jour à cette chère kantine où sa solde doit s’augmenter de pourboires
sérieux. Il va nous chercher tout ce que nous souhaitons, à condition
bien entendu de ne souhaiter que des choses possibles. Ainsi Fritz nous
procure peu à peu quelques boîtes de conserve de provenance hollandaise,
du fromage, des boîtes de cigarettes où un foin insipide fait office de
tabac, mais dont le papier à l’un de ses bouts est enrichi d’or; et
enfin, du sucre. Cela peut paraître surprenant, et cela nous surprit.
Jusqu’à cette heure, nous n’avions trouvé nulle part la moindre trace de
ce trésor. Et voilà que Fritz nous déterre du sucre, de bon et beau
sucre, au prix ahurissant de soixante-dix pfennigs le kilogramme.
Qu’est-ce que cela signifie? Et faut-il voir là aussi une manœuvre
sournoise des Allemands pour nous démoraliser et nous faire croire qu’on
est loin de connaître en Bochie la misère que l’on chante en France sur
tous les toits et dans toutes les feuilles? J’essaye d’interroger Fritz.
Fritz est impénétrable, et il me renvoie à son _feldwebel_.
Le _feldwebel_, qui commande le poste de police chargé de nous garder,
est un homme grand, maigre, à la figure en lame de couteau et aux yeux
gris. Il est coiffé de la casquette à visière. Par ses allures moins
raides, il tranche sur tous les autres soldats que nous avons vus. Il
affecte un laisser-aller qui détonne parmi les mannequins de l’armée
allemande. Pour donner un ordre à ses hommes, il ne se croit pas obligé
de hurler. A chaque instant, il se rapproche de nous pour nous dire
quelques mots mi-français mi-allemands, qui n’offrent aucune espèce
d’intérêt mais qui évidemment veulent être aimables. C’est lui-même qui
nous propose de nous découvrir en ville un peu de _schnaps_, si nous en
désirons; mais il nous fait sa proposition à voix basse et nous demande
de ne parler de rien aux hommes de garde, dont il se méfie. Ces façons
nous déconcertent. Je lui remets ma petite gourde de poche, qui porte la
marque d’un coup de crosse, et il nous quitte pour retourner auprès de
ses camarades. Quel drôle de personnage! Est-ce que son affabilité ne
cacherait pas un piège?
Brusquement, des éclats de voix éveillent notre attention. Grande
dispute dans le poste de police! Nos gardiens causent de la guerre, de
la paix, de Verdun, le tout dans un brouhaha guttural où plus d’une
phrase nous échappe. Mais ce que nous saisissons bien, c’est que le
_feldwebel_ fait plus de bruit que les autres, et notre stupéfaction est
sans pareille, d’entendre la harangue pacifiste et antimilitariste dont
il écrase ses hommes. Il affirme ses convictions de social-démokrate
avec une assurance qui ferait sourire de pitié le grand état-major de la
social-démokratie de Berlin. Il ne discute pas. Il énonce des vérités
d’une voix âpre. Et il se laisse emporter si loin par la colère, qu’il
ne s’aperçoit pas que nous l’écoutons, nous, prisonniers, avec une
curiosité bienveillante, et que ses hommes sont contraints de le lui
faire remarquer. La dispute tombe. Pour dissiper le malaise qui succède,
le _feldwebel_ sort, et la porte claque derrière lui. Décidément nous en
verrons de toutes les couleurs, pour peu que notre voyage continue.
Sur ces entrefaites, on nous apporte notre repas du matin. Il y a pour
chacun de nous un morceau de bœuf bouilli, et pour tous une énorme
marmite de riz à l’eau. Afin de juger, sans doute, de notre satisfaction
en face de cette abondance de riz, un _leùtnant_ à la figure mauvaise
jette un coup d’œil sur la table. Mais sa figure se renfrogne quand il
aperçoit les boîtes de conserve et le fromage, dont nous croyons
nécessaire de corser notre menu, et, avant de se retirer, il nous
annonce, sur le ton terrible qu’il prendrait pour nous faire part d’une
condamnation à mort, que nous devons nous tenir prêts à partir à deux
heures. Pensait-il nous attrister? Rien ne pouvait nous être plus
agréable, dans la situation où nous sommes, que la nouvelle de notre
départ. Encore ne la recevons-nous que sous toutes réserves. Il y a
quatre jours que nos camarades entendent ce refrain matin et soir.
N’est-ce pas dans un conte cruel de Villiers de l’Isle-Adam qu’on
inflige à un prisonnier le supplice de l’espérance? Et, toutes
proportions gardées, nos maîtres ne vont-ils pas nous traiter de la même
manière?
Quoi qu’il en soit, nous nous tiendrons prêts à partir. Notre bagage
est mince, et il ne nous faudra pas des heures pour endosser nos
manteaux.
Le _feldwebel_ est revenu. Avec toutes sortes de précautions, il tire de
sa poche droite ma petite gourde, qui est pleine de cognac, et de sa
poche gauche un sac de papier. Ce sont des gâteaux, et il m’en explique
la provenance en allemand. Mais il parle si bas et si vite que je ne
comprends à peu près rien à ses confidences. J’entends seulement cette
phrase: «Comme ça, vous verrez qu’il y a de braves gens en Allemagne.»
Est-ce que par hasard le _feldwebel_ voudrait me faire un cadeau? Je
fais celui qui a compris, et, tout en répétant des «_ja, ja_» d’homme
qui entend bien, je lui donne deux marks, et je m’éloigne avec mes
gâteaux. Puisqu’il a accepté mon pourboire, le _feldwebel_ ne voulait
pas me faire un cadeau. Et mon esprit se perd dans cette histoire
obscure.
J’ouvre le sac: ce sont des gaufrettes de ménage, et, stupeur! en belle
place, il y a un bristol. Une carte de visite, avec ce nom: _Madame
Georges C***_». J’ai compris. Je montre ma trouvaille au capitaine V***.
Mais nous désirons d’autres renseignements.
Le _feldwebel_ appelé nous les donne sans se faire prier. C’est une
Française qui, par l’entremise du sous-officier allemand, envoie cette
friandise et cette carte de sympathie à des officiers français
prisonniers. Le _feldwebel_ nous fait l’éloge de Madame Georges C***.
Elle est très charitable, dit-il, elle est bonne pour tout le monde,
elle soulage toutes les misères qu’elle peut soulager.
Une grande pitié nous prend. Le _feldwebel_ ne se doute pas du prix
qu’ont pour nous les louanges qu’il accorde à une Française entre tant
de Françaises.
Comme nous n’avons pas de cartes sur nous, le capitaine V*** déchire une
feuille de carnet, y inscrit son nom, le nom du lieutenant T***, le
mien, et ajoute ce seul mot tracé d’une main ferme: «Merci». Le
_feldwebel_ s’engage à la remettre à Madame C***. Et il continuerait de
causer, s’il n’était pas interrompu par Fritz, qui me tend un journal
que je lui ai demandé, la _Metzer Zeitùng_ (Journal de Metz).
Pour la première fois depuis la guerre, j’ai une feuille allemande entre
les mains. Je suis anxieux de connaître comment se fait le «bourrage des
crânes» de l’autre côté du Rhin, et je m’attends à lire des déclamations
effarantes et de solides études assez saugrenues. Et d’abord, je
constate que la _Metzer Zeitùng_ publie les communiqués français et
anglais comme les communiqués allemands. Reste à savoir s’ils sont
fidèlement reproduits et si la traduction n’est pas d’une fantaisie
nécessaire. Il est vrai qu’à l’heure actuelle la France est en mauvaise
posture, du moins aux yeux des Allemands, et l’on peut sans crainte
présenter au public ses bulletins de Verdun. Quant au communiqué
allemand, il chante victoire, comme juste. Toutefois, je dois
reconnaître que, aujourd’hui, dans ce numéro 60 de la gazette messine,
l’état-major prussien n’exagère pas l’importance de ses derniers succès
et ne dissimule pas que la partie est dure. A la date du 10 mars, il
rend compte précisément de l’affaire d’où nous sommes sortis vaincus et
prisonniers, et il dit simplement:
«_Der Albain-Wald ùnd der Bergrücken westlich von Douaumont wurden in
zähem Ringen dem Gegner entrissen._»
(«Le bois Albain et la crête à l’ouest de Douaumont ont été dans une
lutte opiniâtre arrachés à l’adversaire.»)
Je ne songe pas à tirer vanité des éloges que l’ennemi faisait ainsi de
notre défense. Mais j’avoue que, dans l’état de dépression physique et
morale où nous étions à ce moment, après notre chute, cette phrase nous
récompensait de nos efforts et nous restituait un peu de courage. Les
mots du communiqué étaient, en effet, d’une force qui rendait hommage à
nos chasseurs. Ils qualifiaient la lutte d’opiniâtre, mais le vocable
signifie aussi «acharné» et «sauvage», et le substantif que je rends par
«lutte» appartient au style lyrique, et son archaïsme précieux évoque
des images de tournoi, tandis que le verbe, qui achève la phrase, marque
la violence de l’arrachement. Mais je sais aussi que l’emphase est le
moindre défaut chez les Boches, et je n’attribue pas plus d’importance
qu’il n’est raisonnable à ces deux ou trois lignes officielles qui par
avance nous réhabilitaient, si nous avions eu besoin d’être réhabilités.
A quatre heures, le _leùtnant_ aux yeux terribles vint nous chercher.
On nous fait sortir et on nous fait mettre sur quatre rangs, ce qui
constitue une opération assez difficile, bien que nous ne soyons pas
nombreux: les camarades veulent se grouper par sympathie, car nul ne
peut être assuré des événements futurs, et l’on conçoit qu’il nous faut
quelque temps pour tomber d’accord. Alors on nous compte, posément, en
nous désignant l’un après l’autre du doigt, pour éviter une erreur;
puis on nous compte de nouveau pour plus de sûreté et, afin de contrôler
les résultats des deux premières opérations, on nous compte une
troisième fois: c’est très compliqué de compter jusqu’à dix, et on ne
pourrait pas se tirer de ce travail délicat, sans employer une bonne
méthode, bien allemande. Après quoi, on nous entoure de soldats en armes
et on nous emmène vers la gare, qui est toute proche.
Nous longeons une voie de garage en remblai, où stationne un train. Dans
les vagons à bestiaux, dont les portes sont fermées, sont déjà entassés
des sous-officiers et des troupiers français.
Le long de la voie, des hommes travaillent, gardés par des sentinelles.
Ils sont coiffés d’une casquette plate, grise, et portent une veste
noire qui se boutonne sur le côté. Des bandes rouges sont peintes sur
leurs manches et du haut en bas de leur pantalon. Quand nous passons
près d’eux, ils nous sourient doucement, comme à des compagnons
d’infortune, et ils nous disent:
--Rousski. Rousski camarades!
Ce sont des prisonniers russes.
Aux fenêtres des maisons voisines, il y a des femmes et des jeunes
filles. Elles nous font des signes de la main et agitent des mouchoirs.
Mais on les oblige à se retirer.
Devant le train, en effet, circule, plein d’importance, le vieux _major_
apoplectique qui, hier, a donné au capitaine V*** un si grossier
démenti. Avec des vociférations ridicules, il nous exhorte à monter dans
les vagons devant lesquels on nous a arrêtés. Nouvelles hésitations. Il
y a là trois voitures de voyageurs, et dans toutes nous apercevons des
officiers français. Les groupes d’amis qui ne veulent pas se disloquer
s’arrangent entre eux. Le capitaine V***, T*** et moi, nous trouvons de
la place dans le même compartiment. Un capitaine et un lieutenant sont
déjà installés. Nous nous serrons la main. Ils viennent de Stenay, où
est logé le quartier général du Kronprinz, commandant en chef des
troupes d’assaut de Verdun.
Le lieutenant de W*** est blessé à la joue: un éclat d’obus lui a
déchiré les chairs à partir de la bouche. Au premier poste de secours
allemand, on l’a recousu tant bien que mal, et plutôt mal que bien. W***
est très affable. Avocat, il partageait sa vie entre Paris et Douai, où
sa famille est encore bloquée. Sa voix est frêle et pleine de charme.
Les quatre coins du vagon sont occupés par des soldats en armes. La
plupart ne présentent aucun caractère particulier. Mais, en face de moi,
j’ai une tête bien connue: un troupier boche, vêtu de la capote sombre
de l’ancien uniforme, et coiffé de la calotte ronde à bandeau rouge de
l’infanterie. Il a de gros yeux bleus, une mâchoire carrée, des
pommettes saillantes. Il regarde autour de lui d’un air stupide, comme
s’il était à la fois satisfait et gêné d’être assis au milieu
d’officiers qui sont les prisonniers de sa grande Allemagne. C’est le
type classique du boche de Hansi, lourd et grotesque. Il a la peau rose
et luisante. On songe à une vitrine de charcuterie. Et, pour comble, cet
homme pue terriblement des pieds. Par moments, il m’arrive de ses bottes
à tige demi-courte une odeur fétide qui me donne des nausées, et je
suis obligé de fumer vigoureusement des cigarettes, pour éviter les
haut-le-cœur. Si notre voyage doit être de longue durée, ce voisinage
sera plaisant au possible.
Vers cinq heures, le train siffle: un officier allemand monte dans notre
compartiment. C’est un lieutenant du service des étapes, qui nous
accompagne comme chef de convoi. Le casque de cuir noir le grandit.
Quand il l’enlève pour le remplacer par la casquette grise que lui tend
le soldat aux pieds pourris, qui est son ordonnance, il a l’air doux.
Châtain foncé, avec des yeux ternes, il porte la barbe en pointe, et il
rappelle ainsi la physionomie populaire du tsar Nicolas II.
Nous sommes partis; nous roulons vers notre destinée. Où allons-nous? Le
désir de le savoir ne nous tient peut-être pas beaucoup. Depuis dix-neuf
mois de guerre, nous sommes habitués aux voyages dont on ignore le
terme, et l’incertitude où nous sommes à présent de notre destination ne
nous semble ni anormale, ni trop pénible. Tant d’événements en
quarante-huit heures! Sur quel paysage l’aurore de demain se
lèvera-t-elle pour nous? Nous pourrions poser la question au lieutenant
qui nous emmène. Il nous répondrait peut-être, car il paraît vouloir
causer avec nous. Mais à quoi bon?
Nous roulons lentement, très lentement. Nous nous arrêtons souvent en
pleine voie. De longs convois sanitaires nous dépassent. Ils sont bondés
de blessés. La campagne est d’une tristesse mortelle. Le lieutenant du
service des étapes se croit obligé de nous promettre que, plus loin, le
train marchera à une allure plus raisonnable. Cet espoir ne nous cause
aucune joie, sinon celle de constater que, tout méthodiques et
merveilleusement organisés qu’ils sont, les Allemands n’ont pas mieux
que nous trouvé le moyen d’éviter les embouteillages des gares et des
lignes à proximité du front.
La nuit vient peu à peu. Les vagons ne seront pas éclairés, par mesure
de prudence. L’horizon se brouille et le paysage s’efface. Bientôt nous
serons seuls dans l’obscurité et tout à nos pensées, scandées par le
bruit du train qui accélère sa vitesse. Morne voyage. Nous ne disons
plus rien.
Soudain, de gigantesques lueurs rougeoient près de nous. Des flammes
puissantes s’élèvent. Nous passons devant les hauts-fourneaux de
Thionville, que les Boches appellent Diedenhofen. Ici se préparent des
engins de mort pour nos camarades. Les cheminées trapues que le feu
travaille prennent un air tragique dans l’ombre où elles surgissent à
nos yeux. Et puis nous rentrons dans la nuit. Nous roulons maintenant à
une allure assez vive.
_à Pierre Benoit_
CHAPITRE V
COBERN--COBLENCE--MAYENCE
Un prisonnier a le réveil pénible. En ouvrant les yeux, il n’a pas
conscience tout de suite de sa situation, et, pour peu qu’il sorte d’un
rêve agréable, s’il se préparait à trouver la vie charmante en reprenant
contact avec elle, il a besoin d’un peu de réflexion pour constater
qu’il n’a aucune raison de se réjouir.
Quand je me réveillai, j’étais transi de froid et je ne compris rien au
brouhaha qui m’entourait. Nous étions arrêtés dans une grande gare. Il
était 4 heures du matin. Ces soldats vêtus de gris, armés de fusils...
Ah! oui, je suis prisonnier.
Où sommes-nous? A Cobern. Ce nom-là ne me rappelle rien, et je suis
embarrassé pour me situer en Saxe, en Pologne, ou au Brandebourg.
Le _leùtnant_ du service des étapes a remis son casque et il fait
descendre ses hommes encore lourds de sommeil ou las d’insomnie, je ne
sais pas. J’ai dormi si profondément! Quant à nous, nous ne devons pas
descendre. Nous ne sommes pas encore au bout de notre voyage. Notre
escorte est au bout du sien. Sa mission est terminée. Et nos gardiens,
qui tous portaient le casque recouvert du manchon gris-vert en toile,
nous passent en consigne à des soldats de la _landstùrm_ (armée
territoriale) qui, eux, portent comme coiffure une casquette en toile
cirée grise, semblable à celle des employés du gaz de Paris, mais qui
s’orne d’une croix de fer et de quelques mots allemands.
Dès que nos territoriaux sont installés, ils nous font descendre des
vagons où nous pensions demeurer. Toutefois nous pouvons y laisser nos
bagages. On va seulement nous conduire à la «_restauration_». Diable!
Est-il possible? Je n’ignore pas qu’en Allemagne une «_restauration_»
est un restaurant, et je conclus, naïf, qu’on nous offre une collation
au buffet de la gare. Il est vrai que, depuis notre repas de midi, hier,
nous n’avons rien mangé. Mais enfin, les Allemands réparent leur oubli
et font bien les choses. Tant, après une nuit d’un sommeil de plomb,
l’esprit français est prompt à l’optimisme.
Ce n’est pas au buffet qu’on nous emmène, mais vers un grand bâtiment en
planches, construction de guerre édifiée sur le prolongement de la gare
même et qui a une centaine de mètres de long: immense réfectoire
militaire, pourvu d’un nombre imposant de tables et de bancs en bois
blanc. Nous y pénétrons en colonne par un et on nous canalise à la file
indienne vers trois hommes, vêtus de toile et coiffés de la calotte de
repos, devant qui nous défilons successivement. Le premier nous remet un
énorme bol, qui a deux centimètres d’épaisseur de lèvres et qui serait
mieux placé dans l’officine d’un pharmacien que dans une salle à manger.
Le deuxième nous donne une cuiller. Et, planté devant une gigantesque
marmite, le troisième nous emplit le bol d’une espèce de soupe qui a
toutes les apparences d’un cataplasme de farine de lin. Après quoi,
chacun de nous s’assied où il veut. Cette soupe, qui n’est qu’un potage
Kubb quelconque aggravé d’orge, est d’une fadeur sans pareille, et la
cuiller, quand on l’y plonge, remue une mixture gluante à dégoûter
l’estomac le plus solide. Étrange alimentation! Est-ce pour des
prisonniers qu’on a spécialement préparé cette horrible ratatouille? Ou
la sert-on aussi aux troupiers boches qui font halte à Cobern? Le
capitaine V***, qui a déjà voyagé en Allemagne, penche pour la seconde
hypothèse. On a beau n’être pas difficile et l’on a beau s’attendre à
toutes les brimades: mais on a le droit de ne pas se pâmer de
satisfaction devant une nourriture semblable. Car on ne nous distribuera
rien, après cette soupe, dans ce magnifique bâtiment de la
«_Restauration_» de Cobern.
Comme on nous reconduit vers nos vagons, nous passons devant une petite
kantine où je demande la permission de m’arrêter. Un soldat
m’accompagne, baïonnette au canon, c’est indispensable. La vendeuse est
une jeune femme brune en tablier blanc à bavette. Sa mise affecte une
certaine coquetterie et son comptoir est orné avec une recherche de goût
très touchante, sinon récompensée. Il est à peine cinq heures du matin,
et cette jeune vendeuse, dont les cheveux bruns m’alarment, est aussi
éveillée et plus avenante sans doute que vers midi telle marchande de
journaux de telle gare de chez nous. Mais il est probable que l’Autorité
veille en Allemagne à ce que ses serviteurs considèrent les clients
comme des clients et non pas comme un bétail malpropre. Quoi qu’il en
soit, la vendeuse brune de Cobern me vend quelques tablettes de
chocolat, des cigares, des allumettes et, parce que le vin et la bière
sont interdits aux prisonniers, deux bouteilles de Be11thal, eau
minérale, légèrement gazeuse, spécialité des environs. Deux civils
s’étaient effacés devant moi, sans m’adresser la parole d’ailleurs, mais
non sans une nuance de déférence sensible, car pour un Allemand un
officier, même sous-lieutenant, même Français, est un personnage
considérable et quelque chose de sacré, pour ainsi dire. Et j’avoue que
l’on éprouve une saine fierté à lever la tête devant ces esclaves.
Enfin, je ne pouvais pas m’éterniser à la kantine, et, salué par un
aimable «_Atieu_» de la vendeuse, et suivi de mon garde du corps, je
regagnai mon vagon.
Je trouvai le capitaine en conversation animée avec un jeune
_feldwebel_, gras, rose, poupin, indécent de santé et de vie. Il était
vêtu d’un uniforme gris de campagne d’une coupe parfaite et d’une
correction incontestable, et sa casquette venait du meilleur chapelier.
Ah! que d’élégance, quoique bouffie, et comme on sentait en ce jeune
Allemand la fine fleur de la bourgeoisie cossue, pansue et repue!
Embusqué, certes oui, il l’était, ce _feldwebel_, et avec une impudence,
un sans-gêne et un naturel où ne peut atteindre qu’un embusqué de chez
eux. Débordant de santé, il se déclarait satisfait de son sort et il ne
baissait pas la voix pour affirmer qu’il aurait pu être officier, s’il
avait voulu, mais qu’il aimait mieux être _feldwebel_ à Cobern que
_leùtnant_ ou _haùptmann_ devant Verdun. On n’est ni plus cynique, ni
plus simple.
Un arrêt assez long était prévu pour nous ici. Car tous les prisonniers
du train devaient défiler dans l’immense baraque pour y savourer un bol
de la soupe incroyable. Notre gros embusqué de _feldwebel_ ne se lassait
pas de causer. Il parlait le français sans trop de difficulté et il nous
montrait sa joie de causer avec des officiers français. Songez donc! Ces
officiers français, ces terribles hommes, si dangereux par l’épée ou par
l’ironie, il en tenait plusieurs qui étaient prisonniers, qui
représentaient la grande victoire allemande de Verdun. _Ach Gott_! quel
succès, demain, chez madame la doctoresse Otto Krantz ou chez madame la
première adjointe de la Sous-Présidence de la Société des Déménagements
des Régions Occupées, quand lui, si musqué dans sa charmante tenue de
campagne, raconterait qu’il avait eu entre ses mains des officiers
français et que véritablement ils ne lui avaient pas fait peur. Un
frisson courrait sur les chairs épanouies de ces dames, et Frida von
Wurtzel adresserait au cher et intrépide fiancé un sourire plein de
gemütlichkeit. Car il est important de pouvoir dire son mot des affaires
de Verdun. Que sait-on au juste par les journaux? Ils mentent peut-être.
Depuis huit jours et plus, ils annoncent la chute de la ville comme
imminente, comme chose faite, et on ne sait jamais rien de plus. Ah!
l’armée du Kronprinz prendra-t-elle Verdun? Verdun, c’est la clef de la
guerre. Qu’en pensent messieurs les officiers prisonniers? Qu’en pense
la France? Que Verdun ne sera pas pris? Cette angoisse est affreuse.
Décidément, le _feldwebel_ aura un beau succès dans les salons de
Cobern.
Le _feldwebel_ est d’une curiosité que ne rebute pas l’heure matinale.
Il sait beaucoup de choses aussi. Il approche de près les hautes
personnalités militaires et civiles. Sans cela, après dix-neuf mois de
guerre, serait-il encore à Cobern? Mais, puisqu’il sait tout, peut-être
saurait-il si, oui ou non, on va nous rendre les ordonnances qu’on
promet de nous rendre de moment en moment depuis les Chambrettes? En
effet, il le sait, et il nous dit:
--On vous les rendra à Coblentz. Là vous changerez de train pour aller à
Mainz. Mainz est une jolie ville. Vous serez très bien.
Et d’autres phrases sans intérêt, mais lyriques, et qui ne nous
rassurent pas sur le sort de nos ordonnances. Tant y a qu’après avoir ri
du grotesque _feldwebel_, nous sommes fatigués de son affabilité. Il ne
nous amuse plus. Nous le lui faisons comprendre et il s’en va, léger
d’esprit, avec une souplesse de mastodonte béat. D’ailleurs, pendant que
ce grotesque nous égayait, le jour peu à peu s’est levé. Il est déjà
sept heures, et le train repart. Dans moins de deux heures, nous serons
à Coblentz.
Coblentz! Que de souvenirs en nous à l’énoncé de ces deux syllabes!
C’est de là qu’en 1792, le 30 juillet, étaient parties les armées
coalisées, fortes de 150.000 hommes. Elles aussi, elles voulaient
prendre Verdun avant de marcher sur Paris. Danton avait prêché la levée
en masse pour sauver la patrie en danger. Vergniaud avait décrété que
quiconque proposerait de se rendre serait puni de mort. Ainsi
nous-mêmes, tout récemment, pour défendre Verdun et pour sauver la
patrie en danger, nous avions reçu l’ordre de tenir à tout prix et de
ne pas céder un pouce de terrain. Mais, le 20 septembre 1792, la
victoire de Valmy avait récompensé nos pères en chassant les Prussiens
hors de France. Quand sonnerait aussi l’heure d’un autre Valmy?