La fumée s’évacue par des trous ménagés dans les parties du

village non surélevées d’un rez-de-chaussée. Quand il tombe de

l’eau, on recouvre ces ouvertures-cheminées d’une poterie hors

de service, ou encore par une fermeture spéciale, sorte de chaudron

en terre et percé de deux trous au-dessous des anses, pour laisser

échapper la fumée.

_Jeudi_ 31 _mai._ — Partis dans la nuit, avec deux guides mis à

notre disposition par le chef de Diabéré, nous nous égarons vers

trois heures du matin à la sortie des ruines de Bouri ou Gouri ;

nous campons sommairement en attendant le jour et le résultat des

recherches des guides.

Au petit jour le sentier est retrouvé, ce qui nous permet

d’atteindre d’assez bonne heure Ladio. Le chef me reçoit dans

une grande salle basse, à demi enterrée, dans laquelle il fait si

peu clair, qu’il faut y être depuis longtemps pour s’apercevoir

qu’il y a du monde ; j’avoue franchement que, bien que je sois

resté là dedans pendant une dizaine de minutes, je n’ai vu que la

silhouette du chef ; il m’a été impossible de distinguer aucun

détail de sa personne. On n’est que tout juste rassuré quand on

est reçu dans un antre semblable. Comme dans quelques villages bobo,

on circule dans tout le village par les toits.

Deux Songhay, guerriers de Gandiari[97], étaient dans le village

et viennent me saluer ; l’un d’eux monte un beau cheval rouan

(provenant du Yatenga). Ce cheval, d’une forte race, est plutôt,

par la rusticité de ses membres et le développement de son poitrail,

cheval de trait que cheval de selle. Ces guerriers m’informent que

je viens de croiser les troupes de Gandiari.

Elles avaient quitté récemment Sati, et pendant que je gagnais Ladio,

par Baporo, elles marchaient sur Poura et le fleuve qu’elles se

proposaient de passer pour envahir Boromo, Ouahabou, le Dafina et

les pays Niéniégué[98].

Ladio vit en mauvaise intelligence avec ses voisins ; j’ai du

reste déjà remarqué que, dans le Gourounsi, les relations ne

s’étendent pas au delà du premier village qu’on rencontre dans

toutes les directions. Vers le nord, le Kipirsi et le pays des Sommo

vivent en hostilité permanente avec les Gourounga ; aussi, lorsque

je demande à me faire conduire à Gnimou, le chef de Ladio proteste,

disant que ce village est trop loin, que si ses hommes s’y rendent,

les habitants de Gnimou les vendraient séance tenante. Je dois donc

renoncer à suivre ce chemin et prendre celui de Tierra, le chef

consentant à me faire conduire jusqu’à Battokho, premier village

qu’on traverse pour atteindre Dallou. Pendant la nuit un violent

orage se déchaîne sur Ladio, l’eau tombe à torrents. L’orage

s’annonçait déjà dans la soirée, j’avais fait mettre hier soir

mes bagages à l’abri ; mes ânes seuls restaient attachés dans le

village même. Pendant l’orage, la surveillance s’est relâchée,

et ce matin, vers quatre heures, je me suis aperçu de la disparition

de mes quatre plus beaux ânes. Je croyais les trouver broutant à

portée du village, lorsqu’un examen attentif des entraves me fait

voir qu’elles ont été coupées au couteau. Pendant que cinq de mes

hommes cherchent la piste à l’aide de torches en paille, je selle

mon cheval, laissant la garde de mes bagages à trois de mes hommes

armés chacun d’un pistolet à deux coups, d’Isa et de son frère.

Je rejoins mes autres hommes près des ruines de Bondassoné, que

les voleurs et les ânes avaient traversées ; ce fut une course

folle à travers bois. Pendant que mes hommes examinent et suivent

pas à pas les traces des animaux, je me porte en avant et cherche

le passage des animaux dans les terrains fangeux, afin d’éviter

toute perte de temps. Quelques hommes de Ladio nous suivent pendant

une heure environ, mais nous abandonnent dès que nous entrons sur le

territoire des Kipirsi. Tant que les ânes ont traversé des terrains

mouillés par l’orage, la besogne est facile, mais vers trois

heures de l’après-midi il ne nous est plus possible, malgré la

perspicacité d’un de mes âniers, nommé Mamoura Diara, véritable

trappeur, de suivre leurs traces. Les fugitifs se sont dirigés sur

des terrains ferrugineux où toute trace de passage a disparu. Ne

connaissant pas le pays, ne sachant au juste où je me trouve,

abandonné par les gens de Ladio, et craignant de me voir surpris

par la nuit, je donne l’ordre de cesser les recherches. Après un

repas composé de fruits de cé, je cherche à m’orienter de mon

mieux. Heureusement que j’ai eu la précaution de consulter de

temps à autre ma boussole, je construis rapidement sur mon calepin

un croquis approximatif de la route parcourue, et donne la direction

générale à suivre. Vers quatre heures nous tombons sur les ruines

de Bouri, que la veille nous avions traversées de nuit. Quelques

Kipirsi maraudeurs erraient dans les ruines, et d’autres, postés

sur les argamaces, nous menaçaient de tirer si nous continuions à

avancer. Je les calme par gestes et en leur criant : _Kaï, kaï,

Ladio souri ?_ ce qui veut dire : Arrêtez, arrêtez ! chemin de

Ladio ? L’un d’eux, ayant compris, me fait voir la direction,

et bientôt nous reconnaissons l’endroit où nous nous étions

égarés hier. A la tombée de la nuit, nous sommes de retour à Ladio.

Les sept hommes qui me restent me sont absolument dévoués et

ont toute confiance en moi ; ils ont aujourd’hui fait preuve de

beaucoup de courage et se sont lancés sans hésiter à la poursuite

des voleurs dans un pays que nous ne connaissions pas. L’exemple

des hommes de Ladio, se retirant, ne les a pas découragés, et je

suis persuadé qu’aucun d’eux n’a eu peur un seul instant,

comme cela a eu lieu dans ma marche de Tiong-i sur Tengréla, où

deux hommes, que j’ai renvoyés depuis, avaient pris la fuite.

Le résultat de l’enquête à laquelle je me suis livré ce matin

me prouve que les voleurs ne sont pas rentrés dans le village, ni

pendant ni après la nuit, ils en sont seulement sortis. Comme le

constatent les traces, arrivés à Bondassonné, deux des voleurs

ont fait retour sur Ladio. Enfin, par une nuit aussi noire il est

impossible de faire son choix sur les quatre meilleures bêtes quand

on ne les connaît pas d’avance.

Mes soupçons se portèrent de suite sur cet homme du Gadiaga que

j’avais pris à mon service à Kotédougou, il n’avait pas passé

la nuit avec mes autres hommes. Ces derniers parlaient de l’exécuter

séance tenante comme traître ; mais comme la culpabilité de cet

homme n’était pas suffisamment prouvée, je donnai l’ordre de

ne pas l’inquiéter pour le moment. Un séjour plus long ici ne

pouvait que devenir dangereux, il s’agissait de trouver les moyens

de sortir au plus vite de cette situation. Tous mes ballots sont

remaniés, je répartis les quatre charges sur les six ânes qui

me restent et mes sept hommes, et nous nous empressons de quitter

Ladio. Le chef du village refuse de se livrer à aucune enquête,

prétextant qu’il n’a pas les moyens de m’aider en quoi que ce

soit : il ne me reste plus aucun espoir de retrouver mes animaux.

[Illustration : A la recherche des ânes.]

_Samedi_ 2 _juin._ — C’est en nous traînant péniblement que nous

atteignons Battokho. Les ânes ont porté des charges d’environ 90

kilos et chacun de mes âniers 25 kilos sur la tête tout en conduisant

les ânes. Pour égayer un peu mon personnel éreinté, et lui faire

oublier ses fatigues, je plaisantai un de mes captifs libéré, Birama,

auquel on avait volé ses deux ânes, en lui rappelant les discours

qu’il avait l’habitude d’adresser de temps à autre à ses

bêtes, à la manière des marchands sonninké. « Allons, _Bala_[99],

et toi, _Sarfatté_[100], disait-il jadis en s’adressant à ses deux

ânes, marchons vite et bien ! Les ânes vont partout, dans le pays du

sel et dans le pays du kola ; ils ont de petits pieds qui ne fatiguent

jamais et une grande bouche qui ne mange cependant le _dégué_[101]

de personne. » Ces braves gens éreintés et ruisselants de sueur

marchaient quand même et sans murmurer : comme moi, ils savaient

que notre salut dépendait de nos marchandises, aussi pour rien au

monde n’auraient-ils laissé un colis en détresse.

_Dimanche_ 3. — Aujourd’hui l’étape est encore plus pénible ;

il y a trois villages à traverser, et dans chacun d’eux il faut

changer de guides. Ils ont une telle peur de se voir capturer par

leurs voisins, qu’ils s’en retournent en coupant à travers la

brousse, et sans suivre de chemin, comme bien on pense. Ce n’est

qu’au bout d’une demi-heure et même d’une heure de halte dans

chaque village qu’on obtient un nouveau guide. A Diéni, tous les

hommes sont devant le village et sur les toits, munis de leurs arcs

et prêts à nous décocher des flèches empoisonnées déjà sorties

du carquois et tenues de la main gauche sur la corde de l’arc. Le

guide de Tierra, par quelques paroles, rassure la population, et tout

rentre dans l’ordre. Ce n’est qu’à onze heures et demie que

nous atteignons Dallou.

Pendant le trajet de Tierra à Diéni il s’est produit un

pénible incident que ma conscience ne me permet pas de laisser

sous silence. L’homme du Gadiaga, qui comme les autres portait une

charge, maugréait en marchant et finalement me signifia qu’il ne

voulait plus avancer, n’étant pas venu, disait-il, pour porter

une charge. Ce n’était, probablement, qu’un prétexte pour

s’en retourner au plus vite et rejoindre ses complices les voleurs

d’ânes ; mes doutes se confirmaient. Il me mettait dans un sérieux

embarras. Je l’engageai à nous suivre jusqu’à Dallou, où il

y a des Mossi parlant mandé qui lui faciliteraient le retour ; je

voulais, en agissant ainsi, l’emmener le plus loin possible afin de

l’empêcher de rejoindre les voleurs d’ânes et de tirer profit

de sa complicité, quand précipitamment, à un détour du chemin,

en un endroit un peu fourré, il jeta sa charge à terre et se sauva

dans la brousse. Je le poursuivis à cheval, et au bout de quelques

minutes je réussis à l’atteindre au côté gauche d’un coup de

revolver. Il mourut quelques instants après. Mes hommes, appréciant

mieux que moi le danger que ce traître nous faisait courir dans des

pays qu’il connaissait admirablement et qu’il niait avoir jamais

traversés, vinrent tous me dire que si je ne m’étais pas livré à

cette extrémité, il nous aurait ou dévalisés ou fait assassiner

à la première occasion. Ils en savaient plus long que moi sur les

agissements de ce misérable. Je dus, pour continuer ma route, prendre

sa charge et la porter en travers sur ma selle jusqu’à Dallou.

Dallou comprend deux grands villages, un village gourounga et un

village mossi. Le chef gourounga, à mon arrivée, m’explique que

je serai mieux chez les Mossi, et me fait conduire, à ma grande

satisfaction, à Moussa Safo, chef des Mossi. Il est une heure de

l’après-midi quand nous arrivons ; et ce n’est pas sans une

grande satisfaction que nous entrons dans ce village à toits en

paille. Nous nous sentons dès lors plus à l’aise et comme en pays

ami. Notre diatigué parle très bien le mandé ; il nous reçoit de

son mieux, et s’occupe de nous trouver soit un âne, soit quatre

ou cinq porteurs pour après-demain.

On ne peut pas dire qu’à Dallou il y a des ressources, j’ai

cependant trouvé à acheter des piments, un peu de sel, de la viande

et des kola.

En temps ordinaire et avant la guerre, les Mossi de Dallou

s’occupaient du commerce du sel et des kola ; ils se trouvent en

effet situés non loin d’un chemin commercial qui paraît avoir été

jadis bien fréquenté : je veux parler de l’artère Sofouroula,

Oua, Kintampo. Actuellement et depuis la guerre, ils s’occupent

seulement d’achats d’esclaves et fournissent du sel et d’autres

provisions à Gandiari.

Il n’y a à Dallou que trois ânes et cinq ânesses. Aucun de

ces animaux n’étant ni à vendre ni à louer, le vieux Moussa,

mon diatigué, s’occupe de trouver cinq porteurs. Comme il a

l’air de n’y mettre que peu de bonne volonté, je lui rappelle

sa promesse. Toute la journée, Moussa, comme du reste la plupart des

noirs, me répète : _A na soro, hamdoullilahi ! Allah ma nsona ! Bassi

té ! Allah a ni héré bé[102] !_ etc., de sorte qu’au lieu de

me mettre en route vers cinq heures du matin demain, je ne quitterai

Dallou probablement que vers neuf heures.

_Mardi_ 5 _juin._ — Il fait déjà chaud, nous partons accompagné

du chef gourounga à cheval, et de cinq porteurs engagés jusqu’à

Bouganiéna, à raison de 1500 cauries payables à l’arrivée. Trois

villages séparent Dallou de Bagata. L’un d’eux, Voyou, m’a

semblé bien peuplé ; Kou et Kotélé sont presque ruinés. A midi

seulement nous entrons à Bagata, grand village mossi, comprenant

environ trente groupes de cases de 15 à 40 habitants ; la population

de ce groupe semble atteindre 1300 à 1500 habitants.

Quelques voisins de mon campement viennent m’apporter des kola,

du riz et du soumbala ; on me vend aussi une calebasse de lait aigre

et quelques niomies froides qui constituent notre déjeuner.

A trois heures je me remets en route et nous atteignons Bouganiéna

à quatre heures et demie.

Bouganiéna est un grand village qui ne contient pas moins de 40 à

50 groupes de cases, suivant que l’on compte pour un ou pour deux

certains groupes assez rapprochés les uns des autres ; la population

totale de ce village doit être de 1500 à 2000 habitants, tous Mossi.

6 _juin._ — Mon diatigué s’occupe de me trouver deux ou trois

ânes, et, dans la matinée même, on m’en présente quelques-uns

dont on me demande 50000 à 60000 cauries. Je tombe d’accord pour

un âne _bala_ à raison de 30000 cauries. Le difficile est de trouver

des cauries, j’en manque absolument pour le moment.

Mon hôte a déjà dû, dans la journée, m’avancer 7500 cauries

pour payer mes porteurs. J’ouvre quelques ballots ; la vente de deux

pistolets à pierre et de quelques menus articles, pierres à fusil,

aiguilles, papier, glaces, me permet cependant de payer l’âne et

de rembourser les cauries.

Il est très difficile de vendre par ici. Les Mossi du Gourounsi ne

voyagent pas beaucoup ; ils s’occupent un peu de l’élevage des

chevaux et des ânes, et surtout du commerce des captifs.

Bouganiéna offre quelques ressources ; je réussis à me procurer

du riz, des piments, des haricots ; mais il n’y a pas de viande à

acheter en ce moment ; c’est le mois de Ramadan, et les habitants,

tous musulmans, observent strictement le jeûne. Le soir, après le

coucher du soleil, ils mangent le _bakha_, préparation de farine

de mil cuite, avec du tamarin, et dans la nuit a lieu un repas de

haricots, de lakh-lalo ou de riz.

Quoiqu’il y ait beaucoup de vaches à Bouganiéna, je n’ai réussi

à me procurer qu’une fois du lait. Les moutons et chèvres sont

également nombreux, mais ce qui abonde, c’est surtout la volaille

et les pigeons.

Les Mossi ne sont pas importuns ; personne n’est venu m’ennuyer ;

les quelques visites que j’ai reçues ne se sont pas prolongées

outre mesure. Les gens m’ont paru un peu civilisés. L’imam est

venu me voir avec plusieurs lettrés musulmans et m’a demandé la

permission de me poser quelques questions sur les chrétiens et les

juifs, dont il n’a connaissance que par les livres. C’est un

vieux bonhomme qui parle bien le mandé. Ayant appris que le matin

j’avais été me promener à la mosquée, il me demanda pourquoi

je n’y étais pas entré ; je lui expliquai que j’avais craint

d’être indiscret, ce qui le fit sourire et lui donna l’occasion

de me dire que les Mossi ne pensent jamais à mal et ne voient aucun

inconvénient à ce qu’un chrétien entre dans ce saint lieu.

En allant rendre sa visite à l’imam, je vis chez lui un gamin

qui avait le bras fracturé et auquel on faisait le pansement à

l’aide d’attelles.

L’homme qui se livrait à cette opération chirurgicale semblait

être très versé dans sa science, car c’est vraiment avec

dextérité qu’il s’acquittait de ses fonctions. J’en fus frappé

et exprimai mon étonnement à mon hôte. Il m’assura que, dans

le pays, on arrivait à guérir et à remettre toutes les fractures,

et qu’il n’était pas rare de voir guérir des membres brisés.

En sortant, j’allai visiter la mosquée.

Ce monument est orné sur la face nord de petits carrés, losanges

et triangles en creux, irrégulièrement disposés. Le grand minaret

est, comme d’habitude, surmonté d’un œuf d’autruche. Quant aux

petits minarets de la cour, ils ne sont couronnés que de gargoulettes

en terre. Cette mosquée a 16 mètres de long sur 18 de large ;

sa hauteur est de 6 à 7 mètres, et le grand minaret a environ

5 mètres. A côté des petites cases rondes mossi, la mosquée,

vue à quelques centaines de mètres, paraît beaucoup plus grande

qu’elle ne l’est en réalité ; elle fait très bon effet.

Bouganiéna est le dernier village faisant partie du Gourounsi ;

la frontière du Mossi se trouve à 6 kilomètres dans l’est,

et est marquée par un bas-fond marécageux.

_Vendredi_ 8 _juin._ — Je me mets en route tout seul, avec mes

hommes, personne n’ayant voulu m’accompagner à Banéma (premier

village mossi), résidence de Boukary Naba. Ce chef, à la suite

d’un différend survenu récemment au sujet de bœufs, a prévenu

les Mossi de Bouganiéna qu’il ferait captif tout individu qui se

risquerait à venir à Banéma.

Le chemin est bien frayé ; il est impossible de s’égarer. A

neuf heures je m’arrête devant le groupe de cases habitées par

Boukary-Naba.

La présence d’une dizaine de chevaux entravés sous les arbres et

le bruit du tam-tam m’indiquent suffisamment que je me trouve bien

en présence de la résidence du chef.

Avant de faire plus amplement connaissance avec les Mossi chez lesquels

nous venons d’entrer, revenons un peu sur les Gourounga et leur pays.

★

★ ★

Cette contrée, dans la partie où je l’ai traversée, et surtout aux

abords du fleuve et des bas-fonds, est en général couverte d’une

végétation qui, sans être luxuriante, est cependant belle pour le

Soudan ; elle offre de temps à autre aux voyageurs des sites d’un

aspect sauvage qui égaye, repose la vue et rompt la monotonie des

pays soudanais.

Le gibier abonde partout : sans compter les perdrix, pintades,

outardes, on y trouve encore toutes les variétés d’oiseaux

aquatiques. A l’exception du singe, j’ai vu les traces

ou aperçu presque tous les animaux qui constituent la faune du

Soudan. L’éléphant notamment y est très commun ; il n’y a pas de

village où l’on n’en trouve des ossements. Les indigènes portent

tous des bracelets ou des boucles d’oreilles en ivoire. Je ne crois

pas cependant que les Nonouma réussissent souvent à tuer cet animal,

car ils ne possèdent comme armes que l’arc et la hache ; ce sont

plutôt les chasseurs mossi qui, armés de fusils, en tuent de temps

à autre.

[Illustration : La mosquée de Bouganiéna.]

Diawé, qui est un excellent chasseur et un connaisseur, après avoir

examiné dès ossements, m’affirme que les éléphants de cette

région appartiennent à une espèce de petite taille, au pelage roux

noir que les Mandé désignent sous le nom de _sama-oulé_ (éléphant

rouge). Cette variété est plus petite que l’éléphant gris noir

que nous avons vu souvent aux environs de Niélé.

La constitution géologique du Gourounsi est très variée : tandis

qu’aux abords du fleuve il n’y a que du quartz ferrugineux et

des sables aurifères ; ailleurs ce sont des terrains alluvionnaires

dans lesquels émergent tour à tour le granit gris bleu et la roche

ferrugineuse. Le terrain est peu accidenté : c’est à peine si

l’on aperçoit de temps à autre quelques plissements ; il y a peu

ou pas de ruisseaux ; l’eau se ramasse dans quelques bas-fonds,

y forme de grandes flaques couvertes de nénuphars et d’autres

plantes aquatiques.

Aux environs de Dallou, Bagata, Bouganiéna, l’aspect de la région

change brusquement : on entre dans de grandes plaines découvertes,

pour la plupart défrichées ; les arbres ont fait place à une

mimosée très épineuse qui abonde dans beaucoup d’endroits ; le

terrain est argilo-siliceux, rarement on voit du fer. Il y a cependant

beaucoup de granit aux environs de Bouganiéna. Les cé et netté

sont plus vigoureux que partout ailleurs ; c’est une région de

culture dans toute l’acception du mot ; la terre végétale m’a

paru excellente.

Comme type en général, et comme mœurs, les Nonouma m’ont semblé

offrir quelque analogie avec les Niéniégué, leurs voisins ; ils

ne parlent cependant pas la même langue. Ils sont marqués de trois

façons différentes.

La limite des Nonouma vers l’est se trouve entre Ladio et

Dallou. Dans ce dernier village on entre déjà dans une autre famille

gourounga, celle des Youlsi ; aucun des habitants n’est tatoué.

Chez les Nonouma, les femmes ont à peu près toutes le corps

tatoué ; le buste n’est quelquefois qu’une vaste cicatrice ;

on n’y distingue pas de dessins : c’est une série de petites

entailles disposées sans symétrie autour des reins, du nombril,

dans le dos et sur les épaules.

La plupart des Nonouma sont circoncis ; on en rencontre de nus et

d’autres qui portent le bila. Beaucoup de femmes se couvrent avec

le _foulabourou_ (bouquet de feuilles), il y en a aussi qui errent

toutes nues. Comme les Niéniégué, elles fument la pipe.

Les bijoux des Nonouma sont tous en ivoire : ce sont des bracelets se

portant au-dessus du coude et des boucles d’oreilles à peu près

uniformes et du diamètre d’une pièce de 2 francs.

En passant à Lava, j’ai vu des séances de _dou_ comme chez les

Bobo. Dans le même village se trouvaient également des tombes en

forme de puits, comme celles des Niéniégué.

Les femmes nonouma comprennent d’une drôle de façon les soins de

propreté à donner à leurs enfants. Tous les soirs le même spectacle

s’offrait à mes yeux. La mère, tenant l’enfant sur ses genoux,

commençait à lui ingurgiter avec la main autant d’eau qu’elle

pouvait ; pendant ce temps le pauvre petit pousse naturellement des

cris à fendre le cœur d’une mère un peu sensible, mais rien ne

l’arrête : tant qu’il reste une goutte d’eau dans la calebasse,

le petit doit l’avaler. Si encore le lavage était terminé, il

n’y aurait que demi-mal, mais là commence une opération que je

n’avais pas encore vu pratiquer.

La mère place son enfant sur ses genoux, la tête tournée vers

le sol, puis, se servant de sa bouche comme canule, lui fait

prendre force lavements. Après chaque gorgée, elle détourne le

postérieur de l’enfant, qui s’empresse de chasser avec force ce

liquide. L’opération se continue jusqu’à ce que la calebasse

d’eau soit épuisée. Il passe ainsi dans le corps du petit être,

soit par en haut, soit par en bas, environ quatre litres d’eau par

séance. Ce nouveau genre de lavement n’a pas l’air d’incommoder

l’enfant, qui pleure rarement.

[Illustration : Soins de propreté.]

Les Nonouma saluent et souhaitent la bienvenue en se frappant

la cuisse ou la jambe de la main droite aussi souvent qu’ils

vous disent _dadio_ ou _dagaré_, ce qui doit vouloir dire « bon

matin, bonjour ». Quand j’arrivais près d’un chef de village,

c’était au moins pendant cinq minutes qu’il répétait _dagaré_

en se frappant la jambe ; comme salut, cela m’a paru assez original.

Ce peuple est très superstitieux. Ainsi, à Ladio, quatre _koma_

(grues couronnées) ayant dirigé leur vol vers le village, toute la

population monta sur les argamaces en poussant des cris, afin de les

effrayer et de détourner leur vol.

Près du même village il y a une sorte de mare où l’on prend

l’eau pour boire ; cette mare est infestée de caïmans. Comme je

me disposais à aller en tirer un, on me pria de ne pas le faire,

la mort d’une de ces bêtes pouvant causer ou attirer les plus

grands malheurs sur le village.

Je n’ai rien à ajouter à propos de leurs habitations, j’en

ai déjà parlé à Diabéré. Je signalerai cependant les toits,

qui sont dépourvus de gouttières en bois ; l’eau s’écoule

le long d’une paroi, et afin de l’empêcher de désagréger ce

chétif mur en terre, sur toute la partie où l’eau s’écoule

les Nonouma ont incrusté des fragments de poterie, des morceaux de

schiste et des cailloux plats de diverses couleurs. Le tout constitue

une grossière mosaïque.

Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, tome 1 (de 2) · 第 34 / 41 段