vagon qui nous emportait vers une destination inconnue. C’était un homme
de 46 ans, blond et pâle. Il avait l’air fatigué. A peine étions-nous
installés que lui-même se mettait à l’aise, enlevait son équipement,
posait son fusil dans le filet à bagages, ôtait le shako de cuir bouilli
à double visière et se coiffait de la calotte ronde à bandeau rouge.
Singulier gardien, qui alla jusqu’à nous offrir des cigares, et qui
n’avait sans doute pas d’illusions sur nos chances de lui échapper.
Petit-Jean avouait:
«Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.»
Pareil à Petit-Jean, ce que je connais le moins mal de toute
l’Allemagne, ce sont nos marches de l’Est. Depuis Pierrepont, je roule à
travers des régions dont les points principaux me rappellent tel détail
d’histoire, ou tel fragment de poème, ou telle légende. Tout un
bric-à-brac de souvenirs scolaires me revient. Quoi de plus odieux que
ces réminiscences stupides dans un moment pareil, où je voudrais ignorer
absolument tout des pays que je traverse? Et comme ce nom de
Heidelberg, cité des étudiants, sonne faux dans ma mémoire! Je n’ai rien
vu de la ville. La nuit est sombre. Je n’ai rien vu non plus de
Carlsruhe, où nous arrivâmes vers quatre heures du matin. J’aurais
pourtant désiré de chercher les ruines dont nous parlait notre gardien,
car il paraît que nos aviateurs ont bombardé sérieusement la capitale du
Grand-Duché de Bade. Une bombe aurait même touché le palais ducal. Mais
nous repartions avant l’aurore.
A Offenburg, le train s’arrêta pendant vingt minutes. Nous ignorions
toujours où l’on nous emmenait. Vers la Forêt-Noire? Vers le Wurtemberg?
Dehors, maintenant, c’était le soleil. Dans le lointain, à droite, des
montagnes bleues se dressaient. Le paysage n’a rien de comparable aux
environs de Mayence. Les maisons sont coquettes, comme les classiques
chalets suisses, maisons de fantaisie, maisons-jouets, avec des balcons
de bois découpé, des toits pointus et des corniches ajourées. Les
prairies, d’un vert normand, percées d’innombrables petits canaux, sont
couvertes d’arbres fruitiers. Nous approchons d’un village dont nous
n’apercevons d’abord que des toits énormes, couleur de terre, qui ont
l’air d’écraser des murs bas. C’est Biberach-Bell. Puis c’est Haslach.
Sur la route, qui s’allonge en suivant la voie ferrée, un chariot passe,
traîné par deux bœufs harnachés comme le sont chez nous les chevaux.
Tous les petits villages que nous traversons paraissent extrêmement
propres, autant qu’on puisse en juger de loin, et il s’en dégage une
impression de fraîcheur. Mais nous sommes en Allemagne, et, pour que
nous ne l’oubliions pas, voici un hiatus qui blesse: ce pont métallique
de forme trapue sur un délicieux ruisselet qui paraît navré de porter
cette horreur au-dessus de lui. Tel contre-sens remet les choses au
point et donne une chiquenaude à l’enthousiasme incongru du voyageur. La
route, d’un seul côté, est bordée à intervalles réguliers par de très
vieilles bornes de pierre verdies par le temps, qui suscitent des images
puériles de chevauchées anciennes sur des chemins douteux. Tout le
bric-à-brac des souvenirs romantiques s’impose à nouveau. Cependant, je
retombe vite dans la réalité. Quel est ce cortège? Un groupe de femmes,
précédé d’un groupe d’hommes qui marchent derrière un lourd chariot de
ferme attelé d’un seul cheval. Nous arrivons à sa hauteur. Un cercueil,
qu’aucune draperie ne couvre, est posé sur le chariot. Et pas un prêtre
n’accompagne l’enterrement.
Nous sommes en pleine Forêt-Noire. Hornberg, petite ville charmante au
fond de la vallée. A flanc de montagne, un vieux burg en ruines la
domine. Mais le burg est à moitié caché par un horrible hôtel transformé
en hôpital, près duquel un cimetière montre nettement un grand nombre de
croix toutes neuves.
Le train sort d’un tunnel pour entrer dans un autre, comme s’il jouait à
cache-cache, et le jeu se prolonge pendant une bonne heure. Entre deux
tunnels, nous apercevons de belles échappées d’escarpements. La vallée
est à nos pieds. Ses pentes, qui sont d’admirables pâturages où pas un
animal ne pâture, sont sillonnées de rigoles concentriques où coule une
eau claire, et, vu de haut, tout le paysage a l’air d’une carte
topographique où ces rigoles tiendraient lieu des courbes de niveau.
La transition est brusque entre cette région montagneuse et le plateau
de Donaùeschingen, et le plateau est d’une laideur sans pareille. Mais
quelle émotion nous prit dans cette gare de Donaùeschingen! Nous
n’étions guère à plus d’une vingtaine de kilomètres de la frontière
suisse, si nos souvenirs géographiques ne nous trompaient pas.
D’insidieux désirs se glissaient dans nos propos. Et la tristesse
accablait nos épaules.
Il nous fallait une forte surprise pour nous tirer de cette défaite
morale. Nous l’eûmes à souhait, au moment où le train allait quitter la
gare de Donaùeschingen, vers midi. Un dessin de Hansi se présenta devant
nous sous les espèces d’un monsieur, d’une dame et de leurs deux filles.
Le père, gros homme à lunettes et à la barbe poivre et sel, était coiffé
d’un chapeau vert et vêtu d’un complet d’une nuance sensiblement aussi
charmante. La mère, dondon ridicule, exhibait un costume tailleur de
1890. Quant aux filles, seize et dix-huit ans environ, leur tenue de
sport se composait d’un chandail de laine blanche, d’une jupe verte fort
courte et d’un bonnet de coton rouge et bleu, et elles portaient sur le
dos le sac tyrolien de l’excursionniste classique, procédé recommandé
sans doute pour l’entretien des jeunes poitrines. Toute cette famille
Knatschke était armée de skis et de piolets. Nous ne pouvions pas ne pas
éclater à la vue de cette image réjouissante. Le père nous foudroya d’un
regard bovin. En 1914, il nous aurait assommés d’un coup de piolet, même
si nous n’avions pas ri.
Notre gardien ne saisissait sans doute pas les raisons de notre gaîté.
Dans son coin il souriait bêtement, le cigare à la bouche, car tout le
monde fume le cigare en Allemagne. C’est à ce moment qu’il se décida
enfin à nous révéler le nom de l’endroit où il nous conduisait. Nous
allions à Vöhrenbach. Dans une heure, nous serions arrivés à notre
nouvelle prison. Il ajoutait que le camp était de création récente et
que les officiers prisonniers étaient enfermés dans un grand bâtiment de
pierre, en dehors du village.
De nouveau la tristesse nous saisit. Le pays que nous traversions était
d’une pauvreté rare: des plaines d’un vert jaunâtre très sec, à
l’infini, sans un accident. Depuis Donaùeschingen, la locomotive avait,
comme signal d’avertissement, non plus un sifflet, mais une cloche. Ces
sons de cloche dans la morne campagne ensoleillée retentissaient d’une
façon lugubre. Aux moindres haltes, le train s’arrêtait. A l’une
d’elles, derrière la barrière du passage à niveau, un soldat français
nous salua. Il était minable et travaillait dans une ferme voisine.
--Et Verdun? nous demanda-t-il de loin.
Et, pour nous remercier de la nouvelle que nous lui jetions de l’échec
allemand, il nous lança ce cri de réconfort:
--Ils crèvent de faim.
Cette petite scène nous avait émus. Nous ne songions plus à notre
découragement. D’ailleurs, une fois de plus, le paysage changeait
d’aspect, et, fuyant le plateau désolé, le train rentrait dans la
Forêt-Noire des bois touffus, des collines abruptes, des monts plus
rudes, des rigoles d’eau claire, et de la neige. La campagne semblait
moins peuplée et nous serions au bout du monde dans ce Vöhrenbach,
quoique assez près de la Suisse, ce qui nous soutenait beaucoup; mais
aussi, comme devait s’exprimer le Bædecker, cette région était plus
pittoresque. Enfin, satisfaits ou non, la volonté allemande nous
envoyait à Vöhrenbach.
Un _leùtnant_ nous attendait à la gare. Derrière lui, une marmaille
considérable se préparait à nous recevoir comme des curiosités. Que
d’enfants! Jamais je n’en vis tant en si petite bourgade. Mais la
stupeur ne m’empêcha pas de supputer que, dans quinze ans, l’Allemagne
lèverait sans peine contre nous deux fois plus de soldats qu’elle n’en
avait levés en 1914. Ces gamins grouillaient dans la cour de la gare
comme des fourmis dans une fourmilière. Ils nous examinaient en silence.
Ils s’approchaient de nous, et ils nous emboîtèrent le pas dans la
grand’rue de Vöhrenbach que nous devions traverser de part en part, le
camp étant situé à l’autre extrémité de la commune. Tout ce que je
remarquai, c’est que le village n’offrait absolument aucun caractère
particulier. Au coin d’une rue, un civil braquait vers nous un appareil
photographique. Brusquement toutes les têtes se tournèrent à droite et
tous les coudes gauches se levèrent devant les figures. L’amateur de
souvenirs renonça à prendre un cliché aussi décevant.
Au bout de la grand’rue, quand nous y fûmes, nous vîmes enfin au loin un
bâtiment de dimensions respectables, qui avait l’air d’un hôtel ou d’une
mairie. Le soleil en éclairait la façade toute blanche. Une double
enceinte de solides poteaux de bois, reliés entre eux par des réseaux de
fils de fer barbelés, entourait la prison. La route longeait la clôture.
Au premier poteau, une inscription interdisait aux civils de causer
avec les prisonniers et de stationner devant le camp. A chaque angle de
l’enceinte, une sentinelle de la _landstùrm_ s’immobilisait à notre
passage devant sa guérite peinte en jaune et rouge, aux couleurs du
duché de Bade. Derrière les fils de fer, comme les autruches et les
gazelles au Jardin des Plantes, quelques officiers se chauffaient. Ils
vinrent au devant de nous.
Nous étions au camp de Vöhrenbach.
_à Louis de Gonzague Frick_
CHAPITRE XI
LE CAMP DE VÖHRENBACH
(_18 mars 1916_).
Le camp de Vöhrenbach avait cet avantage sur le camp de Mayence que
l’horizon n’y était pas limité par des murs. A Mayence, on se promenait
à l’intérieur de la prison, sans jamais rien apercevoir de la vie du
dehors. A Vöhrenbach, on se promenait autour de la prison, laquelle se
composait de deux corps de bâtiment, plantés en équerre et joints l’un à
l’autre. Sur trois des côtés de l’ensemble, l’espace libre où les
prisonniers pouvaient circuler avait une trentaine de mètres de large;
sur le quatrième, devant la façade principale qui donnait sur le village
même, un terrain plus vaste s’étendait: d’abord une cour, au sol
préparé, d’une cinquantaine de mètres de large; puis, en contrebas, un
morceau de prairie en forme de triangle dont la base s’appuyait à la
cour et dont le sommet se trouvait à une centaine de mètres de la base.
La forme du triangle était commandée par un ruisselet qui longeait le
réseau des fils de fer et qui, sous peine de canaliser des évasions, ne
pouvait décemment pas couler au milieu du camp. La prairie était
marécageuse. Avant l’été, elle n’était guère utilisable. Somme toute,
il nous restait comme terrain disponible une espèce de chaussée
entourant la prison. C’était moins grand qu’à Mayence. Mais ici, rien
n’arrêtait nos regards. Nous avions des vues sur le village, d’où
émergeait le clocher de l’église, et sur toute la campagne environnante:
prairies, routes, collines, montagnes et bois de pins. Au premier abord,
cette situation était plus agréable.
De même, la prison sentait moins la prison. Récemment créé pour ne
recevoir que des officiers venus des combats de Verdun, le camp de
Vöhrenbach avait été installé dans une maison d’école dont la guerre
avait empêché l’achèvement. On profita des circonstances pour en
poursuivre la construction. La maison était vaste, bien aérée, haute de
trois étages. Mais les boiseries restèrent toujours sans peinture. La
portion principale réservait le rez-de-chaussée pour les divers bureaux
de la _kommandantur_, la cuisine, la salle de douches qu’on installait
et la chambre des arrêts de rigueur. Le premier et le deuxième étage se
divisaient en salles plus ou moins grandes, les plus petites étaient
occupées par un ou deux officiers supérieurs. Un lavabo, fait d’une auge
unique en zinc munie de cinq tuyaux à robinet, était à notre disposition
sur chaque palier. Enfin le troisième étage, mansardé, était le domaine
des soldats français qui devaient nous servir d’ordonnances.
L’électricité éclairait tous les couloirs et toutes les chambres. Dans
la cour, de forts poteaux de bois supportaient des lampes du type
Jablockhof comme on en voit sous une halle de gare. La nuit, les abords
immédiats du camp n’étaient pas plus sombres qu’en plein midi.
L’aile en équerre, aussi haute que le bâtiment principal, n’avait
cependant qu’un étage: en bas, c’était l’immense réfectoire et la
kantine; en haut, la salle de gymnastique de l’école. Tel était notre
camp, que l’harmonie de la langue allemande appelle un
_Offiziergefangenenlager_.
Les camarades que nous avions trouvés à Vöhrenbach étaient passés pour
la plupart par la citadelle de Mayence, sorte de point de concentration
et de triage des officiers prisonniers, et chacun d’eux nous affirmait
que l’existence à Vöhrenbach n’avait rien de comparable à celle de
Mayence. Ici, les prisonniers jouissaient de certaines libertés qui
n’étaient pas sans valeur et d’un régime relativement doux. La kantine
était ouverte du matin au soir tous les jours. On s’y pouvait procurer
du sucre à un taux raisonnable, des conserves de viande et de poisson,
cornedbeef, sardines, harengs, saumon fumé, à des prix excessifs, il est
vrai. On avait le droit de boire autant qu’on voulait, soit de la bière,
soit du vin, soit même quelques liqueurs qui étaient de provenance
douteuse, puisque de marques françaises, et qu’on payait d’ailleurs fort
cher. Deux billards nous offraient un jeu facile dans un coin du
réfectoire. Quant à la nourriture, car on ne vit pas seulement de
carambolages et de cognac, elle était supportable, et il n’y avait pas à
s’en plaindre. Elle ressemblait, tant pour la qualité que pour la
quantité, à l’ordinaire des internes dans les lycées de France. Avec de
très légers suppléments achetés à la kantine, on pouvait s’en tirer à
peu près. Seule la question du pain laissait à désirer. Chaque officier
touchait chaque lundi sa ration d’une semaine et elle lui aurait à
peine suffi pour un jour. Le dimanche, on nous distribuait un petit pain
spécial, plus blanc et meilleur, pour nous faire accepter évidemment
l’indigestion de l’autre, qui semblait contenir plus de pomme de terre
que de farine et qui dérangeait le corps. Mais enfin, on avait des
_kartoffeln_ en robe de chambre à peu près à tous les repas, et
l’à-discrétion de ceci compensait la pauvreté de cela. Le camp de
Vöhrenbach était en résumé la perle des camps. C’est sous ces apparences
qu’il nous fut présenté par nos camarades et que nous le pratiquâmes en
effet pendant quelques jours.
Mais vous connaissez mal les Allemands si, vous empressant d’applaudir à
leur générosité, vous croyez que ce régime allait être durable. Je ne me
faisais aucune illusion à ce sujet. La réalité me donna raison sans
retard, malheureusement. Les provisions de conserves de la kantine, qui
d’ailleurs étaient restreintes, ne furent qu’un feu de paille, et on ne
les renouvela point. La vente du sucre ne se prolongea pas au delà de la
fin de ce mois de mars. La bière devint une triste bibine où l’orge et
le houblon ne figurèrent jamais. Le vin, nous nous aperçûmes à nos
dépens qu’il n’était que chimiquement pur. Les menus s’effondrèrent avec
hâte dans une débâcle terrible aux estomacs, et je dirai tout de suite
que le fond de notre alimentation ne fut bientôt que de pommes de terre,
de rutabagas et de choux rouges, et encore! On nous rationna même pour
les _kartoffeln_. Quant aux billards, chaises, nappes, belles assiettes
et plats magnifiques dont s’égayait le réfectoire, nous dûmes les
rembourser de notre poche, faisant ainsi l’acquisition forcée d’un
matériel qui demeurerait après la guerre la propriété de l’Allemagne.
Déjà, lecteur indulgent, je vois votre optimisme qui s’évanouit. Et vous
avez compris que toute cette mise en scène des premiers jours du camp de
Vöhrenbach, où l’on n’avait à dessein rassemblé que des officiers pris à
Verdun, n’était qu’une mise en scène destinée à nous éberluer et,
trompant nos familles sur notre sort et la vaine détresse de
l’Allemagne, à semer en France le mauvais grain de la sympathie
criminelle, du doute et du désespoir. Tout était organisé, vous dis-je,
en Allemagne, pour arracher la victoire au Dieu juste qui la refusait.
Cette étrange organisation de manœuvres doucereuses, que le gouvernement
impérial et royal de Berlin échafaude contre les officiers français et
que le gouvernement républicain de Paris ignore et ne retourne pas
contre les officiers allemands, parce que nous estimons chez nous qu’un
prisonnier de guerre n’est pas un bandit, même s’il naquit en
Brandebourg, et aussi parce que chez nous, hélas, nous menons la guerre
au petit bonheur, au jour le jour, à la va-comme-je-te-pousse, avec des
expédients, en ménageant la chèvre et le chou,--méthode coûteuse, si
l’on peut donner un nom pareil à une politique sans méthode,--cette
étrange organisation boche, je l’ai retrouvée partout en Allemagne,
pendant les neuf mois de ma captivité. Pour comble, et comme si nous
étions trop sots pour en saisir le sens pourtant limpide, les geôliers
jugeaient nécessaire d’ouvrir les yeux des plus aveugles et de leur
mettre le doigt sur la plaie. La _kommandantur_ des camps éprouvait le
besoin de souligner par des ordres et des commentaires écrits ou oraux
la qualité des misères qu’on nous imposait.
Ainsi, le soir même de notre arrivée à Vöhrenbach, les quinze officiers
de notre détachement furent appelés dans le corridor du premier étage,
pour y subir le discours «de bienvenue» du commandant du camp.
Le maître de nos personnes était un _oberst_, un colonel aux cheveux
blancs, barbu, large d’épaules, haut de taille, voûté: le colonel
classique de 1870. En 1866, il avait combattu à Sadowa contre les
Autrichiens, et il avait combattu déjà contre les Français à Sedan. On
prétendait qu’un de ses fils était captif en France. Le vieillard à la
marche mal assurée nous salua et nous lut sa harangue, qui était
dactylographiée. Il prononçait lentement les phrases françaises dont il
n’avait que peu d’habitude, il n’avait pas toujours l’air de comprendre
ce qu’il lisait, et il mettait à chaque mot un accent tonique si marqué
que les plus découragés d’entre nous se mordaient les lèvres pour rester
sérieux. Il nous dit:
--Messieurs, je me présente à vous en commandeur de ce camp. Je n’ai pas
à faire d’enquêtes sur la façon dont vous avez été pris. Je vous
traiterai en gens d’honneur, et vous me trouverez toujours prêt à aller
au-devant de vos désirs. De votre côté, j’espère que vous vous conduirez
en officiers, messieurs, et que vous observerez la discipline la plus
stricte. Vous savez que vous n’avez pas le droit de parler à nos soldats
et que vous n’avez pas le droit de vous approcher trop près des fils de
fer de clôture. Les sentinelles vous feront connaître leurs ordres par
gestes, et, si vous n’obéissez pas, elles feront usage de leurs armes.
Toute résistance est inutile.
Ces quatre mots, le colonel les hurla de toutes ses forces, avec un tact
parfait, et la fin de son discours fut scandée d’une voix violente. Il
poursuivit:
--En cas d’indiscipline, le poste aussi fera usage de son arme. Enfin,
messieurs, vous serez traités ici comme il est à souhaiter que nos
officiers prisonniers le soient chez vous, en France.
La patte de velours du début détendait ses griffes. Les paroles de
l’_oberst_ de Vöhrenbach ne différaient guère des paroles du censeur de
Mayence.
L’_oberst_ était plus franchement brutal et moins hypocrite peut-être
que le censeur, mais leurs pensées se rejoignaient malgré leurs
caractères dissemblables. Soldats, ils exécutaient une consigne où leur
tempérament trouvait son compte. Tous deux nous avaient caressés de
promesses fort vagues et ne nous avaient en revanche pas mesuré les
menaces précises. Car, si les Allemands traitent de cette façon les gens
d’honneur, comme ils disent, de quelle façon traiteraient-ils donc les
autres?
Par la suite, le vieil _oberst_, qui était Freiherr von Seckendorff, se
révéla ce qu’il avait été pour nous dès la première heure: un homme
indécis, qui voulait paraître juste et aimable et qui, dans le vrai de
son cœur, regrettait de n’avoir pas l’audace de nous châtier avec la
rigueur la plus dure. Prussien, il nous haïssait. Et, s’il ne nous
infligea pas des tortures corporelles, c’est uniquement parce qu’il
craignait que ses camarades, les chers barons prisonniers de la France,
ne subissent chez nous des représailles trop justifiées. Cette
impression, je n’étais pas seul à l’avoir. Alors que la France se
désintéressait à peu près totalement de ses prisonniers, au point que
les Allemands chez nous s’engraissaient comme des pourceaux bien choyés
et que nos soldats crevaient de faim, de froid, de corvées et de coups
dans les camps boches, l’Allemagne au contraire s’occupait de ses
prisonniers avec un soin jaloux et menait contre les nôtres un chantage
honteux. Voulait-elle obtenir une amélioration quelconque pour ses
Fritz? Tout un camp de Français était mis à la question, et les
représailles duraient jusqu’à ce que Paris eût accordé à Berlin ce que
Berlin voulait. Paris s’inclinait toujours devant les réclamations de
Berlin; mais Paris ne réclamait rien de son côté.
C’est de nous sentir abandonnés à la merci des Boches que nous avons le
plus souffert. L’ambassade d’Espagne, chargée de représenter à Berlin
nos intérêts ou nos droits les plus humbles, ne représentait rien, et
son intervention, si elle se produisait, ne pesait pas bien lourd. Les
Anglais étaient soutenus par les États-Unis d’Amérique; je ne sais pas
ce qu’ils devinrent quand les _sammies_ entrèrent dans la guerre, mais
je sais que jusqu’au 1ᵉʳ janvier 1917, les Anglais ne furent jamais
tracassés comme les Français le furent. Des camarades disaient:
--Bah! Laissez. Les Allemands paieront après la guerre. Tenons registre
de leurs crimes et de leurs vexations. La moindre de tant de cruautés
recevra son châtiment.
Faut-il avouer que cet espoir platonique ne nous consolait pas? Nous
connaissions assez la France, où trop d’amis de l’Allemagne ont voix au
chapitre, où trop de balivernes sentimentales ont force de loi, pour
n’être pas persuadés qu’au jour de la paix, quand nous serions enfin en
état de parler seuls, les hommes de la-main-tendue-à-tout-prix se
boucheraient les oreilles devant nos cris de douleur et passeraient un
grand coup d’éponge sur le tableau de nos misères. Voyant clairement les
manigances où s’entravait l’action militaire de la France, car nous
étions aux loges de balcon, là-bas, dans nos camps, nous entendions déjà
la voix de ces messieurs accueillant le retour de nos prisonniers par
cette simple chanson, qui chasse les mauvais souvenirs:
_Oublions le passé, reviens!_
Nous n’avions plus nous-mêmes qu’à chanter. C’est ce que nous faisions,
même quand nous avions envie de pleurer. Nous prenions notre mal en
plaisanterie et notre attitude, enfin la seule qui convînt à notre
solitude, était de réagir contre nos geôliers par le sourire, qu’ils ne
comprenaient pas, et par le rire, qui les ahurissait. En captivité, les
liens de la camaraderie se resserrent. Tant d’hommes, d’esprit, de cœur,
d’occupations, de soucis, de travaux et de plaisirs dissemblables, ne
forment plus qu’un bloc épais que rien n’entame.