Nous ne sommes pas seuls dans la chambre. Un homme de garde est là,

baïonnette au canon, devant la porte, et il nous surveille de près. Il

n’a pas la physionomie d’un mauvais diable. Il louche un peu et montre

un vif désir de causer avec nous. Il ne s’exprime d’ailleurs pas en un

français trop incorrect.

Comme tous ceux que nous avons vus jusqu’ici, cet Allemand commence par

nous parler de lui-même. Viendront ensuite les questions qu’il brûle de

nous poser. C’est un procédé d’une habileté assez pesante; mais, à force

d’entendre toujours les mêmes questions et les mêmes affirmations sur la

guerre, la France et l’Angleterre, je me persuade que ces Boches

récitent une leçon apprise.

Ainsi pour cet homme. Il veut être trop aimable. Il nous raconte qu’il a

fait campagne en Russie et dans les Balkans. Il parle doucement,

doucereusement même, et il nous sert des phrases effarantes sans avoir

l’air d’y toucher. Il ne pérore pas depuis cinq minutes, que déjà il

nous pousse sa charge contre l’Angleterre. D’abord, les Russes

n’existent pas. Ce sont des soldats pour la forme. En fait, ils ne sont

pas dangereux, et notre sentinelle en rit avec complaisance. Les

Français ne leur ressemblent point. Voilà de bons soldats. Eux seuls ont

opposé à l’Allemagne une résistance sérieuse. Eux seuls empêchent

l’Allemagne d’arriver plus vite à la victoire. La France sera vaincue,

mais l’Allemagne estime la France comme elle le mérite. Si seulement la

France comprenait mieux son intérêt! Mais elle s’est jetée dans les bras

de l’Angleterre; l’Angleterre la mène par le bout du nez, elle la saigne

à blanc sur les champs de bataille, elle la ruinera d’hommes et

d’argent, et plus tard elle la mettra purement et simplement au nombre

de ses colonies. Cette Angleterre est haïssable. C’est pourquoi notre

homme la hait, et son sentiment est bien naturel, n’est-ce pas, puisque

les Anglais font durer la guerre à plaisir?

Notre homme n’en reste pas là. Nous l’écoutons. Nous n’avons rien

d’autre à faire.

--La guerre est finie pour vous, dit-il. Vous serez bien en Allemagne,

vous verrez. On a beaucoup d’égards chez nous pour les officiers

prisonniers.

Cette considération personnelle ne nous émeut guère. La sentinelle

reçoit cette réponse, qui exclut toute sentimentalité, que la certitude

d’avoir la vie sauve ne suffit pas au bonheur d’un soldat français et

que la captivité, même dorée, à supposer qu’elle le soit, ne vaut pas la

satisfaction de souffrir à sa place dans la misère quotidienne de la

tranchée.

C’est tout un drame qui se joue là, dans cette pauvre chambre de

Rouvrois, entre un troupier allemand et des soldats de chez nous, un

drame d’idées et de caractères qui reproduit en petit l’effroyable

tragédie où, des deux races aux prises de la mer du Nord à la frontière

suisse, l’une proclame le droit de vivre, et l’autre défend le droit de

mourir. Le même malentendu se retrouve ici, car notre homme ne comprend

rien à notre attitude, et le regard étonné dont il nous enveloppe

signifie que décidément nous sommes de piètres individus, que nous ne

serons jamais sérieux et qu’enfin nous sommes pitoyables.

La journée du 10 mars devait nous offrir, dès notre entrée chez

l’ennemi, un raccourci d’à peu près tout ce que nous verrions par la

suite. Sans plus tarder, nous allions connaître la profondeur du fossé

qui sépare la France lumineuse et libre de l’Allemagne asservie et

embrumée. D’un côté, des idées; de l’autre, des appétits; ici, des

sentiments; là, des méthodes. Les deux peuples se touchent sans se

confondre. Et ce n’est pas faute d’être éclairée sur nous que

l’Allemagne garde ses principes à elle. Ses hommes sont d’une curiosité

extraordinaire. Tout les intéresse de nous. Ils ne se lassent pas de

nous interroger. Ils veulent savoir à tout prix qui nous sommes, ce que

nous pensons, ce que nous faisons, ce que nous voulons. Mais, qu’on ne

l’ignore pas, ce n’est point pour s’améliorer que l’Allemagne cherche à

s’instruire. Elle a des principes nettement arrêtés. Rien ne pourra l’en

distraire. Elle s’y tient comme un chien s’accroche à un os. Et, si elle

montre tant de curiosité envers nous, c’est pour se convaincre un peu

plus de sa supériorité et se raffermir dans son orgueil.

Ce matin-là, nous étions évidemment à l’ordre du jour de Rouvrois. Nous

attendions la visite de tout ce qu’un état-major qui se respecte traîne

avec soi d’officiers pleins d’importance. Aussi ne fûmes-nous pas

surpris, quand, vers les huit heures du matin, entra dans notre cellule

un officier allemand qui se présenta à nous comme interprète. Il nous

demanda quel était le plus ancien de nous tous, et il sortit aussitôt,

après avoir invité le capitaine V*** à sortir avec lui.

Nous pensions que nous allions subir l’un après l’autre, et séparément,

l’interrogatoire de rigueur. Il n’en fut rien. L’interprète n’était pas

chargé de nous interroger. Il désirait seulement causer avec le

capitaine. Quelle tendre sollicitude et quelle délicatesse de

savoir-vivre! Mais combien plutôt la ruse était grossière! Car, sous le

prétexte d’une simple causerie, on voulait essayer de faire parler le

plus ancien d’entre nous en lui donnant le change. Le capitaine ne s’y

trompa point, et, quand il revint parmi nous, il nous rapportait des

choses précieuses, alors que son interlocuteur s’en allait les mains

vides.

L’impression retirée par nous de cet entretien d’allure familière

confirme celle que nous avons eue déjà en quittant le gourbi des

Chambrettes: les Allemands sont inquiets au sujet de Verdun. Ils

trouvent que le succès ne répond pas à leur attente. Ils voudraient

savoir si nous avons des réserves d’infanterie et d’artillerie en

arrière de notre ligne, qui semble précaire, mais qui peut-être cache un

piège. Ils ne se fient pas aux déclarations que leur ont faites quelques

soldats français qu’ils ont capturés, car ils ont plus d’une fois

éprouvé que ces déclarations, fausses à plaisir, ne servaient qu’à les

égarer. Comment obtenir qu’un officier parle? C’est bien difficile, et

il faut emprunter des chemins détournés.

L’interprète croit que Verdun tombera, comme tous les Allemands le

croient. Il estime néanmoins que ce ne sera ni sans retard, ni sans

pertes pour les assaillants. Mais il est d’une intelligence peut-être

plus grande, à moins que les idées propagées par le gouvernement de

Berlin ne soient dosées suivant les classes qu’on veut toucher, et,

tandis que tous les troupiers allemands nous ont chaudement affirmé que

la prise de Verdun terminerait les hostilités, il professe quant à lui

qu’elle ne servirait de rien dans la marche de la guerre. Verdun n’est

point Paris. Quelle carte ce serait pourtant entre les mains de

l’Allemagne!

--Si nous ne prenons pas Verdun, dit-il, nous ne pourrons pas nous

montrer exigeants au moment de la paix.

A l’heure que sa patrie traverse une crise redoutable, est-il rien de

plus réconfortant pour un prisonnier que d’assister à la faillite des

espérances du vainqueur et au commencement des déceptions

démoralisantes?

Nous écoutions passionnément ces propos du capitaine, lorsqu’un nouvel

officier entra dans la chambre. Après l’échec de l’autre, venait-il

officiellement celui-ci?

Il est grand, de belle prestance sous l’uniforme gris, et même il ne

manque pas d’une certaine élégance. Il parle bien le français, il porte

sous le bras gauche une liasse de dossiers, et il a ôté sa casquette en

entrant chez nous. Après quelques paroles de politesse, il nous montre

une feuille de papier écolier où sont inscrits déjà quelques noms

d’officiers, et il nous demande de nous inscrire à notre tour. Nous

consultons la liste: nous n’y voyons personne que nous connaissions, et

nous remarquons seulement le nom de quelques officiers d’un régiment de

notre division. Cette petite cérémonie terminée, nous nous préparons à

une attaque en règle. En effet, elle a lieu, mais avec tant de

tergiversations que nous n’aurons pas de peine à garder le dessus.

Cet officier est un mauvais diplomate. Il nous dit:

--Regardez.

Et il déplie devant nos yeux un grand tableau imprimé indiquant la

composition de tous nos corps d’armée, divisions et brigades. Un trait

de crayon bleu encadre les unités que les Allemands ont pu identifier

devant eux à Verdun, depuis le 21 février, premier jour de l’offensive.

L’officier a un sourire satisfait. Mais il nous montre du doigt

plusieurs points d’interrogation, faits au crayon bleu aussi, qui

déparent le beau travail qu’il nous exhibait. Son geste est d’une

candeur touchante, et c’est nous maintenant qui, pour toute réponse,

nous contentons de sourire. Alors l’officier replie mélancoliquement son

tableau.

Pour dissiper la gêne qu’il sent, il nous annonce que nous quitterons

Rouvrois dans le courant de l’après-midi, vers deux heures. Nous irons à

Pierrepont, qui est un point d’embarquement, et nous partirons avec un

certain nombre de soldats français, prisonniers comme nous, lesquels

sont gardés et parqués dans l’église du village.

Le capitaine profite de l’occasion pour demander ce que sont devenues

nos ordonnances.

--Un _major_ du 36ᵉ saxon, dit-il, nous avait promis qu’on nous les

laisserait. Mais on nous les a retirées en route pour transporter des

blessés.

L’officier s’empresse de répondre que la promesse du _major_ sera tenue,

que c’est une chose certaine, que les Allemands ont l’habitude de ne pas

séparer les ordonnances de leurs officiers et que par conséquent les

nôtres nous seront rendues lors de l’embarquement en chemin de fer. Et

sur cette promesse, qui ne lui coûte que quelques phrases, l’officier se

retire.

C’est maintenant l’heure de notre premier repas officiel, et ce sera le

plus important de la journée, selon la coutume allemande, car il est de

règle là-bas de manger beaucoup le matin et peu le soir. Un soldat, qui

doit rester à notre disposition jusqu’à ce que nous ayons achevé, place

sur la table des assiettes creuses, des cuillers, des fourchettes, des

tasses et une grande cafetière pleine de café. Le café sera notre

boisson: il ne ressemble pas plus à ce que nous appelons chez nous de ce

nom, que la fade lavasse que nous avons prise, la nuit précédente, dans

la grange de Pillon. Quant à notre pitance, elle ne sera pas compliquée.

Le soldat apporte une marmite et emplit nos assiettes d’une soupe

épaisse, faite de potage condensé, de riz et de petits morceaux de

viande de la grosseur d’un dé à jouer. J’avoue que cette soupe nous

parut succulente. Le soldat qui nous sert est d’une prévenance extrême.

A peine ai-je vidé mon assiette qu’il me l’enlève. Que va-t-il me

donner?--Une deuxième assiettée de la même soupe. Car, je peux le dire

maintenant, on ne nous présentera pas autre chose. Libre à nous de

reprendre trois ou quatre fois de cet unique plat. Alimentation simple

et rustique dont il faudra nous accommoder. Encore serait-elle

suffisante, si nous en avons toujours autant, et surtout si l’on nous

distribuait un peu de pain. Mais notre menu de ce matin n’en comportait

pas.

Manger et dormir sont à peu près les seules occupations d’un prisonnier.

Nous nous sommes donc allongés sur nos paillasses après ce magnifique

repas. Savions-nous ce que nous ferions? Avant notre départ, qui était

fixé pour deux heures, nous voulions nous reposer et nous mettre en état

de supporter de nouvelles épreuves.

A deux heures, en effet, on vient nous chercher. Nous sortons. Quelques

civils nous regardent, ne disent rien, ne font pas un geste. Évidemment

on les épie. Près de l’église, nous trouvons une trentaine de soldats

français de régiments différents, et, parmi eux, quelques chasseurs de

notre bataillon, tous rangés par quatre. Nos ordonnances sont là. Des

hussards, armés de la lance, doivent nous escorter. On nous place à la

tête de la petite troupe, et nous partons. Trois vieillards, arrêtés

devant nous, se découvrent et nous saluent gravement. Jamais salut ne

m’a ému comme celui-là.

La route est moins difficile que la nuit dernière. La neige a fondu.

Nous croisons deux voitures automobiles chargées d’officiers

d’état-major. Ce sont les premières que nous voyons. Elles laissent

après elles une odeur infecte d’essence de qualité inférieure. Tout le

long de la route, dans les champs, tantôt ici et tantôt là, nous

remarquons des tombes. De Français ou d’Allemands? Nous ne savons pas,

et nous ignorons si elles sont récentes ou si elles datent déjà des

débuts de la guerre. Derrière nous, les soldats causent entre eux, à

voix basse. Nous avons tous des figures hâves où les yeux brillent de

fièvre. Quoique j’aie connu les jours de Charleroi, de Guise et de la

Marne, quoique j’aie souffert pendant la morne retraite, je ne me

rappelle rien de comparable à la désolation qui pèse sur nous. Nous

sommes écrasés d’un accablement sans nom et toute pensée nous est une

torture. Ceux d’entre nous qui croyaient avoir épuisé les misères de la

campagne, n’avaient pas imaginé celle qui nous étreint aujourd’hui.

Pour aller à Pierrepont, nous quittons la route Rouvrois-Longuyon. Le

carrefour est occupé par des troupes au repos, section de munitions ou

de parc d’artillerie. Des chariots et des caissons sont alignés, des

soldats nous regardent passer. Deux officiers sont parmi eux, et, au

moment où nous allons les croiser, ils nous saluent.

Il fait froid. Un pâle soleil n’arrive pas à nous réchauffer. La plaine

est blanche de neige autour de nous, et tout le paysage est d’une

tristesse infinie.

Nous approchons d’un village: c’est Arrancy. Sur la route, des civils,

jeunes et vieux, travaillent sous la surveillance de soldats en armes.

On ne nous avait pas trompés, quand on nous avait dit en France que nos

pauvres frères des régions envahies subissaient le régime des Travaux

Publics. Devant leur détresse effroyable qu’il n’est que trop aisé de

voir dans leurs yeux et sur leurs visages amaigris, nous oublions la

nôtre. La nôtre commence. Ils endurent la leur depuis dix-neuf mois.

Honte à ceux qui commettent ces crimes! Et honte à ceux qui, par leur

faute et par leur imprévoyance, ont pu permettre que ces crimes fussent

commis!

Comment oublierais-je le ton de ce cantonnier minable, qui, à deux pas

de son gardien, trouve le courage de nous dire, après tant d’heures

noires:

--N’est-ce pas que ce n’est pas vrai qu’ils ont pris Verdun?

Quelle force y a-t-il donc dans le cœur d’un Français pour que jamais le

moindre doute ne le touche quant aux destinées de sa patrie? Ainsi de

cet homme. Depuis dix-neuf mois il est esclave. Depuis dix-neuf mois il

a faim, il ne sait rien de ce qui se passe chez lui. Un jour, le maître

brutal, désespéré de sa résistance, lui annonce qu’il s’est emparé de

Verdun. Et l’esclave, avec son bon sens et sa foi éternelle, lui répond:

--Ce n’est pas vrai.

Homme d’Arrancy, qui que tu sois, Français que je ne reverrai peut-être

de ma vie, tu m’as donné une belle leçon. Le peuple d’où tu sors ne peut

pas être vaincu. Et ta forte parole me fait oublier ce que j’ai vu

ensuite dans ton village d’Arrancy. Je t’avais rencontré avant d’y

entrer.

Quel spectacle navrant en effet, quelle douleur à chaque pas renouvelée!

Voici une jeune femme qui vient vers nous. En riant elle adresse

quelques mots au hussard qui nous précède, fait un pas, prend un air

tragique, nous demande en passant:

--Ça ne va donc pas?

Et, sans attendre notre réponse, elle lance déjà des plaisanteries aux

soldats qui nous suivent.

Dans toutes les maisons, il y a des soldats allemands. Par les fenêtres

ouvertes, car on veut nous voir, c’est nous qui voyons. Les Allemands

sont là comme chez eux, installés en famille. Est-il possible que cette

chose soit? N’est-ce point par la terreur qu’ils ont occupé nos pauvres

foyers sans défense? Hélas! Un de mes camarades m’apprend que, déjà,

avant la guerre, ce pays était infesté d’Allemands plus ou moins

déguisés, qu’on n’y dissimulait ni de la sympathie pour l’Allemagne, ni

de la défiance et de la mauvaise humeur contre nos troupes quand elles y

cantonnaient. Faut-il que je le croie? Mais devant ces horreurs, comme

il grandit, comme il grandit, l’humble cantonnier de tout à l’heure!

A la sortie du village, à deux cents mètres environ, les hussards nous

font quitter le chemin et entrer dans un champ en bordure couvert de

neige. Puis, ils nous arrêtent. Halte. Dix minutes de repos.

Quand on nous remet en route, pour les derniers kilomètres qui nous

séparent de Pierrepont, deux fantassins allemands nous emboîtent le pas.

Ils sont équipés et vêtus de neuf et portent la casquette grise à

visière et à bandeau rouge que portent les sous-officiers. L’un d’eux

paraît tout jeune. Naturellement ils se mettent à nous parler, et

naturellement leur curiosité nous pose toutes les questions obligatoires

qu’on nous a déjà posées.

Combien de temps durera la guerre? Que dit-on en France à ce sujet? Les

Allemands prendront-ils Verdun? S’ils prennent Verdun, la paix sera

signée. L’Angleterre est une infâme nation de traîtres et de pirates. La

France, au contraire, est très sympathique; on l’estime et on la plaint.

Pourquoi faut-il qu’elle se laisse mener par le bout du nez au gré de

l’Angleterre?

Nous discutions encore avec nos deux catéchumènes en armes, quand nous

arrivons à Pierrepont.

Un capitaine nous arrête et sépare les officiers de la troupe. Une

contestation s’engage à propos de l’adjudant-chef Ch*** qui voudrait

bien nous suivre.

--Est-il officier? demande le capitaine.

--Il est adjudant-chef.

--Il n’est pas officier? répète l’autre.

--Non, mais _offizierstellvertreter_[D].

--Je regrette. Il n’est pas officier. Je ne peux emmener que les

officiers.

Mais la dispute n’est pas finie.

--Nos ordonnances sont avec nous. On nous a promis...

--Tout à l’heure, réplique le capitaine.

Et il nous emmène par un escalier qui descend la grand’rue.

Près de la gare, nous traversons les ruines de ce qui fut une usine

française, mais on l’a incendiée et détruite. Puis nous prenons par un

vaste jardin désert, tout blanc de neige.

Au détour d’une allée, nous rencontrons un général très vieux, qui se

promène les mains derrière le dos, en compagnie d’un _major_ aussi vieux

que lui et qui a l’air d’un Bismark à quatre galons, tant sa figure est

empreinte d’aménité. Ces deux hommes, qui ont peut-être déjà fait la

guerre en 1870, nous rappellent plus d’une image de jadis, peut-être à

cause de l’uniforme qu’ils portent, qui est celui d’autrefois.

En un français difficile, mais poliment, le général nous apostrophe:

--Quand avez-vous été pris?

--Hier.

--Où?

--A Douaumont.

Le vieux _major_ fait un pas en avant, lève le bras, et, la face

cramoisie, il hurle:

--Vous mentez. Il y a longtemps que le fort et le village de Douaumont

ne sont plus aux Français.

--Je le sais, riposte froidement le capitaine V***. Nous avons été pris

à trente mètres à l’ouest de Douaumont-village.

Le vieux _major_ jubile. Il avait raison, mais il n’est pas satisfait.

Sur un ton où ne manque pas une lourde ironie, il nous demande:

--Qu’est devenu le colonel Driant?

Toujours imperturbable, le capitaine V*** réplique du tac au tac:

--C’est à vous qu’il faut le demander.

Cette fois le vieux _major_ est pleinement satisfait, s’il a voulu

ranimer en nous une douleur. Il ne dit plus rien. L’incident est clos,

et nous continuons notre route.

C’est pour revenir à la belle usine détruite que nous avons fait le tour

du vaste jardin. On nous arrête devant un bâtiment épargné par les

flammes. Ce sera notre prison provisoire. La porte s’ouvre. Une grande

salle. A l’entrée, le poste de police, composé d’une douzaine d’hommes

de la _landsturm_. Dans le fond, à droite, une table et des bancs.

Plusieurs officiers français se lèvent et viennent au-devant de nous.

Cependant, un _leùtnant_ à l’aspect rogue, que nous avons aperçu en

arrivant, fait irruption. Comme nous sommes têtus, nous demandons nos

ordonnances. D’ailleurs, nous venons d’apprendre que les officiers

prisonniers qui sont ici ont des soldats français à leur disposition.

Pourquoi ne réclamerions-nous pas nos ordonnances, si elles doivent

être moins malheureuses près de nous, et puisqu’on nous les a promises?

Mais le _leùtnant_ rogue n’est pas de cet avis. Il estime que nous

n’avons pas besoin de nos chasseurs, pour le moment, et il ajoute qu’on

nous les rendra au point terminus de notre voyage, au débarquer.

Il est cinq heures. La nuit tombe. On nous sert le repas du soir. Nous

n’aurons, paraît-il, rien de plus que nos hommes; et ce qu’on nous

donne, c’est du pain et du café. Repas léger qui ne nous chargera point

l’estomac. Et nous avons faim quand nous nous couchons dans un coin de

l’immense ruine, en attendant qu’on vienne nous appeler pour

l’embarquement, qui doit avoir lieu dans le courant de la nuit

prochaine.

à Roland Dorgelès

CHAPITRE IV

L’USINE DE PIERREPONT

(_11 mars 1916_).

Bien des combattants l’ont déjà noté: nul n’a jamais dormi d’un sommeil

plus profond que les soldats pendant la guerre. Aussi faisait-il grand

jour quand je me réveillai dans l’immense corps de garde de l’usine de

Pierrepont, le 11 mars 1916. Si je fus surpris de me trouver là à 7

heures 1/2 du matin, ce fut uniquement parce qu’on nous avait annoncé

que nous partirions dans le courant de la nuit.

Accroupis sur nos paillasses à la manière des Arabes, les cheveux en

désordre et les yeux gonflés, nous formions un groupe lamentable. Ah!

puisque nous ne partions pas encore, pourquoi nous avoir réveillés? Pour

boire cette infâme boisson tiède, fade et si peu colorée, que je me

refuse à nommer café?

Les officiers français, prisonniers comme nous, et qui ont couché dans

une petite pièce attenant à la nôtre, sont déjà debout. Depuis trois

jours, ils sont enfermés dans l’usine détruite. Depuis trois jours, on

leur dit chaque matin: «Vous partirez ce soir.» Et chaque soir on leur

dit: «Vous embarquerez cette nuit.» Un peu plus habitués que nous aux

mensonges et aux ruses des Allemands, ils sourient de notre surprise.

Nous avons l’impression que Pierrepont est un point de rassemblement des

prisonniers de l’offensive de Verdun et que, si nos camarades attendent

depuis trois jours, c’est que les prisonniers ne sont pas assez nombreux

pour qu’on forme un train complet. S’il en est ainsi, puissions-nous

attendre ici pendant six mois! Mieux que les communiqués de la presse

allemande, notre séjour nous renseignera sur le succès ou l’échec de

l’attaque de Verdun.

Rien de plus sinistre que cette prison, vaste et froide, où, gardés par

une douzaine de soldats allemands, quelques officiers français se

racontent les derniers événements de leurs combats. La lumière qui entre

ici est douteuse. Nos vêtements sont couverts de boue, des pansements

d’un blanc éclatant soulignent le mauvais état de nos capotes. Nos

chaussures ont des aspects épiques, et, quant aux objets de toilette,

ils nous font totalement défaut. Mais il paraît qu’une kantine peut nous

ravitailler, et _Fritz_ est chargé de faire nos achats à cette kantine.

_Fritz_ ne s’appelle probablement pas Fritz. Sans lui demander quel est

son nom véritable, ni si celui-là lui convient, on l’a baptisé Fritz, et

il répond. C’est un bonhomme falot, d’une quarantaine d’années, qui a

toujours l’air de tomber de la lune. Il est coiffé de la calotte ronde

sans visière. Il ne sait pas un traître mot de français. Mais nos

réminiscences du collège suffisent pour qu’il nous entende. Il nous

entend d’ailleurs à sa façon et ne se trompe jamais. Quand on lui

commande une boîte de sardines, il nous apporte régulièrement une boîte

de thon, qui coûte plus cher. Et si l’on désire une autre boîte de thon,

il rapporte automatiquement une boîte de sardines, parce qu’il n’y a

plus de thon à la kantine, et comme par hasard les sardines coûtent plus

cher maintenant que le thon. La désinvolture de Fritz est désarmante.

Nous avons beau protester. Fritz nous rend en pièces allemandes la

monnaie de nos billets français, et il se contente de sourire. Fritz

n’est après tout que le premier mercanti boche avec qui nous ayons

contact. Il est indispensable. Il en profite.

Le Purgatoire · 第 2 / 16 段