Coblentz, nous t’appelons Coblence, et ce nom te sied mieux, car tu as

été ville française. Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle, tes rues

brillaient de nos uniformes. Et nous sommes tous assurés en France, en

ce moment même où nous semblons fléchir, que tes rues verront de nouveau

des soldats de chez nous. Tes filles souriront vers nos troupiers vêtus

de bleu, comme le ciel de la Touraine et du Valois. Curnonsky, cet

excellent garçon, me l’a juré. En octobre 1914 il m’adressait aux armées

une carte pleine d’espoir, et il me donnait rendez-vous ici, à Coblence,

pour le mois de mars 1915, «par un froid matin», disait-il. Hélas!

j’arrive au rendez-vous avec une bonne année de retard, par un froid

matin, en effet, et ce n’est pas en vainqueur que j’arrive. Mais

Curnonsky n’a pas tenu sa promesse. Heureusement pour lui.

La gare de Coblence est très grande. Elle paraît plus grande encore, en

ce dimanche matin, à cause du peu de monde qu’on voit sur les quais

balayés par le vent aigre. Quelle tristesse! Les rares civils, femmes ou

hommes, qui attendent leur train, ont des mines d’enterrement. Les

femmes, prodigieuses d’anachronisme, sont habillées à la mode d’il y a

quatre ou cinq années. Leurs chapeaux sont d’un ridicule émouvant et

leurs jupes traînent sur le sol. Quant aux hommes, ils sont gourmés à un

point excessif, et les dessins de Hansi, que nous prenions jadis pour

des caricatures, nous apparaissent à présent comme des modèles sérieux

dont chaque Allemand essaye de se rapprocher le plus possible. La

couleur des coiffures est tout à fait indigène, et, comme chez un peuple

supérieur tout doit être supérieur, je ne suis pas surpris en constatant

que les femmes, comme les hommes, exhibent gravement des parapluies et

des souliers d’une taille supérieure.

Le gros _feldwebel_ de Cobern était bien renseigné. On nous a fait

descendre à Coblentz. Sur le quai, on nous range par quatre; on nous

compte une première fois, on nous compte une deuxième fois, et on nous

compte une troisième fois. Le chiffre trois est sacramentel en

Allemagne. Des curieux nous regardent sans insister. Au fond, malgré les

sentinelles qui nous contiennent, tous ces civils n’ont pas l’air

rassuré. Sait-on jamais de quoi ne sont pas capables ces hommes d’un

pays où les francs-tireurs surgissent d’entre les pavés des rues pour

assassiner lâchement les braves soldats boches qui, par pure précaution,

sont obligés de se faire précéder de vieillards, de femmes et d’enfants?

Toujours est-il qu’on ne nous laisse pas traîner sur le quai. On nous

conduit vers une voie de garage, et l’on nous fait monter dans une

voiture qui, de l’extérieur, paraît être un fourgon à bagages, mais qui,

à l’intérieur, a des banquettes de bois disposées dans le sens de la

marche, comme un tramevet.

Et nos ordonnances? C’est peut-être le moment de les réclamer? Nous n’y

manquons pas. L’officier à qui nous nous adressons balbutie des choses

obscures et, comme justement le train qui nous a amenés siffle et part,

emportant vers Darmstadt les soldats dont nous sommes désormais

séparés, il fait un geste d’ignorance, d’impuissance et d’indifférence.

Oh! nous n’avions plus beaucoup d’espoir; mais alors, pourquoi nous

avoir offert de nous rendre nos ordonnances, dans le ravin du

Bois-Chauffour, puisque nous ne demandions rien?

Il n’y a pas un quart d’heure que nous sommes dans le «vagon spécial» de

la voie de garage, on nous en retire. On nous remet par quatre, on nous

compte: une fois, deux fois, trois fois; et on nous dirige sur un train

ordinaire qui va à Mainz. Le chef de détachement ne semble pas savoir ce

qu’il doit faire de nous. Nous nous installons d’abord dans une voiture

de 3ᵉ classe à couloir. Mais elle n’est pas chauffée. Nous descendons

pour nous transporter dans une voiture voisine et semblable, mais

chauffée. On nous compte et on nous enferme. Des soldats nous gardent.

Les banquettes et les boiseries du vagon sont d’un jaune clair. Tout est

extrêmement propre. Quoi d’étonnant? Tant de choses sont interdites aux

citoyens de la bonne Allemagne! Tous les coins disponibles du

compartiment sont occupés par des pancartes prohibitives. Il y en a

partout, de ces pancartes: sur les cloisons, sur les portières, au

plafond. Défense de fumer. Défense de cracher. Défense de jeter des

papiers. Défense de se pencher au dehors. Défense d’introduire des

chiens. Tout est défendu. Mais je n’avais pas vu le plus beau: c’est un

écriteau de carton qui résume, en dix paragraphes d’une écriture grasse,

les dix commandements du temps de guerre, qui conseille l’économie, qui

ordonne de ne pas gâcher ceci et de conserver précieusement cela. Il est

même prescrit de ne pas laisser le savon dans l’eau trop longtemps,

quand on se lave les mains. Et je note que pas une inscription

irrévérencieuse ne commente au crayon une de ces phrases de

l’Au-to-ri-té. On ne badine avec la loi en Allemagne. Mais les vagons,

même ceux de 3ᵉ classe, même pendant la guerre, n’y sont pas des écuries

plus ou moins mal désinfectées. J’aime trop ma France pour ne pas

souffrir de ses petits défauts.

Pendant que nos camarades luttent là-bas, dans la neige et la boue, sous

les obus et les balles, nous allons, nous, «faire les bords du Rhin». En

toute autre saison, ce voyage serait peut-être charmant. Mais, dans les

circonstances présentes, il ne saurait l’être, et je suis persuadé que

je goûterai peu le pittoresque de ces paysages fameux. Je ne tenterai

pas de les décrire, d’abord parce que je les ai mal vus, ayant l’esprit

trop inquiet et le cœur trop ailleurs, ensuite parce que je n’ai pas

l’intention de développer dans ce livre les souvenirs d’un voyage en

Allemagne et parce que mon seul but est de dire ce qu’un prisonnier a vu

en Bochie, pendant la guerre, ce qui est différent.

D’autre part, ces paysages sont connus. Le fleuve coule à notre gauche,

large, calme, sillonné de bateaux marchands tirés par des remorqueurs.

Ses rives abruptes, la terre, les rochers, l’eau et le ciel, tout a une

teinte à peu près uniforme gris-bleu d’ardoise. Des brumes voilent les

lointains. C’est d’une étrange mélancolie. Sur les flancs des montagnes,

à notre droite, la vigne pousse, maigre et chétive, au milieu des

cailloux et, pour ne pas perdre un coin de sol, elle escalade le roc

aussi haut que possible en petites terrasses successives.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.

Il a tenu dans notre verre.

Comme il est douloureux, ici, à cette heure, le souvenir de la chanson

de Musset!

Nous nous arrêtons à toutes les gares. Elles sont propres, trop propres

presque, comme si elles ne servaient jamais. Il faut croire que la

guerre gêne les Allemands autant que nous pour le moins, car de

nombreuses femmes tiennent les emplois qui étaient jadis réservés aux

hommes; facteurs, lampistes, visiteurs, portent jupe et, en même temps,

une casquette plus ou moins galonnée, car il y a en Allemagne une

maladie nationale, qui est, à proprement parler, celle de la casquette.

Il n’est point de corporation, de syndicat, de groupe et sous-groupe,

qui n’ait la sienne, d’une forme et d’une couleur spéciale. Et l’on

éprouve quelque malaise à voir cette multitude de casquettes, qui sont

autant de coiffures militaires, ne l’oublions pas, et qui marquent à

quel point toutes les classes de la société sont ici enrégimentées dans

un service quelconque.

Les villages que nous traversons sont aussi d’une propreté remarquable.

Les maisons ont toutes des façades peintes à neuf. Elles rivalisent

entre elles de gentillesse et d’ornements. Avec leurs toits élevés en

pointe, et leurs boiseries apparentes dont la couleur sombre tranche sur

la clarté des murs, elles font penser à ces illustrations faciles et

classiques d’histoires médiévales. Nous avons tous la mémoire pleine

d’images semblables, eaux-fortes ou dessins à la plume. C’est

aujourd’hui dimanche, le temps est beau, il y a du monde dans les rues

et sur les places, et, comme si nous étions assis devant l’écran d’un

cinéma, nous voyons ici des gens qui entrent à l’église au moment où la

cloche sonne pour annoncer que la messe commence, et là, plus loin, nous

assistons à la sortie de l’office.

De temps en temps, au sommet d’une montagne, un burg domine. Tantôt il

est en ruines et tout croulant de poésie. Tantôt il dresse des murailles

restaurées avec un goût qui lui donne un indélébile aspect de pacotille

bien allemande.

Ces paysages sont majestueux. Tel est l’adjectif qu’il est ordinaire de

leur appliquer. Il leur convient, et il est difficile de rester

insensible devant eux, car ils imposent. Des vers de Hugo me viennent

sur les lèvres:

... Qui que vous soyez, avez-vous ouï dire

Qu’il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire,

Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux,

Un château renommé parmi tous les châteaux,

Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves,

Un burgrave fameux parmi tous les burgraves?

Je les récite à mi-voix, pour moi-même, en pensant à autre chose, et je

ne m’aperçois que je les récite que parce que la sentinelle de notre

compartiment me regarde avec des yeux ronds.

Voici Boppard, nom que je refuse de considérer comme germanique. Et

bientôt nous passons devant le célèbre rocher de la Lorelei. Eux aussi,

les vers de Henri Heine me viennent sur les lèvres, et la sentinelle

est de moins en moins tranquille en m’entendant réciter:

_Ich weisz nicht was soll es bedeuten,_

_Dasz ich so traurig bin._

Mais je me tais sur ce mot, car je sais trop pourquoi je suis triste.

Jusqu’à Mainz, où le train s’arrête à midi, je me perds dans les

souvenirs de chez moi. Voilà ce que m’a fait la Lorelei.

Mainz, que nous appelons Mayence. Grande ville. Une honte affreuse nous

serre le cœur. Nous allons probablement défiler à travers des rues

pleines de passants, car c’est aujourd’hui dimanche, et midi est l’heure

de la foule. Nous ne pouvions pas arriver à Mayence en un moment plus

mal choisi pour nous. Il va falloir se raidir sous les regards de ces

Allemands qui sont nos maîtres à nous, vaincus et prisonniers. Et où

irons-nous? La promenade à travers la cité sera-t-elle longue? Les

soldats et les officiers boches, qui deviennent de plus en plus

arrogants à mesure que nous nous éloignons de la zone des armées, auront

des sourires satisfaits et narquois. Oh! la honte! la honte, inconnue

jusqu’à cette heure, nous allons la connaître.

Les quais de la gare sont aussi déserts que ceux de Coblence. On ne

voyage donc pas pendant la guerre, en Allemagne? Ou les cités vastes

sont-elles vides maintenant? Y aura-t-il plus d’animation dans les rues,

à notre passage?

Nous nous préparons à descendre. Mais nous ne descendons pas.

--Pas encore, nous dit-on; plus loin.

On nous avait pourtant affirmé qu’on nous conduisait à Mayence. Alors?

On nous avait trompés?

Le train repart. Cinq minutes à peine s’écoulent, il s’arrête de nouveau

dans une gare d’importance secondaire. Nous sommes à Mainz-Sud. C’est

ici que nous descendons. On ne nous avait donc pas trompés. Mais la

citadelle où l’on doit nous enfermer est à une centaine de mètres au

plus de cette station de banlieue; aussi nous a-t-on laissés dans nos

vagons jusqu’ici. Il n’y a presque personne sur le quai, en dehors des

employés. Nous ne défilerons pas à travers Mayence. Nous sommes délivrés

d’un gros poids.

Nous n’ignorons plus rien des habitudes allemandes. De nous-mêmes, ou à

peu près, nous nous rangeons par quatre devant la porte de sortie, et

nous nous laissons compter une fois, deux fois, trois fois. Le nombre

est exact.

--_’s stimmt_, disent les Boches.

La citadelle se dresse formidable devant nous. Une grande masse grise.

De toutes petites fenêtres, et des meurtrières. Un énorme porche

d’accès, avec une porte massive, gardée par des soldats. Des têtes se

montrent aux fenêtres. Au moment où nous entrons sous la voûte du

réduit, un officier allemand nous salue.

Le voyage est terminé. Voici la prison. Une cour immense, limitée par

trois bâtiments principaux. Quelques officiers prisonniers nous saluent.

Ils portent les anciens uniformes du temps de paix.

L’un d’eux s’approche de nous:

--Verdun? demande-t-il d’une voix émue.

Plusieurs lui répondent à la fois:

--Toujours à nous.

Mais on l’éloigne.

Nous obliquons à gauche. J’aperçois des Anglais, des Belges, un Russe.

Mais je n’ai pas le temps d’en voir davantage, on nous fait entrer dans

le bâtiment nº III.

_à J. Valmy-Baysse_

CHAPITRE VI

LA QUARANTAINE

(_12 mars 1916_).

Au deuxième étage du bâtiment nº III de la citadelle de Mayence, de

nombreuses portes numérotées s’ouvrent avec un bruit de lourde ferraille

sur un long couloir, humide et sombre, dallé de pierre. La chambre nº 28

reçut les vingt-deux sous-lieutenants de notre détachement, tandis que

les capitaines et les lieutenants, moins nombreux, étaient cloîtrés

ensemble dans une chambre voisine. Pour vingt-deux hommes, la chambre nº

28 était insuffisante. Mais, pour des prisonniers, tout est toujours

suffisant.

Deux fenêtres ont vue sur la cour intérieure de la citadelle. Déjà

quelques officiers s’avancent pour prendre contact avec le paysage. Une

voix impérieuse nous annonce qu’il est formellement prescrit que les

fenêtres soient fermées toujours. Seuls, les vasistas peuvent être

manœuvrés à volonté. Nous ne saisissons pas l’opportunité d’une telle

interdiction, mais nous ne sommes pas ici pour comprendre les ordres

qu’on nous donnera, même le plus fantaisistes.

Le long des murs, dans le sens de la longueur de la pièce, deux rangées

de lits militaires superposés par deux, les châlits de fer s’emboîtant

les uns au-dessus des autres, ce qui fait penser à des séries de boxes

dans une exposition canine. Chaque lit est pourvu d’une paillasse de

varech, extrêmement dure, et de deux couvertures de laine blanche. Près

de la porte d’entrée, à gauche, il y a un grand poêle de fonte, où l’on

nous allume du feu dès notre arrivée. Le milieu de la chambre est occupé

par deux grandes tables massives, des bancs épais et des escabeaux. De

chaque côté de la porte, quelques placards, hauts et étroits, armoires

réglementaires de sous-officiers, sont alignés.

Telle est la cage où l’on nous enferme avec un bruit terrible de grosses

clefs tournant dans de grosses serrures. Et les bottes pesantes

résonnent sur les dalles du corridor. Mais, presque au même instant, le

bruit des grosses clefs recommence, la porte s’ouvre en grinçant, et un

officier allemand entre d’un air dégagé, la main à la casquette pour

saluer.

--Bonjour, messieurs! dit-il sans accent.

L’_oberleùtnant_ (lieutenant en premier) est d’une élégance tout à fait

soignée et son uniforme de campagne est d’un gris-vert incomparable. Il

est jeune. Il a une figure ronde rasée de près, et des favoris en

côtelettes lui descendant jusqu’à mi-joue. Il affecte une désinvolture

aisée. Il a l’œil dur. Il parle bien le français, certes, et il a une

tête déjà rencontrée en plus d’un coin de Paris. Il est mielleux,

souriant, empressé, et dès l’abord on le sent cruel et faux. Par la

suite, j’ai su qu’il se nomme Schmidt et qu’il est avocat dans la vie

civile. Pendant la guerre il est officier d’artillerie, et, au camp de

Mayence, il est chargé de la censure.

Le censeur pose sur la table un paquet d’imprimés et nous les distribue

à raison de deux par individu. Ce sont des fiches de renseignements que

nous devons remplir nous-mêmes en double expédition: l’une restera entre

les mains de l’autorité allemande, l’autre sera envoyée en Suisse, au

bureau Central de l’office des Prisonniers de Guerre, qui fonctionne à

Genève sous les soins de la Croix-Rouge. Nom, prénoms, date et lieu de

notre capture, telles sont les questions auxquelles nous avons à

répondre. Elles ne sont que d’identité et d’état-civil. Mais il serait

surprenant que rien ne fût tenté pour obtenir, peut-être, par accident,

un détail intéressant d’ordre militaire.

En effet, voici le piège où l’on nous attend:

--A quel corps appartenez-vous? A quelle compagnie?

... A quelle brigade? A quelle division?

... A quelle armée?

Comme je laisse en blanc l’espace réservé aux réponses de ces questions

indiscrètes, l’_oberleùtnant_ s’en aperçoit et m’en fait la remarque.

Herr Schmidt est un malin. Il n’insiste pas, pour ne pas éveiller mon

attention. Sur un ton détaché et comme s’il ne tenait pas plus que cela

à être renseigné, il me dit en souriant:

--Vous faisiez partie de l’armée Pétain?

Mais je ne suis pas plus bête que l’astucieux censeur, et je lui

réponds, en souriant aussi:

--Je ne sais pas.

Herr Schmidt va d’un prisonnier à l’autre, surveillant son enquête,

jetant un mot à gauche, donnant une indication à droite, se répandant en

gentillesses. De lui-même, peu à peu, il nous apprend ce que sera notre

existence en captivité, car nous n’avons pas la moindre idée du sort qui

nous attend. En dix-neuf mois de campagne, je n’ai guère passé que

quelques jours de permission à Paris. Je n’ai pas vécu à l’intérieur.

J’ignore tout du traitement que reçoivent en France les prisonniers

allemands et jamais je ne me suis inquiété de ces choses. Nous

laissera-t-on dans cette citadelle où l’inaction sera le supplice de

toutes nos heures? Nous fera-t-on encadrer des corvées de travailleurs?

Nous imaginons mille solutions. En fait, nul de nous ne sait rien. Le

censeur de Mayence nous tire un peu de cette incertitude.

En premier lieu, nous demeurerons dans la chambre nº 28 pendant quatre

ou cinq jours.

--C’est une espèce de quarantaine, nous explique Herr Schmidt, à cause

des épidémies. On désinfectera votre linge et vos vêtements, vous

prendrez des douches. Puis vous sortirez, et on vous affectera à une

chambre de la citadelle, et vous partagerez la vie des camarades que

vous voyez dans la cour. Vous pourrez faire tout ce que vous voudrez

dans les limites du camp. Vous n’aurez qu’un certain nombre de consignes

à respecter, et c’est tout. Vous serez maîtres de vous-mêmes et libres.

Herr Schmidt sourit. Si nous ne sentions pas la féroce ironie de ses

paroles, nous lui demanderions si c’est vraiment sous ces espèces qu’on

se représente l’idée de liberté en Allemagne.

--Vous serez bien, dit-il.

Tout le monde nous affirme toujours que nous serons bien. Singulière

précaution! Ne sommes-nous donc pas assez grands garçons pour

reconnaître de nous-mêmes les bontés que l’on aura à notre endroit, si

l’on en a? Ou ne s’agit-il pas plutôt d’endormir nos craintes et de

travailler pour nous insinuer des Allemands une opinion conforme à leurs

désirs? N’est-il pas de propagande intelligente de nous aveugler un peu,

tout au moins dans les premiers jours, pour que nous nous laissions

entraîner à écrire en France, à nos parents et amis, que la captivité

chez les Boches est la chose la plus douce qui soit et l’espoir le plus

cher que puisse nourrir là-bas, dans la tranchée mortelle, le soldat qui

se fatigue?

Nous avons le droit d’envoyer en France tous les mois deux lettres et

quatre cartes postales. L’écriture en sera grosse et très lisible, sous

peine de refus. Ces lettres seront de six pages, mais d’un format fixé.

La kantine nous vendra du papier réglementaire, naturellement. Si la

correspondance que nous expédions est limitée--et il faut qu’elle le

soit, car, dans les loisirs que nous avons, nous passerions les heures à

écrire et à encombrer le bureau du censeur,--nous pourrons en revanche

recevoir autant de lettres, de cartes et de colis postaux de 5

kilogrammes, qu’on nous en enverra, et cinquante par jour, si cela nous

plaît.

Dès demain nous écrirons notre première carte, et celle-là sera expédiée

tout de suite, par faveur spéciale, sans être assujettie au retard

systématique de dix jours qui est de règle pour les correspondances des

prisonniers, tant au départ qu’à l’arrivée. Ainsi nos familles

apprendront relativement vite que nous sommes vivants. Herr Schmidt ne

manque pas d’observer que cette mesure est d’une bienveillance dont nous

devons savoir gré au Gouvernement Impérial et Royal. Mais, comme je ne

suis dupe d’aucune des bienveillances boches, je ne manque pas davantage

de penser que cela aussi est du programme de la propagande qu’il faut

mener en France pour la démoraliser dans le moment où on l’attaque à

coups de canons. Il est de l’intérêt de l’Allemagne que de très

nombreuses cartes envoyées par les prisonniers des jours derniers

répandent, dans la Suisse où elles passeront et dans les provinces

françaises, d’une part le bruit que nous avons perdu beaucoup d’hommes

et d’autre part cette nouvelle dangereuse que nous sommes bien traités

dans les camps allemands. C’est que le Gouvernement Impérial et Royal de

Berlin ne néglige rien pour s’assurer la victoire: tout lui est

profitable, même le détail le plus infime, et ces assauts contre la

santé morale de ses ennemis ne sont pas ceux qui lui coûtent le moins

d’efforts ou le moins de soucis. Tout est organisé en Allemagne pour que

l’Allemagne triomphe. Les violences du début de la guerre ont échoué. La

force n’a pas vaincu la foi des Français. Mais il y a peut-être des

moyens autres de la vaincre. On les conjuguera tous. Que la France soit

fatiguée de la guerre, qu’elle croie seulement qu’elle n’en tirera rien,

pas même une paix honorable après s’être saignée à blanc; qu’elle croie

surtout qu’on l’a trompée sur les desseins allemands, sur l’esprit

allemand, sur le cœur allemand, qu’elle croie enfin que l’Allemagne est

pavée de plus de bonnes intentions que l’Enfer lui-même; et la France

lâchera ses armes, ses soldats se rendront, ses civils pousseront les

soldats à se rendre, et la guerre et la paix seront à la merci de

l’Allemagne.

Jugera-t-on que j’exagère et que je cherche des complications, alors que

ce n’est que la simple humanité qui invite le censeur du camp de Mayence

à expédier tout de suite notre première carte postale? Je n’exagère pas.

Je connais les Allemands, et vous ne les connaissez pas, ou vous les

connaissez mal. Ils sont méchants et sournois, tous, depuis le plus

grand jusqu’au plus petit, et le paysan saxon ne vaut pas mieux que le

colonel poméranien. Ce que je pense, je ne suis pas seul à le penser.

Mais je le dis, parce qu’il faut que tout le monde le sache,

aujourd’hui, et demain, et toujours. _Ad prædam natos Germanos_,

constatait l’historien latin. L’Allemagne a été, est, et sera une nation

de proie. Rien de plus, rien de moins. On ne change pas d’âme comme de

chemise. Et c’est une camisole de force qu’il faut mettre à l’Allemagne,

si nous voulons à jamais respirer librement.

Quand ils seront rentrés chez eux, tous nos prisonniers seront d’accord

pour le proclamer: l’Allemand est cruel tant qu’il se croit sûr du

succès et de l’impunité. Il n’est pas de tortures qu’ils n’aient

infligées à nos malheureux prisonniers. Les officiers, en général, ont

moins souffert physiquement, c’est exact, encore n’est-ce que par

crainte de représailles qu’on aurait prises contre leurs chers barons

tombés aux mains de la France. Mais il n’est pas une brimade morale qui

ait été épargnée à nos lieutenants ou à nos colonels. Et le même procédé

se retrouve partout: là, détruire par la force; ici, ruiner par la

suggestion; là, par le poing; ici, par la parole. En fin de compte, le

résultat est le même, et nos prisonniers, galonnés ou non, seront dans

un triste état quand ils rentreront chez eux.

Au camp de Mayence, pendant ces heures que nous vivons dans la

quarantaine, on s’ingénie à nous dorer la pilule et à nous présenter

l’avenir sous les couleurs le plus roses.

Trois ordonnances sont à nos ordres: un Belge, un Français et un Russe,

commandés par un soldat boche en casquette grise et qui crie d’une voix

perçante chaque fois qu’il veut parler. C’est au milieu des invectives

les plus aigres que les trois ordonnances nous servirent notre premier

repas de Mayence. L’Allemand s’agitait comme un forcené. Le Français ne

disait rien. Le Russe remuait des piles d’assiettes en souriant

d’indifférence. Quant au Belge, il assistait à la scène en amateur.

L’Allemand assure lui-même la distribution du pain, denrée précieuse

qu’il importe de ne pas gaspiller. Il nous en donne à chacun un morceau

à peine plus long que le travers de la main.

--Ration pour 24 heures, nous dit-il.

Le Purgatoire · 第 4 / 16 段