Le Gourounsi était bien peuplé avant que Gandiari vînt y faire la

guerre. J’ai traversé beaucoup de grandes ruines ; on voit aussi

de nombreuses cultures abandonnées. Actuellement, le pays est à

peu près ruiné, les villages à moitié abandonnés et l’on ne

cultive pas avec ardeur. Il n’est possible de se procurer que du

mil et du sorgho, et encore en petite quantité ; les indigènes en

ont fort peu, les chefs de village eux-mêmes sont forcés de faire du

dolo avec le fruit du _kountan_[103]. Ce dolo a un goût qui n’est

pas précisément agréable, j’en ai cependant bu sur les conseils

de Diawé qui me l’ordonnait comme laxatif. Il ne faut pas songer

à se procurer d’arachides, piments, oignons, soumbala ou sel :

ces condiments font absolument défaut. Les Nonouma se servent en

guise de sel d’une cendre qu’ils obtiennent en brûlant des

herbes vertes. Les sauces de _lakh lalo_ préparées de la sorte ont

un très mauvais goût. J’avais heureusement un peu de couscous et

de la viande sèche de l’antilope que j’ai tuée près de Baporo,

ce qui m’a permis de traverser ce pays sans trop souffrir de la faim.

Au nord de la partie du Gourounsi habitée par les Nonouma et à une

faible distance, quelquefois même à moins d’un jour de marche,

se trouve le Kipirsi. C’est une région bien peu connue, même des

indigènes qui voyagent.

Voici ce que j’ai pu apprendre sur ce pays et les peuples qui

l’habitent.

Dans la partie ouest de leur territoire et vers le coude de la

Volta Noire habite un peuple encore sauvage dans le genre des

Bobo. On le nomme Sommo, Songho ou Samokho ; il est hospitalier et

moins féroce que le racontent certains marchands qui m’en ont

fait une description trop fantaisiste. Cela ne les empêche pas à

l’occasion de rançonner les voyageurs. La rapacité du chef noir

est indiscutable ; quand il est peu civilisé, il cherche brutalement

à accaparer ; dans le cas contraire, la même chose se produit,

seulement on s’en aperçoit moins, parce que c’est fait avec plus

d’astuce et l’accaparement a lieu avec une certaine réserve.

Je n’ai vu que trois fois des Sommo, ils étaient esclaves dans le

Dafina et à Dioulasou. Ils se marquent d’une série de vingt-sept

entailles entourant la bouche et couvrant les joues et le menton ;

en plus ils ont la marque caractéristique du Mossi : l’entaille en

arc de cercle partant du milieu du nez pour venir mourir à hauteur

de la deuxième molaire.

Dans la partie est du Kipirsi, la population est dénommée Kipirsi ou

Kipirga ; elle est fortement mélangée dans les confins du Gourounsi

avec l’élément youlsi, mais ne s’est pas alliée aux familles

sommo de l’est. J’ai vu quelques Kipirsi captifs des Niéniégué

de Bondoukoï et d’autres de loin dans les ruines de Bouri ; ils

sont à demi sauvages et pillards à l’excès.

On ne traverse leur pays que lorsqu’on y est forcé ; leur territoire

faisait jadis partie du Mossi, mais les Kipirsi sont aujourd’hui

absolument indépendants. Ils parlent un dialecte se rattachant au

Mossi, et sont tatoués comme ce dernier peuple.

Le Kipirsi est traversé par une arête montagneuse analogue au

soulèvement de Bobo-Dioulasou. Les villages sont construits sur ces

hauteurs, et leurs cases sont en paille comme celles des Mossi.

Le territoire des Sommo et le Kipirsi sont traversés par deux

chemins parallèles qui relient Safané (Dafina) par Sarma et La ou

Lalé à Waghadougou et Boussé (Dafina), par Koukhoulor’o[104]

à Waghadougou.

Comme chemins le traversant du nord au sud et faisant communiquer

le Yatenga directement avec le Gourounsi, il n’en existe pas. Le

caractère belliqueux de cette population empêche toute communication

directe sans passer par le Mossi : c’est ce qui explique pourquoi

du Dafina je n’ai pu me porter directement dans le Yatenga. Pour

atteindre ce pays, il m’aurait fallu remonter jusqu’à Barani

et aux limites sud du Fouta et gagner ainsi Ouadiougué, la capitale

du Yatenga.

La grande artère nord-sud en quittant Ouadiougué (capitale du

Yatenga) se dirige à travers le Mossi vers Yako, Loumbilé, Djitenga

et dans le Gourounsi par Lalé, Nabouli, Bouganiéna ; de là elle

va sur Sati, Oua-Loumbalé, Oua et Kintampo.

CHAPITRE IX

Chez Boukary Naba. — Manque d’interprètes. — Curieuses coutumes

de la cour du Mossi. — Préparatifs pour une fête. — On attend

l’apparition du croissant. — La fête à Sakhaboutenga. — On me

confie à Isaka. — En route pour Waghadougou. — Séjour dans la

capitale du Mossi. — Une audience chez Naba Sanom. — Difficultés

avec Naba Sanom. — On me signifie de partir. — Retour chez Boukary

Naba. — Nouvel accueil bienveillant. — Une rafle d’esclaves. —

Boukary Naba veut me faire épouser trois jeunes femmes. — Mariage de

mes hommes. — Retour à Bouganiéna. — Difficultés pour trouver

des guides. — Géographie et état politique du Mossi. — Quelques

itinéraires. — Flore et faune. — Chevaux. — Médication

vétérinaire. — Anes. — Notes ethnographiques. — Costumes,

richesse, état social. — Aliments. — Étoffes en usage dans le

Mossi. — Guerres de Gandiari et des Songhay dans le Gourounsi. —

Quelques mots sur le Yatenga.

L’installation de Boukary Naba a plutôt l’air d’un campement

que d’une habitation permanente ; elle comporte un groupe d’une

vingtaine de cases en _séko_[105] abritant sa famille et ses

chevaux. A proximité de ce groupe se trouvent les cases de la

valetaille et de quelques vieux captifs dévoués à Boukary Naba.

Comme les autres villages mossi que j’ai traversés, Banéma se

compose d’une vingtaine de petits villages, dont j’évalue la

population à 600 ou 700 habitants.

Mon arrivée chez Boukary Naba fut très drôle. Ainsi que je l’ai

dit plus haut, j’étais parti sans guide de Bouganiéna ; je tombais

donc chez lui tout à fait à l’improviste, sans interprète, ne

connaissant qu’une cinquantaine de mots mossi, ce qui constituait

un trop léger bagage linguistique pour me faire comprendre. Aussi,

quand, quelques instants après mon arrivée, il me fit mander chez

lui, ce fut une hilarité générale. Boukary me parlait le mossi ;

quelques marchands étrangers qui se trouvaient là m’adressèrent la

parole en haoussa, puis en songhay et finalement en foulfouldé. Comme

j’ai deux hommes qui parlent le poular, j’en fis mander un, mais

ce fut inutile, car en parcourant lentement des yeux le cercle qui

s’était fait autour de nous je reconnus un tatouage dafing. Dès

que j’eus adressé la parole en mandé à ce captif, tout le monde

s’écria : « _A yé é Tauréarga tenga_ » (il vient du pays des

Mandé), et la conversation s’engagea.

Boukary Naba ne me demanda pas d’explication. Je me rendais à

Waghadougou, cela lui suffisait. « Ce qu’il y a de plus pressé,

dit-il, c’est de t’installer toi et tes hommes. » Il me fit

donc conduire chez un vieux captif guerrier et m’envoya une grande

calebasse de riz cuit au jus de viande, des galettes de farine de

haricots et du dolo, ce qui constitua pour moi un excellent déjeuner,

d’autant plus que depuis bien longtemps je n’en avais fait

de pareil.

Après avoir pris un peu de repos et avoir quitté mon vêtement de

route, je mis mon uniforme et allai rendre visite à Boukary pour le

remercier de son bon accueil et lui demander de m’assurer la route

sur Waghadougou. Il m’accueillit fort bien, me serra la main et me

pria de vouloir bien différer mon départ de quelques jours pour

célébrer avec lui la fête qui termine le jeûne du ramadan et

qui devait avoir lieu dans deux ou trois jours. « C’est un grand

plaisir pour moi de te posséder ici pour la fête, me dit-il. Tu as

certainement vu des choses plus belles dans ton pays, mais tu n’as

pas vu de fête dans le Mossi. Cela te fera plaisir, je l’espère ;

tu ne peux me refuser. »

Cette invitation me fut faite d’un ton si aimable et me parut

si sincère que j’acceptai. Il me promit également de me mettre

en route le lendemain de la fête. Boukary Naba est du reste fort

bien élevé pour un nègre. Par ses manières il laisse de suite

deviner qu’il appartient à une classe élevée de la société

noire. C’est un grand bel homme d’une quarantaine d’années ;

il a la figure pleine et plutôt ronde qu’ovale ; son menton se

termine par une toute petite barbiche, et, quoique tatoué en Mossi,

il n’est pas défiguré. Son regard est franc. L’ensemble de sa

physionomie dénote l’intelligence. Il doit être très bon, mais

en même temps très ferme dans ses résolutions. Comme type je lui

ai trouvé une certaine ressemblance avec Iamory Ouattara, chef de

Kanniara (États de Kong), mais il a les traits beaucoup plus fins.

Boukary est très proprement vêtu et porte une culotte longue en

étoffe bleu foncé rayée de blanc appelée _noufa_ en haoussa

et en mossi. Le bas des jambes, cylindrique sur une hauteur de 20

centimètres, est brodé en soie solférino de provenance européenne,

et les jambes sont ornées d’arabesques en soie de même couleur. Sa

coussabe (_doroké_, en mandé) est d’une très belle teinte

d’indigo. Ce vêtement vient de Kano et est appelé _karfo_ en

haoussa et en mossi[106]. Un bonnet noir, forme chéchia, sur le devant

duquel sont attachés une amulette renfermée dans un morceau de peau

de chat tigre et un anneau en argent, complète la tenue du naba.

Comme chaussures, il porte une jolie paire de babouches rouges

montantes qui font très bon effet. Ses bijoux consistent en un

bracelet d’environ cent francs d’argent à chaque poignet et deux

petites bagues, l’une en or, l’autre en argent.

Assis sur une natte propre, il a en permanence à sa droite et

prosterné devant lui un esclave qui lui présente une petite calebasse

de dolo, recouverte d’un couvercle en vannerie. Quand Boukary Naba

veut boire, il touche du doigt l’échanson, qui, après avoir bu

quelques gorgées de dolo, lui offre la calebasse.

[Illustration : Façon de saluer le _naba_.]

Pendant que Boukary boit, tous les assistants claquent des doigts en

tenant les mains près de terre. La même chose se passe lorsque le

naba a des renvois, éternue, se mouche ou crache.

Un autre usage assez curieux, c’est la façon dont les gens

se présentent devant le naba et le saluent. Arrivés en rampant

à quelques pas de l’endroit où est assis le naba, les Mossi,

tête découverte, se jettent face contre terre et frappent trois

fois le sol, des deux coudes, l’avant-bras vertical et l’index

ouvert. Puis ils se frottent les mains en faisant lentement le

mouvement d’une personne qui écrase de la pommade, ils frappent

encore trois fois terre des coudes et restent dans cette position

jusqu’à ce qu’on les renvoie. Tout le monde salue le naba[107]

de la même façon. J’ai vu faire ce salut au propre frère

de Boukary, à Nabiga[108] Masy, chef de Doullougou. Il n’y a

d’exceptions que pour les musulmans un peu influents ; ceux-là,

tout en s’approchant timidement de la royale personne, sont tenus

quittes de toute cérémonie en récitant une prière.

Tous les jours, de bonne heure, les griots viennent saluer Boukary

à coups de tam-tam, et pendant une bonne partie de la matinée la

case de ce chef ne désemplit pas de visiteurs. Dès que Boukary

Naba se sentait un peu libre, il me faisait demander, m’offrait

des kola, du dolo, et me questionnait sur les choses d’Europe —

questions naïves naturellement, portant sur les produits du sol,

l’éloignement du pays des blancs, la mer, etc. Il me pria de

lui donner des capsules, ayant reçu en cadeau de Gandiari, le chef

songhay qui a ravagé le Gourounsi, trois fusils anglais à piston,

dont une carabine qui devait jadis avoir du prix, mais qui actuellement

n’est plus qu’une ferraille. Il possède aussi une baïonnette,

dont il est bien ennuyé de ne pas trouver l’emploi, car elle ne

s’adapte sur aucun de ses fusils. J’ajoutai aux capsules un beau

tapis de selle, un pistolet, des turbans et autres étoffes, perles,

coutellerie et glaces, ce qui le combla de joie.

_Dimanche_ 10 _juin._ — Dès la première heure Boukary me fait

dire qu’il compte bien que je l’accompagnerai demain à cheval

à Sakhaboutenga, où il a coutume de se rendre le jour de la

fête. Pendant toute la journée l’entourage du naba s’occupe

des préparatifs ; on distribue de la poudre, nettoie les fusils,

essaye les harnachements, on astique les cuivres comme en France la

veille d’une grande revue.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que, musulmans ou non, les noirs

célèbrent tous cette fête. C’est une occasion pour eux de

faire bombance, et ils ne la laissent pas échapper. On mange tant

que l’on peut, on boit beaucoup de dolo et l’on tire quantité

de coups de fusil : c’est plus qu’il n’en faut aux noirs pour

être heureux. Ceux qui ne possèdent qu’un arc visent la nouvelle

lune et lancent quelques flèches vers l’astre, convaincus que cela

leur portera bonheur. L’année prochaine, à pareille époque, ils

auront peut-être _gagné_ un fusil, une femme ou un cheval, qui sait ?

Dans la soirée, il y a un moment de consternation : personne n’a

vu le croissant ; on s’en console cependant en se répétant que

si nous ne l’avons pas aperçu ici, il s’est certainement montré

ailleurs, et l’on se met à boire du dolo toute la nuit.

_Lundi_ 11 _juin._ — Ce matin de bonne heure Boukary envoie un

cavalier à Sakhaboutenga consulter les marabouts. Le messager revient

bientôt en affirmant au naba que le soir il verrait la lune. « Tous

les marabouts l’ont dit ! »

[Illustration : Boukary et son escorte.]

Ce soir on aperçoit pendant quelques moments le croissant tant

désiré : aussi la poudre parle une partie de la nuit et le dolo

coule à flots.

Boukary Naba fait venir un des flûtistes attachés à sa

personne. C’est un musicien de grand talent. Je suis stupéfait de

l’entendre tirer de si jolis sons d’une simple flûte en bambou

aussi grossièrement fabriquée.

Ce musicien émérite joue un air qui, par son rythme, ressemble à

de la musique de gens civilisés.

_Mardi_ 12. — Dès quatre heures du matin le tam-tam résonne

partout, tout le monde est affairé, on se croirait vraiment à la

veille d’un événement important. Ce n’est pourtant que vers six

heures et demie qu’on réussit peu à peu à se rassembler et que

tout le monde est prêt (effectif total : 16 chevaux et 25 guerriers

armés de fusils).

Boukary monte un très beau cheval bai brun foncé. Par-dessus sa selle

il a ajusté le tapis en velours bleu et or que je lui ai donné. Le

poitrail et la croupe sont couverts de tapis en drap rouge, ornés de

petits dessins en losanges rapportés en blanc et en noir. La tête

de la bête disparaît sous la cuivrerie, sonnettes, chaînettes,

mors et autres ornements. Les étriers sont en cuivre de la forme en

usage dans le Haoussa.

Boukary Naba est presque vêtu comme tous les jours ; il a simplement

remplacé ses babouches rouges par une paire de demi-bottes en cuir

rouge et jaune, et sa coussabe bleu foncé par un vêtement de même

coupe en cotonnade blanche du Haoussa sur laquelle l’indigo a

fortement déteint, ce qui est très bon genre ici. Sur le sommet de

son bonnet est fixée une couronne en cuir rouge et peau de panthère,

à laquelle sont suspendus des pitons en fer à trois branches d’une

longueur de 4 à 5 centimètres. Cet emblème royal est porté par

les nabiga seulement.

Nabiga Masy, chef de Doullougou, jeune frère de Boukary, est venu

passer les fêtes à Banéma. Ce jeune homme a des manières qui

dénotent également un peu d’éducation et de savoir-vivre.

La bête qu’il monte est fort jolie et très bien harnachée ; lui,

en revanche, porte une coussabe d’un goût douteux pour un Européen,

mais peut-être fort estimée ici. La figure du nabiga est entièrement

cachée par un _lemta_ en karfo qui ne laisse paraître que les yeux.

Les quatre jeunes gens occupant les fonctions d’échansons servent

d’escorte au naba ; ils sont vêtus de surtouts, sorte de petites

coussabes à taille de diverses nuances, et serrés à la ceinture

par un cordon rouge ; ils portent chacun une collerette formée de

petits triangles en argent renfermant des amulettes.

Ils sont pieds nus et se distinguent des autres captifs par leur

coiffure dont les cheveux sont arrangés en cimier ; le reste de

la tête est entièrement rasé. Ils portent des houseaux en cuir,

des bracelets et des anneaux de bras en même métal qui, une fois

mis en place, ne peuvent être retirés que par un forgeron après

un long travail.

Les autres cavaliers portent des vêtements couverts d’amulettes,

des turbans ou des chapeaux de paille. Ils sont armés d’un sabre

ou d’une lance. Quelques-uns ont les houseaux en cuir de couleur,

montant jusqu’à la ceinture. Tout le luxe des cavaliers mossi

consiste à charger de cuivrerie la tête du cheval ; ils suspendent

à la selle jusqu’à de petits chaudrons en cuivre.

Un gamin montant un âne noir ouvre la marche ; viennent ensuite

les griots avec les tam-tams et leurs trompes, les échansons, le

naba et moi ; Masy, les guerriers et trois marchands haoussa suivent

en amateurs.

Pendant la route, les cavaliers se détachent successivement et

chargent en manœuvrant la lance. Masy et deux autres cavaliers

montant de forts chevaux chargent admirablement. J’ai remarqué

que tous montent avec les étriers très longs ; ils chargent, le

haut du corps droit et debout sur les étriers. Les échansons, qui

montent des chevaux de plus petite taille, chargent deux par deux en

se tenant par la main. En général les Mossi montent bien.

Une demi-heure après notre départ nous sommes à Sakhaboutenga. On

met pied à terre et l’on campe sous les arbres à l’entrée du

village. Quelques musulmans du voisinage viennent saluer Boukary

et lui offrir des kola en lots variant de cinq à vingt fruits,

mais toujours présentés dans un coin de leur boubou. Un village

des environs envoie douze grandes marmites de dolo.

Au loin et dans toutes les directions débouchent du village de longues

files de musulmans allant se réunir à l’imam pour la prière ;

quelques curieux venant des environs montent des ânes.

La cérémonie religieuse a lieu dans une plaine à l’est du

village : c’est un spectacle bien imposant.

Il régnait un grand silence dans cette assemblée. Les fidèles,

rangés sur une vingtaine de rangs de profondeur, se prosternaient et

se relevaient avec un ensemble parfait et une lenteur imposante. De

temps en temps, la voix de l’imam s’élevait, et dans le plus

profond recueillement on entendait un _aminâ_ (amen) prononcé par

cette assistance.

Il y avait là environ trois mille personnes des deux sexes, presque

toutes vêtues de blanc. Les burnous, les chéchias et cet ensemble

de faces noires donnaient à cette cérémonie le caractère grandiose

des fêtes orientales.

La prière terminée, Boukary Naba s’avança au son du tam-tam vers

l’imam de Sakhaboutenga pour recevoir sa bénédiction ainsi que

les vœux des musulmans, qui souhaitèrent beaucoup de chevaux et de

guerriers à mon illustre hôte.

Boukary Naba fit remettre à l’imam un magnifique mouton et plusieurs

peaux de bouc pleines de cauries.

C’est un cadeau qu’il fait tous les ans à l’imam et à Karamokho

Isa, pour lesquels il a une grande vénération. Ce sont des hommes

âgés et réfléchis qui ne peuvent que lui donner d’excellents

conseils. Ils lui servent d’intermédiaires dans les différends

qu’il a à régler avec les villages voisins, car Boukary vit en

hostilité plus ou moins ouverte avec eux.

Boukary Naba n’est musulman que pour la forme. Au moment où la

prière allait commencer, il me demanda si je n’allais pas faire

le salam. Je lui fis dire que cette fête ne concordait pas avec

les fêtes des chrétiens, que par conséquent je restais auprès de

lui. Il me parut enchanté que les blancs ne fussent pas musulmans.

Après de nouveaux rafraîchissements de dolo on retourna à

Banéma. Ce fut une course folle à travers la campagne, les fantassins

courant pêle-mêle parmi les cavaliers et tirant force coups de

fusil, ce qui occasionna une charge dans laquelle deux cavaliers furent

désarçonnés. Le reste de la journée se passa en libations. Boukary

Naba gorgea mes hommes de nourriture et de dolo. Je puis dire que

jamais un chef ne m’a donné aussi souvent que lui des aliments,

des kola, du dolo. Je recevais deux ou trois fois à manger par jour.

_Mercredi_ 13. — Fidèle à sa parole, Boukary Naba, après m’avoir

fait cadeau d’un cheval, me fait conduire le soir à Sakhaboutenga

chez Karamokho Isaka, chargé de me faire accompagner jusqu’à

Waghadougou et de me faciliter une entrevue avec Naba Sanom, chef

suprême du Mossi. Boukary m’explique que, dans mon intérêt,

il emploie un intermédiaire pour la présentation à Naba Sanom,

n’étant pas du tout d’accord avec son frère. Il n’a avec lui

que des rapports de service, et il ne le voit jamais.

Le cheval que j’ai reçu, quoique de petite taille, me paraît

offrir quelque résistance ; il me vient bien à propos, celui que

j’ai acheté à Kong n’étant plus capable de rendre aucun service.

J’envoie encore quelques pièces d’étoffe à Boukary, qui vient

lui-même me remercier ; il me prie, si jamais je revenais dans

son pays, de lui rapporter une selle arabe avec deux housses, une en

velours, l’autre en peau de caïman, et me recommande le mors et les

chaînettes, qu’il désire en argent ; il serait également content

de recevoir un burnous et un vêtement en soie noire brodé en lomas.

Sakhaboutenga[109] est une agglomération de nombreux petits villages

qui s’étendent sur un espace de près de 4 kilomètres et comptent

environ 3000 habitants. Le groupe où habite Isaka, ainsi que les

groupes voisins et les environs de la mosquée, sont habités par des

musulmans d’origine mandé, mais établis dans le Mossi depuis trop

longtemps pour qu’ils aient conservé les traditions se rattachant

à leur migration. Ils savent tous cependant qu’ils ne sont pas

autochtones, quoiqu’ils soient tatoués comme les Mossi et qu’ils

ne sachent plus parler que le mossi. Ils n’ont conservé de leur

ancien pays que la selle mandé et la case ronde en terre couverte

en paille qui est le style général de la case mandé.

Le marché, situé dans la partie nord du village, sur la route de

Waghadougou, est environné de groupes de cases en paille habitées

par des Mossi non musulmans, que nous pouvons, autant que nos

connaissances nous le permettent, considérer jusqu’à nouvel ordre

comme autochtones.

[Illustration : La bénédiction.]

_Jeudi_ 14 _juin._ — Isaka me met en route sur Waghadougou et me

donne comme guide un jeune homme qui doit me conduire à un ancien

élève d’Isaka, revenant de la Mecque. Isaka m’accompagne

jusqu’au marché et fait une prière pour moi avant de me quitter.

Quoique le paysage soit uniforme, la route ne m’a pas paru trop

monotone. On traverse presque d’heure en heure des groupes de

villages ou des campements de culture autour desquels il règne

quelque animation, car c’est l’époque des semailles. Les Mossi

appellent ces campements de culture _wouiri_ (ce qui est le même

mot que _ouéré_, qui signifie, en poular et en mandé, « parc

à bestiaux »). Après avoir dépassé un gros village de culture

à 4 kilomètres de Sakhaboutenga, nous traversâmes successivement

Lilspaka, Bonam, village abandonné, Goro, Kouapoukissé, Tènelili,

plusieurs villages de culture. Nous fîmes étape à Saponé. Tous

ces villages sont habités par des Mossi non musulmans. Le marché

de Saponé, que nous avons traversé, est situé en pleine brousse,

à environ 20 minutes de Saponé ; il comporte une série de

hangars couverts en paille sous lesquels se tiennent marchands et

acheteurs. Ces hangars seraient très bien conditionnés si les toits

étaient plus hauts : il est impossible de circuler debout sous ces

constructions.

_Vendredi_ 15. — Comme nous étions trop éloignés de Waghadougou

pour y arriver d’une seule traite, nous fîmes étape le matin à

Tenganokho, après avoir traversé de nombreux villages de culture,

laissé à l’ouest Tiéfakhé (grand village, marché), et traversé

Bassemyam.

A Tenganokho, je trouvai un Peul qui m’offrit du lait et quelques

autres provisions ; il nous apprit qu’en quittant le village à

deux heures nous atteindrions avant la nuit Waghadougou, dont nous

n’étions séparés que par un petit village nommé Nakhla.

En effet, le soir même, après une courte étape, nous atteignons

le _natenga_[110] du Mossi. Le guide nous dirige sur l’habitation

d’El-Hadj qui, assis sur une peau devant sa porte, ordonne de me

conduire chez l’imam, qui reste à côté. Ce dernier, assis sur

une sorte de couvercle rond en osier, au lieu de s’occuper de me

trouver une installation, s’extasie avec ses amis sur mes chaussures,

dont il croit les œillets en or. Voyant qu’il ne se lassait pas de

cette contemplation, je crus prudent de lui rappeler que mes hommes

et mes animaux étaient fatigués et que la nuit approchait. Après

quelques _ia sidda_ (il a raison), un des assistants me conduisit chez

une veuve nommée Baouré, où avait logé Krauss lors de son passage.

Une pluie torrentielle nous força de précipiter notre installation,

qui fut plus que sommaire la première nuit. Les gens étaient peu

complaisants ; il nous fut impossible de nous faire préparer quoi

que ce fût en fait de nourriture, et l’on se coucha sans manger.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 35 / 41 段