plaine aride qui offre à cette époque de l’année un aspect
désolé. Mon palefrenier va chercher le fourrage à 6 kilomètres
dans l’est. Il n’est encore tombé que trois fois de l’eau
cette année, et ce n’est que vers la fin de juin, paraît-il, que
succède à quelques violentes tornades sèches, véritables ouragans,
ce que l’on peut appeler les pluies d’hivernage qui font percer
la verdure.
A l’ouest et au nord, séparant le gros du village des groupes de
cases les plus éloignés, se trouvent des bas-fonds marécageux
qui conservent de l’eau toute l’année et aux abords desquels
les habitants creusent des trous où ils prennent leur provision
d’eau. Cette eau, chargée de matières organiques, renferme des
sangsues et son absorption donne la filaire de Médine. Hommes,
femmes et enfants sont atteints de ce mal. J’ai vu des personnes
devenues presque infirmes, ayant jusqu’à cinq ou six vers leur
sortant du genou, de la cheville et surtout des mollets et des cuisses.
Les abords de ces mares sont très giboyeux. Ma table est toujours bien
alimentée. Diawé réussit même à pourvoir mes hommes de viande ;
il lui arrive fréquemment de rapporter sept ou huit sarcelles,
quelques perdrix et deux ou trois lièvres[113].
Waghadougou proprement dit comprend : la résidence du naba, le groupe
de villages musulmans (d’origine mandé), le groupe nommé Zang-ana,
habité par des Marenga[114] (Songhay), des Zang-ouér’o[115] ou
Zang-ouéto (Haoussa), quelques Tchilmigo (Foulbé), et d’autres
groupes de Mossi non musulmans. Cependant on est convenu de comprendre
dans Waghadougou les sept villages qui l’entourent et qui se
nomment : Tampouï, Koudououér’o, Pallemtenga, Kamsokho, Gongga,
Lakhallé et Ouidi. Ils ont chacun leur propre naba. J’estime que
la population totale de tous ces groupes ne doit pas dépasser 5000
habitants.
Les constructions sont rondes, en terre ou en nattes dites
séko, suivant qu’elles sont habitées par des musulmans ou des
fétichistes. Par-ci par-là, on voit cependant des constructions
carrées à toit plat, parmi lesquelles je citerai : l’habitation
de l’imam et la mosquée (misérable petite construction), une case
à un étage habitée par El-Hadj (l’ami d’Isaka) et cinq cases
carrées faisant partie de la résidence du naba.
Je m’attendais à trouver quelque chose de mieux que ce qu’on voit
d’ordinaire comme résidence royale dans le Soudan, car partout
on m’avait vanté la richesse du naba, le nombre de ses femmes
et de ses eunuques. Je ne tardai pas à être fixé, car le soir
même de mon arrivée je m’aperçus que ce que l’on est convenu
d’appeler palais et sérail n’est autre chose qu’un groupe de
misérables cases entourées de tas d’ordures autour desquelles
se trouvent des paillotes servant d’écuries et de logements pour
les captifs et les griots. Dans les cours on voit, attachés à des
piquets, quelques bœufs, moutons ou ânes reçus par le naba dans
la journée — offrandes n’ayant pas encore reçu de destination.
Dans la matinée, le naba reçoit généralement les visiteurs
entre deux masures à un étage qui se font face. Devant celle du
nord est disposé un bétonnage surélevé de 20 à 25 centimètres,
qui sert de trône. Sur ce bétonnage il y a une dizaine de peaux de
bœuf superposées, sur lesquelles sont placés deux vieux coussins
en cuir, ornés de drap rouge. Celui qui est rond sert de siège au
naba, l’autre n’est là que comme décor. Je mentionnerai aussi
le sabre du monarque, qui est toujours disposé devant le coussin
rond. C’est un vieux sabre d’officier d’infanterie, sur le
fourreau en cuir duquel on a cousu de petits morceaux de drap garance.
Voici pour les lieux de réception habituels. Les vendredis,
il reçoit dans la soirée sur le derrière de sa résidence,
où se trouvent trois cases basses carrées devant lesquelles est
ménagée une grande demi-circonférence de terrain bétonné à
côté de laquelle se trouve la tombe de défunt son père Hallilou,
ex-naba. Je donne à la page suivante la vue d’ensemble de ce lieu,
rendue aussi exactement que possible, car le tout est plus irrégulier
et moins bien construit que ne le représente le dessin suivant.
Naba Sanom porte pour les musulmans le nom d’Alassane[116]. En
1870, à la mort de l’ex-naba Hallilou, son père, une lutte pour
le pouvoir s’engagea entre Alassane et Boukary Naba. Tous les deux
avaient de nombreux partisans. Boukary, préféré du père et reconnu
par tous plus intelligent qu’Alassane, finit cependant par perdre du
terrain, l’autre ayant pour lui les anciens et le droit d’aînesse,
qui le désignait comme héritier du trône. Il a actuellement dix-huit
ans de règne.
Autant Boukary Naba paraît distingué, autant Naba Sanom a l’air
vulgaire. Ces deux frères n’ont aucune ressemblance. L’aîné,
Naba Sanom, peut avoir de cinquante à cinquante-cinq ans environ. Il
a le menton saillant et pointu et un peu le nez sémitique ; sa voix
est enrouée et rauque. L’ensemble n’a rien de royal. Je l’ai
toujours vu vêtu d’un boubou dit _karfo_ et coiffé d’un petit
bonnet brodé en forme de toque, dont je rapporte un spécimen.
Si Naba Sanom n’est pas joli, on peut dire que ses femmes sont sans
exception hideuses. On croirait qu’il a cherché celles qui ont les
seins les plus longs et les plus mal faits. On ne peut comparer ces
appendices qu’à de vieilles outres vides. Cela n’empêche pas Naba
Sanom d’être extrêmement jaloux, et, pour éviter qu’un de ses
sujets ne trouve un visage engageant dans son sérail, il fait raser
la tête à toutes ses épouses. Elles sont soigneusement surveillées
par deux eunuques qui ont la spécialité d’être toujours ivres. A
côté de ces deux eunuques en fonction, Naba Sanom élève quelques
jeunes eunuques afin de ne jamais en manquer ; du reste, il est de
coutume ici d’opérer à tout âge ; il meurt un adulte sur deux
des suites de l’opération.
[Illustration : Résidence de Waghadougou.]
Hallilou, le père d’Alassane et de Boukary, était musulman et
savait même lire et écrire. Je crois que ses deux fils ne sont rien
du tout, c’est-à-dire musulmans non pratiquants.
Les Mossi musulmans disent qu’Alassane est musulman et qu’il fait
ses prières à l’abri du regard de ses sujets ; les fétichistes,
eux, disent le contraire et parlent avec orgueil de leur naba, qui
boit du dolo comme eux.
Son entourage se compose d’une quarantaine de jeunes gens de
quinze à vingt ans, qui font un vacarme d’enfer autour de ce que
l’on peut appeler le trône quand le naba n’est pas là. Comme
cela se passe chez Boukary Naba, ils claquent des doigts dans les
circonstances de rigueur. Ainsi que ceux de Boukary Naba, ils sont
chargés d’anneaux de cuivre et de houseaux de même métal ;
il y en a qui portent au bras plus de 10 kilos de cuivre. Ils ont
la tête entièrement rasée ou les cheveux en cimier, comme les
femmes du Khasso. Ces jeunes gens sont chargés de diverses fonctions
auprès de Naba Sanom. On ne lui connaît pas de conseillers sérieux,
si ce n’est quelques musulmans qui lui vendent de temps à autre
des gris-gris.
Les occupations de Naba Sanom sont peu sérieuses ; elles consistent
à recevoir des visites pendant presque toute la journée. Le
matin, vers six heures, le tam-tam annonce que le naba vient de se
lever. Lorsqu’il s’est lavé et réconforté par un repas, ses
captifs et ses femmes vont le saluer chez lui. Vient ensuite le tour
des étrangers, gens des environs, solliciteurs ou autres. Ceux-là
s’accroupissent devant le lieu de réception jusqu’à ce que le
naba daigne bien paraître. Dès qu’il y a beaucoup de monde, un
des jeunes gens va prévenir le naba, qui arrive et s’assied sur
son coussin, en jetant un regard aimable sur l’assistance pendant
que tout le monde claque des doigts. Dès que Naba Sanom est assis,
les solliciteurs et visiteurs se précipitent vers l’entourage,
se jettent face contre terre en se couvrant la tête de poussière,
puis chacun se relève et remet un cadeau plus ou moins important
en cauries ou en vivres, selon ce qu’il sollicite. Les jeunes
gens viennent ensuite dire au naba : « Un tel a apporté un sac de
cauries ou une chèvre, ou un bœuf, il désire te parler ». Le naba
remercie tout ce monde-là par un _nif kendé_ (merci) et se retire
chez lui ; il est bien entendu que même la cinquantième partie des
solliciteurs n’arrivent pas à glisser ce qu’ils désirent. Ceux
qui sont écoutés se sont d’abord adressés à un familier qui,
après avoir été grassement payé d’avance, renvoie l’affaire aux
calendes grecques en disant à l’intéressé qu’on s’occupera
de cela prochainement. Cela m’a rappelé en petit ce qui se passe
dans certaines administrations, où l’on _classe_ également les
affaires de cette façon.
Après s’être abreuvé de dolo et avoir plaisanté avec ses jeunes
gens, il fait une seconde apparition et continue le manège jusqu’à
la nuit tombante. Involontairement j’ai de suite comparé cette
scène à celle qui se passe dans nos foires, où l’on attend aussi
pour commencer le spectacle que le public soit plus nombreux ; mais
on a au moins le plaisir d’entendre un boniment qui laisse toujours
un joyeux souvenir parmi les curieux, même quand on a quelque peu
abusé de leur crédulité.
[Illustration : Réception chez le naba de Waghadougou.]
Les jours de marché, la recette est bonne : on apporte de tout, aussi
bien du mil que des pelles ou des arachides, et tout est accepté,
_on s’en rapporte à la générosité du client_, car ce sont des
clients, comme les passagers des paquebots, des messageries maritimes,
sont les clients naturels de cet autre monarque noir, d’heureuse
mémoire, le _roi de Dakar_ !
Le vendredi, les naba des villages qui constituent Waghadougou viennent
tous saluer Naba Sanom, et tous les lundis il monte à cheval et fait
une promenade aux environs, accompagné de ses fidèles jeunes gens
et des tam-tams.
On comprend facilement qu’avec des journées aussi bien remplies il
est difficile à ce monarque de s’occuper utilement des affaires
intérieures et extérieures de son pays, aussi le Mossi est-il
dans une période de décadence qui ne fera que s’accroître avec
le temps.
Les Mossi sont loin d’être capables actuellement de mener des
expéditions comme celles qu’ils firent au commencement du XIVe
siècle contre Tombouctou, comme le relate Ahmed Baba (_Tarich
es-Soudan_). J’aurai du reste, plus tard, l’occasion de parler
plus longuement de la situation politique du Mossi.
J’eus d’abord des relations fort amicales avec Naba Sanom, surtout
les cinq ou six jours qui suivirent la distribution des cadeaux que je
lui fis. Il m’offrit à plusieurs reprises des kolas et du dolo ;
il me fit venir plusieurs fois pour voir mon fusil de chasse et une
de mes armes de guerre. Ces relations semblaient devoir se continuer,
lorsque, à la suite d’un entretien où je lui communiquai mon
désir de continuer ma route vers le nord, il changea brusquement de
procédés à mon égard et refusa même de me recevoir.
Interrogé par lui sur ce que je comptais faire dans le Yatenga, je
lui fis expliquer que, ce pays étant un lieu important de production
et d’élevage de chevaux, il serait intéressant pour nous de
connaître les méthodes d’élevage afin de les mettre au besoin en
pratique dans nos possessions de l’autre côté du Niger. Cette
proposition ne semblait d’abord soulever aucune difficulté,
lorsqu’il me fit dire, quelques jours après, que le Yatenga[117]
lui appartenait, que c’était le même pays qu’ici et qu’il ne
pouvait m’autoriser à y aller. Il refusa de même de me donner la
permission de me diriger vers l’est. Mieux que cela, un soir, sans
raison, il m’envoya un bœuf et une petite captive de six à sept
ans avec l’ordre de me disposer à quitter le lendemain Waghadougou.
Ici je dois entrer dans quelques détails rétrospectifs qui se
rattachent à cet incident. Dès mon arrivée ici, je m’informai
d’une bonne monture à acheter et de deux ânes destinés à
remplacer les quatre ânes perdus à Ladio.
Dès que Naba Sanom apprit que j’avais besoin d’animaux, il
m’envoya un nommé Idriza (Edrizi) pour me dire que je n’avais
nullement à m’inquiéter de ces détails, qu’il était désireux
de faire l’acquisition d’une coupe de soierie semblable à celle
que je lui avais donnée, ce qui me permettrait de me procurer les
cauries nécessaires à l’achat de mes animaux.
Je proposai à Idriza d’offrir cette soierie à Naba Sanom. Idriza
protesta au nom de son maître, disant que le naba refusait
d’accepter un autre cadeau. La pièce de soie fut évaluée à
300000 cauries, prix qui fut accepté. Le naba me remercia et me
fit dire qu’il allait s’occuper de me procurer les animaux,
et qu’ensuite nous compterions ; il serait facile de régler la
différence de prix en cauries ou en marchandises.
Lorsque Naba Sanom m’envoya l’ordre de partir, il était donc mon
débiteur d’une somme relativement forte. Le voyant agir d’une
façon aussi peu délicate, je lui fis demander de vouloir bien me
régler avant de partir ou de me rendre mes marchandises, afin de me
permettre de me pourvoir ailleurs d’animaux. Le naba m’envoya
alors l’imam pour protester de son amitié pour moi. « Jamais,
dit-il, je n’ai envoyé l’ordre de partir à ce blanc, je ne puis
tolérer qu’il aille vers le nord et vers le Haoussa, mais je lui
donnerai, quand il m’en fera la demande seulement, un chemin à son
choix sur Salaga. Je vais dès maintenant me mettre en mesure de le
pourvoir des animaux que je lui dois. »
Hélas ! j’attendis vingt longs jours les deux ânes qu’on avait,
disait-on, envoyé querir au loin, Naba désirant me donner deux bêtes
splendides. Et quels ânes je reçus ! Deux misérables bêtes dont
n’importe quel marchand se serait gardé de faire l’acquisition.
Je ne lui gardai pas rancune, nous étions même les meilleurs amis,
je comptais sous peu que Naba Sanom signerait un traité avec moi,
comme il me l’avait promis dans une entrevue au cours de laquelle je
l’avais amené à demander notre protectorat, lorsque brusquement il
m’envoya de nouveau l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou. A
partir de ce moment il me fut impossible de communiquer avec lui. Il
refusait de me recevoir et me fuyait : j’étais devenu suspect. Il
fallait me résigner à partir.
On pourrait supposer que c’est parce que je suis Européen que
Naba Sanom a agi de cette façon. Pas le moins du monde. Je n’ai
tout simplement pas fait exception à ce principe du naba, que tout
individu venant à Waghadougou avec des marchandises quelconques doit,
outre des cadeaux, lui en laisser une partie.
Vient-il par hasard des marchands de chevaux du Yatenga, ou des
marchands d’étoffe du Haoussa, vite il les appelle, _achète_ ce
qui lui convient sans regarder au prix (20 ou 30 captifs, cela lui
est égal), puisqu’il ne règle jamais. Quelques-uns, en patientant
six mois à un an, ont réussi à en tirer la dixième partie de ce
qu’ils lui ont vendu ; ceux-là peuvent s’estimer très heureux. A
ce propos je citerai l’aventure qui arriva à Karamokho Mouktar,
chef de Ouahabou. Ce musulman envoya, il y a trois ans, à Naba Sanom
100 captifs pour recevoir en échange 30 beaux chevaux. Naba Sanom
accepta les captifs, reçut fort bien les envoyés, les hébergea
pendant quelques jours, puis les laissa de côté. Non seulement ces
gens-là n’ont pas encore reçu un seul cheval, mais le naba les
empêche de regagner le Dafina. Ces Dafing en ont pris leur parti ;
ils font des lougans ici. « Peut-être, se disent-ils, quand ce chef
sera mort, pourrons-nous nous en retourner ! »
Cette façon de procéder du naba est une des causes qui placent
Waghadougou au second plan, et qui font de Mani la capitale commerciale
du Mossi.
Parmi les raisons pour lesquelles on a refusé de me laisser continuer
ma route, on m’a donné celle-ci : les uns me faisaient entendre
que c’était parce que Boukary Naba se disait mon ami et m’avait
donné un cheval. D’autres prétendaient que je me présentais devant
le naba la tête couverte et sans me prosterner devant lui. Il y a
certainement des personnes qui pourront m’accuser de fierté mal
placée en cette occurrence. Peu importe ; j’estime qu’un blanc,
quel qu’il soit, voyageant dans ces pays, ne doit pas se prosterner
devant un roi noir, si puissant qu’il soit ; il faut que partout
où un blanc passe il inspire le respect et la considération,
car si jamais plus tard l’Européen doit venir ici, il devra y
venir en maître, constituer la classe élevée de la société,
et n’avoir pas à courber la tête devant les chefs indigènes,
leur étant infiniment supérieur sous tous les rapports. Du reste
un Européen vaut certes un musulman indigène, et ces derniers ne
se prosternent pas devant le naba.
Pour moi, la vraie raison qui m’a empêché de continuer ma route
est l’annonce de l’arrivée prochaine à Waghadougou d’une
autre mission européenne[118]. Ma présence ici faisait croire
que j’étais l’avant-garde d’une forte expédition militaire,
c’est ce qui a éveillé la méfiance de ce roi ignorant[119].
Le 10 juillet au soir, je quittais Waghadougou en compagnie de
deux jeunes gens qui devaient me servir d’escorte. Comme on me
fit prendre un chemin parallèle à celui que j’avais suivi pour
venir, je m’informai auprès d’Idriza si Naba Sanom avait changé
d’idée et ne désirait plus que je me rende à Salaga, comme il
me l’avait toujours promis.
« Pas du tout, me répondit-il. En sortant de Waghadougou, ce
chemin change de direction. Il va bien à Salaga. » Interrogé sur
l’itinéraire que j’avais à suivre et les noms des villages
à traverser, cette canaille eut l’audace de me citer une série
de villages qui n’existent pas. Une demi-heure après, il n’y
avait plus de doute pour moi : je faisais route sur la résidence de
Boukary Naba.
Ma boussole et mon arrivée à Nakhla me le confirmèrent bientôt. Je
n’avais qu’un parti à prendre, me soumettre à la décision
de Naba Sanom et continuer ma route, bien heureux de ne pas me voir
retenu indéfiniment à Waghadougou.
Le retard dans la végétation, que j’ai signalé, n’existe
que pour Waghadougou, car dès qu’on est seulement éloigné
d’une dizaine de kilomètres, l’aspect des cultures change
complètement : au lieu de trouver le mil et le maïs à peine sorti
de terre, il atteint déjà deux mètres de hauteur aux abords des
villages. A Saponé le marché était plus amplement fourni de denrées
qu’à Waghadougou ; je trouvai à y acheter une bonne provision de
_gombo_[120] frais qui apportèrent pendant quelques jours un appoint
nouveau à ma modeste table.
C’est bien tristement que je chemine sur la même route que j’ai
parcourue si plein d’espoir il y a un mois. Alors j’espérais
qu’avec la protection du chef du Mossi je pourrais gagner le Niger
ou au moins raccorder mes travaux à ceux de Barth, mais à présent
je me demande ce que je vais devenir si, pour comble de malheur,
Boukary Naba, pour plaire à son frère, me retire son amitié et me
force à continuer ma route par le Gourounsi sur Ouahabou.
C’est dans cette disposition d’esprit que j’arrivais le samedi
13 juillet devant l’habitation de Boukary Naba. Il pouvait être
environ huit heures du matin. Les captifs et le personnel, dès
notre arrivée, évitèrent de parler à mes hommes ; quelques-uns se
détournèrent de leur chemin pour ne pas avoir à nous saluer. Tout
cela me paraissait de mauvais augure, d’autant plus qu’il y
avait au moins une demi-heure que j’étais arrivé et que Boukary
ne m’avait pas encore fait appeler. J’étais dans une pénible
situation d’esprit et bien découragé, lorsque, à ma grande
surprise, je reçus deux plats d’excellente viande chaude et une
grande calebasse de lait aigre. De plus, Boukary me faisait dire de
reprendre mon ancien campement, de m’y installer et d’aller le
voir après m’être réconforté.
Dès que Boukary me vit m’avancer vers sa case, il vint au-devant de
moi, me tendit les deux mains et, avec son gros rire, me dit : « Eh
bien, lieutenant, comment trouves-tu Waghadougou et mon frère ? »
Il me fallut lui raconter tout ce qui m’était arrivé depuis que
je l’avais quitté. Boukary ne me cacha pas son étonnement quand il
apprit que son frère avait refusé de me laisser continuer ma route.
Il en fut même très peiné, et comme il ne pouvait pas m’assurer de
route vers le nord, il me promit de me faire gagner le Gambakha. Puis
il m’informa qu’il n’exécuterait pas l’ordre de son frère
qui lui prescrivait de me faire diriger, sans m’arrêter, sur
Ouahabou. Sur ses instances je dus accepter l’hospitalité pendant
quelques jours.
Durant mon séjour à Banéma, Boukary Naba ne se départit pas une
seule fois de sa ligne de conduite, très digne de la part d’un noir,
d’autant plus qu’il est excessivement rare de rencontrer un nègre
assez indépendant d’idées pour ne pas renier ceux qui déplaisent
au souverain. Il me traita avec beaucoup de bienveillance, et me fit
parvenir tous les jours des vivres et de la viande. Ayant appris que
j’aimais le gombo, il eut même la délicatesse d’envoyer tous
les jours un cavalier en prendre à Dakay.
Un de mes deux chevaux étant mort en arrivant à Banéma, et
comme Boukary savait que je n’avais pu me procurer de monture à
Waghadougou, il me fit cadeau d’un deuxième cheval assez fort,
d’une valeur d’environ 240000 cauries (380 francs).
Il est très regrettable pour moi qu’à mon arrivée dans le Mossi je
n’aie pas trouvé Boukary Naba au pouvoir, il m’aurait certainement
facilité mon voyage vers le Niger ; et si jamais il arrive au trône,
il aidera de tous les moyens dont il dispose le voyageur européen qui
passera chez lui. Cet homme a les idées larges, il aime le progrès
et serait tout disposé à écouter les conseils d’un blanc. Tout
en étant d’une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs,
il se considère comme bien inférieur à l’Européen.
Pour un héritier du trône, puisque la succession dans le Mossi
n’a lieu de père en fils que lorsque la ligne mâle collatérale
est épuisée, Boukary n’a pas une position bien brillante. Naba
Sanom, dans la crainte de le voir se créer quelque réputation par
les armes et augmenter ainsi le nombre de ses partisans, ne l’a
jamais nommé naba du moindre centre et ne lui a jamais confié une
expédition. Bien mieux, quand le malheureux a résidé pendant
quelques années sur une frontière, son frère le déplace pour
l’envoyer ailleurs. Depuis dix-sept ans, Boukary mène une vie
errante, n’ayant pour ainsi dire pas de chez-soi. Comme les sept
autres nabiga ses frères, Boukary n’a pas de ressources et n’a
même pas le bénéfice de recevoir, de temps à autre, les offrandes
de quelques gros villages. Pour subsister et tenir un certain rang,
il est forcé de vivre de pillage et même de brigandage.
Ses cavaliers, de temps à autre, font irruption dans la banlieue de
quelque village du Gourounsi ou du Kipirsi et s’emparent par surprise
des habitants occupés aux cultures ou à chercher du bois. Ses gens
vont aussi isolément s’embusquer sur les chemins et font captif
tout individu qui passe à leur portée. Cette façon de procéder a
valu une mauvaise réputation à Boukary Naba. Cependant les gens qui
réfléchissent lui pardonnent, connaissant la situation que lui fait
son frère ; malgré cela, il a de nombreux partisans, et beaucoup
le verraient avec plaisir arriver au pouvoir.
Les partisans de Boukary répètent à l’unisson que Naba Sanom,
étant sans postérité, se soucie fort peu du gouvernement de son
pays et de ce qui adviendra dans l’avenir, tandis que Boukary,
avec ses nombreux enfants, offrirait plus de garanties.
[Illustration : Retour des cavaliers ramenant des captifs.]
Pendant mon deuxième séjour à Banéma, Boukary, connaissant
mon horreur pour le pillage et l’esclavage, et craignant de me
déplaire, fit partir de nuit et sans me prévenir deux expéditions :
l’une dans l’ouest sur Nabouli et l’autre vers le sud sur
Baouér’a. Dès dix heures du matin, le lendemain, le retour des
cavaliers fut annoncé par des coups de fusil. Bientôt après
apparut une file d’esclaves des deux sexes attachés l’un
derrière l’autre à l’aide d’une corde passée autour du
cou. L’expédition de Nabouli ramenait dix-sept esclaves ; celle de
Baouér’a, cinq seulement, et un âne chargé de sel et d’un peu
de cotonnade. Dès l’arrivée de ces malheureux, on les fit boire,
et, à l’aide de maillets, on leur retira les bagues et les anneaux
de cuivre qu’ils portaient au bras et aux jambes ; ensuite eut lieu
un classement en trois catégories :