Il ne nous témoignait non plus aucune sympathie. Mais

les brimades auxquelles il nous voyait condamnés, et qu’il avait

mission de nous appliquer, semblaient lui causer un dégoût réel. Seul de

toute la bande, il conservait un maintien militaire tel qu’on se plaît à

l’imaginer d’après les récits des temps anciens. On aurait dit qu’il ne

se sentait pas à sa place, comme officier, parmi les garde-chiourme dont

il partageait l’infamie. Quelle différence entre _le Lièvre effrayé_ et

le docktor Rueck, médecin du camp!

Ce juif, petit, boulot, fleurant le suint, était l’homme le plus faux de

tous ces hommes faux qui nous entouraient. Il avait la manie dangereuse

de déclarer à qui l’écoutait qu’il n’était pas Allemand et qu’il n’était

pas soldat. Lui aussi il se plaçait au-dessus de la mêlée, se contentant

d’être juif et médecin. Ainsi il essayait d’amadouer les prisonniers par

l’étalage factice d’une bonhomie rondouillarde qui pouvait dérouter

d’abord. Nous apprîmes à le connaître. Il recherchait la conversation

des Français et s’efforçait de leur tirer les vers du nez. Il se

targuait de ne pas appartenir à l’état-major du camp. Au fond, il avait

pour nous autant de basse rancune que les autres, et il fit punir deux

officiers, l’un qui ne l’avait pas salué, et l’autre, l’abbé T***, qui

avait prononcé tout haut le vocable ignoble de «Boche». Herr doktor

Rueck désirait étudier de près les Français sur lesquels il avait

jusqu’alors les idées les plus saugrenues, qu’il rejetait d’ailleurs

avec peine. Quand un nouvel officier arrivait à Vöhrenbach, il subissait

un examen médical et moral minutieux. Le médecin juif l’auscultait, le

tournait, le palpait, le retournait, touchait les blessures,

interrogeait les réflexes, tâtait le pouls et posait au patient les

questions les plus indiscrètes sur sa vie intime et sur son ascendance.

Il voulait absolument que chacun de nous fût atteint de maladies

vénériennes, et il tombait de haut en constatant que le nombre des

Français pourris était pour ainsi dire nul. Et ses étonnements

l’amenaient à des grossièretés de langage inouïes. Je me rappellerai

longtemps qu’il me demanda avec une insistance sinistre s’il n’y avait

pas eu de fous dans ma famille.

Le doktor Rueck n’avait pas rang d’officier. Son compagnon ordinaire

était le _feldwebel-leùtnant_ du camp. Pendant la guerre, l’Allemagne a

accordé la patte d’épaule de _leùtnant_ à de nombreux _feldwebels_, de

même que la France a créé des officiers à titre temporaire. Mais, tandis

que dans notre armée les officiers à titre temporaire sont sur le pied

d’égalité en face des officiers à titre définitif, les

_feldwebels-leùtnants_ n’ont de l’officier que les droits de

commandement, rien de plus, et ils ne mangent pas à la même table que

les officiers propriétaires de leur titre. Celui de Vöhrenbach était le

grotesque de l’endroit. _Sabre de bois_, ainsi appelé parce qu’il était

tout fier d’avoir au côté un sabre terrible, avait un autre sobriquet:

_Barzinque_, corruption de «par cinq», que nous nous plaisions à lui

faire répéter chaque fois qu’il était chargé de l’appel, où nous devions

nous aligner sur cinq rangs de profondeur. Chien de quartier comme

l’était l’adjudant de semaine à la caserne en temps de paix, _Barzinque_

rôdait du matin au soir de corridor en corridor. Il était sans cesse aux

aguets derrière une porte, et c’était notre joie de sortir

précipitamment de nos chambres pour bousculer un _Barzinque_ pourpre de

confusion. A son avis, nos planchers n’étaient jamais assez propres, et

nos lits étaient pliés toujours trop tard. Comme il n’osait pas nous

adresser d’observations, il harcelait nos ordonnances, qui l’envoyaient

à la promenade. Il parlait fort peu le français et ne le comprenait

guère, bien qu’il prît des leçons acharnées. On pouvait risquer toutes

les facéties avec ce guignol.

Un jour, il entra dans une chambre:

--Bonjour, messieurs.

Poli, il tenait sa casquette à la main et cherchait dans sa mémoire la

phrase qu’il avait préparée. Son crâne chauve luisait au soleil. Nul ne

venait à son secours et il roulait des yeux d’homme qui se noie.

--Tu peux te couvrir, lui dit un lieutenant. La tête de veau, ça se

mange froid.

--Oui, oui, fit-il lentement. Et, se coiffant, il sortit.

Un autre jour, il entra dans une autre chambre.

--Bonjour, messieurs.

C’était sa façon de se présenter, le sourire aux lèvres et la casquette

ôtée. Mais cet effort lui faisait perdre le fil de ses idées, qu’il

désirait exprimer en français. Cette fois, il se débrouilla tant bien

que mal, et on finit par deviner que, l’_oberst_ ayant résolu de passer

une revue de casernement, le lendemain, après l’appel, il fallait

déplacer deux armoires, qu’on avait dressées en équerre près de la porte

pour que _Sabre de bois_, dit _Barzinque_, nous espionnât plus

difficilement.

Le lendemain matin, avant l’appel, _Barzinque_ revint. Les officiers

s’habillaient au milieu d’un joli tohu-bohu.

--Bonjour, messieurs.

Les armoires n’avaient pas bougé.

Personne ne souffla mot. Le _feldwebel_ était plus embarrassé que

jamais. Il commença:

--Cette armoire... cette armoire est...

Et il s’arrêta court.

Une voix cria:

--En bois.

--Oui, oui, répondit le pauvre diable. Et il sortit en se recoiffant.

Ce n’était pas un pauvre diable. Méchant autant que n’importe quel

Boche, il se frotta les mains quand le camp de Vöhrenbach devint camp de

représailles. Il se donnait de toute son âme à l’exécution des mesures

prescrites par Berlin. Il jubilait surtout, quand il enfermait un

prisonnier dans l’in-pace des arrêts de rigueur. Triste individu qui

n’avait jamais respiré l’air du front, vous vous en doutiez, et qui

montrait au grand jour la bassesse de ses instincts, il grimaçait comme

une caricature à côté des officiers du camp dont il lêchait les bottes à

tout propos.

Tels étaient, du plus grand au plus petit, les nobles seigneurs à qui le

Gouvernement Impérial et Royal avait confié le soin de nous séquestrer.

_à Emmanuel Bourcier_

CHAPITRE XIII

OFFIZIERGEFANGENENLAGER

(_10 avril 1916_).

On m’a souvent demandé:

--Quand vous étiez prisonnier, vous ne sortiez donc pas?

Et je répondais:

--A l’intérieur du camp, oui, à de certaines heures; mais en dehors des

fils de fer, jamais.

A Vöhrenbach, le pourtour du bâtiment nous appartenait. C’est là que

nous prenions un peu d’exercice. Quelques officiers, désireux de

s’entretenir en forme malgré la captivité, se consacraient chaque jour à

un entraînement méthodique, et, plusieurs heures de suite, passaient de

la marche à la course et de la course à la marche. Ceux-là, on avait

l’œil sur eux, et la _kommandantur_ les soupçonnait de se préparer à

l’évasion, cauchemar des geôliers allemands. Mais, sans pratiquer le

sport à ce point, la plupart des prisonniers tournaient autour de la

prison, tous dans le même sens, et c’est surtout avant le moment de

l’appel que la cour étroite s’emplissait de marcheurs.

Le plus horrible, dans cette captivité des officiers, c’est l’inaction.

Pourriez-vous imaginer plus sombre châtiment: tu seras enfermé et

n’auras rien à faire. Rien à faire! Je me rappelais souvent les paroles

du capitaine B***, de Mayence. Mais je voulais espérer que je réussirais

là où tant d’autres avaient échoué. Quelle vanité!

Tout le monde travaillait autour de moi, dans une espèce d’émulation

silencieuse. Peu à peu, des livres nous arrivaient de France. La kantine

nous en procurait d’autres, et je garde un exemplaire du _Double Jardin_

de Mæterlinck, parce qu’il avait été volé quelque part, comme la reliure

de l’ouvrage le prouve. Les officiers qui savaient un peu d’allemand,

essayaient de se perfectionner et donnaient à des camarades studieux les

premières notions de cette affreuse langue. Ainsi j’avais décidé

d’approfondir mes études de jadis. Je revis la grammaire, et m’attelai

de nouveau aux contes de Grimm et au _Romancero_ de Heine avant

d’aborder les véritables Niebelungen dont j’aurais voulu pénétrer les

arcanes. Deux contes puérils et trois courtes chansons de Wilhelm Müller

suffirent à me dégoûter de mon ambition. Tout me semblait odieux de ce

pays, les sons rauques de ses tendresses poétiques, la couleur de ses

paysages, l’aspect de sa typographie et l’odeur de ses soldats. Écœuré,

je rangeai mes livres allemands pour ne plus les ouvrir. De nombreux

camarades n’eurent pas plus de courage. La langue des Boches rebute.

Le Purgatoire · 第 9 / 16 段