L’examen des vingt-deux sacs fut long. Chaque officier protestait.

L’Allemand le laissait protester, objectait qu’il avait reçu des ordres,

et continuait son petit travail de pillage organisé. Comme il devait

sourire à part soi de nos prétentions! Il ne s’emportait pas, il gardait

un calme magnifique sous les réclamations et les outrages. Et son

camarade n’avait pas moins de sang-froid en nous comptant nos pièces de

zinc. D’ailleurs, j’allais l’oublier, il ne nous rendait pas

intégralement la somme allemande à laquelle nous avions droit. Il nous

retenait, en effet, un certain nombre de marks et de pfennigs, pour la

chemise, le caleçon, les chaussettes et la savonnette qu’on nous avait

distribués à la salle de douches. Car il ne faut pas croire que le

Gouvernement Impérial et Royal nous fit cadeau de ces choses, comme don

de bienvenue. Il nous les faisait même payer assez cher.

Ainsi s’achevait cette deuxième journée de quarantaine, dans le «saloir»

de Mayence, au milieu d’une effervescence assez grande, lorsqu’un

incident d’une haute importance pour nous se produisit vers six heures

du soir. La porte s’ouvrit, et une image de Hansi parut, qui m’éblouit

au point que je pensai rêver: c’était un Allemand à lunettes, grand,

large d’épaules, un peu voûté, un peu usé, avec l’air accablé de

surscience d’un instituteur boche. D’une voix hésitante et appliquée, il

appela l’un de nous, le sous-lieutenant L***, qu’on disait être

professeur de lettres au Lycée Louis-le-Grand, et le pria de venir avec

lui. L*** sortit, vêtu de sa chemise et de son caleçon et drapé de sa

couverture blanche comme d’une toge. L’ordonnance belge se trouvait à

point nommé dans la chambre pour nous renseigner. L*** allait subir

l’interrogatoire officiel d’usage. Puis il irait prendre sa place parmi

les prisonniers ordinaires du camp. Nous ne le reverrons pas dans la

chambre nº 28, car nous ne devons pas connaître dans quelles conditions

se passe l’interrogatoire de rigueur.

La veillée reprend, lugubre, dans la chambre mal éclairée. L’homme de

Hansi ne reparaît pas dans l’embrasure de la porte. On n’interrogera

plus personne aujourd’hui. Mais nous pouvons espérer que demain nous

serons tous appelés, l’un après l’autre, par l’instituteur à lunettes.

Demain soir, il n’y aura peut-être plus personne dans la chambre nº 28.

Nous serons tous peut-être, demain soir, des prisonniers comme les

autres au milieu des autres. Notre vie au camp de Mayence commencera.

Pour l’instant, nous n’avons pas d’ambition plus grande. Cependant,

l’ordonnance belge refrène un peu notre espoir. Tous les officiers ne

restent pas forcément à Mayence. Le camp de Mayence n’est qu’un camp de

passage pour beaucoup. Ils arrivent, on les incorpore, on les trie, on

les classe, et puis on les garde ici, ou bien on les expédie plus ou

moins vite sur un camp quelconque d’officiers prisonniers du Wurtemberg

ou du Hanovre ou d’ailleurs, sans qu’on sache pourquoi tel officier

plutôt que tel officier est envoyé là plutôt que là. Alors, tout n’est

pas fini? Tout ne finit pas entre les murs de l’affreuse citadelle? Il

va falloir encore voyager, voir d’autres pays, voir d’autres Allemands,

voir d’autres camarades?

_à Henri Massis_

CHAPITRE VIII

LA FENÊTRE FERMÉE ET LA PORTE OUVERTE

(_14-15 mars 1916_).

Nous avions espéré que nous subirions tous aujourd’hui l’interrogatoire

qui nous délivrerait de la quarantaine. Cet espoir se réalisa pour

plusieurs. A 9 heures du matin, l’homme de Hansi, vieillard à lunettes

avant l’âge, fit sa deuxième apparition dans l’embrasure de la porte, et

sa voix consciencieuse et mal assurée nous lança le nom du deuxième

officier qui quitterait le saloir. La veille, le sous-lieutenant L***

avait dû comparaître en chemise, caleçon et couverture de laine. C’est

dans ce même équipage ridicule que comparurent les premiers patients

d’aujourd’hui. Car on ne nous rendit nos vêtements que vers dix heures.

Je ne sais pas s’ils avaient été fouillés, mais plus d’un d’entre nous

regretta de n’avoir pas couru le risque d’ailleurs problématique d’une

détérioration par les désinfectants si efficaces qu’on nous avait

signalés; perte pour perte, du moins les Allemands n’auraient rien eu.

L’ordonnance belge est à notre disposition dès le matin pour faire à la

kantine l’achat des objets dont nous aurions besoin: rasoirs, pâte

dentifrice, brosses, souliers, pantoufles, etc... Tous ces articles

sont des articles de bazar d’une qualité très suspecte, et nous les

payons très cher, persuadés que le Belge, ne se contentant pas du

pourboire que nous lui laissons pour chaque course, prélève sa petite

commission sur chaque objet qu’il nous rapporte. Des étonnements nous

arrivent à la suite de chacun de ses voyages. Hier, à l’examen de nos

sacs, on nous avait retiré un jeu de cartes françaises qui servait à

l’éternelle manille de quatre officiers. Mais la kantine vend des cartes

allemandes. On nous avait confisqué nos couteaux de poche et jusqu’à nos

canifs, sous prétexte que c’étaient des armes et donc du butin de

guerre. Mais la kantine vend des couteaux qui sont des armes plus

sérieuses que nos canifs. Il n’y a rien là qui doive nous émerveiller:

l’Allemagne est une nation de commerce, et tous les moyens lui sont bons

pour trouver des clients. L’ordonnance belge sourit de nos réflexions.

Il en sait plus long que nous sur les manigances des camps de

prisonniers.

Curieux personnage. Grand, souple, figure émaciée avec des yeux vifs,

vêtu de la tenue des soldats prisonniers, c’est-à-dire de n’importe quoi

pourvu que le pantalon et les manches de la veste portent une bande

tracée à la peinture rouge, coiffé du bonnet de police noir et bleu

qu’orne un gland qui se balance, le Belge est un type d’arsouille qui

plaît et déplaît en même temps. Il parle aux Allemands avec un sans-gêne

incroyable, il rudoie ce hurleur de _Latrinen_, lui obéit quand ça lui

plaît, discute tous ses ordres et crie plus fort que lui, ce qui n’est

pas peu dire. Et ce côté de son caractère, cette attitude de boxeur

toujours en garde, ont de quoi nous séduire. Joignez qu’il parle avec

aplomb de tout ce qu’il a vu en Allemagne depuis sa captivité, et les

renseignements qu’il ne nous marchande pas nous sont précieux. Il ne

nous cache pas la haine qu’il a pour nos maîtres temporaires. Il prétend

que dans les villes la population, strictement et durement rationnée

pour tout, est affamée et ne se révolte pas. Dit-il vrai? Il affirme

qu’il a vu, de ses propres yeux vu. Dans certains camps de troupe, des

prisonniers ont fait chanter et danser leurs gardiens, sentinelles

transformées en guignols, pour un morceau de pain. Cependant, nous nous

défions de ce Belge, peut-être à tort du reste: nous jugeons qu’il a

trop de libertés dans le personnel des ordonnances; alors que les autres

ont des airs de bêtes traquées, il semble trop bien de la maison. La

kantine n’est ouverte qu’à certains jours de la semaine et à certaines

heures. Le Belge y entre, pour nous et pour lui, quand il veut.

Peut-être est-il chargé par l’administration du camp de s’attirer notre

confiance, pour nous faire parler, et de répéter ce que nous aurions

laissé échapper au cours d’une conversation familière et naïve? Rien

n’est impossible ici. Toutes les hypothèses sont judicieuses, quand on

est en face des Allemands. Quoi qu’il en soit, le Belge est un homme

dont nous avons besoin, et, tout en demeurant circonspects, nous

écoutons son bavardage.

Combien plus sympathique, sans arrière-pensée, sans restriction,

l’humble prisonnier russe qui nous sert à table! Gros cosaque bouffi aux

cheveux courts et lisses, au front carré, aux yeux doux, qui répond au

nom de «_Rousski_» quand _Latrinen_ l’appelle!

Celui-là, c’est le souffre-douleur de l’énergumène. Avant chaque repas,

nous entendons dans le couloir une voix furibonde qui glapit plusieurs

fois de suite «Rousski! Rousski!» et baragouine des ordres ou des

imprécations. Rousski malgré tout conserve un sourire qui fait de la

peine. Rien ne l’émeut. Sans jamais se presser, il continue son petit

bonhomme de travail. Quand _Latrinen_ dépasse l’ordinaire limite de ses

criailleries, Rousski nous regarde en souriant, et murmure:

--Sale Boche!

Ce sont les seuls mots de français qu’il connaisse, mais il les connaît

bien.

Ce jour-là, le troisième de notre quarantaine, _Latrinen_ pensa devenir

fou, à la jubilation du pauvre Rousski. Il avait l’habitude de nous

distribuer le pain lui-même, car c’est un trésor précieux qu’on ne peut

pas confier aux mains d’un simple soldat russe. Hier encore, _Latrinen_

nous avait partagé vingt-deux rations. Mais aujourd’hui nous sommes

moins nombreux dans la chambre. L’infortuné ne s’en était pas aperçu

d’abord. Déjà il avait vidé sa corbeille sur la table. Hélas! quand il

se rendit compte de l’erreur commise, c’était trop tard. Il eut beau

nous compter une fois, deux fois, trois fois, comme le règlement le

prescrit, et recommencer à nous compter, et compter et recompter les

morceaux de pain de la journée: il n’en trouvait plus que vingt et un,

et il était certain d’en avoir pris vingt-deux à la cuisine. Problème

insoluble. _Latrinen_ s’arrachait les cheveux. Une ration avait été

joyeusement escamotée. Victoire d’un grand prix pour des prisonniers.

Comme cette journée est longue! Nous n’avons rien à faire, rien à lire.

Quel supplice! Le défilé des lieutenants appelés par l’homme de Hansi

s’effectue lentement, lentement. Car, en même temps que nous, on

interroge aussi peu à peu les capitaines et même les officiers qui sont

arrivés hier.

Mentionnerai-je la venue de trois soldats français, un chasseur à

cheval, un marsouin et un lignard, qui doivent aider Rousski et le

Belge? Ils ont quitté tout récemment le camp de Darmstadt. Ils nous

racontent leur misère, qui est tragique, leur faim, les mauvais

traitements qu’ils ont à subir pour la moindre peccadille. Ils

supportent tout courageusement, parce qu’ils estiment que la rage d’une

victoire incertaine est cause des vexations que les Allemands leur

imposent. Dans leur martyre, ce qui les soutient aussi, c’est la

détresse des populations civiles. Ils l’ont vue de près. Elles ont faim.

Elles sont fatiguées de la guerre. Elles n’ont plus beaucoup d’espoir.

Elles sont persuadées que la lutte contre la France est une erreur,

parce que le seul ennemi véritable est l’Anglais, qu’on hait. Toutes

choses dont nous avions pu nous assurer par nous-mêmes en causant avec

les soldats que nous avons rencontrés depuis le ravin du Bois-Chauffour,

mais qui se confirment par les nouvelles que nous recueillons chaque

jour à droite et à gauche.

Les propos des trois prisonniers de Darmstadt nous sont d’un précieux

secours. Il faut si peu de chose pour que la force de résistance

augmente ou diminue dans le cœur d’un captif! La longueur des heures est

périlleuse. Cette chambre nº 28 est une cage sinistre. Entendre les

conversations, d’ailleurs peu animées des camarades, est une fatigue.

S’étendre sur le lit et se renfermer en soi en cherchant des souvenirs

est une douleur. Que faire? Se planter derrière la fenêtre fermée et

regarder le spectacle de l’immense cour? Peut-être, mais quelle vanité!

La parade de garde, au son des fifres, offre une distraction de quelques

instants. Elle a lieu précisément sous ma fenêtre. Toute une compagnie y

prend part, garde montante et garde descendante comprises, car il n’y a

pas moins de soixante sentinelles au camp de Mayence, d’après le Belge.

La parade est d’une discipline à la fois imposante et ridicule.

Imposante, parce qu’on sent qu’une volonté de fer plie tous ces corps à

tous ces mouvements scandés avec un ensemble parfait. Ridicule aussi,

parce que ces mouvements sont saccadés, et que le fameux pas de l’oie,

exempt de souplesse et lourd d’automatisme, est un exercice qui doit

faire rire. Bergson le démontrerait aisément.

Tels furent à peu près les seuls incidents notables de la journée. On

trouvera sans doute que c’est perdre son temps que de consigner ces

faits si menus. Je juge de mon côté que ces détails ont de l’importance,

car leur somme me donnera le total exact des sentiments que j’ai

éprouvés au contact d’une race étrangère, des opinions que je m’en suis

faites, et des enseignements que j’en ai tirés, aussi bien pour moi que

pour les lecteurs de bonne volonté. Le désert n’est constitué que d’une

agglomération de grains de sable, et le désert est une chose terrible.

A la fin de cette troisième journée de quarantaine, nous n’étions plus

que huit dans le saloir de Mayence, et huit, parce qu’on avait réuni

dans la chambre nº 28 ce qu’il restait d’officiers dans les deux autres

chambres. La quatrième journée, qui devait être la dernière, fut la plus

lente. Elle ne fut marquée par rien, sinon par un léger relâchement à la

règle qui nous maintenait jusque-là cloîtrés dans la chambre. Pendant la

matinée, tandis que les ordonnances procédaient au nettoyage, nous fûmes

autorisés à nous promener le long du corridor dallé de pierre. Ces

quelques minutes de marche, de mouvement, de vie enfin, nous furent un

cadeau de grand prix.

Une grosse nouvelle nous émut aussi dès le réveil. Le marsouin du camp

de Darmstadt nous donnait connaissance du «rapport des cuisines», qui

est, comme on sait, l’ensemble des bruits, potins, bobards, canards et

percos, qui circulent chaque jour tant au front que dans les réunions de

prisonniers. Chacun a appris un ragot et l’ajoute au chapelet de ceux

qu’on lui découvre. Ainsi s’établit le rapport des cuisiniers, tissu de

vérités, de vraisemblances et de rêves. La nouvelle du jour est trop

grosse pour que nous puissions l’accueillir sans réserves. Le marsouin

de Darmstadt, lui, y croit fermement. Ce n’est pas moi qui le

détromperai. Trop heureux si l’espoir le nourrit! Car il paraît que les

Russes auraient pris Trébizonde et que les Turcs, las de la lutte,

demanderaient la paix. Mais il faudrait en lire la confirmation dans les

feuilles allemandes, et nous n’en avons aucune sous la main.

C’est encore derrière la fenêtre fermée que je passe la plus grande

partie de la journée. Peu à peu, tous mes camarades quittent la chambre

nº 28. Dans la cour j’en aperçois quelques-uns, qui étaient hier ici

avec moi, et qui maintenant se promènent ou causent par petits groupes

avec des anciens en pantalon rouge qui, évidemment, sont friands des

nouvelles que nous apportons, parce qu’elles sont moins suspectes que

celles que colportent les ordonnances. Je ne remarque pas sans

mélancolie que les camarades libérés de la quarantaine ne daignent pas

lever les yeux vers la fenêtre d’où nous suivons leurs mouvements. Leur

aurait-on défendu par hasard d’essayer de communiquer avec nous, même

par gestes? Ou ne pensent-ils déjà plus à la cage d’hier? Les heures

sont interminables.

Il faisait nuit, et je restais seul dans ma prison. A 6 heures 1/2, on

n’était pas encore venu me chercher, et je m’attendais à ne plus être

appelé. Quelle probabilité y avait-il que messieurs les officiers

allemands travaillassent jusqu’à une heure si avancée? Mais je me

trompais. Comme les camarades je fus interrogé. Pur interrogatoire

d’identité. Je donne mes nom, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile

et profession. A mesure que je réponds, on écrit et on contrôle, en se

reportant à des feuilles de papier qui sont trop loin de moi pour que je

puisse en distinguer l’origine et la teneur. Quelques questions d’ordre

militaire me sont posées, rapidement, sans conviction. Puis des

questions d’ordre général, et moral, pour ainsi dire. Quelle est mon

opinion sur la guerre? Sur les attaques de Verdun? Toujours les mêmes

questions et toujours les mêmes réponses, et toujours le même silence.

J’étais libre enfin. J’allais prendre ma place comme les autres dans le

camp. Un soldat m’accompagna jusqu’à la chambre nº 23 qui serait

désormais la mienne. Elle est située dans le même bâtiment nº III, au

rez-de-chaussée, près de la kantine.

La chambre nº 23 se compose en réalité de deux pièces communiquant entre

elles par une large ouverture. Dans chaque pièce, il y a cinq lits.

Celle du fond est entièrement occupée. Dans l’autre, un lit est

disponible, près de la porte, le mien. C’est un lit militaire, deux

pieds de châlit en fer et trois planches. Ni paillasse, ni matelas; mais

un sommier en trois morceaux, ou, plus exactement trois petits sommiers,

carrés, légèrement matelassés, qu’on dispose bout à bout dans n’importe

quel sens et sur n’importe quelle face, car ils sont interchangeables.

Un drap de toile blanche est étendu sur le sommier. Dessus, on place une

sorte de sac à carreaux bleus et blancs, à peine plus large que le lit,

dans lequel on introduit à plat deux couvertures, et cette combinaison

tient lieu à la fois de drap et d’édredon. Tous les lits sont pareils.

Chaque prisonnier a une armoire haute et étroite, une cuvette en fer

battu, un escabeau ou une chaise en bois. Au milieu de la chambre, une

table. Dans un coin, un poêle à charbon est allumé. Tel est

l’ameublement de la pièce d’entrée, et la pièce du fond est identique,

avec cette différence que, dans une embrasure de fenêtre, il y a un

piano, loué par un des officiers de la chambre.

Mes nouveaux camarades sont tous d’anciens prisonniers. Je me présente

et ils me reçoivent selon leur caractère, les uns avec empressement

parce qu’ils sont curieux d’apprendre des nouvelles, et les autres avec

nonchalance parce qu’ils sont blasés par ce genre d’événements. Le

capitaine B***, des chasseurs à cheval, est le plus aimable, et son

accueil me touche. Il veut que je lui parle tout de suite de Verdun, et

son inquiétude est trop légitime pour que je ne le satisfasse pas de mon

mieux. Je ne sais pas grand’chose de la formidable bataille. Que sait un

sous-lieutenant dans la tranchée? Mais je n’hésite pas à affirmer que

toute l’armée française se fera hacher sur place plutôt que de livrer

Verdun.

Et le capitaine B*** me répond simplement ces mots magnifiques:

--Nous n’en avons jamais douté.

O notre France lointaine! Quelle flamme n’y a-t-il pas en toi pour que

tous ces cœurs soient encore et toujours si chauds, après tant de

misères, tant de deuils, tant de vexations, si loin de toi! Quand tout

s’acharne sur ces pauvres prisonniers, l’ennui, la faim et les

communiqués mauvais, ils ont encore la force de ne pas désespérer; et,

si je leur dis que la France ne veut pas perdre Verdun, ils me répondent

sans emphase, après dix-neuf mois de souffrances:

--Nous n’en avons jamais douté.

De trouver cette chaleur de sentiments chez ces anciens prisonniers me

donne un coup de fouet et, tout accablé que je suis par ces derniers

jours que je viens de vivre dans la fièvre, je me ressaisis pour être

digne de mes camarades.

Survint un lieutenant, qui n’est pas de notre chambre. C’est un ami, un

parisien, affable, qui se met à la disposition du capitaine B*** pour

lui apprendre l’anglais et qui, ce soir, voulait faire un peu de

musique. Les camarades étaient heureux de sa visite. Il se mit au piano

avec une grande simplicité. Un lieutenant écrivait des lettres. Un

autre lisait. D’autres étaient assis près du pianiste. Je m’étais

allongé sur mon lit.

Charme ineffable et souverain de la musique! Plus d’une fois on a admiré

sa puissance et maint poète a célébré la volupté de ces regrets éperdus

qu’une phrase en mineur prolonge au cœur humain. Mais comment exprimer

l’émotion que peut susciter une page de Chopin,--car c’est du Chopin que

j’entendis, puis du Grieg,--dans l’âme douloureuse d’un exilé dont la

chair souffre encore et dont la sensibilité saigne de désespoir et

d’impuissance?

Une tristesse pesait sur la chambre. Nul ne disait plus rien. Le

pianiste la sentait comme nous. Il comprenait. Il se tut. Puis, tout à

coup, pour chasser les ombres mauvaises, il attaqua brutalement des airs

de bastringue, fantaisies de Tabarin et tapages du Moulin de la Galette,

toutes les rengaines des dernières années. Tout le Paris nocturne de la

bamboche bondissait hors de la caisse sonore. O souvenirs atroces! Des

courtisanes dansent, les plus belles du monde. Des adolescents sourient.

Des barbons sont en bonne fortune. Le champagne dore les coupes. On

mange des écrevisses d’un air dégoûté. Et, dans un coin du Monico, je me

revois, tel soir ou plutôt tel matin aux lumières, à côté d’une jolie

fille quelconque, en face d’un ami, mon meilleur ami, avec qui je

discute gravement de questions de politique étrangère et du péril

allemand, tandis que la jolie fille bâille... Mais, ce soir, j’ai envie

de pleurer, comme une femme.

A 10 heures 1/2, extinction des feux. Elle se fait automatiquement. Nous

n’avons pas à nous en occuper. Les camarades sont couchés. Le silence

est sur toute la chambre. Dorment-ils?

Soudain, la porte s’ouvre. Un _feldwebel_ entre, une lanterne à la main.

Un officier le suit. Ils passent; devant chaque lit, le _feldwebel_ lève

sa lanterne. C’est le contre-appel.

_à Emile Henrio_

CHAPITRE IX

LE CAMP DE MAYENCE

(_16 mars 1916_).

Je croyais qu’une fois sorti de cette geôle sombre qu’était le «saloir»,

je serais le plus heureux des prisonniers. Il me semblait que

j’éprouverais un plaisir sans pareil à goûter, dans l’immense cour de la

citadelle de Mayence, cette liberté que monsieur le censeur nous avait

promise avec tant de grâce. Je ne connus qu’un ennui sans bornes et une

effroyable tristesse. Une grande prison, parce qu’elle permet quelques

mouvements, est plus déprimante qu’une cage où l’on se retourne avec

peine. C’est du moins le sentiment que je tirai de mon apprentissage de

la vie en commun dans un camp de prisonniers. Dans cette foule

d’officiers français, russes, anglais et belges, je me trouvai plus

isolé que jamais. Quand on est captif depuis plusieurs mois, on ne se

souvient plus de ses premières heures de captivité, et on laisse le

nouveau camarade à sa dangereuse solitude, non point tant par égoïsme

que par négligence ou par oubli. Le camp de Mayence m’apparut comme un

désert sinistre.

J’eus tôt fait d’épuiser les curiosités que la citadelle pouvait

m’offrir. Le tour du propriétaire n’était pas compliqué. La bibliothèque

est ici, le réfectoire est ici, la salle de douches est ici,

l’infirmerie est ici, la _kommandantur_ là, et le bureau du payeur là.

J’avais tout vu. A huit heures du matin, je n’avais plus rien à

connaître et je n’avais plus rien à faire. Alors j’eus la vision nette

du supplice que les Allemands nous réservaient: l’ennui et l’inaction.

Villiers de l’Isle-Adam et Octave Mirbeau n’auraient pas imaginé

celui-là. Un affreux désespoir me prit. D’autant qu’il ne m’était pas

encore permis d’organiser quoi que ce fût. Rien ne m’assurait que je

demeurerais au camp de Mayence. Pour ce motif, la bibliothèque des

prisonniers ne m’était pas ouverte. Les camarades de chambre me

prêtèrent un livre dont ils n’avaient pas besoin pour le moment: c’était

la _Conquête de Plassans_, de Zola. Dans l’état de misère morale où

j’étais tombé, je ne pouvais pas trouver de plus noir quinquina.

On ne saurait se promener toute la journée ni tenter de battre des

records de marche du matin au soir, en tournant en rond dans une cour

comme un cheval de moulin, et particulièrement quand on traîne la jambe.

Il n’est pas expédient non plus de passer des heures et des heures à

poser aux anciens prisonniers des questions qui m’intéressent sans

doute, mais qui risquent de les importuner. Enfin, on ne dort pas à

volonté, malheureusement, et il n’est pas d’exercice plus périlleux que

de se livrer à la douleur des souvenirs. Il ne me restait qu’à errer

comme un chien perdu, au hasard, n’importe où. C’est ce que je fis.

L’appel du matin m’apporta une diversion. A neuf heures et demie, dans

la cour, les prisonniers se rassemblèrent par bâtiment et se groupèrent

par chambre. Un sous-officier passa, nous compta pendant que nous

continuions à bavarder, vérifia le nombre sur un cahier qu’il tenait à

la main, et s’occupa d’un autre groupe. L’opération n’avait rien

d’imposant, ni de strict, ni même de militaire. Les prisonniers

causaient, riaient, plaisantaient, fumaient. Mais la cérémonie n’était

pas terminée. Soudain, quelqu’un poussa cet avertissement:

--Vingt-deux à bâbord!

On rectifia la position. Les plaisanteries se turent. Les cigarettes se

dissimulèrent le long de la cuisse. Les têtes étaient droites. Par la

gauche, en effet, un _haùptmann_, sabre au côté, défilait rapidement

devant chaque groupe, portait les doigts à la casquette en nous

regardant tandis que nous le regardions en portant les doigts au képi,

et disparaissait vers la droite. Tel un général, un jour de revue,

galope devant le front des troupes. Les conversations reprirent. C’était

fini. Les prisonniers se dispersèrent.

Le Purgatoire · 第 6 / 16 段