de crainte qu’ils ne se sauvassent ; ils furent conduits, séance
tenante, à Sakhaboutenga pour être échangés contre du sorgho pour
les chevaux, du mil pour le personnel et de la poudre.
2o Un second lot, comprenant les femmes, fut mis en réserve pour
acheter des chevaux.
3o Enfin un troisième lot, comprenant les enfants en bas âge, les
jeunes filles et jeunes gens, fut réparti entre les guerriers et
pris en charge par eux. Les gamins seront employés jusqu’à nouvel
ordre comme palefreniers des guerriers ; ceux qui seront reconnus
capables de rendre plus tard des services et réputés dociles seront
conservés. Les autres seront revendus à la première occasion. Les
petites filles sont données en mariage aux guerriers qui se sont
distingués.
Dès le 18, je demandai à Boukary de me mettre en route, mais il me
pria de différer mon départ de deux jours, désirant me faire faire
connaissance avec son jeune frère, Salifou, qui devait arriver le
surlendemain. Nabiga Salifou, comme Nabiga Masy, est un jeune homme
très bien élevé. Dès son arrivée il me rendit visite, fit tuer un
bœuf à mon intention et m’envoya quelques autres provisions. Ce
jeune homme ne ressemble ni comme extérieur ni comme caractère à
Naba Sanom ; la distinction de ces jeunes gens offre un contraste
frappant avec les manières rustres de Naba Sanom, leur aîné.
Comme c’était convenu, Boukary Naba devait me diriger le lendemain
par un chemin parallèle à la frontière du Gourounsi vers Béri, où
je devais rallier le chemin Waghadougou-Gambakha. Salifou, en dissuada
Boukary, l’informant qu’il avait appris en route que Naba Sanom
avait donné l’ordre de me faire rebrousser chemin si j’essayais
de gagner le Gambakha par cette voie. Boukary se vit donc forcé, à
son grand regret, de me diriger sur Bouganiéna sans pouvoir satisfaire
à mon désir de ne pas rentrer de nouveau dans le Gourounsi.
La veille de mon départ, il m’envoya trois jeunes femmes de vingt
à vingt-cinq ans en exprimant le désir de me les voir épouser. Il
s’excusa près de moi de ne pas être assez riche pour me faire un
plus beau cadeau. Passer brusquement du célibat à un triple mariage
me parut un peu excessif ; je fis part de mes scrupules à Boukary
Naba, et lui en renvoyai deux, n’en gardant qu’une pour faire la
cuisine à mes hommes.
Ce ne fut pas aisé de refuser la main de ces jeunesses, Boukary
tenait absolument à cette union. On trouva cependant un terrain
d’entente : il fut décidé que je ferais épouser les trois femmes
par mes serviteurs les plus dévoués.
Ces malheureuses étaient complètement nues. On voyait cependant
qu’elles avaient l’habitude d’être vêtues, car elles étaient
toutes honteuses, et dès qu’elles eurent les mains libres, elles
se couvrirent de feuilles. Une d’elles seulement était tatouée,
toutes les trois avaient des incisions entre les seins, et les
dents de devant limées. Elles appartenaient l’une à la tribu
Gourounga-Kassanga et les deux autres à la tribu Gourounga-Youlsi.
Je leur distribuai à chacune trois coudées de guinée pour se faire
un pagne et leur donnai un petit collier de perles.
Dans l’espoir de les voir s’évader la nuit, leur village
n’étant éloigné que de 15 kilomètres de Banéma, je négligeai de
les faire attacher et empêchai mes hommes d’exercer une surveillance
sur elles.
Le lendemain, à ma grande stupéfaction, mes nouvelles pensionnaires,
sans recevoir d’ordres, se mirent à chercher de l’eau et à
préparer les aliments de mes hommes, absolument comme si elles
avaient fait partie de mon personnel depuis un an.
Si ces pauvres femmes ont si promptement renoncé à leur liberté,
c’est que dès leur arrivée elles ont été traitées avec
bienveillance dans mon camp. Décemment vêtues et relativement bien
nourries, elles n’en demandaient pas davantage. Elles ont très
bien compris que nos hommes ne les traiteraient pas, comme cela a
lieu par ici, comme des bêtes de somme, des brutes ou des animaux
de production.
Je me mis en devoir de les marier et de les baptiser, car, ne les
comprenant pas, il était difficile de savoir leur nom. A Fondou,
le plus âgé de mes hommes, je donnai la femme kassanga, qui fut
appelée _Miriam_ ; à Birima, une Youlsi qui fut nommée _Tenné_
(de _altiné_, « lundi »), et à Mamourou échut l’autre, qu’il
demanda à appeler _Arba_ (qui veut dire en arabe : quatre, et en
mandé : jeudi).
Le mariage eut lieu séance tenante. Je fis successivement les
fonctions de tuteur, de prêtre et d’officier de l’état
civil. La publication des bans et autres formalités furent
naturellement laissées de côté. Je les dotai de quelques étoffes,
une couverture, quelques grains de corail et de bracelets. Plusieurs
milliers de cauries, une calebasse de kola et de la volaille permirent
au personnel de faire le repas de noce.
Mon convoi se composait, avec ces nouvelles recrues, de sept hommes,
les trois femmes et Haïda, la petite fille que m’a donnée Naba
Sanom. Cette pauvre petite était d’une maigreur effrayante quand
on me l’a amenée à Waghadougou. Pendant le premier mois, elle
n’a fait que manger et dormir. Nous ne savions pas son nom et il
était impossible de l’interroger ; je l’ai baptisée _Aïda_,
nom que mes noirs ont transformé en Haïda.
[Illustration : Les trois femmes que m’envoie Boukary.]
Comme la clef de toutes les langues, ou, pour mieux m’exprimer, le
premier mot qu’il faut savoir est : _Comment cela s’appelle ?_
ou : _Quel est son nom ?_ cet interrogatif est essentiel. Je me
demandai comment je pourrais l’apprendre dans la langue de la petite
Haïda. J’eus l’idée de lui faire voir ma montre. Sa première
parole en la voyant fut : _O kan_. J’ai supposé que c’était :
_Qu’est-ce que c’est ?_ Et, après lui avoir dit : _Montre_, à mon
tour je lui ai fait voir plusieurs objets en lui disant : _O kan_. A
chaque interrogation elle me donnait le nom de l’objet. J’ai ainsi
pu constituer un petit vocabulaire comprenant les choses usuelles de
la vie et lui apprendre assez rapidement à parler le mandé.
_Dimanche_ 22 _juillet._ — Je n’ai pas voulu quitter Boukary
Naba ce matin sans lui donner ma jumelle, qu’il envie depuis si
longtemps. Jamais je n’ai vu un homme aussi heureux que lui. Il y
regarde par le gros bout et assure, avec un sérieux comique, à son
auditoire qu’à l’aide de cet instrument il voit tout ce qui se
passe à Waghadougou !!!
Les adieux furent touchants et je reçus ses vœux de bon retour
vers le Nasaratenga (pays des blancs). J’ai été accompagné à
cheval par Salifou jusqu’au ruisseau de Banéma ; là nous dûmes
décharger les animaux : le cours d’eau s’était changé en
une véritable rivière, actuellement il n’y avait pas moins de 1
m. 50 d’eau. D’après les renseignements que j’ai recueillis
à Bouganiéna sur la direction de son cours, cette rivière serait
l’origine d’un grand affluent de la Volta que l’on nomme
Baliviri[121], et qui sert de limite entre le Gourounsi et le Gambakha
vers Oual-Oualé.
La route entre Banéma et Bouganiéna est entièrement déserte ; il ne
se fait actuellement aucun commerce entre cette partie du Gourounsi et
le Mossi. Presque toutes les communications ayant lieu par Baouér’a
et Dakay, nous ne rencontrâmes des habitants que dans les cultures
aux abords de Bouganiéna. Plusieurs me reconnurent. Mon ancien
hôte Sénousi Sâfo, chez lequel je descends, me fait un excellent
accueil. De toutes parts, les habitants viennent me serrer la main
et m’inviter à m’installer chez eux, espérant, disaient-ils,
que je passerai ici le restant de l’hivernage.
Telle n’était pas mon intention, et dès mon arrivée je cherchai un
chemin vers Salaga et ensuite un compagnon de voyage. Comme j’acquis
la certitude que Krauss, en revenant de Bandiagara, avait fait retour
vers Salaga par Sati, Oua-Loumbalé et Oua, et qu’à Waghadougou
on n’avait pas pu m’affirmer si ce voyageur était venu de Salaga
par Oual-Oualé ou par Gambakha, j’étais très embarrassé sur la
direction à suivre, voulant à tout prix éviter de parcourir un
itinéraire déjà connu. Comme il y avait doute pour Oual-Oualé,
j’optai pour cette direction.
[Illustration : Boukary regarde ce qui se passe à Waghadougou.]
On me présenta d’abord cette entreprise comme téméraire, le
chemin étant réputé impraticable depuis que quelques chefs de
village ont pillé des marchands de kolas ; mais, sur l’avis de
quelques anciens, on me traça un itinéraire qui m’évitait de
passer par les villages hostiles et qui déviait de la route suivie
habituellement. La difficulté consistait à trouver un individu
qui m’accompagnât jusque dans le Dagomba. Je m’adressai à cet
effet à une sorte d’aventurier, nommé Idrisa, dont j’avais fait
la connaissance à Dallou. Ce dernier consentit à m’accompagner
moyennant la valeur de trois captifs, moitié payable à Bouganiéna,
moitié à mon arrivée à Oual-Oualé ; mais, une fois l’arrangement
terminé, il se ravisa, quelques peureux lui ayant fait entrevoir
ce voyage comme assez périlleux pour qu’il n’en revînt pas. Je
ne parvins plus à le décider, même en lui offrant le double de ce
qui avait été convenu.
L’imam, sur ces entrefaites, me fit faire connaissance avec un jeune
homme de Baouér’a, nommé Isaka, qui m’offrit de me conduire dans
son village et de me faire recommander successivement par les chefs
de village jusqu’à Koumoullou. Le départ fut fixé au mercredi
25 juillet.
On éprouve de grandes difficultés à se renseigner sur les routes
et les distances dans le Mossi. Les indigènes comptent des étapes
prodigieuses, de 35 à 40 kilomètres, et ils ont la réputation de
les faire. En réalité, en voyageant avec eux j’ai pu constater
qu’ils marchaient comme tout le monde, et qu’en somme une étape
de 25 à 28 kilomètres était une grosse étape, même pour les Mossi.
Beaucoup de villages de culture, même assez importants, n’ont pas
de nom et sont simplement désignés sous le nom de _wouiri_. Ils
se servent aussi souvent du mot _tenkaï_ pour le désigner ; cette
appellation veut dire : « Ce n’est pas une résidence de naba »
(_ten_, résidence de naba ; _kaï_, pas). C’est le _Tanguï_ que
Barth a noté à profusion dans ses itinéraires par renseignements
à travers le Mossi. Une autre erreur de Barth, c’est d’avoir
fait une différence entre l’appellation Natenga et Waghadougou,
qu’il a pris pour deux endroits différents. _Natenga_ est un
terme dont on se sert très souvent pour désigner Waghadougou ;
il veut dire « capitale » ; c’est l’abréviation du mot _naba
tenga_, « village du souverain ». Ce même voyageur a aussi souvent
confondu la frontière d’un pays avec sa capitale. Ainsi il donne
les itinéraires partant du Mossi vers le Yatenga ou le pays de Kong
comme aboutissant à une ville nommée Yatenga[122] et à une autre
nommée Kong, tandis que son itinéraire s’arrête, d’une part,
à un centre qu’il nomme Yatenga et, d’autre part, aux frontières
des États de Kong.
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★ ★
Le peu de temps que j’ai passé dans le Mossi ne me permet pas de
rapporter autant de renseignements que j’aurais voulu en recueillir
sur ce pays.
J’ai été en outre très mal secondé comme
interprète. L’explorateur venant de l’ouest se trouve moins bien
favorisé sous ce rapport que celui qui viendrait du sud (Salaga ou
tout autre point), en ce sens que l’on peut considérer le fleuve
de Boromo (la Volta Rouge) comme la limite extrême des pays où
l’on rencontre assez souvent des gens parlant le mandé, tandis
que de Salaga au Mossi on peut se faire comprendre avec le haoussa,
le mossi ou le foulbé.
En entrant dans le Gourounsi on se trouve en présence d’un autre
groupe de langues et l’on n’y rencontre pas d’individus parlant
le mandé. Il en est tout autrement quand on quitte Salaga. Là on peut
trouver d’excellents auxiliaires auprès des Haoussa et des Mossi,
de sorte qu’en entrant dans le Mossi on est déjà familiarisé avec
cette langue. L’étude du mossi n’est cependant pas indispensable,
car à peu près partout il y a des Haoussa et des gens du Bornou
établis dans les villages un peu importants. Il suffirait donc, pour
faire voyage utile de Salaga au Mossi, de savoir parler le haoussa,
qui est une langue avec laquelle il est aisé de se familiariser,
car on trouve en Europe d’excellents ouvrages sur le haoussa :
Schœn, Barth, Leroux, Faidherbe, Tautain, etc.
Je tombais donc dans le Mossi sans interprète et sans savoir
parler. Il fut encore très heureux de trouver à Waghadougou, parmi
les hommes de Karamokho Mouktar qui y sont retenus prisonniers,
un jeune homme du Dafina sachant s’exprimer en mossi et en mandé.
La situation difficile dans laquelle je me suis trouvé quand la
défiance de Naba Sanom s’est manifestée à mon égard m’empêcha
de faire beaucoup de progrès dans la géographie du Mossi. Vers la
fin de mon séjour, cependant, je commençais à savoir m’exprimer
suffisamment en mossi pour demander les choses indispensables ; j’ai
réussi ainsi à noter plusieurs itinéraires et à me procurer les
quelques renseignements que je donne ci-dessous.
Le Mossi ou pays de Mor’o, مُغوُ (_mo_, radical, nom du peuple ; _r’o_,
affixe équivalant au _ga_ ou _ba_ du mandé qui veut dire, dans
beaucoup de pays : _gens de_), est limité à l’ouest par le Gourounsi
et le Kipirsi, dont nous avons déjà parlé.
Il est séparé au nord-ouest du Fouta macinien par le Yatenga.
Au nord, le Mossi touche au Djilgodi, à l’Aribinda et au Libtako,
pays traversés par Barth, qui en a donné une remarquable description
dans sa relation de voyage.
A l’est, ses limites s’étendent jusqu’au Gourma ou territoire
des Bimba et au Boussangsi, dont il est séparé par la branche
orientale de la Volta, et enfin, au sud, le Mossi touche au Mampoursi.
Le Mossi est divisé en de nombreuses confédérations plus ou moins
indépendantes, dont les naba sont les vassaux de Naba Sanom.
Les principaux vassaux sont : les naba de Yako, de Mani, de Kaye,
de Ponsa, de Boussomo, de Djitenga, de Ganzourgou, de Béloussa,
de Sakhaboutenga, de Dakay, de Doullougou, de Tiéfakhé, de Béri,
de Tangourkou et de Yanga, etc.
Dans cette nomenclature, plusieurs postes de naba sont occupés par
des frères ou fils de frères de Naba Sanom ; alors ils portent le
titre de _nabiga_ (_nababiga_, enfants de chef).
Le Mossi se trouve en relations avec les pays limitrophes par une
série de chemins dont l’importance commerciale varie avec les
centres et les pays qu’ils desservent.
La voie de communication la plus importante est celle qui alimente
de sel le Mossi. De Waghadougou elle se dirige par Djitenga, Yako ou
Mani sur Ouadiougué (capitale du Yatenga), pour de là se rendre par
Bandiagara (capitale du Macina) à Sofouroula, le grand entrepôt
du sel de Taodéni de la région, ou encore sur le Gharnata et le
Djimbala.
Cette route est une des plus fréquentées ; elle est rarement soumise
au pillage, mais elle n’est pas toujours praticable, à cause d’une
sourde hostilité qui règne en permanence entre le naba du Yatenga et
Naba Sanom, mais qui ne prend un caractère hostile qu’à certaines
époques. Le meilleur poste d’observation pour les marchands est
Mani ou Yako. Ils y séjournent toujours pendant quelques jours
avant d’opter pour la traversée du Yatenga ou la route de Djibo
et Douentsa. Cette route est aussi interceptée quelquefois, à cause
des opérations militaires du Fouta et du Macina en général, contre
le Djimbala et les incursions des Maures du Fermagha.
La route directe de Waghadougou à Douentsa et Tombouctou passe à
Djitenga, Mani et Djibo. Une autre plus à l’est passe à Boussomo
et Kaye, et rejoint la précédente à Sourgousouma.
Ce sont les voies commerciales naturelles du sel et du kola.
Plus à l’est, le Mossi se met en communication avec le Libtako,
et Dôre par Boussomo et Ponsa ; à Marraraba, à trois étapes au
sud de Dôre, la route se bifurque pour se diriger à l’est sur
Dôre et à l’ouest sur Kora et Lamorde dans l’Aribinda.
Barth, dans ses itinéraires, dit que _Marraraba_ veut dire, en
haoussa : « à moitié chemin », et qu’il serait curieux de savoir
quel est le lieu dont Marraraba est le point central et intermédiaire.
C’est une erreur.
Marraraba veut dire, en haoussa : « bifurcation, embranchement »,
c’est le mot mandé _faraka_, il veut dire, en arabe vulgaire,
« divisé ». Il est plus que probable que Marraraba est le nom donné
par les Haoussa, mais que les autochtones désignent ce village sous
un autre nom.
Le Haoussa est en relations avec le Mossi par une route fréquentée
aussi, sur laquelle cependant je n’ai pu obtenir que des
renseignements très vagues. Ce que je sais, c’est qu’elle
passe à Ganzourgou et à Béloussa. A Zebbo (Yagha), elle rejoint
l’itinéraire suivi par Barth quand le voyageur s’est rendu de
Say à Lamorde.
Le Gourma ou territoire des Bimba (nom des indigènes du Gourma)
communique de Noungou (capitale du Gourma) avec Waghadougou,
par Bélounga et Koupéla. C’est une route peu fréquentée. Le
caractère des Bimba est très belliqueux. Ce sont des peuples divers
qui se rattachent ethnographiquement aux Mossi et aux Gourounga.
Vers le sud, reliant Waghadougou à Salaga, il n’y a pas
de chemins bien définis, bien arrêtés. Les Gourounga sont
pillards. La rapacité des chefs est excessive. Les marchands changent
d’itinéraires très souvent ; les grandes escales sont cependant
toujours à peu près les mêmes : ainsi Koupéla, Tangourkou et
Yanga d’une part ; Béri, Surma, Souaga, d’autre part ; ainsi
que Doullougou, Poukha, Pakhé ; et Baouér’a, Koumoullou, Pakhé,
Korogo sont autant de centres qui jalonnent les voies de communication
les plus importantes, sur lesquelles se dirigent indifféremment les
marchands. On peut dire qu’ils sont comme les cases d’un vaste
échiquier desquelles on gagne d’un point un autre en cherchant la
sécurité pour se porter sur Oual-Oualé, Gambakha, Yendi et Salaga.
Les routes du Dafina, nous les avons décrites plus haut ; là aussi on
cherche à louvoyer pour gagner, à travers le Dafina, Bobo-Dioulasou
et Kong, ou encore Oua, Bouna, Kintampo et Bondoukou.
Le parcours de ces routes dépend essentiellement des incidents de
la guerre ; le plus sage parti à prendre est de s’appuyer sur les
tribus les plus fortes, c’est le seul moyen de passer. On ne peut
pas dire qu’il existe une artère préférable à l’autre, elles
se valent toutes ; la sécurité est un vain mot sur les chemins qui
mènent au beau pays de Mossi.
Les limites du Mossi ne paraissent pas s’être jamais étendues
beaucoup plus au nord qu’actuellement, quoique Ahmed Baba mentionne
qu’en 1329 (?) le roi du Mossi s’empara de Tombouctou et mit
la ville à feu et à sang. Cette date, qu’il n’affirme pas, me
paraît en effet erronée, car si c’est vers 1326 que Tombouctou fit
sa soumission à Mansa Mouça, roi du Mali, il me paraît difficile
que trois ans après, les Mossi aient réussi à s’en emparer ;
d’autant plus que les Mandé paraissent y avoir fait un assez long
séjour. C’est en effet sous le règne de Mansa Mouça qu’Isaac
de Grenade éleva la grande mosquée, dite _Djemmâa el-Kébira_. Ce
même roi y construisit également un palais dont l’emplacement est
encore connu. Cette résidence royale portait le nom de _Madougou_. Il
est plus logique de supposer que les Mossi faisaient alors partie du
sultanat de Mali, et que c’est vers 1326, avec les Mandé ou sous
leurs ordres, qu’ils s’emparèrent de cette ville. Du reste,
un peu plus loin le même écrivain dit que le roi du Songhay,
Ali Killoun ou Killnou, se reconnaissait vassal du Mali, et que
Tombouctou fut pendant cent ans sous la domination du Mali. Les Mossi
ont dû rester assez longtemps après en contact avec les Touareg[123],
puisqu’ils ont adopté en partie leur costume et qu’ils se servent
comme eux du sabre à poignée en croix. Ils ont dû commencer à se
retirer vers le sud sous le règne de l’Imoschar’A’Kil (1433),
et compléter leur retraite devant l’arrivée des Songhay, sous
Sonni Ali (1468) et surtout sous Askia, en 1498, qui battit Nassi,
roi du Mossi, pilla et ravagea entièrement son pays.
Au moment de la prise de Tombouctou par les Mossi, il y avait
probablement longtemps que des Mandé étaient fixés chez eux. Djenné
n’est pas loin du Mossi, et sous Mari Diata ou Diara (1260) Djenné
était presque exclusivement fréquenté et habité par des Mandé. Ce
qui m’autorise à faire cette supposition, c’est qu’on trouve
dans le _mor’_[124] quelques mots d’origine mandé ; on voit
très bien qu’il y a eu contact.
Ils possédaient aussi déjà, au moment de la conquête de Tombouctou,
la vilaine petite selle mandé avec toutes ses imperfections,
car s’ils étaient arrivés sans chevaux, et par conséquent sans
selles, chez les Touareg et chez les Songhay, ils n’auraient certes
pas manqué d’adopter l’élégante selle en usage chez ces deux
peuples et dont j’ai vu des échantillons chez les cavaliers songhay
de Gandiari.
Après la guerre d’Askia contre le Mossi, Ahmed Baba ne parle plus
de ce pays que pour mentionner qu’en 1533 les Portugais envoyèrent
de la Côte d’Or une ambassade au roi du Mossi, en lutte à cette
époque avec le roi du Mali, _Mandi Mouça_.
Quant à la légendaire histoire du Wolof Bémoy, que les Portugais
amenèrent à Lisbonne, il n’y a pas à s’y attarder. Ce Wolof
raconta à Lisbonne que les Mossi avaient beaucoup d’analogie avec
les chrétiens et que le roi portait le titre d’_ogane_. Ce récit
fut pris au sérieux par quelques personnes qui voulaient voir dans
le titre d’_ogane_ la corruption du mot Johannes, et en conclurent
que le premier roi du Mossi devait être l’apôtre Jean.
Il est peu probable que les Mossi, en dehors de l’expédition
sur Tombouctou, aient fait d’autres guerres importantes ; ce qui
tendrait à le prouver, c’est qu’eux-mêmes affirment qu’à part
les Mandé musulmans qui vivent au milieu d’eux, ils sont tous de
même race.
Ils s’en vantent en faisant remarquer qu’ils sont environnés de
peuplades à demi barbares qu’ils n’ont pas voulu annexer parce
qu’ils ne sont pas de même famille. Je ne crois pas que ce soit le
sentiment de l’homogénéité qui les ait guidés, c’est un tout
autre mobile et un mobile qui n’est pas flatteur pour eux. Le Mossi
n’a jamais annexé le Gourounsi, tout simplement parce qu’il ne
pourrait plus le ravager ; si au contraire il vit en hostilité avec
lui, il y trouvera son profit, puisqu’il aura toujours la ressource
de capturer ses habitants. Je ne puis trouver de meilleure comparaison
qu’en appelant le Gourounsi « le vivier du Mossi ».
L’aspect général des pays mossi que j’ai traversés pour me
rendre à Waghadougou est celui d’une plaine élevée (altitude
900 mètres) dans laquelle on ne remarque même pas un léger
plissement ; le sol est uniformément plat et entrecoupé de temps
à autre de terrains marécageux ou de petits biefs pleins d’eau
sans écoulement apparent.
A proprement parler, le Mossi ne compte pas de fleuve ni de cours
d’eau importants.
J’ai cherché vainement où pouvaient se trouver les sources de la
Schirba, rivière que Barth a traversée entre Say et Zebba, et j’ai
acquis la certitude que ce cours d’eau est d’une importance
tout à fait secondaire. Au moment où Barth l’a traversée,
le 2 juillet 1853, la rivière avait 6 mètres de profondeur, mais
c’était presque en plein hivernage, il y avait eu vingt et une
pluies, dont plusieurs de grande durée. La rivière était donc
déjà fortement gonflée. Du reste, sa largeur est de 100 pas,
dit-il, ce qui fait 30 mètres au lieu de 200 mètres, comme cela
est indiqué sur plusieurs cartes.
Cette largeur n’implique donc pas un cours très étendu, et si
elle passe près de Koupéla, c’est à l’état d’un infinie
ruisseau ; c’est pourquoi personne ne me l’a signalée dans mes
conversations avec les marchands.
Le sol consiste en quartz, fer, argile siliceuse et granit. Ce
pays m’a paru être habité et peuplé depuis fort longtemps,
car je n’ai nulle part rencontré ce que nous appelons la
brousse. Partout ce sont des cultures en exploitation ou des terrains
anciennement défrichés dont on a momentanément abandonné la mise
en œuvre, la population en ayant tiré ce qu’elle a pu jusqu’à
épuisement. C’est un pays de culture et d’élevage par excellence.
Le petit gibier est très abondant partout. Les gazelles les plus
communes sont l’espèce appelée _koulou_ en mandé, et une variété
un peu plus grande, rayée de larges bandes de poil blanc parallèles
à l’échine, qu’on nomme _siné_ dans la même langue. Dans
les marécages il y a des caïmans d’une petite espèce, dont la
longueur ne dépasse pas 2 mètres.