Il n’y en a pas assez pour contenter pendant la moitié d’un repas un

appétit moyen. Mais ce pain est meilleur que celui que nous avons mangé

jusqu’à présent. L’ordonnance belge nous fait observer que nous ne

devons pas nous plaindre: on nous donne «du pain d’officier». Les

officiers allemands n’en ont pas d’autre, tandis que la population

civile, même dans les villes les plus importantes, ne touche qu’une

ration dérisoire de la _boule_ militaire que nous connaissons.

Notre menu comprend: un potage à la semoule; une tranche de viande comme

on en sert aux internes de nos collèges et lycées, viande filandreuse et

pâle et dont on ne saurait décider si elle est de bœuf ou de veau; des

épinards; et enfin, à discrétion, dès le début du repas, des

_kartoffeln_, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau. Les

_kartoffeln_ se mangent avec tout, avec la soupe si l’on veut, et avec

la confiture si on le désire. Elles remplacent le pain. Comme boisson,

de l’eau. Mais nous avons le droit d’acheter à la kantine une

demi-bouteille de bière par officier et par repas ou une bouteille de

vin par jour et pour deux officiers. En somme, cet ordinaire est plus

que suffisant. Un de mes camarades en fait la remarque à haute voix.

--Vous n’en direz pas autant tous les jours, nous dit l’ordonnance

belge.

Ces quelques mots jettent un froid sur nous. Ils confirment en moi les

réflexions que m’avait suggérées cette promesse d’expédier sans retard

notre première carte postale. Il ne faut pas juger les gens sur la mine,

et les Allemands moins que personne.

L’après-midi était déjà assez avancée quand notre repas s’acheva. Que

faire dans cette cage, sinon se planter derrière les barreaux et

regarder ce qui se passe à l’extérieur? Lorsque nous serons sortis de

cette chambre nº 28, qu’entre nous nous appelons le «saloir», nous

aurons les mêmes prérogatives que les prisonniers qui sont ici depuis

longtemps. Mais quelles sont-elles?

Dehors, à gauche, par rapport à nous, s’élève un grand bâtiment; à

droite, un bâtiment semblable lui fait face, et tous les deux sont

pareils au bâtiment nº III que nous occupons. Au fond, au loin, des

constructions d’importance moindre: c’est là que sont installés les

différents services du camp. L’espace libre qui s’étend entre ces

quartiers de la citadelle est une immense cour, domaine des prisonniers.

Tout autour de la cour, ils se promènent, par petits groupes, par trois,

par deux, isolément; les uns vont d’un train de flânerie, d’autres

marchent à longues enjambées, comme s’ils étaient pressés, mais plutôt

par besoin physique de se dépenser et de se fatiguer. Et tous vont dans

le même sens, les uns derrière les autres, se poursuivant, se

rattrapant, se distançant, en une espèce de course sans but, comme on

imagine que les fous doivent en faire dans les cours de leurs asiles.

Quelle misère! Bientôt nous aurons aussi notre place dans la promenade

générale.

Mais tous les prisonniers ne se promènent pas. Dans un coin, sur un sol

préparé, en voici quatre qui jouent au tennis. Plus loin, en voici

d’autres, vêtus de maillots et de courtes culottes blanches ou noires,

qui mènent un match de hockey. Les Français ont, paraît-il, lancé un

défi aux Anglais, et la partie se dispute âprement. Ils courent, ils

courent, les joueurs qui n’apparaissent à nous que comme des enfants

dans un jardin. Ce sont des officiers jeunes sans doute et vigoureux

encore, qui ne veulent pas se laisser dépérir de langueur en captivité.

Les plus âgés évidemment se promènent autour de la cour, comme des

philosophes rassis. Tous les uniformes sont représentés au camp de

Mayence: le pantalon rouge et le képi foulard du temps de paix dominent.

Comme ils nous semblent vieillots, à nous qui ne sommes plus habitués

qu’au bleu horizon si pimpant! La plupart des Français qui sont ici

viennent de Maubeuge. Les Belges ont été pris à Namur ou à Liège. Les

quelques Anglais n’ont pas d’histoire, et, quant aux Russes, ils sont

trop. La sollicitude de l’Allemagne réunit dans une même prison des

hommes des différentes nations alliées. Le Gouvernement Impérial et

Royal compte bien que la vie en commun, la promiscuité de tous les

instants, les caractères différents, les égoïsmes individuels causeront

des discussions et des disputes, créeront des animosités et des rancunes

et prépareront, même à longue échéance, la dissolution du bloc des

Alliés. Ainsi les prisonniers serviront à quelque chose, car tout doit

servir à quelque chose pendant la guerre. Mais l’Allemagne s’est égarée

en réunissant sous des outrages communs les prisonniers de l’Entente. Au

lieu de se mordre entre eux, ils ont appris à se connaître et à

s’estimer dans le malheur, et ils s’aiment. Tant les facultés de

psychologie de l’Allemagne sont toujours en défaut.

Il me semblait que nous sortions à peine de table. Or, on nous apporte à

manger. Pendant les vingt-quatre heures qu’a duré notre voyage en chemin

de fer, on ne nous avait offert que la soupe de Cobern. Ici, en moins de

deux heures, voici deux repas. C’est de l’exagération. On ne peut pas

être dupe de pareils procédés.

La collation de quatre heures comprend du café, du sucre et de la

confiture. Pas de pain, bien entendu, puisque nous en avons reçu à midi

une ration pour deux tours complets d’horloge. Mais nous n’espérions pas

une telle abondance de biens. La plupart d’entre nous n’ont pas su se

limiter. Ils n’ont plus de pain. Et nous ne sommes pas des Bavarois pour

avaler à pleine cuiller de la confiture toute sèche, si on peut dire.

Elle reste donc à peu près intacte, sujet de mainte remarque ironique de

la part de mon voisin de lit, avec qui je cause un peu.

Le lieutenant D*** a l’air très doux et sa physionomie franche, avec des

yeux intelligents qui semblent sortir de la barbe brune, attire la

sympathie. Il me confie que dans la vie civile il s’occupait d’économie

politique et de littérature. Au front, il a fondé l’_Écho des Boyaux_,

et il y a fait représenter une revue. Notre entretien tourne aux

souvenirs de Paris. Nous parlons de nos amis et de nos camarades, des

jeunes écrivains morts au champ d’honneur et des artistes tués à

l’ennemi, de ceux que nous connaissions personnellement et de ceux que

nous ne connaissons que par leurs ouvrages. Nous parlons de la

littérature de 1914, et de la génération sacrifiée. Nous parlons de ceux

que nous aimons et de ceux que nous admirons, de Montfort, de Viollis,

des _Marges_... L’heure passe. Près de nous un officier, allongé sur sa

couchette, lit les _Trains de luxe_ d’Abel Hermant, le seul livre que

possède la chambre. Dans un coin, quatre lieutenants jouent à la

manille, avec des cartes qu’ils ont sauvées du désastre. La nuit vient.

Il n’y a plus personne dans la cour. Les promeneurs sont rentrés. Dans

peu de jours, nous mènerons l’existence qu’ils mènent.

Resterons-nous au camp de Mayence? Rien n’est moins sûr. L’ordonnance

belge, qui paraît savoir beaucoup de choses, nous laisse entendre que le

sort d’un prisonnier est incertain, et que tel, qui se croit en Saxe

jusqu’à la fin de sa captivité, s’embarque le soir même pour la Prusse

Orientale, sans qu’on lui révèle les motifs de ce changement de fortune.

Pendant qu’il nous découvre quelques-uns des dessous de la vie des

camps, ses camarades, le Français et le Russe, dûment houspillés par le

braillard en casquette, dressent la table pour le repas du soir.

Le Belge se désintéresse de la corvée. Il nous prévient que demain matin

nous serons tous fouillés très minutieusement et qu’on nous confisquera

tout ce qui peut être considéré comme butin de guerre, les armes si nous

en avons, les jumelles, les boussoles, les couteaux, s’ils sont

au-dessus d’une taille fixée, les stylographes à cause de la plume en

or, etc... Il ne faut pas songer à cacher quelque chose. J’avais déjà

détruit de moi-même bien des objets sur le champ de bataille, mais

j’aurais voulu conserver ma boussole et mon stylographe. Le Belge refuse

de me les garder jusqu’à ma sortie du saloir; s’il était pincé, on

l’enverrait dans un camp de représailles, et il est trop content de

l’emploi qu’il tient à Mayence pour jouer avec le danger. Quelques

camarades se font fort de dérouter l’astuce des Boches. J’ai moins de

confiance qu’eux. L’Allemand est un maître en ruses diverses. Il ne me

reste qu’à briser boussole et stylographe, et à en faire disparaître les

morceaux en les jetant au tout-à-l’égout.

Le repas du soir, le troisième qu’on nous sert depuis midi, n’est ni

moins copieux ni moins alléchant que les deux autres. Nous avons une

tranche de pâté, des asperges, des _kartoffeln_, naturellement, et...

une surprise: un minuscule bout de pain, du genre «flûte», long comme

les deux tiers de mon pouce, gros deux fois comme lui, et fait d’une

farine moins noire, presque blanche. Cela doit être considéré comme un

gâteau, sans doute, et une attention charmante de l’administration du

camp qui tient peut-être à nous prouver ainsi qu’on pourrait faire de

bel et bon pain de gruau en Allemagne, comme en France, si l’on voulait.

Mais voilà, il est bien évident qu’on ne veut pas.

_à Jérôme et Jean Tharaud_

CHAPITRE VII

LE SALOIR DE MAYENCE

(_13 mars 1916_).

Il était dit que l’administration du camp de Mayence ne négligerait rien

pour nous adoucir les premières heures de la captivité. Mais quel plus

sûr moyen d’arriver à ce résultat que de soigner notre nourriture? Le

profit en est double: le prisonnier reconnaît qu’il a peut-être mal jugé

l’Allemagne et, en même temps, il désespère, parce qu’il était persuadé

que l’Allemagne mourait de faim.

Le lundi matin, dès le réveil, avec le cérémonial de la veille, les

trois ordonnances, le Belge, le Français et le Russe, conduits par le

soldat qui hurle, nous apportèrent du café, du sucre et un petit pot de

marmelade pour chacun de nous. C’était trop. Le soldat qui hurle nous

annonça à tue-tête que ce pot de _marmalat_ est notre ration de toute la

semaine et qu’il ne nous en sera pas distribué d’autre avant lundi

prochain. On n’est pas plus prévenant.

Se préoccuper de notre appétit, c’est bien. S’occuper un peu de notre

toilette ne serait pas mal. L’administration du camp n’a certainement

pas sur l’hygiène des principes anglais. Nous sommes obligés de nous

débarbouiller tous dans la même cuvette de fer blanc, et cela où nous

pouvons, au milieu de cette chambre déjà si étroite pour les vingt-deux

prisonniers qu’elle contient. Mais de quoi vais-je me plaindre? Comme je

bougonne, un camarade me raconte qu’à Stenay, siège du Q. G. du

Kronprinz, où on l’a d’abord emmené après le combat, on lui servait la

soupe de riz et d’orge dans un seau hygiénique émaillé dont l’état de

délabrement marquait bien qu’il n’avait pas été spécialement acheté pour

faire office de marmite. Les Boches ont l’esprit fin.

Vers neuf heures, quand il vint nous trouver comme il nous avait promis

qu’il le ferait, Herr Schmidt, monsieur le censeur, dut sauter

par-dessus une mare d’eau de savon pour arriver jusqu’à la table. Il ne

goûta sans doute pas l’opportunité de ce sport et donna des ordres pour

que les dégâts fussent réparés sur-le-champ. Ses yeux étaient durs quand

il cria sa volonté au soldat à casquette, chef de nos ordonnances, car

en Allemagne il faut toujours crier quand on commande. Mais monsieur le

censeur est un homme du monde. Il ne l’oubliait pas, et il était d’une

gentillesse très amène, lorsqu’il nous remit les cartes postales que

nous attendions.

Herr Schmidt était de bonne humeur, malgré l’accident qui avait troublé

sa venue, et c’est avec une grâce toute légère qu’il se mit à notre

disposition pour satisfaire à toutes les questions que notre ignorance

de la vie des camps de prisonniers légitimait. Assis sur un coin de la

table, une jambe relevée et l’autre à terre, un poing sur la hanche,

avait-il l’air d’un officier conquérant au milieu de vaincus? Il y

avait trop de désinvolture dans ses manières pour que nous pussions

douter de la pureté de ses sentiments.

La quarantaine une fois terminée, quand nous serons sortis du «saloir»,

on nous répartira dans les différentes chambres de la citadelle où

restent des places disponibles. Ainsi nous serons mêlés aux anciens, et

la captivité dont ils ont l’expérience, nous paraîtra moins pénible.

Monsieur le censeur n’ajoute pas que de cette façon, au contact de la

neurasthénie qui ronge certainement nos «anciens», nous sombrerons plus

vite et plus certainement aussi dans la même neurasthénie. Devenus

prisonniers ordinaires parmi les prisonniers, nous serons tenus de

répondre deux fois par jour à l’appel qui est fait par un officier

allemand, le matin à 9 heures et le soir à 6 heures, dans la cour quand

le temps le permet, et dans les couloirs s’il pleut. Nous serons tenus

d’assister aux repas en commun qui se prennent, en deux services, dans

un réfectoire trop petit pour tous les prisonniers. Nous serons tenus de

respecter les consignes du camp. Nos anciens nous les feront connaître

peu à peu. Mais il faut que nous sachions dès maintenant que les

sentinelles sont autorisées à faire usage de leurs armes, si nous

essayons de transgresser la moindre des consignes. Nous serons tenus de

rendre aux officiers allemands, quel que soit leur grade et quel que

soit le nôtre, les marques extérieures de respect qui leur sont dues.

Monsieur le censeur laisse tomber ce dernier mot comme un coup de

trique. Nous serons tenus d’obéir aux officiers, sous-officiers et

soldats allemands en service. Et monsieur le censeur prononce le mot

«soldats» comme s’il nous en giflait. Mais il sourit de nouveau pour

conclure qu’en dehors de ces quelques menues restrictions et d’autres

qui ont moins d’importance, nous pourrons faire dans le camp tout ce que

nous voudrons.

D’ailleurs, le camp de Mayence n’est pas un tombeau. Nous ne serons pas

sans nouvelles du monde extérieur. Évidemment, il est inutile que nos

familles nous parlent de la marche de la guerre, car la lettre ne nous

serait pas remise. Les ordres du Gouvernement Impérial et Royal sont

formels à ce sujet. Nous ne pourrons pas non plus, comme juste, recevoir

des journaux français, mais nous avons le droit de nous abonner à des

feuilles allemandes et à des publications illustrées, comme _Die Woche_,

par exemple. Herr Schmidt nous conseille surtout de nous abonner aux

journaux de guerre que l’Allemagne publie en français ou en anglais pour

les pauvres gens des régions envahies et pour les prisonniers, qu’il

serait cruel de laisser dans l’ignorance des événements. Ces feuilles

sont la _Gazette des Ardennes_, la _Gazette de Lorraine_, le

_Continental Times_, le _Petit Bruxellois_, etc... Il y en a d’autres.

La _Gazette des Ardennes_ est particulièrement recommandable, nous dit

monsieur le censeur. Mais il est obligé de nous quitter sur cette bonne

recommandation, car on va nous mener à la salle des douches.

Avant de nous y mener, on nous distribue de petits sacs en toile,

numérotés, qui nous rappellent les sacs à linge des potaches que nous

fûmes. On nous dit que nous devons enfermer dans ces sacs tous nos

objets personnels, montres, porte-monnaie, papiers, etc... Ils resteront

dans la chambre pendant notre absence. Personne n’y touchera. Une

sentinelle les gardera. Et il est prudent que nous n’emportions rien

avec nous, parce que nos vêtements nous seront retirés en bas pour être

soumis, pendant vingt-quatre heures, à des procédés de désinfection qui

risqueraient de détériorer les choses que nous oublierions de préserver.

L’homme qui nous donne ces instructions insiste trop, et l’ordonnance

belge sourit d’un air trop averti, pour que nous n’ayons pas le

sentiment bien net que nos petits sacs seront fouillés pendant notre

absence. Mais que faire? Quelques officiers veulent essayer à tout prix

de sauver des trésors: qui des billets de banque, qui une boussole, qui

un carnet de souvenirs. On cherche des cachettes: sous une armoire, dans

une paillasse, sous la coiffe d’un casque, que sais-je? Et, pleins

d’inquiétude, nous descendons vers la salle des douches, qui est

installée au sous-sol même du bâtiment nº III.

Nous descendons par le grand escalier, munis d’une serviette et d’une de

nos deux couvertures de laine blanche. Devant la porte du _Baderaùm_, un

soldat français nous distribue de grands anneaux de fer garnis d’une

plaque portant un numéro. A cet anneau nous enfilerons par la

boutonnière nos vêtements et notre linge, comme des clefs à un

trousseau, et le tout ira à la désinfection. A côté du soldat français,

au seuil même de la salle qui précède le _Baderaùm_, se tient un soldat

allemand. Sans s’occuper de la corpulence des individus, il nous met

entre les mains une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes, le

tout à l’état de neuf, et une savonnette. Mon Dieu! que cette

organisation est admirable! La chemise et le caleçon sont en jersey de

coton, fin et camelotard, de couleur crême, mais la chemise est enrichie

d’un plastron en piqué blanc agrémenté de fleurettes bleues. C’est bien

joli. Tout en nous déshabillant, nous ne nous lassons pas de manifester

notre émerveillement. Mais, si nous plaisantons, rien ne nous empêche

d’échanger entre nous les caleçons et les chemises afin de les adapter

un peu mieux à nos proportions.

La douche prise, chaude ou froide à volonté, il fallut remonter dans la

chambre nº 28. Notre cortège ne manquait pas de pittoresque: tous ces

caleçons et toutes ces chemises et toutes ces chaussettes d’uniforme,

sous la couverture d’uniforme, composaient un tableau assez grotesque.

Et c’est dans cette tenue que nous demeurerons jusqu’à ce qu’on nous ait

rendu nos effets désinfectés.

Dans la chambre nº 28, une surprise nous attendait: nos petits sacs

individuels avaient disparu. Un murmure de stupeur s’éleva, vite suivi

d’éclats de rire. La chose était trop drôle. Que de précautions pour

nous dévaliser! Beau travail vraiment. Les paillasses des lits avaient

été retournées; les coiffes de nos casques avaient été fouillées; les

_Trains de Luxe_ d’Abel Hermant n’étaient plus là; toutes les cachettes

avaient été éventées. Tout était perdu. Rafle intégrale. Naufrage de

toutes les espérances.

Pour se faire pardonner une si déplorable maladresse, qui ne pouvait que

nous mal disposer, l’Administration nous offrit un repas copieux, où les

_kartoffeln_ abondaient, et nous eûmes même un supplément de

consolation: de la marmelade. Notre rage d’ailleurs eût été vaine. Il

ne nous restait qu’à prendre en riant notre mésaventure. Le déjeuner

s’en trouva égayé, d’autant que la tenue que nous avions tous prêtait à

la plaisanterie. On ne voit pas tous les jours vingt-deux

sous-lieutenants en caleçon réunis autour de la même table. Si la

fantaisie règne dans les popotes d’officiers, elle ne va jamais jusqu’à

ces excès de mardi-gras.

Le soldat boche, qui hurle en dirigeant nos ordonnances, mit fin au

repas par un mot charmant, qu’il faut que je rapporte parce que, dans sa

grossièreté, il offre un raccourci édifiant et caricatural, pour ainsi

dire, de toute la tactique allemande en face des prisonniers. J’en ai

déjà parlé. J’en parlerai encore. Donc, aujourd’hui nous achevions le

dessert. Le plat de marmelade était vide.

--En voulez-vous d’autre? nous demanda l’homme qui hurle, sur un ton

moins aigre qu’à l’ordinaire et qui pouvait passer pour aimable.

--Oui, oui, fîmes-nous.

Et le brave Boche nous répondit froidement, en enlevant le plat:

--Il n’y en a plus. (_Keine mehr_).

Ces petits détails marquent dans la vie d’un prisonnier. Les heures sont

lentes, les événements rares. On n’a que de menus faits à collectionner

et à méditer. On les médite. La cristallisation se produit. Et tant de

petites images se groupent à la fin en nous pour former un tableau

d’ensemble qui nous surprend nous-mêmes. On a le temps de réfléchir en

captivité.

Pendant que nous étions à table, un bruit de pas et un brouhaha de voix

retentirent dans le corridor. Six nouveaux venaient d’arriver par le

train de midi. On les enferma dans une chambre spéciale. Il ne fallait

pas qu’ils pussent communiquer avec nous. Songez qu’ils nous auraient

peut-être donné du front des nouvelles plus fraîches que celles que nous

avions, et rassurantes peut-être. Il fallait éviter ce scandale. Mais

l’arrivée des six camarades pestiférés bouleversa l’ordre de notre

repos. En effet, comment expliquer cela? Était-ce le changement de

régime, ou la qualité de la cuisine, ou ce pain plutôt, si peu

catholique, toujours est-il que la plupart d’entre nous étaient

indisposés, et assez gravement même. Jusque-là, il nous suffisait de

frapper à la porte. La sentinelle, qui était de faction dans le

corridor, ouvrait et nous conduisait où nous désirions aller. Quand nos

nouveaux compagnons d’infortune furent arrivés, nous dûmes nous plier à

un autre règlement. Nous ne pouvions plus sortir de la chambre à notre

gré. De temps en temps, le soldat à casquette chargé de notre service

déverrouillait la porte, l’ouvrait toute grande, et glapissait d’un ton

suraigü:

--_Latrinen! Latrinen!_

Il n’y avait qu’à obéir. Et cela nous procura une occasion de plus

d’admirer cette belle organisation et cette stricte discipline

allemandes, qui réalisent le tour de force d’amener la nature même à

exécuter leurs ordres au premier commandement. Au surplus, l’homme qui

hurle y gagna un surnom, et nous ne l’appelâmes plus que _Latrinen_. Un

prisonnier s’amuse de peu.

L’ordonnance belge nous avait appris qu’on nous rendrait, dans le

courant de l’après-midi, le contenu de nos sacs, ou ce qu’il plairait à

l’administration du camp de nous en rendre. Nous n’attendions pas sans

impatience ce moment. A 3 heures, la cérémonie eut lieu en grande pompe,

avec un déploiement considérable de preuves de la plus scrupuleuse

honnêteté. Je dirai tout de suite que, tout compte fait, il ne manquait

pas grand’chose dans les sacs qu’on nous avait subtilisés. Mais ils

avaient été fouillés comme nous le montra le désordre de certains

portefeuilles, et d’ailleurs les Allemands n’avaient pas besoin de se

cacher, et ils n’allaient pas se gêner pour nous confisquer franchement

et devant nous ce qu’ils crurent bon de nous prendre.

Aucun officier n’assistait à l’opération. On sait que ces messieurs ont

des scrupules et nul n’ignore qu’ils ne sont pas des bandits. Cette

besogne vile était confiée à de simples soldats, à deux soldats

exactement, installés de chaque côté d’une table dans le corridor froid

où, avec notre tenue légère, nous étions transis. L’un d’eux vidait le

sac sur la table, visitait les portefeuilles, supprimait les carnets,

les papiers, les boussoles, les cartes, les jumelles, les appareils

photographiques, les stylographes, les sifflets, les couteaux de poche

et les canifs, car tout cela constituait, disaient-ils, du «butin de

guerre». Il remettait le reste au prisonnier qui protestait à chaque

objet qu’on lui retirait; puis, prélevant l’argent qu’il trouvait, il le

donnait à son camarade, qui faisait office de changeur. Cours du jour:

78 marks pour 100 francs, le taux de principe d’avant la guerre; mais

les Allemands nous volaient, puisque, en gros, à cette époque, le mark

et le franc s’équilibraient à Berne. Au surplus, notre changeur ne nous

versait pas de l’argent ou du papier allemand. Il nous alignait des

pièces de zinc, qui n’ont cours que dans l’intérieur du camp et qui sont

les seules à avoir cours; d’un côté, elles portent le chiffre de la

somme qu’elles représentent, un pfennig ou cinquante marks; et de

l’autre, l’aigle boche, avec cette inscription:

«_Wertmarke--Zitadell Mainz_».

Le Purgatoire · 第 5 / 16 段