l’officier boche qui s’était planté sur un tertre, au pied d’un arbre.
Un _feldwebel_ lut un ordre de la _kommandantur_, en allemand. Je
n’entendis pas grand’chose, parce que tous chuchotaient, ou à peu près.
Un lieutenant belge se mit à nous traduire le papier officiel. Déjà un
camarade m’entraînait et la plupart des prisonniers s’en allaient.
--Qu’a-t-il dit? demandai-je.
--Je ne sais pas, me répondit-on.
Visiblement, les ordres de la _kommandantur_ n’intéressaient personne.
La kantine était ouverte. Désireux de faire quelques emplettes, j’y
allai. C’est un véritable bazar, où l’on achète les choses les plus
saugrenues: des objets de toilette, des pliants de paquebot, des
raquettes de tennis, des chaussettes, des pots de confiture, des livres,
des partitions de piano, des tapis, du papier à lettres et des
enveloppes, des cadres pour photographies, des lampes et des réchauds,
bref, tout ce que souhaiterait un prisonnier qui veut s’arranger une
petite vie supportable. Tous les articles sont de qualité médiocre et
tous sont d’un prix très haut, naturellement. La _kommandantur_ prélève
un tant pour cent sur chaque objet, et elle voile ce vol sous le
prétexte d’amélioration de l’ordinaire. Ne sommes-nous pas là pour tout
accepter d’un cœur joyeux?
Il est assez difficile de se faire servir à la kantine. Elle est
encombrée de clients, car ils n’ont pas le droit d’y venir tous les
jours ni à toute heure, et d’autre part les soldats boches qui tiennent
la boutique ne sont pas nombreux. Enfin les prisonniers russes ont pris
possession des comptoirs, et leurs désirs sont compliqués et leur choix
est hésitant. Plusieurs d’entre eux sont assis pour se décider avec
moins de fatigue. On leur montre vingt articles différents; ils les
palpent, les examinent, discutent entre eux sur le prix et sur la
qualité, demandent autre chose, occupent toute la kantine; et quand ils
s’en vont à regret, par trois ou quatre à la fois, l’un d’eux n’emporte
le plus souvent qu’un litre d’alcool à brûler, ou _Brennspiritus_, comme
on dit ici, mais il l’emporte avec mille précautions, ainsi qu’une icône
précieuse.
Un camarade me confie que les Russes consomment beaucoup d’alcool à
brûler. Ils le boivent, paraît-il, parfumé quelquefois, comme ils
boivent de l’eau de Cologne; mais ils le boivent aussi au naturel, sans
grimace. Ils sont très gentils, m’affirme-t-on, et sympathiques, mais
terriblement ivrognes. Pour s’enivrer avec du _Brennspiritus_, il faut
en effet avoir un penchant assez vif pour les liquides puissants. Mon
camarade ajoute que les Anglais ne le cèdent pas aux Russes sur ce
point, mais avec cette différence qu’ils sont trop grands seigneurs pour
se contenter d’alcool à brûler ou d’eau de Cologne: par l’entremise de
soldats boches qu’ils soudoient au tarif fort, ils arrivent à se
procurer des liqueurs moins barbares que celles dont les Russes
s’accommodent.
Les Anglais se distinguent dans les camps de prisonniers par leur désir
d’ignorer les Boches et leurs prescriptions. Ils consentent à être
prisonniers parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, mais leur bonne
volonté ne va pas plus loin. Ils se montrent aimables pour les Français
et les Russes, mais ils vivent entre eux. Les prisonniers doivent
prendre leur repas au réfectoire commun; les Anglais n’y mettent pas les
pieds. Ils mangent dans leurs chambres et préparent leurs repas sur des
fourneaux à charbon, achetés à la kantine, qu’ils ont simplement
installés dans les couloirs de la citadelle. Une odeur de cuisine traîne
partout, et il n’est pas d’instant de la journée où quelque bouilloire
ou casserole ne chante sur le feu des Anglais. Les murs en sont noircis
de fumée. Mais nos Alliés, flegmatiques par définition, ne prennent pas
garde à ces détails. Ils n’écoutent pas les cris des Boches. Causent-ils
des dégâts? Ils paient sans discuter. Un Anglais ne discute jamais avec
un Allemand. C’est sa façon de réagir contre l’ennemi que ce mépris
terrasse. Le Français a une autre façon; il rit de tout et empoisonne le
Boche de réclamations, de protestations et d’observations, à propos de
tout et de rien, mais en ne sortant jamais des limites de la tenue
militaire. Le Français évite de donner prise à la sévérité ennemie. Il
se sent d’autant plus fort ensuite, quand il lui plaît de montrer aux
Boches qu’il n’est dupe ni de leurs mensonges ni de leurs vilenies.
Ainsi pour la nourriture. L’Anglais ne va pas au réfectoire. Il
abandonne sa ration aux Allemands. Le Français au contraire va
ponctuellement au réfectoire, et pas un repas ne s’écoule sans qu’un
prisonnier aille porter son assiette au _haùptmann_ de service en lui
affirmant sur l’honneur qu’on ne nourrit pas si mal des officiers
désarmés. Si chaque officier allemand attaché à un camp de prisonniers
faisait le compte des camouflets que ces terribles Français lui ont
infligés, nous aurions un total assez coquet pour tous les camps réunis.
Mais peut-être tous les officiers allemands ne sont-ils pas capables de
distinguer un éloge d’un camouflet. Je n’oublierai pas de sitôt la scène
que je vis lors de mon premier repas au réfectoire de Mayence. C’était à
midi. On nous donna de la «soupe russe», car l’ardoise du menu ne la
désignait pas moins pompeusement, et des pruneaux. Rien d’autre. Un
lieutenant de dragons mit son assiette sous le nez du _haùptmann_ en lui
disant sans pouffer:
--Je vous demande la permission de quitter la salle, monsieur. Vraiment,
j’ai trop bien mangé, ce matin.
Et le _haùptmann_, rougissant jusqu’aux oreilles, essayait de ne pas
perdre l’air digne qui sied à un représentant d’une nation sérieuse. Car
on ne mangeait pas bien au camp de Mayence. La chère y était maigre,
encore que cet adjectif puisse tromper le lecteur en éveillant en lui
des idées de viande qu’on n’y connaissait que sous des espèces rares,
chiches, pauvres et douteuses. Je ne me trompais pas, quand je prévoyais
que le régime plantureux de la quarantaine ne durerait point. Il n’y a
pas plus de ressemblance entre les repas du réfectoire et ceux du saloir
qu’entre les dîners de chez Chartier et ceux de chez Paillard. Mais il
était nécessaire que nous écrivissions à nos familles une carte postale
débordante d’optimisme.
Ai-je besoin d’ajouter que les prisonniers ne s’attardent pas en face de
la soupe russe et des pruneaux? En moins de dix minutes, ils s’en
allèrent les uns après les autres, emportant leur serviette et leur
pain, et la plupart d’entre eux, du moins ceux qui sont captifs depuis
assez longtemps pour recevoir des colis de France, regagnèrent en hâte
la chambre où ils mangeraient enfin. Mes camarades se restaurèrent avec
leurs provisions. Moi, qui n’avais rien, je me contentai d’étendre sur
un morceau de pain un peu de cette confiture d’abricots que j’avais
achetée à la kantine et qui n’avait certainement d’abricots que la
couleur et le nom peinturluré sur l’étiquette du pot. Ce régal achevé,
je m’allongeai sur mon lit et je voulus m’intéresser à la _Conquête de
Plassans_. Mes camarades causaient. L’odeur des plats qu’ils mijotaient
sur des lampes à alcool me tourmentait. Et j’avoue qu’un sentiment assez
cruel me traversa, quand ils dégustèrent ensemble un café dont l’arome
français fut tout ce que j’en reçus, car on me laissa bien
tranquillement sur mon lit, dans mon coin, en contemplation devant les
phrases de Zola. Je profitai de la distraction de mes compagnons
d’infortune pour les examiner à loisir.
A côté du capitaine, dont j’ai déjà parlé, qui est petit, modeste et
aimable, et qui parle avec un accent du Midi à peine perceptible, le
lieutenant L*** forme un contraste saisissant. Grand, balafré, haut en
couleurs, la poitrine large, fier de pratiquer des sports athlétiques,
il est vêtu d’une tunique noire à brandebourgs noirs qui lui donne une
allure de dompteur. Exubérant, brave garçon, bon caractère, il cherche
de temps en temps des effets de voix pour chanter:
_Manon, sphinx étonnant, véritable sirène,_
_Cœur trois fois féminin....._
Il ne va jamais au delà. Il parle haut, rit souvent et se dispute
amicalement avec tout le monde. C’est un ancien capitaine au long cours.
Aussi ne l’appelle-t-on que «Matelot». Il houspille sans se gêner le
lieutenant D*** qui porte l’uniforme de dragon et qui reste presque
toujours tête nue, même pour sortir. Grand, avec le nez busqué et les
cheveux bien coiffés, le lieutenant D*** est l’officier de cavalerie
correct, poli, et un peu raide. Mais Matelot réserve ses plus grosses
bourrades pour un sous-lieutenant de zouaves vêtu de la nouvelle tenue,
qui est petit, qui a des cheveux frisés, qui paraît tout jeune, qui a
des timidités de jeune fille et qu’on raille pour son inexpérience
amoureuse que Matelot affirme complète. Tels sont les officiers les
plus notables de la chambre. Les autres, qu’on voit moins, échappent à
mon attention, et je ne citerai que pour mémoire un sous-lieutenant
indigène de tirailleurs algériens qui étale un teint triplement basané
et qui écorche sans pitié la langue française.
Mes camarades sont prisonniers depuis des dates différentes. Bien peu
sont tombés aux mains des Allemands dans les premiers jours de la
guerre. On s’en rend compte assez vite quand on les regarde de près ou
qu’on cause avec eux. Ils ont encore de l’entrain, de la bonne humeur.
Quelle différence avec les victimes de Charleroi et de Maubeuge! Les
blessés de Charleroi ont souffert toutes les ignominies: les Allemands à
cette époque se croyaient assurés de la victoire et donc de l’impunité.
Bien rares sont nos blessés d’alors qui n’ont pas eu à souffrir les
traitements les plus durs. Ils gardent dans leurs yeux le souvenir de
ces jours de détresse. Quant aux prisonniers de Maubeuge, qu’ils soient
de l’armée active ou de la territoriale, ils sont d’une tristesse morne.
Tous ont l’ancienne tenue du temps de paix, et leurs képis souples du
genre foulard et les galons circulaires dont se placardent les manches
de leurs tuniques nous sont déjà si vieillots, que ces malheureux
semblent les survivants étonnés et perclus de Sedan. Dix-neuf mois de
captivité pèsent sur leurs épaules. On croirait à les voir qu’ils sont
prisonniers depuis toujours et qu’ils le seront toujours, et une pitié
respectueuse serre le cœur de celui qui les rencontre dans l’immense
cour de Mayence, solitaires ou groupés, silencieux, voûtés, perdus à
jamais.
Il faut reconnaître que les Allemands en 1916 sont envers les
prisonniers nouveaux d’une sollicitude touchante qui n’hésite pas à
prévenir leurs désirs. N’est-ce pas naturel? Quand un officier arrive
pour la première fois dans un camp comme celui de Mayence, il y arrive
les mains vides et, le plus souvent, vêtu de boue et casqué, il éprouve
un peu ce sentiment de honte légère du simple combattant qui tombe à
l’heure du dîner dans une popote d’état-major où le drap est d’une
élégance rare et le cuir d’un fauve particulier. Autant dire que le
pauvre diable est en chemise. Si, par précaution, comme on le pratique
quelquefois, il a confié son portefeuille au sergent-major avant de
monter en ligne, ou si les soldats boches ont jugé à propos de l’en
alléger, il n’a guère que quelques sous dans la poche. Comment, en
attendant que des colis lui parviennent de France, s’y prendra-t-il pour
se procurer les objets de nécessité urgente dont il aura besoin? D’autre
part, les Allemands paient la solde d’avance, le premier jour du mois.
Ainsi, tombé entre leurs mains le lendemain du jour où le trésorier
opère, vous ne percevrez pas un centime pour tout le mois en cours et
vous devrez néanmoins rembourser à l’administration le prix de votre
nourriture. Vous, Français, vous seriez embarrassé devant ce problème.
C’est que vous n’entendez rien aux affaires sérieuses. L’Allemand par
bonheur veille sur vous. Et le payeur du camp est autorisé à vous verser
des avances sur vos soldes futures. Signez un reçu, on vous remet
immédiatement cent marks. Vous courez à la kantine, vous en sortez le
porte-monnaie dégarni, et vous ne toucherez plus un pfennig à la caisse
impériale et royale avant six mois. Mais l’opération n’est-elle pas
excellente, qui vous met en mesure de parer à vos désirs immédiats, et
qui vous prouve que les Allemands ont souci de votre détresse?
Rien n’est laissé au hasard dans un camp d’Allemagne. Tout y est
merveilleusement bien organisé, jusqu’à l’extorsion de vos économies,
qui se pare de belles apparences. Au surplus vous savez que vous n’êtes
rien, puisque vous appartenez désormais à la Grande Allemagne. Ici, il
faut oublier qu’on affiche dans les écoles de France la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen. Ici, vous n’avez qu’un seul droit, qui
est de tout supporter comme vous pourrez. En revanche, la nomenclature
de vos devoirs est plus longue que la table de nos immortels principes
de 89. L’un compense l’autre. Monsieur le censeur nous avait déjà
énuméré quelques-unes des obligations auxquelles nous serions dorénavant
soumis. Mais ses avertissements n’avaient pas ce caractère officiel
qu’il est bon d’apporter en toute chose avec méthode. La _kommandantur_
décida de réparer cette faute.
Le soir, après l’appel de six heures, les nouveaux prisonniers furent
convoqués au bureau de Monsieur le Censeur. Herr Schmidt n’y était pas.
Mais des scribouillards nous attendaient, et un lieutenant français, un
de nos anciens, fut chargé de nous faire le discours d’usage. Il le fit
avec un tact admirable. Devant la valetaille boche qui écoutait, et qui
comprenait sans saisir les nuances de notre camarade, il nous apprit ou
nous rappela toutes les interdictions qui sont notre partage. Il les
passait en revue sommairement, du bout des lèvres, comme si on l’eût
obligé à vider devant nous une poubelle d’ordures, et sa voix ajoutait
aux menaces réglementaires la caresse d’une ironie toute dégoûtée. La
bobine enfin dévidée, il résuma en ces termes:
--Bref, mes chers camarades, n’oubliez pas que, pour toutes les fautes,
vous tombez sous le coup des lois martiales, et c’est la grâce que je
vous souhaite.
Un étrange sourire mit à sa harangue le point final, tandis que les
scribaillons nous rendaient notre liberté. Dehors, la nuit tenait la
cour immense où les trois énormes bâtiments se dressaient en noir sur le
ciel sombre. La journée s’achevait lentement. Dans la chambre, mes
camarades travaillaient en silence. L’un lisait; l’autre écrivait une
lettre; un autre traduisait en français une page d’allemand. Le
capitaine B*** était penché sur un minuscule métier.
--Oui, me disait-il, je fais de la tapisserie. C’est un excellent moyen
de passer une heure ou deux chaque jour. Quelquefois aussi, je m’occupe
à sculpter ce cadre à portraits. Que voulez-vous? Je me suis mis à
l’étude de l’anglais, mais on ne peut pas se contenter d’exercices
uniquement intellectuels. On sombrerait vite dans le spleen. Les travaux
manuels sont un refuge.
Il m’avouait sa misère à voix basse. Je le regardai. Ses yeux ne
montraient qu’une résignation triste. Il poursuivit:
--Je ne suis pas très habile. Ma tapisserie ne vaut pas grand’chose, et
ma sculpture est mauvaise. Je ne renonce pourtant ni à l’une ni à
l’autre. Ce sont les deux compagnes de mes longs loisirs. Sans elles,
je ne sais pas ce que je deviendrais. Il faut être solide ici pour
échapper à la folie qui nous guette. Vous souriez? Vous en viendrez au
même point que nous, vous verrez. Ah! ce n’est pas drôle, la captivité!
Vous verrez, vous verrez. Vous ferez de la tapisserie, et vous
sculpterez des cadres à portraits en noyer d’Amérique.
Je ne souriais pas. J’étais découragé. Je regardais fixement la trame
serrée où les laines variées s’assemblaient en un dessin de couleur
vive. Et je songeais à ce déplorable roman de Zola qui m’attendait sur
mon lit.
_à Louis Thomas_
CHAPITRE X
VERS UN AUTRE CAMP
(_17 mars 1916_).
La citadelle de Mayence m’apparaissait vraiment comme une prison
terrible. Je ne savais pas si j’étais condamné à y demeurer ou si la
fantaisie des bureaux de la _kommandantur_ avait déjà décidé de
m’expédier ailleurs. Mais rien ne pouvait m’être plus agréable que
d’aller n’importe où, même au fond de la Prusse la plus orientale,
pourvu que je ne fusse pas contraint à l’unique contemplation de ces
trois bâtiments de la Caserne des Cadets et à la promenade en rond dans
la cour immense. Voir quelque chose, voir autre chose, voyager, je ne
rêvais pas d’un sort meilleur. Les anciens m’affirmaient en vain que le
camp de Mayence était en somme l’un des moins mauvais. Leur expérience
ne me convainquait pas. Aussi ne fus-je pas mécontent, lorsque le 17
mars au matin, alors que je sortais de ma chambre, un _feldwebel_
m’arrêta, en m’appelant par mon nom:
--Vous quittez ce soir le camp de Mayence.
--Bien. Où vais-je?
--Je l’ignore, vous partirez à 7 heures 1/2.
--Est-ce que d’autres officiers partent aussi?
--Oui, quinze officiers.
Et le _feldwebel_ me tendit la liste de départ. J’y relevai les noms du
capitaine V*** et du lieutenant T***, tous deux du même bataillon que
moi, et dont je n’avais pas encore été séparé depuis le combat du 9
mars. Au vrai, je n’espérais pas qu’on ne nous séparât point. Je
connaissais assez les Allemands pour être assuré qu’ils n’avaient aucune
propension à la complaisance. J’attribuai donc à un heureux hasard notre
départ en commun, et sans rien marquer de ma joie qui aurait fort bien
pu provoquer un contre-ordre ultérieur, je rendis au _feldwebel_ la
feuille de papier qu’il m’avait offerte.
Mes préparatifs ne furent pas longs. Un peu de linge, quelques objets de
toilette, mon pot de confiture d’abricots, mon casque, le tout ne tint
pas beaucoup de place dans la valise rouge de carton gaufré--_ersatz_
peau de porc--si magnifique, que j’avais achetée la veille à la kantine.
A 8 heures du matin, j’étais déjà prêt à me mettre en route. Mais nous
ne devions prendre le train qu’à 7 heures 1/2 du soir.
Il faisait nuit, quand on rassembla dans la cour les quinze exilés. Nos
bagages furent déposés sur une charrette à bras. On nous distribua des
sacs de papier contenant un repas froid, plus une bouteille de café pour
deux, et le chef de notre détachement, un _feldwebel_, reçut une
provision de cinq marks par officier pour les imprévus du voyage, car on
nous avait retiré notre monnaie de singe de la citadelle de Mayence pour
en donner au _feldwebel_ l’équivalent en monnaie véritable qui, dans
notre nouveau camp, serait de nouveau transformée en jetons spéciaux.
Toutes ces dispositions nous permettaient de supposer que notre
déplacement serait d’une assez longue durée. Mais je ne m’en plaignais
pas.
Nous étions au complet. On nous avait compté une fois, deux fois, trois
fois. Nous n’avions plus qu’à gagner la gare. Une petite formalité de
rien restait à accomplir. Sur un ordre du _feldwebel_ chef de
détachement, les hommes qui nous escortaient chargèrent leur fusil avec
ostentation et firent manœuvrer la culasse avec tant d’insistance qu’il
n’y avait pas moyen de ne pas considérer cette opération délicate comme
un avertissement sérieux.
Un vagon de deuxième classe, à couloir, nous était réservé tout entier.
Dans le même compartiment nous fûmes quatre: le capitaine V***, le
lieutenant T***, moi, et un soldat de la _landsturm_. Rien ne signala
notre embarquement. Sur le quai, les rares voyageurs nous regardaient
sans rien dire. Une pancarte indiquait que le train se dirigeait sur
Darmstadt. Allions-nous en Bavière? Le soldat qui nous accompagnait
déclarait ne rien savoir. Et pourtant il était bavard et il aurait bien
voulu causer avec nous. Mais quoi! Celui-là aussi nous aurait servi
toutes les rengaines politico-historiques que le Gouvernement Impérial
et Royal a mises à la mode, et quelle fatigue d’entendre toujours les
mêmes niaiseries répétées avec la même conviction!
Les temps ont bien changé depuis le 2 août 1914. Au début, au moment de
Charleroi, alors que les masses allemandes marchaient triomphalement sur
Paris sans voir le gouffre ouvert de la Marne, jamais un prisonnier
français n’aurait voyagé dans les conditions où nous voyageons. Le
prisonnier français, blessé ou non, était moins que rien. On ne sait pas
au juste pourquoi on ne l’achevait pas sur place. Mais on le traitait
avec tant de haine et de sauvagerie que ce crime seul, s’il n’y en avait
pas tant d’autres, suffirait à flétrir à jamais l’Allemagne. Les
exemples sont trop nombreux: le martyrologe de nos prisonniers est
inépuisable. Je connais un lieutenant d’infanterie, un de ces enfants de
la promotion de Montmirail qui se gantèrent de blanc pour mourir. Il m’a
raconté sa passion. Il avait une balle dans le cou; les brancardiers
allemands l’avaient ramassé près de Morhange. On l’empila dans un vagon
à bestiaux avec des soldats français et des soldats allemands, tous
blessés. Les Allemands étaient couchés sur de la paille, et ils avaient
des couvertures. Les Français gisaient sur la planche nue, et la plupart
étaient déshabillés à cause de leurs plaies. Le voyage dura plusieurs
jours. A chaque gare importante, on ravitaillait les Allemands, on les
gavait de friandises. On ne donnait rien aux Français et on les
injuriait. Une fois, le petit lieutenant, épuisé par la fièvre, demanda
de l’eau à une femme. De l’eau! Cette femme était une diaconesse, une
_Schwester_, une religieuse; elle avait l’insigne de la Croix-Rouge.
Elle refusa de donner de l’eau au petit lieutenant, en lui criant à
tue-tête qu’elle n’avait rien pour ces chiens de Français. Ce n’est pas
tout. En cours de route, pendant la nuit, un soldat mourut, un troupier
au pantalon rouge, un chien. On le tira du vagon, devant une foule où
les femmes étaient nombreuses. Merveilleuse journée d’août! Du soleil,
de la clarté, des toilettes légères, des ombrelles, des couleurs
chatoyantes. Sur le quai, un brancard, avec un cadavre sanglant. Et les
douces Allemandes se jetèrent sur le mort, et les ombrelles horribles le
frappèrent avec rage. Mais combien d’images semblables me reviennent à
l’esprit! Et vous aussi, vous en connaissez de ces histoires dont vous
niez quelquefois la possibilité, tant elles dépassent les limites de
l’effroyable.
Aujourd’hui, nous sommes loin de ces jours sinistres. Charleroi fut une
victoire sans lendemain. La Marne fut un charnier d’Allemands. L’Yser
fut un charnier d’Allemands. Paris n’a pas été atteint. La guerre est
perdue. Il faut sauver la face. Et voici que Verdun est un charnier
d’Allemands. Depuis un mois bientôt, les assauts se multiplient, le sang
coule, les hommes tombent, et Verdun n’est pas pris, et le rêve de la
paix entrevue sur les ruines de la citadelle inviolée s’évanouit dans la
fumée des obus impuissants, et l’heure approche peut-être où les
criminels seront jugés, où les coupables devront rendre des comptes,
tous les comptes. La France n’est pas vaincue. On la croyait faible.
Elle est encore très forte. La France ne sera peut-être pas vaincue. Et
alors, et alors, il faut la ménager, il faut craindre le châtiment, il
faut craindre la vengeance. On ne dit plus rien maintenant aux
prisonniers français quand ils passent sur le quai d’une gare. Ils sont
redoutables, ces prisonniers, car ils parleront après la guerre, ils se
plaindront, ils demanderont que justice soit faite. Ce n’est donc plus
par la brutalité qu’il faut agir sur eux. L’intérêt mieux compris invite
à plus de circonspection. Mais, parce qu’on ne sait jamais comment les
choses peuvent tourner et qu’après tout la France est toujours à la
merci d’une révolution, car elle doit être lasse de la guerre, il faut
user de tous les moyens pour détruire ses prisonniers. Sans les
étrangler dans leurs geôles, on peut ruiner leur santé morale et du même
coup toucher la France en plein cœur. La méchanceté doucereuse de
l’Allemagne de 1916, mal fardée, ne vaut pas mieux que la méchanceté
cynique de l’Allemagne de 1914.