LE PURGATOIRE
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
20 exemplaires sur Madagascar, numérotés de 1 à 20.
30 exemplaires sur Lafuma pur fil, numérotés de 21 à 50.
40 exemplaires sur papier Saumon, hors commerce.
_Tous droits de reproduction réservés Copyright 1924 by Edgar
Malfère_
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE
LE PURGATOIRE
_SOUVENIRS D’ALLEMAGNE_
[Illustration: colophon]
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
1924
Seizième mille.
DU MÊME AUTEUR:
1º OUVRAGES PUBLIÉS:
I. VERS: _Le Fer et la Flamme._
_Fleurs du Désert._
II. PROSE: _Apologie pour les Nouveaux Riches._
_Mienne_, roman.
III. TRADUCTIONS: JEAN SECOND: _Le livre des Baisers_.
J. DU BELLAY: _Les amours de Faustine_.
MUSÉE: _La touchante aventure de Héro
et Léandre_.
RUFIN: _Épigrammes_.
SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_.
ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman trad. de l’arabe.
2º OUVRAGES ANNONCÉS:
I. ROMANS: _Le Chèvrefeuille._
_L’Unique._
_Monsieur Jules._
_L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._
_Eloge de la République._
II. ESSAIS: _Vie de Socrate._
_Le Pays de tous les mirages._
_La main de Fatma._
III. TRADUCTIONS: XXX: _La Comédie de l’Amour_.
ATHÉNÉE: _Le chapitre des Femmes_.
LONGUS: _Daphnis et Chloé_.
ZAÏDAN: _Allah veuille!_... ou _Le dernier
Sultan_, roman trad. de l’arabe.
_A MADAME CHARLES COUSIN
QUI PERDIT SON FILS UNIQUE,
TOUTE SA VIE ET NOTRE ESPÉRANCE
A LA GUERRE._
.... _UN BON ALLEMAND NE PEUT
SOUFFRIR LES FRANÇAIS. MAIS IL BOIT
LEURS VINS TRÈS VOLONTIERS._»
GŒTHE (_Faust_)
_à Henry Malherbe_
CHAPITRE PREMIER
PRISONNIER
(_9 mars 1916_).
Deux soldats du 85ᵉ Saxon me conduisaient à travers champs vers
l’intérieur des lignes ennemies.
J’ouvrais de grands yeux. Les _feldgraù_[A] se démenaient autour de
nous. Ils couraient en déroulant des fils téléphoniques, jurant,
soufflant, braillant; d’autres, pliés en deux sous le sac ou par la
peur, l’arme à la main, se dirigeaient, en colonne par un, vers notre
tranchée conquise, pour l’occuper ou pour tenter d’aller plus loin;
d’autres revenaient en hurlant: des blessés. Car l’Allemand qui souffre
pousse des cris. Je marchais lentement vers l’arrière, leur arrière,
tout étonné de passer sans accident au milieu du flot de balles par quoi
nos unités de soutien limitaient le succès des vainqueurs. Ainsi
j’arrivai au bord d’un ravin très encaissé et fort boisé: le ravin du
Bois-Chauffour.
C’était le 9 mars 1916, près du village de Douaumont.
Toute la pente du ravin était creusée de trous individuels ou de trous
pouvant contenir quatre ou cinq hommes. De légers toits de branchages et
de toiles à tentes les transformaient en frêles gourbis où du moins l’on
pouvait s’abriter contre la neige de ce jour-là. De la fumée sortait de
quelques-uns de ces gourbis: les réserves allemandes se chauffaient.
Deux mitrailleuses étaient braquées vers le ciel, attendant qu’un avion
français entrât dans leur champ de tir.
Par un escalier taillé à pic en pleine pente raide, je descendis.
Des soldats, de gros cigares blonds à la bouche, me regardaient avec
joie.
--_Offizier?_ demandaient-ils.
--_Ia_, répondait l’un ou l’autre de mes gardiens.
--_Offizier!_ répétaient-ils d’un air ébloui, comme si j’eusse été un
général de bonne prise.
Mais pas un ne m’adressa la parole.
Mes gardiens me conduisirent à un jeune _feldwebel_ coiffé de la
casquette. Il parlait français.
--Officier?
--Oui, répondis-je.
--Artilleur?
--Non, chasseur à pied.
--Ah! Vous partirez ce soir. Maintenant, nous n’avons pas le temps, et
puis il y a du danger.
Il me quitta et mes gardiens, m’ayant salué, me laissèrent.
Une cabane de branchages, à l’entrée de laquelle flottait un petit
drapeau blanc à croix rouge, servait de poste de secours. Un médecin, à
lunettes d’or, légèrement ventru, nu-tête, procédait aux premiers
pansements et à l’évacuation des blessés. Les hommes faisaient queue
devant la porte. Ils étaient nombreux. Je perçus nettement cette odeur
qu’on trouvait dans les tranchées allemandes et dont garderont le
souvenir ceux qui furent à une attaque victorieuse; car l’Allemand a une
odeur particulière. Les blessés légers, munis d’une étiquette, partaient
à pied et seuls. Les grands blessés étaient placés sur une toile de
tente ou sur une capote, et quatre hommes valides les emportaient. Pour
cette besogne on employait surtout des Français--chasseurs ou
soldats--qu’on venait de capturer. Et tous s’enfonçaient dans le bois,
gravissant l’autre pente du ravin, vers les Chambrettes, où éclataient
nos 75 avec des claquements de rage. Les blessés français, peu nombreux
à cause du massacre qui en avait été rude, amenés ici par des
brancardiers allemands, étaient couchés le long du poste de secours,
dehors. Le médecin à lunettes ne s’occupait d’eux que lorsqu’il n’avait
plus d’Allemands à soigner.
Devant la cabane de la Croix-Rouge, il y avait un cimetière. Une
centaine de tombes alignées, avec des croix de bois peintes en noir,
surmontées d’un casque recouvert du manchon gris, ou d’une calotte de
campagne à bandeau rouge. Sur quelques-unes, des fleurs. Quelques
inscriptions, un nom, un numéro de régiment, une date. Deux soldats
creusaient hâtivement de nouvelles fosses.
Par groupes accrochés à la pente du ravin, au milieu des gourbis,
d’armes brisées, de vieux papiers et d’ordures, qui me rappelaient
certains campements du temps de la Marne, les soldats allemands et les
prisonniers français s’essayaient à une conversation faite d’un peu de
petit-nègre et de beaucoup de gestes. Ces Allemands n’avaient pas l’air
féroce. Est-ce parce qu’ils étaient Saxons, et la légende est-elle vraie
qui présente les Saxons comme moins âprement sauvages que les Prussiens
ou les Bavarois? Peut-être. Ils étaient au repos, en réserve, et leur
aménité ne leur venait peut-être aussi que du contentement qu’ils
éprouvaient à n’être pas allés à l’assaut ce jour-là. Plusieurs
portaient avec désinvolture le réservoir métallique où se détachait, en
gros caractères, ce mot affreux: «_Flammenwerfer_». Mais tous se
montraient humains pour l’instant. Aux prisonniers ils offraient des
cigares, et du pain quelquefois.
--Pain K.K.? demandait un chasseur.
--_Ia, Ia_, répondait un grand gaillard. _Gùt, Gùt._ (Bon, Bon).
--Noir, reprenait l’autre, dégoûté.
--_Ia, Ia._
Et ils ne se comprenaient pas.
Malgré le froid, une odeur de pourriture et de suint qui traînait
partout, écœurait.
J’interrogeais les chasseurs que je trouvais.
--Qu’est devenu le lieutenant D*** de la 3ᵉ?
--Tué, mon lieutenant.
--Tué? Comment?
--Enterré par une grosse marmite.
--Et le lieutenant P***?
--Tué, et aussi les deux frères Ch***. Le plus jeune, qui venait de la
cavalerie, est mort sur le parapet de la tranchée, sabre en main. Il
n’y a plus d’officiers à la 3ᵉ, ni à la 4ᵉ.
Tué, aussi, le lieutenant G***, de la 5ᵉ compagnie, par une balle à la
tempe. Pressentant sa destinée, il était monté en ligne en mettant sur
sa capote la croix de la Légion d’honneur et la croix de Guerre où
luisaient quatre palmes. Tué, aussi, le lieutenant S***, de la 4ᵉ.
--Et le capitaine V***?
--Il était blessé au moment de l’attaque.
--Je sais. Il était près de moi quand un éclat d’obus l’a touché à la
cuisse. Mais qu’est-il devenu?
--Ils ont dû le tuer.
Dans un coin--déjà,--quelques prisonniers travaillaient pour les
Allemands. On leur avait fourni des pelles et des pioches, et ils
creusaient de nouveaux trous pour de nouveaux gourbis dans le flanc du
ravin. Ils baissaient la tête, et peinaient en silence.
Je rencontrai le lieutenant T***, de la 5ᵉ compagnie. Il avait des
larmes aux yeux. Il saignait de l’oreille. Son casque était défoncé. La
section du lieutenant T*** s’était vigoureusement battue à la grenade.
Nous nous serrâmes les mains.
--Et le capitaine V***?
--Je ne sais pas. Il doit être tué. G*** est tué. Je l’ai vu mort. R***
aussi sans doute, car c’est lui qui a reçu le premier choc, sur la
droite, et pas un homme de sa section n’est revenu vers nous.
Malgré ses protestations, je le menai au poste de secours. Correct, le
médecin à lunettes d’or, qui parlait français, lui fit un pansement
sommaire.
On apportait sur un brancard un soldat allemand, qui avait les deux
jambes broyées un peu plus haut que le genou. On l’étendit sur le sol, à
côté d’un énorme tas de fusils cassés. Il respirait à peine, les yeux
clos. Rapidement le médecin l’amputa sans plus de cérémonie, lui
enveloppa de linges blancs ce qui lui restait de jambes, et s’occupa
d’un autre blessé. Ce fut si simple, si bref, que nous fûmes stupéfaits.
Nous regardions l’homme. Les linges blancs étaient vite devenus rouges.
L’homme achevait de mourir là, comme un chien, sans exciter d’autre
pitié que celle de deux officiers français.
Le feu de notre artillerie croissait en violence et menaçait directement
le fond du ravin. On nous fit monter le plus loin possible sur la
contre-pente couverte de gourbis, point mort pour les 75. Des arbres
s’écroulaient avec fracas. Des éclats d’acier sifflants volaient jusqu’à
nous, cassant des branches. Le bois était ébranlé de craquements. Un
obus tomba à une vingtaine de mètres du poste de secours. Les deux
fossoyeurs continuaient hâtivement leur besogne. Seuls ils restaient
dehors, et les prisonniers français. Les soldats allemands s’étaient
réfugiés dans leurs niches fragiles. Il neigeait. Il faisait froid.
J’avais la fièvre. J’avais soif. Je grelottais. Notre artillerie
s’acharnait. Une pensée nous vint, et l’espoir avec elle: était-ce le
prélude d’une contre-attaque? Si elle réussissait, si elle nous
délivrait, si seulement elle amenait le désarroi chez l’ennemi, si nous
pouvions en profiter pour nous échapper et regagner nos lignes à la
faveur de la nuit, si...
Ce ne fut pas la contre-attaque. Elle ne se produisit que plus
tard,--trop tard pour nous.
Sous les arbres, les prisonniers transis se serraient l’un contre
l’autre. Dans le trou où nous attendions, le lieutenant T*** enterrait,
en se cachant, une grenade qu’il avait découverte au fond de sa musette.
Vint l’accalmie. Les soldats allemands sortirent de leurs cahutes. Avec
les nôtres, ils parlaient tant bien que mal de la guerre. Ils la
trouvaient longue. Ils enviaient sans détour le sort des prisonniers,
qui du moins ont la vie sauve.
--La guerre est finie pour vous, disaient-ils. Finie. Vous serez bien en
Allemagne. Oui, oui, _gùt, gùt_.
Puis, ils questionnaient.
--Croyez-vous que nous prendrons Verdun?
Un autre, plus lyrique, affirmait:
--Dans deux semaines, _Verdun kapùt_. (C’en est fait de Verdun.)
--_Ia, Ia_, et après, la guerre est finie. Ce sera la paix.
--_Ia, Ia_, répétaient-ils en chœur: Verdun, et la paix.
Ils en étaient persuadés. Sans doute leur avait-on enfoncé ce fol espoir
dans le cœur pour les pousser à des assauts qui devaient être les
derniers.
Dans tous les groupes, c’était la même chanson.
--_Verdun kapùt_, la guerre est finie.
Soudain, un coup de sifflet.
Les groupes se disloquent. Des hommes sortent précipitamment de leurs
abris, s’équipent, mettent le casque, chargent le sac, prennent le fusil
et grimpent dans la direction des tranchées: une compagnie part en
renfort. Cependant, nous n’avons pas vu un seul officier depuis que
nous errons dans le bivouac. Où se cachent-ils? Qui conduit les
troupiers?
Vers 17 heures, le lieutenant T*** s’écrie:
--Voilà le capitaine!
Là-haut, en haut de l’escalier taillé dans le flanc du ravin, le
capitaine V*** est arrêté, debout, gigantesque, appuyé sur son
ordonnance. Il regarde d’un air surpris, comme nous l’avons regardé
nous-mêmes, le spectacle inattendu qu’il domine.
Nous allons au-devant de lui. Nous le saluons. Il nous serre
affectueusement la main. Il ne trouve rien à nous dire. Nous ne trouvons
rien à lui dire. Il est encadré par deux Allemands, et suivi par
l’adjudant Ch***, qui est blessé à la figure et au poignet gauche.
Comme nous nous étonnons de les voir vivants:
--J’en suis aussi étonné que vous, dit le capitaine. Figurez-vous que,
pendant que j’étais étendu dans le petit boyau, blessé comme vous savez,
un enragé se jette sur moi, la baïonnette droite. Je pare le coup. Il
revient, me porte un autre coup sur le casque, essaye encore de me
piquer. En vain. Je parais tant bien que mal, et quand je ne parais pas
assez tôt, mon ordonnance paraît pour moi. Et nous n’avions comme armes
que nos mains nues. Alors, pour en finir, mon enragé charge son fusil.
Cette fois, me dis-je, je suis perdu. Non, car au même instant--et tout
cela s’est passé en quelques secondes,--un officier allemand survenait,
qui écarta l’homme. C’est ainsi que je ne suis pas mort. L’officier, un
leùtnant, s’est installé dans mon P. C. et m’a gardé auprès de lui
jusqu’à présent. Quand il s’absentait, un soldat restait auprès de moi,
avec l’ordre de me protéger.
--Très curieux, fis-je.
--Bien plus! continua le capitaine. Nous avons causé. Il est très
correct. Apprenant que j’étais marié, le leùtnant m’a demandé l’adresse
de ma femme. Il m’a promis de lui écrire, par l’intermédiaire de la
Croix-Rouge, pour lui donner de mes nouvelles, dès ce soir, s’il n’est
pas tué lui-même, car je vous assure qu’il ne fait pas bon dans notre
tranchée, maintenant que notre artillerie l’arrose.
Nous fûmes d’accord pour trouver de l’élégance au geste de cet officier
allemand.
Mais je m’empresse d’ajouter que madame V*** n’a jamais reçu la lettre
promise. Le leùtnant fut-il en effet tué avant d’avoir pu tenir sa
parole? Peut-être. Sa lettre s’est-elle perdue en route? Peut-être.
Toutefois, la complaisance de l’officier en question n’était peut-être
que de commande. C’est une chose que j’ai souvent observée par la suite:
afin d’édifier et tromper en même temps les prisonniers, militaires ou
civils, les Allemands employaient tous les moyens pour paraître
aimables, pour montrer qu’ils étaient incompris ou calomniés. Ils
voulaient prouver qu’ils ne sont pas des barbares. Aussi ne disaient-ils
jamais non. Ils acquiesçaient à toutes les demandes. Ils allaient même
quelquefois au-devant de nos désirs, comme c’est ici le cas. Mais nous
n’obtenions jamais en réalité ce qu’ils nous avaient accordé si
facilement d’avance en paroles. Faiblesse de caractère, ou raffinement
de cruauté? Étrange attitude, qui déconcerte d’abord et dont on finit
par n’être plus dupe.
Le capitaine poursuivait:
--J’ai subi notre tir de barrage. Ils ont pris quelque chose, je vous
le jure. En traversant tout à l’heure l’emplacement de la cinquième pour
venir ici, j’ai rencontré au moins autant de cadavres à eux qu’à nous.
Quant à progresser au delà de notre tranchée, ils ont dû y renoncer. Des
mitrailleuses les tenaient en respect. Au débouché, juste devant le trou
d’obus qui me servait de dépôt de fusées, il en est tombé une quinzaine.
Ils n’ont pas insisté.
On nous conduisit enfin à un officier, à un _major_[B], lequel, sortant
d’un confortable gourbi, ne nous dit presque rien.
--Vous êtes officiers?... Combien?... Capitaine?... Ah, capitaine... et
lieutenants?... Ah, lieutenants... et adjudant?... Ah! capitaine,
active? réserve?... Votre tranchée est prise? Vous avez beaucoup de
pertes?...
Et, sans écouter nos réponses, il regagna son terrier.
Un tout jeune leùtnant, pimpant, coiffé de la casquette et décoré de la
croix de Fer de je ne sais quelle classe, officier d’état-major sans
doute, à en juger par son uniforme trop propre, ajouta quelques mots aux
paroles du _major_.
--Vous êtes blessés?... On vous soignera... Vous êtes fatigués?... On va
attendre encore un peu, parce qu’il fait encore trop clair et qu’on est
vu de votre artillerie sur la crête, et on vous conduira au colonel.
Il s’exprimait parfaitement en français.
Il nous demanda si nous pensions qu’ils prendraient bientôt Verdun, et,
la nuit venant, il nous emmena.
Au dernier moment, il nous dit:
--Est-ce que vos ordonnances sont dans les prisonniers?
--Oui, deux sont ici. Est-ce que nous pouvons les garder?
--Oui, oui, bien sûr. Les ordonnances ne quittent pas leurs officiers,
c’est l’habitude en Allemagne.
Et nous partîmes.
La neige était épaisse et molle, la pente assez raide. Le capitaine
boîtait bas, sa blessure à la cuisse le gênait. L’un derrière l’autre,
nous suivions le leùtnant. Sur la crête, à la corne du Bois-Chauffour,
il nous dit encore:
--L’endroit est dangereux. Votre artillerie tape beaucoup par ici. Il
faudrait courir. Est-ce que vous pourrez?
En effet, notre artillerie tape beaucoup par ici. Les explosions se
succèdent formidables et drues. Nous rencontrons des cadavres nombreux.
Des équipements traînent dans la neige, des fusils, des paniers à
munitions, des marmites de campement, des toiles de tente, des casques.
Nous traversons un important réseau de fil de fer: ouvrage allemand? ou,
plutôt, vieille défense française? Les obus n’éclatent pas loin de nous.
Le jeune leùtnant se montre assez crâne. Nous dépassons des blessés qui
s’en vont seuls vers l’arrière, ou que des prisonniers français
soutiennent ou transportent.
Pour renforcer un groupe de brancardiers las, le leùtnant prend un de
nos chasseurs.
Nous essayons de protester:
--Vous nous avez dit que les ordonnances...
--Un instant seulement. Pour porter les blessés jusqu’à l’ambulance.
C’est à la ferme des Chambrettes, et c’est là que nous allons aussi. Il
nous retrouvera là-bas.
Dans un boqueteau, une batterie lourde tonne. De grandes lueurs sortent
des fourrés.
Nous longeons des fils téléphoniques. Il y en a trois lignes, posées sur
le sol, à deux ou trois mètres d’intervalle.
Le leùtnant, à qui nous ne demandons rien, éprouve le besoin de nous
éblouir en nous expliquant que, chez eux, un officier d’artillerie
marche avec les vagues d’assaut de l’infanterie, suivi d’une équipe
spéciale, et que, sitôt arrivé sur la position conquise, il a à sa
disposition son téléphone personnel.
Tout en donnant ces détails d’un air dégagé, le leùtnant appelle le
dernier chasseur qui nous restait, pour renforcer un nouveau groupe de
brancardiers fatigués.
--Un instant, fait-il.
Et le chasseur tend tristement à son capitaine le havre-sac qu’il avait
sauvé du naufrage. Il ne semble pas croire qu’il nous rejoindra, mais
nous lui rendons confiance sans être trop rassurés nous-mêmes.
Nous ne sommes plus que trois officiers et un adjudant quand nous
parvenons à la ferme des Chambrettes.
Il fait nuit complète, mais la neige la rend moins obscure.
Nous considérons les défenses de la ferme. Elles sont admirables:
tranchées clayonnées, redans et courtines, réseaux de fil de fer, dépôts
de claies, de gabions, de chevaux de frise, d’étoiles, d’araignées,
rien ne manque. Est-ce un travail récent du vainqueur d’hier, ou le
travail ancien de nos territoriaux, quand la ferme des Chambrettes était
en arrière de nos lignes?
Nous laissons à droite la ferme qui paraît à peu près intacte, nous
entrons dans un bois, et nous voici devant un formidable gourbi
souterrain, à deux entrées, couvert de plusieurs rangées de rondins et
couches de terre alternées, émergeant d’au moins deux mètres au-dessus
du sol, entouré d’un sentier de caillebotis,--gourbi somptueux, digne
d’un général de division.
Le leùtnant nous précède, pour nous annoncer. Par un couloir en pente
douce terminé en escalier coudé, nous pénétrons dans une vaste chambre
solidement étayée.
C’est le poste de commandement du colonel.
Au fond, des lits de camp: bas-flanc, matelas et couvertures. A droite,
une table et des chaises. Deux officiers, habillés de gris. Ils se
lèvent, et nous saluent. Le leùtnant dit quelques mots en allemand, si
vite et si bas que nous ne comprenons rien. On nous invite à nous
asseoir. Au mur un appareil téléphonique. Dans un coin, un poêle allumé.
Sur la table, un autre appareil téléphonique, quelques papiers, une
boîte de cigares, et une grande carte du secteur.
Le plus âgé des deux officiers allemands est l’_oberst_[C] commandant le
36ᵉ régiment saxon d’infanterie. Il grisonne. Il parle lentement et
difficilement le français, mais enfin il le parle. Il a le regard terne.
Il est courtois. C’est le moindre de ses devoirs de nous interroger. Il
nous pose donc les ordinaires questions, mais sans conviction.
L’_oberst_ a l’air gêné.
--Où avez-vous été pris?
En même temps, il nous indique, sur la carte déployée devant lui,
l’emplacement exact de notre tranchée. Il continue:
--Par qui?
... Avez-vous eu beaucoup de pertes?
... Beaucoup de prisonniers?
... A quel effectif étiez-vous?
... Avez-vous beaucoup de réserves devant Verdun?
Ils savent que nous ne répondrons que ce que nous voudrons laisser
perdre et que nous ne leur livrerons rien qui puisse leur être utile. Le
vieil _oberst_ aux yeux vides semble bien ne nous interroger que pour la
forme.
Là-dessus, il est embarrassé. Il nous demande si nous avons faim et si
nous avons soif. Il nous offre du café, du cognac, des cigares. Et il ne
peut se retenir de nous poser la question que nous attendons:
--Croyez-vous que nous prendrons Verdun?
C’est leur grande inquiétude nationale.
Le capitaine réplique sans broncher:
--Vous auriez pu prendre Verdun, le premier ou le deuxième jour de votre
offensive, oui, peut-être. Mais maintenant il est trop tard, vous ne
l’aurez pas.
Le vieil _oberst_ nous regarde attentivement, et sourit. Mais je ne
saurais démêler s’il sourit parce qu’il a pitié de ce qu’il considère
comme notre sottise, ou parce qu’il nous approuve.
Après un court conciliabule, le jeune leùtnant d’état-major qui nous a
conduits transmet un ordre au téléphone.
Le vieil _oberst_ nous dit:
--Un cuirassier va venir vous chercher. Il vous mènera au quartier
général de la division, à Villes.
Puis, sans hésitation:
--Pourquoi votre artillerie vous a-t-elle tiré dessus hier?
Et il ajoute un jugement cruel sur nos artilleurs.
Mais le capitaine répond:
--Notre artillerie nous a tiré dessus hier, c’est vrai, comme votre
artillerie a tiré sur vos fantassins, avant-hier et ce matin. Ce sont
les inévitables accidents du travail.
L’_oberst_ penche la tête pour acquiescer.
A son tour, le capitaine pose une question.
--Un de nos camarades a été tué, tout à l’heure, au cours du combat. Il
est resté dans la tranchée. C’était un magnifique soldat. Est-ce que
vous ne pourriez pas lui faire donner une sépulture décente, pour que sa
famille puisse avoir son corps, après la guerre?
L’_oberst_ penche encore la tête et répond:
--C’est très facile, et c’est une chose naturelle. Voulez-vous nous
fournir les renseignements nécessaires?
L’un des deux officiers adjoints fait semblant de prendre en note les
indications du capitaine.
L’_oberst_ ajoute:
--Votre camarade sera enterré convenablement.
Nous n’avons jamais su si la promesse de l’_oberst_ a été mieux tenue
que la promesse du leùtnant correct de la tranchée, qui devait écrire à
Mᵐᵉ V***.
Mais le cuirassier s’est présenté.
On lui remet un papier. Il prend livraison de sa marchandise. Nous
saluons et nous sortons.
_à José Germain_
CHAPITRE II
DES CHAMBRETTES A ROUVROIS
(_9 mars 1916_).
Le cheval du cuirassier, une superbe bête, est attaché à un arbre. Comme
des obus battent la lisière du bois, il regimbe. Son cavalier le calme
et lui parle à voix basse, puis l’enfourche et nous demande si nous
sommes prêts. La question est moins une politesse qu’une injonction.
Hélas! oui, nous sommes prêts. Nous nous mettons lentement en route. La
canonnade s’est apaisée. Toute la campagne est blanche. Il fait froid.
Où dormirons-nous, ce soir? Après tant de forces dépensées, nous
éprouvons un violent besoin de dormir. La tension des jours derniers et
l’excitation du combat sont tombées, une pesante lassitude nous reste,
et de la fièvre.
A peine sortis du bois, nous voici au milieu d’attelages en station.
--Ravitaillement, dit le cuirassier.
Ce sont en effet des cuisines roulantes, arrêtées en ordre et formées en
parc. Toutes les voitures sont attelées de quatre chevaux; tous les
chevaux ont une couverture dépliée sur le dos. Les hommes de corvée
sont silencieux. Ils nous regardent passer, ne nous reconnaissent
peut-être pas, s’écartent, et ne disent rien.
Il tombe de la neige en flocons menus et du verglas. La route est
défoncée et creusée d’ornières profondes. Nous glissons. Il faut se
raidir pour éviter les chutes, et on ne les évite pas toujours. Le
cuirassier, qui a toutes les peines à tenir son cheval, met pied à
terre.
Peu à peu, lentement, nous nous éloignons du champ de bataille et de la
ligne de feu. Les obus français ne nous gênent plus. Les carrefours sont
libres. Notre artillerie n’entrave pas à cette heure, et si loin, le
travail nocturne, toujours si intense. Des coups de canon nous arrivent
assourdis. Nous sommes prisonniers. C’est la pensée obsédante. Nous
sommes des vaincus, et nous marchons vers l’exil. Quel sort nous est
réservé? Et surtout, comment préviendrons-nous ceux qui vont s’inquiéter
là-bas? Nous n’avions jamais prévu que nous pourrions tomber vivants aux
mains de l’ennemi. Demain, les papiers officiels nous porteront comme
«_disparus_». Or, nous avons trop souvent répété nous-mêmes que
«_disparu_» est un mot de politesse et de pudeur qui cache un autre mot,
trop pénible. Seront-ils rassurés, et quand seront-ils enfin rassurés,
ceux qui peut-être dans quelques jours nous pleureront? Mornes et
douloureuses pensées, que notre fièvre ressasse à loisir.
Le cuirassier essaye de lier conversation. Va-t-il nous demander si nous
croyons qu’ils prendront Verdun? C’est un grand gaillard maigre, sans
manteau, coiffé du casque à pointe. Il baragouine un peu de français,
appris dans nos villages occupés, et nous baragouinons, le capitaine et
moi, un peu d’allemand, souvenir des leçons du collège. Pourtant nous
parvenons à nous entendre à peu près.
Il est Prussien, il est sur le front depuis le début; il a pris part aux
premières batailles dans le Nord, quand c’étaient encore les jours de la
cavalerie et des combats d’hommes. Il nous dit, ce que nous avons déjà
entendu plus de dix fois depuis que nous sommes prisonniers, que pour
nous la guerre est finie. Il accompagne sa phrase d’un soupir de regret,
et nous demande si nous croyons et si l’on croit en France que «ça
durera longtemps encore». Comme nous n’avons aucune raison de lui dorer
la pilule, le capitaine V*** lui répond:
--Quand la France sera _kapùt_ (abattue, morte, détruite), quand
l’Allemagne sera _kapùt_, il ne restera plus debout que les Anglais.
Alors, la guerre sera finie,--dans deux ou trois ans.
Tristement, le cuirassier approuve. Il n’aime pas l’Angleterre. Il suit
la mode. Lecteur docile des journaux, il n’en veut à la France ni du mal
qu’ils ont voulu nous faire, ni du mal qu’ils nous ont fait, ni de tout
le mal qu’ils n’ont pas pu nous faire, précisément parce que
l’Angleterre les empêcha de mener jusqu’au bout leur fureur. Et
maintenant l’Allemagne déteste cette France si pitoyable qui s’est
défendue, mais elle hait terriblement l’Angleterre, car l’Allemagne a
fini par découvrir pour les besoins de sa cause et par imposer à ses
hommes cette idée que c’est l’Angleterre qui a cherché la guerre. Le
cuirassier prussien s’apitoie en effet sur notre pauvre France. Comme la
route que nous suivons est labourée d’ornières très profondes, qui lui
donnent un aspect irréparable, il nous dit:
--Après la guerre, ça vous coûtera cher, la remise en état de ces
chemins, ils sont bien abîmés. Partout c’est pareil. De même pour vos
forêts: nous les avons complètement déboisées.
Dans ce paysage de neige et de misère, cette phrase, moins charitable
que cynique, car le cuirassier ne regrette rien, nous brise le cœur.
Répondre? Et quoi? Que les coupables seront punis? Qu’ils seront
condamnés à payer? Mais ne faut-il pas retenir cet aveu d’un simple
soldat, qui marque leur impuissance désormais certaine, qu’ils ne
semblent plus espérer garder pour eux ces terres qu’ils occupent en
Belgique et chez nous?
Tout en devisant tant bien que mal, nous arrivons à hauteur de
l’ancienne première ligne française, celle du 20 février 1916. Nous n’en
voyons pas grand’chose. De chaque côté de la route partiellement
refaite, nous apercevons des éléments de tranchées clayonnées, des sacs
à terre, des créneaux, un réseau de fils de fer. Ce petit coin du champ
de bataille paraît intact, ou du moins peu endommagé. Autant que la nuit
nous le permet, nous remarquons aussi que la position est telle que nous
l’avons perdue et que, comme nous disons en style militaire, les
tranchées n’ont pas été «retournées» contre nous par les Allemands en
vue d’une défense probable.
La route est longue et pénible, et nous sommes fatigués. Le cuirassier
ne sait pas très bien où il nous conduit. Il parle d’Azanne et de
Villes, sans que nous puissions démêler si nous allons à Villes ou à
Azanne. Mais nous sommes prisonniers, et nous n’avons qu’à nous laisser
conduire.
De grandes ombres trapues se découpent sur le bord de la route.
--Des _minenwerfer_ tout neufs, nous dit le cuirassier.
Il y en a une douzaine, qui attendent sous la neige. A leur suite deux
masses plus hautes et plus longues, plus élégantes aussi: ce sont deux
canons lourds, mais des canons français, de 155, pris à nos artilleurs.
Nous les reconnaissons sans avoir recours aux complaisances un peu trop
crues de notre guide.
Un convoi nous précède. Un carrefour est encombré de voitures et de
chevaux. Dans le désordre et le brouhaha, des blessés légers gagnent par
leurs propres moyens le premier poste d’évacuation. L’un d’eux, qui a
gardé son fusil, nous apostrophe violemment. Le cuirassier lui fait
remarquer que nous ne comprenons pas. Et lui, s’emportant, déclare qu’il
faudra bien que nous comprenions et que nous parlions l’allemand, comme
tout le monde, car personne n’aura plus le droit de connaître une autre
langue que la leur. Ce troupier de deuxième classe, socialiste ou
césarien, est un pangermaniste convaincu.
Comme cette marche est pénible! Nous glissons, nous tombons, nous
soufflons, nous avons soif. Précisément nous touchons à une espèce de
bivouac. Un soldat boche, sous une petite baraque en plein vent éclairée
par une lanterne, travaille à je ne sais quelle réparation. Le
cuirassier l’appelle et lui demande s’il a de l’eau à nous donner.
L’homme n’en a pas, mais il prend un de nos bidons et disparaît pour
aller chercher ce que nous désirons tant. Et nous nous asseyons près de
la baraque.
Quelques minutes après, l’homme revient. Quelle joie! Mais quelle
stupeur quand nous voyons qu’au lieu de nous rendre le bidon, l’homme
l’approche de sa bouche, avale une gorgée d’eau, passe sa main sur le
goulot et tend la gourde au capitaine! Cela, évidemment, pour nous
prouver qu’il n’avait pas empoisonné notre boisson. Et voilà que ce
mince tableau de guerre me rappelle des histoires de l’autre guerre, de
celle qui a nourri notre enfance. Je revois les Prussiens de 1870
faisant goûter par leurs hôtes forcés les mets qu’on leur avait
préparés; et je songe à leur méfiance perpétuelle, parce qu’ils n’ont
jamais l’âme tranquille, et je songe aussi que, plus naïf et donc
inférieur selon leur morale, je n’aurais même pas pensé que l’eau de cet
homme pût être empoisonnée. J’ai souri du geste de ce soldat allemand,
geste pour la galerie comme ils en font toujours, geste pour pays
neutres, geste si peu français. J’ai bu de cette eau. J’aurais vidé le
bidon tout seul sans être rassasié. Nous étions quatre à nous partager
un litre de cet élixir.
Enfin nous allons arriver à Villes, car nous apprenons que nous allons à
Villes. Pour les derniers cent mètres, nous tendons le jarret. En
cachette, je fais l’examen de mes poches. Je déchire en menus morceaux
tous les papiers que je possède, des lettres, des photographies, deux
billets de banque, et je les sème peu à peu dans le fossé de la route.
Encore un coup de collier et nous arrivons à Villes.
L’aspect du village est tragique dans cette nuit de lune. Nous savions
bien déjà, hélas! ce que la guerre peut faire d’une bourgade en
l’anéantissant comme à Souchez, par exemple, et en l’écrasant sous les
obus au point de ne plus permettre à l’agent de liaison égaré de
retrouver même l’emplacement approximatif de l’église. Mais ce village
que nous avons devant nous a été systématiquement détruit par l’ennemi.
Quelques maisons sont en ruines, certes, et des canons ou des avions en
sont la cause à peu près certaine: mais toutes les autres maisons qui
sont intactes, ou du moins qui ont encore leurs murs debout, n’ont pas
autre chose: les portes, les fenêtres, les planchers, les poutres, les
chevrons, tout ce qui est charpente ou menuiserie, et naturellement les
meubles aussi, on a tout enlevé, soit pour étayer des tranchées ou
construire des abris-cavernes, soit pour faire du feu. Et je ne parle
pas de tout ce que l’on a pu expédier en Allemagne. C’est le premier
village de ce genre que nous voyons: une tristesse lourde nous pèse sur
les épaules.
Il nous faut traverser ce village mort dans toute sa longueur, en
pataugeant dans la neige et la boue, et en évitant de nous cogner aux
hommes de corvée qui grouillent autour de nous. C’est ici le même ordre
et le même silence que nous avons remarqués près de la ligne de feu. On
nous regarde beaucoup, mais personne ne nous adresse la parole. Le
cuirassier s’informe du chemin à suivre. On nous conduit au P. C. de la
division, qui se trouve en dehors de l’agglomération.
Un long sentier de caillebotis nous dirige vers le point que nous
croyons être le terme de notre route. Nous nous y engageons, heureux
d’échapper à la boue glaciale. Nous sommes en pleine campagne.
D’immenses tentes se dressent devant nous: c’est un _lazarett_
(hôpital). Nous nous rangeons pour laisser passer un blessé que l’on
ramène sur un brancard de la salle d’opérations. A notre gauche, un
moteur ronfle. Nous pensons que c’est grâce à lui que tout le campement
que nous traversons est éclairé à la lumière électrique.
Le P. C. de la division est un gourbi vraiment colossal, creusé dans la
terre, couvert et étayé d’un nombre surprenant de rondins, et l’ensemble
a la forme d’une pyramide de proportions excessives. Jamais nous
n’avions vu d’abri de cette importance. Il est vrai que la vie d’un
général de division est chose sacrée en Allemagne, et nous n’ignorons
pas que le Kronprinz lui-même a donné l’exemple des précautions à
prendre à la guerre. On accède au P. C. par un couloir à ciel ouvert
taillé dans le flanc de la pyramide. Au fond, deux portes. Le cuirassier
frappe à l’une d’elles et pénètre dans une vaste salle où nous
apercevons plusieurs officiers. Nous attendons devant la porte, pendant
que notre cuirassier rend compte de notre arrivée et remet l’ordre écrit
qui nous accompagne. Deux officiers sortent nu-tête, crânes tondus, nous
regardent, ne nous disent rien, et rentrent. Une ordonnance pénètre à
son tour dans la grande salle avec un plateau où je compte huit verres.
Ces messieurs vont sans doute célébrer leur victoire de la journée, et
ce n’est probablement pas pour nous convier à la fêter avec eux qu’ils
se font apporter ces verres. Non, certainement; car peu de temps après,
le cuirassier sort du P. C., et il n’a pas l’air content.
Il n’est pas content du tout. Il nous annonce en effet, d’une voix
maussade, qu’il vient de recevoir l’ordre de nous conduire sans délai à
la _Kommandantur_ de Rouvrois.
Rouvrois? Où est-ce? Est-ce loin? Est-ce près? Le cuirassier nous montre
le bout du papier qui lui fixe l’itinéraire et nous lisons ces quatre
noms: Azanne, Mangiennes, Pillon, Rouvrois. Quelque courte que soit la
distance qui sépare chacun de ces villages du suivant, ces quatre noms
représentent tout de suite pour nous un nombre considérable de
kilomètres. Nous sommes déjà éreintés. Nous sommes tous plus ou moins
blessés. Le sait-on? Ou s’en moque-t-on? Mais pourrons-nous arriver
jusqu’au bout?
Quand nous nous remettons en route lentement, très lentement, il nous
semble que nous ne ferons même pas cent mètres. Hélas! dans quelle
galère sommes-nous embarqués! Nous sommes prisonniers, oui, bien
prisonniers, et nous nous en apercevons. Et que sont des prisonniers,
sinon du bétail, qu’on pousse devant soi jusqu’au jour des préliminaires
de paix, où l’on discutera le prix de rachat de chaque tête? En
Allemagne, nous sommes un objet de haine; et en France un objet de
mépris. N’importe. Il faut marcher, même quand on n’a rien mangé depuis
trente-quatre heures. Pas un de nous au reste ne consentirait à refuser
d’aller plus loin; car dans l’ignorance où nous sommes de ce que nous
deviendrons plus tard, aucun de nous ne voudrait se séparer de ses
camarades, qu’il ne reverrait jamais sans doute.
Nous traversons Villes de nouveau dans toute sa longueur, et, pendant
un kilomètre environ, nous reprenons la mauvaise route par où nous
sommes venus. Nous croisons un assez long convoi d’artillerie: quatre
gros canons montés sur des chariots massifs aux roues énormes, chacun
d’eux tiré par huit chevaux. Et tout de suite après, nous entrons dans
la nuit, dans la neige, dans la boue et dans le froid. Nous avançons à
grand’peine, sans savoir comment nous nous tenons encore debout.
A la première halte que nous faisons, nous nous asseyons sur un talus du
chemin tout couvert de neige, et le mouvement seul que nous faisons pour
nous asseoir nous est une douleur de tout le corps. Qui n’a pas connu la
fatigue à son dernier période, ne pourra pas me comprendre. J’avais
conservé, dans la poche de ma capote, ma carte d’état-major au
1/80.000ᵉ, la seule que nous eussions à notre disposition au début des
affaires de Verdun. Le capitaine me la demande, et nous cherchons à nous
situer dans l’espace, puisque le temps ne compte plus pour nous. A la
clarté de la lune et à la lueur d’une allumette, nous nous trouvons sans
difficulté. Voici le ravin du Bois-Chauffour, voici les Chambrettes,
voici Villes, Azanne, Mangiennes, Pillon, et voilà Rouvrois. Nous avons
déjà fait une douzaine de kilomètres. Nous en avons encore une trentaine
à faire pour parvenir à Rouvrois, terme de notre voyage, jusqu’à nouvel
ordre. Trente kilomètres! Est-ce possible? Mais les ferons-nous? Mais
comment les ferons-nous? Il neige toujours. Il fait froid. La route est
complètement défoncée. Nous enfonçons dans les ornières. Nous glissons
dans des trous profonds. Véritable marche au Calvaire. Nous marcherons
toute la nuit. Arriverons-nous? Et quand arriverons-nous?
Je tenterais vainement de rendre la désolation de notre lamentable
exode. Par quelle mystérieuse association d’idées me vient à l’esprit le
souvenir d’un livre de Pierre Loti, qui s’intitule _Le Désert_ et qui,
tout le long de ses trois cents pages, ne parle que de soleil, de ciel
bleu, et de sable rose, et de solitude, prestigieux tour de force d’un
poète qui peut chanter le néant pendant des heures et des heures? Ainsi,
pour nous, ce soir, tout se résume en ceci: de la nuit, de la neige, du
froid, de la fatigue, de la fièvre et du découragement, et de la nuit et
de la fatigue et toujours du découragement, et cela pendant toute la
nuit sans fin et tout le long de ces quarante kilomètres de route que
nous devons subir. L’homme du désert n’a pas plus d’émotion en
apercevant au loin la pierre d’un puits que nous n’en eûmes nous-mêmes
en découvrant dans l’ombre la silhouette minable du village de
Mangiennes.
Mangiennes ressemble à Villes. Aux maisons béantes, on n’a laissé que
les murs. Tout a disparu. La lune éclaire affreusement ces carcasses de
grands cadavres de pierres, et le village est un village mort. Nous nous
arrêtons sur une place, près d’une fontaine publique qui alimente une
auge assez importante. Une pancarte nous défend de boire de cette eau
qui n’est pas bonne et qui doit être réservée pour la lessive. Mais la
fièvre est impérieuse et la soif imprudente. Nous buvons quand même.
Nous ne parlons pas. Nous ne nous traînons plus que comme des automates.
Le village a l’air vide et ne semble pas abriter des troupes au
cantonnement. A tous les carrefours, de gigantesques inscriptions sur
bois indiquent, par un mot et une flèche, les directions à prendre. Et
nous sortons de Mangiennes sans tâtonner.
De Mangiennes à Pillon, nous mîmes certes plus de temps que je n’en
mettrai à le rapporter. C’est la même marche, dans le même paysage, avec
la même fatigue, sur une route identique, peut-être un peu moins
mauvaise, bien qu’elle soit très mauvaise encore. A chaque halte, il
nous apparaît que nous sommes au bout de nos forces, et nous continuons
néanmoins jusqu’à la halte suivante, où nous nous apercevons que nous
sommes encore plus brisés qu’à la précédente, ce que nous aurions cru
impossible. Somnambules que nous sommes, nous n’avons plus la ressource
de penser. Nous allons, groupe muet, éclopé, fourbu, glacé, à côté d’un
cuirassier prussien qui ne dit plus rien, lui non plus, tant il est
épuisé de marcher à pied dans la neige glissante, en soutenant son
cheval qui le gêne plus qu’il ne l’aide.
Si nous avons trouvé facilement notre route à travers Mangiennes, la
chose est moins aisée à Pillon, car il n’y a ici aucun de ces
gigantesques écriteaux, qui étaient si nombreux là-bas. Je tire de
nouveau ma carte et montre au cuirassier le chemin qu’il doit suivre. Il
regarde ce que je lui indique, mais il ne se décide pas. Il n’a sans
doute pas confiance en nous. Il frappe à la porte d’une maison qui
semble être une ambulance. Vainement. Personne ne répond. Tenant
toujours son cheval par la bride, il va de porte en porte, sans succès.
Il trouve enfin une espèce de ferme, disparaît, revient, attache sa
monture dehors, et nous fait entrer avec lui dans une vaste grange au
fond de laquelle nous voyons, chichement éclairés, deux hommes mal vêtus
et deux cuisines roulantes côte à côte. L’un des cuisiniers est occupé à
tailler des parts dans de gros morceaux de viande bouillie, et l’autre,
debout sur le marchepied, plonge une grande louche dans l’immense
marmite. Ni celui-ci, ni celui-là ne nous adresse la parole.
Tout de suite la chaleur du foyer nous ranime. Mais quelle dérision!
Nous amener dans une cuisine alors que nous n’avons rien mangé depuis
quarante heures! Le cuirassier va-t-il cyniquement casser la croûte
devant nous? Il n’en faut pas douter. Déjà on lui donne du pain et une
tranche de bœuf. Mais, lui servi, on nous offre aussi du pain, de la
viande et du café. Qui n’a jamais eu faim ne concevra point que nous
n’ayons pas eu la dignité de refuser cette pitance clandestine. Nous
avons mangé et bu. Pour la première fois, nous goûtons en pays ennemi de
ce fameux pain de guerre, si cruellement cinglé par nos railleries
françaises. Il n’est pas bon, il est même mauvais, mais nous avions
faim, et il nous contente. Quant au café, s’il est nécessaire de
l’appeler ainsi, c’est une vague décoction de je ne sais quoi, sans
sucre, sans couleur, sans saveur, et qui nous lèverait le cœur, si le
froid ne nous la faisait juger la meilleure des boissons chaudes. Tel
fut notre premier repas en Allemagne.
L’impression que nous en pûmes tirer, c’est que le soldat boche n’a
peut-être pas une cuisine très fine, mais il a de quoi se sustenter.
Au moment de repartir, car nous ne sommes pas au bout de nos peines, le
cuirassier nous dit sans aucun embarras:
--On vous demandera si vous avez mangé. Vous répondrez non.
Sa phrase est moins une prière qu’un ordre.
Comme nous passons devant l’église de Pillon, l’horloge sonne quatre
coups. Je regarde ma montre: elle marque trois heures. S’est-elle
arrêtée? Non, il faut désormais que nous nous réglions sur l’heure
allemande et que nous tenions compte d’une différence de cinquante
minutes.
Les derniers kilomètres d’une étape paraissent toujours plus longs.
Ceux-ci nous semblent interminables. L’arrêt que nous avons fait dans la
cuisine de Pillon nous a cassé les jambes. Nous avons mal aux pieds, aux
reins, aux épaules, sans parler des blessures du combat. On doit se
raidir et se tendre de toute sa volonté pour marcher encore.
A la lisière d’un petit bois, nous rencontrons un cavalier en
patrouille. Tout en passant, il nous dit:
--_’ten Abend_ (Bonsoir).
Il ne s’est peut-être même pas aperçu que nous sommes des prisonniers.
Enfin, car il faut bien que tout finisse, nous arrivons à Rouvrois. Nous
avons tellement répété que nous n’en pouvions plus, que nous aurions
besoin d’inventer une expression pour marquer à quel degré de fatigue
nous atteignons. Ah! se coucher! s’allonger! se reposer! dormir! dormir
surtout, comme des brutes, après tant d’émotions et de surmenage. Est-ce
que nous dormirons? Est-ce vraiment ici qu’on nous retiendra? Ne
va-t-on pas d’ici nous expédier plus loin? Qui sait? Et pourquoi non?
La _kommandantur_ occupe une petite maison en briques. Une inscription
en gros caractères noirs la signale par ces mots: «GENERAL K D O». La
même inscription se trouve sur une lanterne à verre rouge accrochée, non
pas à la porte d’un établissement spécial, mais au premier étage de la
maison voisine, qui fait le coin de la rue. Un grand poteau chargé de
fils téléphoniques et télégraphiques se dresse près de la
_kommandantur_; et le quartier général est gardé par une sentinelle de
la _landsturm_, qui, l’arme à la bretelle et les mains dans les poches
de sa capote grise, se promène le long d’un sentier de caillebotis, en
rotant régulièrement toutes les trente secondes avec une vigueur qui
nous surprend d’abord quelque peu.
Le cuirassier est entré à la _kommandantur_. Nous nous sommes assis sur
un banc de pierre, le dos contre la muraille. Il fait froid. La nuit
s’achève. Le capitaine s’est assoupi. La sentinelle continue sa lourde
promenade en rotant consciencieusement avec la même régularité, comme
par gageure, à moins que ce ne soit un procédé recommandé par les
consignes du poste pour résister au sommeil.
Mais voici que le cuirassier sort de la _kommandantur_. Il a l’air plus
satisfait qu’au départ du P. C. de la division. Sa mission est finie. Il
nous dit adieu très simplement et nous remet entre les mains d’un
fantassin en calotte de campagne qui, baïonnette au canon, nous conduit,
à une cinquantaine de mètres de là, dans une petite maison de pauvre
apparence.
Allons-nous enfin nous reposer? Nous entrons dans une pièce qui a, pour
tout mobilier, un bahut, une table, deux bancs et un poêle. Le parquet
est sale. Les murs suintent l’humidité. La table est recouverte d’un
enduit crasseux. Dans un coin, il y a une dizaine de paillasses, qui ne
sont pas trop propres. Une odeur infâme règne. Ne soyons pas dégoûtés.
Nous sommes prisonniers et nous en verrons bien d’autres sans doute.
Sous la surveillance d’un _feldwebel_, l’homme qui nous a conduits
dispose les paillasses l’une à côté de l’autre. Puis, de lui-même et
avant que le sous-officier ait pu l’en empêcher, il se met à nous
allumer du feu dans le poêle. Pendant que nous nous installons et que
lui s’emploie à ce travail, le _feldwebel_ le traite à plusieurs
reprises, et à mi-voix, de «_dummkerl_», comme si nous ne devions pas
comprendre qu’il le sacre imbécile et triple imbécile. Et cela nous
assure sans hésitation des sentiments que le _feldwebel_ nourrit à notre
égard.
à Jacques Boulenger
CHAPITRE III
DE ROUVROIS A PIERREPONT
(_10 mars 1916_).
Nous n’avons pas dormi longtemps, mais ce peu de sommeil nous a suffi.
Ai-je rêvé? Où suis-je? J’ai l’esprit lourd, comme un malade qui entre
en convalescence. Je me frotte les yeux, et toute l’effroyable journée
de la veille me revient à la mémoire. Je regarde autour de moi. Quelle
tristesse! Déjà mes camarades se lèvent. Ils ont les traits tirés, les
paupières plombées, la barbe longue, et tous se plaignent de courbature.
Le même désespoir, que nous ne nous avouons pas, nous tient tous les
quatre. Et c’est dans un silence navrant que nous faisons notre
toilette, vaille que vaille, pour la première fois depuis cinq jours.
Depuis cinq jours, nous n’avions pu nous débarbouiller: l’eau, ce matin,
est une chose merveilleuse qui nous fait du bien.