village non surélevées d’un rez-de-chaussée. Quand il tombe de
l’eau, on recouvre ces ouvertures-cheminées d’une poterie hors
de service, ou encore par une fermeture spéciale, sorte de chaudron
en terre et percé de deux trous au-dessous des anses, pour laisser
échapper la fumée.
_Jeudi_ 31 _mai._ — Partis dans la nuit, avec deux guides mis à
notre disposition par le chef de Diabéré, nous nous égarons vers
trois heures du matin à la sortie des ruines de Bouri ou Gouri ;
nous campons sommairement en attendant le jour et le résultat des
recherches des guides.
Au petit jour le sentier est retrouvé, ce qui nous permet
d’atteindre d’assez bonne heure Ladio. Le chef me reçoit dans
une grande salle basse, à demi enterrée, dans laquelle il fait si
peu clair, qu’il faut y être depuis longtemps pour s’apercevoir
qu’il y a du monde ; j’avoue franchement que, bien que je sois
resté là dedans pendant une dizaine de minutes, je n’ai vu que la
silhouette du chef ; il m’a été impossible de distinguer aucun
détail de sa personne. On n’est que tout juste rassuré quand on
est reçu dans un antre semblable. Comme dans quelques villages bobo,
on circule dans tout le village par les toits.
Deux Songhay, guerriers de Gandiari[97], étaient dans le village
et viennent me saluer ; l’un d’eux monte un beau cheval rouan
(provenant du Yatenga). Ce cheval, d’une forte race, est plutôt,
par la rusticité de ses membres et le développement de son poitrail,
cheval de trait que cheval de selle. Ces guerriers m’informent que
je viens de croiser les troupes de Gandiari.
Elles avaient quitté récemment Sati, et pendant que je gagnais Ladio,
par Baporo, elles marchaient sur Poura et le fleuve qu’elles se
proposaient de passer pour envahir Boromo, Ouahabou, le Dafina et
les pays Niéniégué[98].
Ladio vit en mauvaise intelligence avec ses voisins ; j’ai du
reste déjà remarqué que, dans le Gourounsi, les relations ne
s’étendent pas au delà du premier village qu’on rencontre dans
toutes les directions. Vers le nord, le Kipirsi et le pays des Sommo
vivent en hostilité permanente avec les Gourounga ; aussi, lorsque
je demande à me faire conduire à Gnimou, le chef de Ladio proteste,
disant que ce village est trop loin, que si ses hommes s’y rendent,
les habitants de Gnimou les vendraient séance tenante. Je dois donc
renoncer à suivre ce chemin et prendre celui de Tierra, le chef
consentant à me faire conduire jusqu’à Battokho, premier village
qu’on traverse pour atteindre Dallou. Pendant la nuit un violent
orage se déchaîne sur Ladio, l’eau tombe à torrents. L’orage
s’annonçait déjà dans la soirée, j’avais fait mettre hier soir
mes bagages à l’abri ; mes ânes seuls restaient attachés dans le
village même. Pendant l’orage, la surveillance s’est relâchée,
et ce matin, vers quatre heures, je me suis aperçu de la disparition
de mes quatre plus beaux ânes. Je croyais les trouver broutant à
portée du village, lorsqu’un examen attentif des entraves me fait
voir qu’elles ont été coupées au couteau. Pendant que cinq de mes
hommes cherchent la piste à l’aide de torches en paille, je selle
mon cheval, laissant la garde de mes bagages à trois de mes hommes
armés chacun d’un pistolet à deux coups, d’Isa et de son frère.
Je rejoins mes autres hommes près des ruines de Bondassoné, que
les voleurs et les ânes avaient traversées ; ce fut une course
folle à travers bois. Pendant que mes hommes examinent et suivent
pas à pas les traces des animaux, je me porte en avant et cherche
le passage des animaux dans les terrains fangeux, afin d’éviter
toute perte de temps. Quelques hommes de Ladio nous suivent pendant
une heure environ, mais nous abandonnent dès que nous entrons sur le
territoire des Kipirsi. Tant que les ânes ont traversé des terrains
mouillés par l’orage, la besogne est facile, mais vers trois
heures de l’après-midi il ne nous est plus possible, malgré la
perspicacité d’un de mes âniers, nommé Mamoura Diara, véritable
trappeur, de suivre leurs traces. Les fugitifs se sont dirigés sur
des terrains ferrugineux où toute trace de passage a disparu. Ne
connaissant pas le pays, ne sachant au juste où je me trouve,
abandonné par les gens de Ladio, et craignant de me voir surpris
par la nuit, je donne l’ordre de cesser les recherches. Après un
repas composé de fruits de cé, je cherche à m’orienter de mon
mieux. Heureusement que j’ai eu la précaution de consulter de
temps à autre ma boussole, je construis rapidement sur mon calepin
un croquis approximatif de la route parcourue, et donne la direction
générale à suivre. Vers quatre heures nous tombons sur les ruines
de Bouri, que la veille nous avions traversées de nuit. Quelques
Kipirsi maraudeurs erraient dans les ruines, et d’autres, postés
sur les argamaces, nous menaçaient de tirer si nous continuions à
avancer. Je les calme par gestes et en leur criant : _Kaï, kaï,
Ladio souri ?_ ce qui veut dire : Arrêtez, arrêtez ! chemin de
Ladio ? L’un d’eux, ayant compris, me fait voir la direction,
et bientôt nous reconnaissons l’endroit où nous nous étions
égarés hier. A la tombée de la nuit, nous sommes de retour à Ladio.
Les sept hommes qui me restent me sont absolument dévoués et
ont toute confiance en moi ; ils ont aujourd’hui fait preuve de
beaucoup de courage et se sont lancés sans hésiter à la poursuite
des voleurs dans un pays que nous ne connaissions pas. L’exemple
des hommes de Ladio, se retirant, ne les a pas découragés, et je
suis persuadé qu’aucun d’eux n’a eu peur un seul instant,
comme cela a eu lieu dans ma marche de Tiong-i sur Tengréla, où
deux hommes, que j’ai renvoyés depuis, avaient pris la fuite.
Le résultat de l’enquête à laquelle je me suis livré ce matin
me prouve que les voleurs ne sont pas rentrés dans le village, ni
pendant ni après la nuit, ils en sont seulement sortis. Comme le
constatent les traces, arrivés à Bondassonné, deux des voleurs
ont fait retour sur Ladio. Enfin, par une nuit aussi noire il est
impossible de faire son choix sur les quatre meilleures bêtes quand
on ne les connaît pas d’avance.
Mes soupçons se portèrent de suite sur cet homme du Gadiaga que
j’avais pris à mon service à Kotédougou, il n’avait pas passé
la nuit avec mes autres hommes. Ces derniers parlaient de l’exécuter
séance tenante comme traître ; mais comme la culpabilité de cet
homme n’était pas suffisamment prouvée, je donnai l’ordre de
ne pas l’inquiéter pour le moment. Un séjour plus long ici ne
pouvait que devenir dangereux, il s’agissait de trouver les moyens
de sortir au plus vite de cette situation. Tous mes ballots sont
remaniés, je répartis les quatre charges sur les six ânes qui
me restent et mes sept hommes, et nous nous empressons de quitter
Ladio. Le chef du village refuse de se livrer à aucune enquête,
prétextant qu’il n’a pas les moyens de m’aider en quoi que ce
soit : il ne me reste plus aucun espoir de retrouver mes animaux.
[Illustration : A la recherche des ânes.]
_Samedi_ 2 _juin._ — C’est en nous traînant péniblement que nous
atteignons Battokho. Les ânes ont porté des charges d’environ 90
kilos et chacun de mes âniers 25 kilos sur la tête tout en conduisant
les ânes. Pour égayer un peu mon personnel éreinté, et lui faire
oublier ses fatigues, je plaisantai un de mes captifs libéré, Birama,
auquel on avait volé ses deux ânes, en lui rappelant les discours
qu’il avait l’habitude d’adresser de temps à autre à ses
bêtes, à la manière des marchands sonninké. « Allons, _Bala_[99],
et toi, _Sarfatté_[100], disait-il jadis en s’adressant à ses deux
ânes, marchons vite et bien ! Les ânes vont partout, dans le pays du
sel et dans le pays du kola ; ils ont de petits pieds qui ne fatiguent
jamais et une grande bouche qui ne mange cependant le _dégué_[101]
de personne. » Ces braves gens éreintés et ruisselants de sueur
marchaient quand même et sans murmurer : comme moi, ils savaient
que notre salut dépendait de nos marchandises, aussi pour rien au
monde n’auraient-ils laissé un colis en détresse.
_Dimanche_ 3. — Aujourd’hui l’étape est encore plus pénible ;
il y a trois villages à traverser, et dans chacun d’eux il faut
changer de guides. Ils ont une telle peur de se voir capturer par
leurs voisins, qu’ils s’en retournent en coupant à travers la
brousse, et sans suivre de chemin, comme bien on pense. Ce n’est
qu’au bout d’une demi-heure et même d’une heure de halte dans
chaque village qu’on obtient un nouveau guide. A Diéni, tous les
hommes sont devant le village et sur les toits, munis de leurs arcs
et prêts à nous décocher des flèches empoisonnées déjà sorties
du carquois et tenues de la main gauche sur la corde de l’arc. Le
guide de Tierra, par quelques paroles, rassure la population, et tout
rentre dans l’ordre. Ce n’est qu’à onze heures et demie que
nous atteignons Dallou.
Pendant le trajet de Tierra à Diéni il s’est produit un
pénible incident que ma conscience ne me permet pas de laisser
sous silence. L’homme du Gadiaga, qui comme les autres portait une
charge, maugréait en marchant et finalement me signifia qu’il ne
voulait plus avancer, n’étant pas venu, disait-il, pour porter
une charge. Ce n’était, probablement, qu’un prétexte pour
s’en retourner au plus vite et rejoindre ses complices les voleurs
d’ânes ; mes doutes se confirmaient. Il me mettait dans un sérieux
embarras. Je l’engageai à nous suivre jusqu’à Dallou, où il
y a des Mossi parlant mandé qui lui faciliteraient le retour ; je
voulais, en agissant ainsi, l’emmener le plus loin possible afin de
l’empêcher de rejoindre les voleurs d’ânes et de tirer profit
de sa complicité, quand précipitamment, à un détour du chemin,
en un endroit un peu fourré, il jeta sa charge à terre et se sauva
dans la brousse. Je le poursuivis à cheval, et au bout de quelques
minutes je réussis à l’atteindre au côté gauche d’un coup de
revolver. Il mourut quelques instants après. Mes hommes, appréciant
mieux que moi le danger que ce traître nous faisait courir dans des
pays qu’il connaissait admirablement et qu’il niait avoir jamais
traversés, vinrent tous me dire que si je ne m’étais pas livré à
cette extrémité, il nous aurait ou dévalisés ou fait assassiner
à la première occasion. Ils en savaient plus long que moi sur les
agissements de ce misérable. Je dus, pour continuer ma route, prendre
sa charge et la porter en travers sur ma selle jusqu’à Dallou.
Dallou comprend deux grands villages, un village gourounga et un
village mossi. Le chef gourounga, à mon arrivée, m’explique que
je serai mieux chez les Mossi, et me fait conduire, à ma grande
satisfaction, à Moussa Safo, chef des Mossi. Il est une heure de
l’après-midi quand nous arrivons ; et ce n’est pas sans une
grande satisfaction que nous entrons dans ce village à toits en
paille. Nous nous sentons dès lors plus à l’aise et comme en pays
ami. Notre diatigué parle très bien le mandé ; il nous reçoit de
son mieux, et s’occupe de nous trouver soit un âne, soit quatre
ou cinq porteurs pour après-demain.
On ne peut pas dire qu’à Dallou il y a des ressources, j’ai
cependant trouvé à acheter des piments, un peu de sel, de la viande
et des kola.
En temps ordinaire et avant la guerre, les Mossi de Dallou
s’occupaient du commerce du sel et des kola ; ils se trouvent en
effet situés non loin d’un chemin commercial qui paraît avoir été
jadis bien fréquenté : je veux parler de l’artère Sofouroula,
Oua, Kintampo. Actuellement et depuis la guerre, ils s’occupent
seulement d’achats d’esclaves et fournissent du sel et d’autres
provisions à Gandiari.
Il n’y a à Dallou que trois ânes et cinq ânesses. Aucun de
ces animaux n’étant ni à vendre ni à louer, le vieux Moussa,
mon diatigué, s’occupe de trouver cinq porteurs. Comme il a
l’air de n’y mettre que peu de bonne volonté, je lui rappelle
sa promesse. Toute la journée, Moussa, comme du reste la plupart des
noirs, me répète : _A na soro, hamdoullilahi ! Allah ma nsona ! Bassi
té ! Allah a ni héré bé[102] !_ etc., de sorte qu’au lieu de
me mettre en route vers cinq heures du matin demain, je ne quitterai
Dallou probablement que vers neuf heures.
_Mardi_ 5 _juin._ — Il fait déjà chaud, nous partons accompagné
du chef gourounga à cheval, et de cinq porteurs engagés jusqu’à
Bouganiéna, à raison de 1500 cauries payables à l’arrivée. Trois
villages séparent Dallou de Bagata. L’un d’eux, Voyou, m’a
semblé bien peuplé ; Kou et Kotélé sont presque ruinés. A midi
seulement nous entrons à Bagata, grand village mossi, comprenant
environ trente groupes de cases de 15 à 40 habitants ; la population
de ce groupe semble atteindre 1300 à 1500 habitants.
Quelques voisins de mon campement viennent m’apporter des kola,
du riz et du soumbala ; on me vend aussi une calebasse de lait aigre
et quelques niomies froides qui constituent notre déjeuner.
A trois heures je me remets en route et nous atteignons Bouganiéna
à quatre heures et demie.
Bouganiéna est un grand village qui ne contient pas moins de 40 à
50 groupes de cases, suivant que l’on compte pour un ou pour deux
certains groupes assez rapprochés les uns des autres ; la population
totale de ce village doit être de 1500 à 2000 habitants, tous Mossi.
6 _juin._ — Mon diatigué s’occupe de me trouver deux ou trois
ânes, et, dans la matinée même, on m’en présente quelques-uns
dont on me demande 50000 à 60000 cauries. Je tombe d’accord pour
un âne _bala_ à raison de 30000 cauries. Le difficile est de trouver
des cauries, j’en manque absolument pour le moment.
Mon hôte a déjà dû, dans la journée, m’avancer 7500 cauries
pour payer mes porteurs. J’ouvre quelques ballots ; la vente de deux
pistolets à pierre et de quelques menus articles, pierres à fusil,
aiguilles, papier, glaces, me permet cependant de payer l’âne et
de rembourser les cauries.
Il est très difficile de vendre par ici. Les Mossi du Gourounsi ne
voyagent pas beaucoup ; ils s’occupent un peu de l’élevage des
chevaux et des ânes, et surtout du commerce des captifs.
Bouganiéna offre quelques ressources ; je réussis à me procurer
du riz, des piments, des haricots ; mais il n’y a pas de viande à
acheter en ce moment ; c’est le mois de Ramadan, et les habitants,
tous musulmans, observent strictement le jeûne. Le soir, après le
coucher du soleil, ils mangent le _bakha_, préparation de farine
de mil cuite, avec du tamarin, et dans la nuit a lieu un repas de
haricots, de lakh-lalo ou de riz.
Quoiqu’il y ait beaucoup de vaches à Bouganiéna, je n’ai réussi
à me procurer qu’une fois du lait. Les moutons et chèvres sont
également nombreux, mais ce qui abonde, c’est surtout la volaille
et les pigeons.
Les Mossi ne sont pas importuns ; personne n’est venu m’ennuyer ;
les quelques visites que j’ai reçues ne se sont pas prolongées
outre mesure. Les gens m’ont paru un peu civilisés. L’imam est
venu me voir avec plusieurs lettrés musulmans et m’a demandé la
permission de me poser quelques questions sur les chrétiens et les
juifs, dont il n’a connaissance que par les livres. C’est un
vieux bonhomme qui parle bien le mandé. Ayant appris que le matin
j’avais été me promener à la mosquée, il me demanda pourquoi
je n’y étais pas entré ; je lui expliquai que j’avais craint
d’être indiscret, ce qui le fit sourire et lui donna l’occasion
de me dire que les Mossi ne pensent jamais à mal et ne voient aucun
inconvénient à ce qu’un chrétien entre dans ce saint lieu.
En allant rendre sa visite à l’imam, je vis chez lui un gamin
qui avait le bras fracturé et auquel on faisait le pansement à
l’aide d’attelles.
L’homme qui se livrait à cette opération chirurgicale semblait
être très versé dans sa science, car c’est vraiment avec
dextérité qu’il s’acquittait de ses fonctions. J’en fus frappé
et exprimai mon étonnement à mon hôte. Il m’assura que, dans
le pays, on arrivait à guérir et à remettre toutes les fractures,
et qu’il n’était pas rare de voir guérir des membres brisés.
En sortant, j’allai visiter la mosquée.
Ce monument est orné sur la face nord de petits carrés, losanges
et triangles en creux, irrégulièrement disposés. Le grand minaret
est, comme d’habitude, surmonté d’un œuf d’autruche. Quant aux
petits minarets de la cour, ils ne sont couronnés que de gargoulettes
en terre. Cette mosquée a 16 mètres de long sur 18 de large ;
sa hauteur est de 6 à 7 mètres, et le grand minaret a environ
5 mètres. A côté des petites cases rondes mossi, la mosquée,
vue à quelques centaines de mètres, paraît beaucoup plus grande
qu’elle ne l’est en réalité ; elle fait très bon effet.
Bouganiéna est le dernier village faisant partie du Gourounsi ;
la frontière du Mossi se trouve à 6 kilomètres dans l’est,
et est marquée par un bas-fond marécageux.
_Vendredi_ 8 _juin._ — Je me mets en route tout seul, avec mes
hommes, personne n’ayant voulu m’accompagner à Banéma (premier
village mossi), résidence de Boukary Naba. Ce chef, à la suite
d’un différend survenu récemment au sujet de bœufs, a prévenu
les Mossi de Bouganiéna qu’il ferait captif tout individu qui se
risquerait à venir à Banéma.
Le chemin est bien frayé ; il est impossible de s’égarer. A
neuf heures je m’arrête devant le groupe de cases habitées par
Boukary-Naba.
La présence d’une dizaine de chevaux entravés sous les arbres et
le bruit du tam-tam m’indiquent suffisamment que je me trouve bien
en présence de la résidence du chef.
Avant de faire plus amplement connaissance avec les Mossi chez lesquels
nous venons d’entrer, revenons un peu sur les Gourounga et leur pays.
★
★ ★
Cette contrée, dans la partie où je l’ai traversée, et surtout aux
abords du fleuve et des bas-fonds, est en général couverte d’une
végétation qui, sans être luxuriante, est cependant belle pour le
Soudan ; elle offre de temps à autre aux voyageurs des sites d’un
aspect sauvage qui égaye, repose la vue et rompt la monotonie des
pays soudanais.
Le gibier abonde partout : sans compter les perdrix, pintades,
outardes, on y trouve encore toutes les variétés d’oiseaux
aquatiques. A l’exception du singe, j’ai vu les traces
ou aperçu presque tous les animaux qui constituent la faune du
Soudan. L’éléphant notamment y est très commun ; il n’y a pas de
village où l’on n’en trouve des ossements. Les indigènes portent
tous des bracelets ou des boucles d’oreilles en ivoire. Je ne crois
pas cependant que les Nonouma réussissent souvent à tuer cet animal,
car ils ne possèdent comme armes que l’arc et la hache ; ce sont
plutôt les chasseurs mossi qui, armés de fusils, en tuent de temps
à autre.
[Illustration : La mosquée de Bouganiéna.]
Diawé, qui est un excellent chasseur et un connaisseur, après avoir
examiné dès ossements, m’affirme que les éléphants de cette
région appartiennent à une espèce de petite taille, au pelage roux
noir que les Mandé désignent sous le nom de _sama-oulé_ (éléphant
rouge). Cette variété est plus petite que l’éléphant gris noir
que nous avons vu souvent aux environs de Niélé.
La constitution géologique du Gourounsi est très variée : tandis
qu’aux abords du fleuve il n’y a que du quartz ferrugineux et
des sables aurifères ; ailleurs ce sont des terrains alluvionnaires
dans lesquels émergent tour à tour le granit gris bleu et la roche
ferrugineuse. Le terrain est peu accidenté : c’est à peine si
l’on aperçoit de temps à autre quelques plissements ; il y a peu
ou pas de ruisseaux ; l’eau se ramasse dans quelques bas-fonds,
y forme de grandes flaques couvertes de nénuphars et d’autres
plantes aquatiques.
Aux environs de Dallou, Bagata, Bouganiéna, l’aspect de la région
change brusquement : on entre dans de grandes plaines découvertes,
pour la plupart défrichées ; les arbres ont fait place à une
mimosée très épineuse qui abonde dans beaucoup d’endroits ; le
terrain est argilo-siliceux, rarement on voit du fer. Il y a cependant
beaucoup de granit aux environs de Bouganiéna. Les cé et netté
sont plus vigoureux que partout ailleurs ; c’est une région de
culture dans toute l’acception du mot ; la terre végétale m’a
paru excellente.
Comme type en général, et comme mœurs, les Nonouma m’ont semblé
offrir quelque analogie avec les Niéniégué, leurs voisins ; ils
ne parlent cependant pas la même langue. Ils sont marqués de trois
façons différentes.
La limite des Nonouma vers l’est se trouve entre Ladio et
Dallou. Dans ce dernier village on entre déjà dans une autre famille
gourounga, celle des Youlsi ; aucun des habitants n’est tatoué.
Chez les Nonouma, les femmes ont à peu près toutes le corps
tatoué ; le buste n’est quelquefois qu’une vaste cicatrice ;
on n’y distingue pas de dessins : c’est une série de petites
entailles disposées sans symétrie autour des reins, du nombril,
dans le dos et sur les épaules.
La plupart des Nonouma sont circoncis ; on en rencontre de nus et
d’autres qui portent le bila. Beaucoup de femmes se couvrent avec
le _foulabourou_ (bouquet de feuilles), il y en a aussi qui errent
toutes nues. Comme les Niéniégué, elles fument la pipe.
Les bijoux des Nonouma sont tous en ivoire : ce sont des bracelets se
portant au-dessus du coude et des boucles d’oreilles à peu près
uniformes et du diamètre d’une pièce de 2 francs.
En passant à Lava, j’ai vu des séances de _dou_ comme chez les
Bobo. Dans le même village se trouvaient également des tombes en
forme de puits, comme celles des Niéniégué.
Les femmes nonouma comprennent d’une drôle de façon les soins de
propreté à donner à leurs enfants. Tous les soirs le même spectacle
s’offrait à mes yeux. La mère, tenant l’enfant sur ses genoux,
commençait à lui ingurgiter avec la main autant d’eau qu’elle
pouvait ; pendant ce temps le pauvre petit pousse naturellement des
cris à fendre le cœur d’une mère un peu sensible, mais rien ne
l’arrête : tant qu’il reste une goutte d’eau dans la calebasse,
le petit doit l’avaler. Si encore le lavage était terminé, il
n’y aurait que demi-mal, mais là commence une opération que je
n’avais pas encore vu pratiquer.
La mère place son enfant sur ses genoux, la tête tournée vers
le sol, puis, se servant de sa bouche comme canule, lui fait
prendre force lavements. Après chaque gorgée, elle détourne le
postérieur de l’enfant, qui s’empresse de chasser avec force ce
liquide. L’opération se continue jusqu’à ce que la calebasse
d’eau soit épuisée. Il passe ainsi dans le corps du petit être,
soit par en haut, soit par en bas, environ quatre litres d’eau par
séance. Ce nouveau genre de lavement n’a pas l’air d’incommoder
l’enfant, qui pleure rarement.
[Illustration : Soins de propreté.]
Les Nonouma saluent et souhaitent la bienvenue en se frappant
la cuisse ou la jambe de la main droite aussi souvent qu’ils
vous disent _dadio_ ou _dagaré_, ce qui doit vouloir dire « bon
matin, bonjour ». Quand j’arrivais près d’un chef de village,
c’était au moins pendant cinq minutes qu’il répétait _dagaré_
en se frappant la jambe ; comme salut, cela m’a paru assez original.
Ce peuple est très superstitieux. Ainsi, à Ladio, quatre _koma_
(grues couronnées) ayant dirigé leur vol vers le village, toute la
population monta sur les argamaces en poussant des cris, afin de les
effrayer et de détourner leur vol.
Près du même village il y a une sorte de mare où l’on prend
l’eau pour boire ; cette mare est infestée de caïmans. Comme je
me disposais à aller en tirer un, on me pria de ne pas le faire,
la mort d’une de ces bêtes pouvant causer ou attirer les plus
grands malheurs sur le village.
Je n’ai rien à ajouter à propos de leurs habitations, j’en
ai déjà parlé à Diabéré. Je signalerai cependant les toits,
qui sont dépourvus de gouttières en bois ; l’eau s’écoule
le long d’une paroi, et afin de l’empêcher de désagréger ce
chétif mur en terre, sur toute la partie où l’eau s’écoule
les Nonouma ont incrusté des fragments de poterie, des morceaux de
schiste et des cailloux plats de diverses couleurs. Le tout constitue
une grossière mosaïque.