disent que c’est avec cette soie indigène teinte en vert que sont
brodés les dorokés dits de _Sansanding_. C’est une erreur : la
soie verte en écheveaux est importée d’Europe ; le Soudanais ne
connaît pas la teinture verte, il ne sait teindre et obtenir que
diverses nuances de bleu, le noir sale, le jaune, le rouge brique,
le rouge rouille, diverses nuances de brun et le rouge brun.
1o Les nuances bleues sont obtenues avec l’indigo, soit pur, soit
mélangé à diverses feuilles d’arbres qui donnent, suivant le
dosage, toutes les nuances depuis le bleu azur jusqu’au bleu de
prusse et cobalt.
2o Le noir est obtenu avec une sorte de sulfate de fer (voir chapitre
Fourou).
3o Le jaune, à l’aide du safran (voir chapitre Tiong-i).
4o Le rouge brique, à l’aide du jus de kola.
5o Le rouge rouille n’est employé qu’à Djenné, dans le Fermagha
et le Macina ; il sert à teindre la laine qui entre dans la confection
du _kassa_, tapis ou couvertures que l’on nomme _kassa_.
Ce rouge est obtenu à l’aide d’une pierre appelée _say_ qui
vient du Hombori. Pilée, elle donne une ocre rouge dans laquelle on
fait tremper la laine avec de l’eau de cendre (potasse), employée
comme mordant. La teinture ainsi obtenue a un teint mat, terne,
ressemblant au rouille sale.
6o Diverses nuances de brun obtenues avec les feuilles d’un
arbrisseau appelé _bassi_ en mandé, et _raat_ par les Wolof et les
Toucouleur. C’est la couleur nationale du Bambara et du Malinké.
7o Le rouge brun, avec lequel les cordonniers teignent les peaux. Ce
rouge est obtenu à l’aide de la tige d’une variété de sorgho
stérile appelée en mandé _fara ouoro_. Ce sorgho n’est pas
beaucoup cultivé dans les pays mandé ; on ne le rencontre qu’à
l’état isolé, planté autour des villages et mélangé au maïs.
La moelle de cette plante, calcinée et mélangée à l’eau de
cendre, donne aux peaux, en les laissant longtemps infuser, une teinte
d’un rouge qui passe bientôt au brun ; les noirs ne s’en servent
jamais pour teindre du coton ou des étoffes.
A ces produits tinctoriaux il convient d’ajouter :
1o Le _sey_, jaune citron qu’on tire d’un arbuste de 50 à 60
centimètres de hauteur et dont on utilise la racine. L’arbuste
est nommé _sey-iri_ par les Mandé de Kong.
Dans le Djimini j’ai plus tard retrouvé la même racine sous le
nom de _gouéré_ ; elle s’emploie comme le souaran (dont j’ai
parlé à Tiong-i), mais la teinte est plus mate.
Dans un village du Djimini j’ai vu obtenir du vert avec une
superposition de jaune (du gouéré ou sey) sur du bleu indigo,
mais cela ne donne que des teintes maculées n’ayant rien
d’uniforme. Aussi cette couleur n’est-elle jamais employée.
2o Le _henné_, fourni par un petit arbuste que l’on trouve
partout. Les indigènes se servent volontiers des feuilles de
henné pour se rougir les ongles. Quelques chevaux gris ont aussi
les balzanes, la crinière et la queue teintes dans cette couleur,
ce qui leur donne un aspect bizarre, surtout quand cette toilette
est agrémentée de taches pommelées.
Les Dafing élèvent quelques bœufs, qui sont de même race que ceux
de Fourou, Niélé, Kong, etc. La race ovine est représentée par
un magnifique mouton à poil ras, de race maure, qui donne un bon
rendement de viande. A Dioulasou, Kotédougou et Ouahabou, le prix
d’un bel animal varie entre 7000 et 10000 cauries (10 à 15 francs).
Il existe aussi ici une variété d’ânes à robe grise de
l’espèce nommée en mandé _sarfatté_, mais qui offre cela
de particulier avec les ânes du Mossi, du Bakhounou et du Macina,
qu’ils ont tous le museau noir. On les appelle _dafing_[92]. C’est,
m’a-t-on dit, cette variété d’ânes qui a donné le nom de
Dafina au pays, et de Dafing aux gens qui l’habitent[93].
Nous avons déjà parlé des Bobofing et des Bobo-Dioula, il nous reste
à dire quelques mots sur les Bobo-Niéniégué et les Bobo-Oulé.
Les Niéniégué diffèrent peu de leurs voisins les Bobofing. Comme
chez ces derniers, on peut observer toutes les faces, tous les profils
et toutes les nuances de peau ; ils ont la même coiffure et les
dents taillées en pointe. Ils sont également tous de belle taille.
On les reconnaît cependant facilement à leur tatouage, dans
lequel figurent les marques du Mossi, du Dafing, du Nonouma[94], du
Siène-ré, du Mandé, etc. Leur face n’est plus qu’une vaste
cicatrice ; ils ne sont pas uniformément marqués, on distingue
trois tatouages différents.
On ne rencontre chez eux ni nez, ni lèvres percés. Ils sont circoncis
et non circoncis.
Comme chez les Bobofing, il y a plus de gens nus que d’autres ;
les chefs seuls portent pour tout vêtement une couverture en coton
en guise de plaid ; à Yaho, les jeunes gens ont une petite jupe,
sorte de ceinture en coton à laquelle pendent des franges de trente
à quarante centimètres de longueur, de la grosseur d’une forte
ficelle ; ces mêmes jeunes gens portent également comme boucles
d’oreilles, à chaque oreille, une dizaine d’anneaux de rideaux
passés dans un seul trou.
Les femmes niéniégué sont mieux faites, et n’ont pas le buste
long des femmes bobofing ; elles fument toutes la pipe.
Le caractère de ce peuple est plus belliqueux ; ils sont redoutés
non seulement par les Bobofing, mais encore par les Dafing et les
Bobo-Dioula, dont ils sont voisins.
Leurs cases sont mieux conditionnées et tenues plus proprement que
chez les Bobofing. On s’élève sur le toit par un escalier en terre,
au lieu d’un simple morceau de bois entaillé.
Il existe encore une autre famille de Bobo, appelée Bobo-Oulé, mais
je n’ai traversé aucun de leurs villages, situés plus dans le
nord. D’après les Dioula et les gens de Ouahabou, ils ne seraient
autre chose que des Niéniégué, mais de mœurs plus douces ; ils
vivent en bonne intelligence avec leurs voisins et n’inquiètent pas
les marchands qui traversent leur pays pour se rendre de Dioulasou
à Djenné ou Bandiagara. C’est probablement le contact avec les
étrangers qui les a mis sur la voie de la civilisation ; on ne voit
plus chez eux de personnes nues et ils s’occupent un peu de tissage
et de confection d’objets en cuir, qu’ils vendent à Djenné. Leur
langue est l’idiome des Bobo-Niéniégué. Ils incisent leur physique
des mêmes cicatrices que les Niéniégué et y ajoutent, sur le front,
une croix à simple ou à double entaille.
Maintenant que nous avons passé en revue les diverses variétés de
Bobo, il nous reste à les examiner au point de vue ethnographique et
à voir à quelle famille noire il faut les rattacher. Avant tout,
il y a lieu d’écarter de suite les Bobo-Dioula, qui ne sont
que des étrangers vivant au milieu d’eux. Je n’hésite pas à
affirmer que ce ne sont que des Malinké venus dans cette région
à la suite de quelque guerre du Mali ou même plus récemment au
moment du désagrégement de ce vaste royaume. Ils parlent, comme
nous l’avons vu, un dialecte malinké, portent encore le vêtement
teint au _bassi_ (en brun), et sont tatoués comme le Mandé de Kong ;
eux-mêmes disent qu’ils viennent du Ségou. Beaucoup de Bobofing
et de Bobo-Niéniégué, plus avancés en civilisation que leurs
compatriotes, font du commerce ; dès qu’ils se trouvent un peu
dégrossis, ils marquent leurs enfants comme les Mandé-Dioulé et
prennent le titre de Bobo-Dioula. On peut donc dire que les Bobo-Dioula
constituent la caste élevée des Bobo en général.
Restent les Bobo-Niéniégué, Bobo-Oulé et Bobo-Fing. Comme on
m’a affirmé que ces deux premières variétés faisaient partie
de la même famille, on peut dire que les Bobo sont, ou bien les
Bobo-Niéniégué, ou bien les Bobo-Fing.
Si ces deux familles ne constituent qu’un seul et même peuple,
il semblerait qu’ils ont toujours vécu assez loin l’un de
l’autre. Ils ne parlent pas la même langue, mais se comprennent
cependant.
Les Niéniégué tiennent le chien des Foulbé ; comme eux, ils le
nomment _labbo_, tandis que les Bobo-Fing appellent cet animal _bouki_
(à comparer avec le mot wolof _loup_ et _hyène_). Pendant le peu
de temps que j’ai passé au milieu d’eux, il ne m’a pas été
possible de pénétrer beaucoup leur vie intime, ni d’étudier la
langue qu’ils parlent, mais je tiens cependant à consigner ici
les quelques remarques que j’ai faites sur eux, en général.
Les Bobo-Fing s’ornent des colliers, bracelets, jarretières des
Mboin(g) ; les femmes portent leurs enfants, comme les Mboin(g), dans
une natte ou une peau, et leur tatouage est absolument semblable ;
de plus, ils aiment le vin de palme et cultivent le rônier ; or le
vin de palme est appelé _mboin(g)_ en mandé : Mboin(g) ne serait-il
que le surnom du peuple dont j’ai traversé quelques villages,
et Bobo serait-il leur vrai nom ? Je l’ignore. Toujours est-il que
les deux peuples offrent assez de traits de ressemblance pour qu’on
puisse les apparenter ou au moins supposer qu’ils ont longtemps
vécu côte à côte dans une même région.
Les Niéniégué, au contraire, se rapprochent beaucoup plus de la
famille siène-ré. Les briquettes plates et rectangulaires qu’ils
emploient pour la construction des cases sont semblables à celles des
Siène-ré du Kénédougou. Le baobab est très abondant autour des
villages comme chez les Siène-ré, et l’on ne voit plus le rônier
qu’isolément. La teinture noire existe ici comme à Fourou. Dans
leur tatouage figurent les trois marques du Siène-ré ; de plus,
la rive gauche du Bagoé, aux environs de Tiong-i, se nomme Niéné ;
or Niéné et Niéniégué sont deux mots semblables, la terminaison
_gué_ s’ajoutant à beaucoup de noms propres et de noms communs
du Follona. Ils ont quelques mots et usages semblables à ceux des
Siène-ré.
Si les Niéniégué ne sont pas des Siène-ré, ils vivent à côté
d’eux depuis fort longtemps. Actuellement encore les Niéniégué
et les Bobo-Oulé touchent au Mianka (pays où l’on ne parle que le
siène-ré). En tout cas, ils offrent beaucoup plus de ressemblance
avec ce dernier peuple qu’avec les Bobo-Fing, desquels ils paraissent
avoir vécu assez éloignés.
Ce qu’il y a de curieux chez le Niéniégué, c’est qu’il enterre
ses morts d’une façon toute particulière et qui ne doit pas être
passée sous silence. Le défunt, après les ablutions, est placé
verticalement dans un trou de 1 m. 80 de profondeur et adossé à une
des parois de ce puits. Ce trou est recouvert de branchages, et tous
les jours on porte de la nourriture au défunt, car ce dernier n’est
réputé mort, chez eux, que lorsque la tête s’est détachée
du tronc. Comme ces puits sont creusés dans le village même,
l’odeur que répandent un ou deux cadavres, dans ce pays si chaud,
rendrait un village inhabitable pour des Européens. Les Niéniégué
ne semblent cependant pas en être incommodés, car pendant toute la
période qui suit la mort jusqu’au moment où l’on maçonne le
puits, ce n’est qu’une orgie, et le dolo et la nourriture sont
absorbés devant la tombe.
Avant de quitter Ouahabou j’ai dû, à mon grand regret, congédier
Moussa Diawara, un de mes deux domestiques, qui m’avait jusqu’à
présent servi avec beaucoup de dévouement. L’ayant déjà eu à
mon service il y a quatre ans, j’avais été très heureux de le
retrouver à Kayes et de l’emmener ; il était intelligent, et,
sans savoir parler le français, il me comprenait très bien. Tout
à coup il se produisit un arrêt subit dans son développement
intellectuel : d’éveillé qu’il était, il perdit la mémoire
et tout esprit d’initiative. Pour comble de malheur, il prenait la
moindre observation pour un acte d’hostilité de ma part. A plusieurs
reprises et dans des moments difficiles, se croyant peut-être
indispensable, il manifesta l’intention de me quitter pour faire du
commerce. A la suite d’une réprimande méritée, il demanda à me
quitter, ce que je lui accordai. De Ouahabou il pouvait gagner sans
danger Djenné et le Ségou, son pays natal. Je lui payai ses gages,
partie en argent monnayé, partie en poudre d’or et en marchandises.
Le même jour je trouvais à me défaire avantageusement d’un
de mes ânes qui commençait à dépérir, de sorte que je me suis
mis en route le 26 mai avec un convoi de neuf ânes, un domestique,
un palefrenier et cinq âniers ; au total sept hommes.
_Samedi_ 26 _mai._ — Comme toujours, au départ, les guides de
Karamokho Mouktar faisaient défaut. A six heures, ne les voyant
pas, je me mets en route sans eux ; ce n’est qu’à huit heures
vingt, à hauteur d’une ruine, que je suis rejoint par un des
fils de Karamokho Mouktar et trois autres cavaliers. C’était une
véritable escorte que Karamokho Mouktar mettait à ma disposition ;
il tenait à me prouver que son amitié était sincère. Je n’ai
eu, du reste, qu’à me louer de ses bons procédés à mon égard,
ses sentiments ne répondant pas du tout à son physique peu engageant.
A Boromo, les cavaliers me font descendre chez un riche musulman du
Mossi, nommé Abd er-Rahman, qui m’accueille fort bien. C’est un
homme qui a beaucoup voyagé ; il parle fort bien le mandé-dioula.
Boromo comprend quatorze villages, répartis sur un espace de 1
kil. 500. La population est composée de douze villages mossi, un petit
village dafing et un autre, habité par quelques familles de Foulbé
noirs (Sankaré) venus du Ganadougou. Tout le monde parle le mossi.
Les Mossi sont venus ici au moment des guerres d’El-Hadj Mohammadou
de Ouahabou ; ils proviennent du Yatenga et de Waghadougou. Fervents
musulmans et mécontents de vivre dans un pays où les _naba_ (chefs,
rois) boivent du dolo et se soucient peu de leur religion, ils ont
rallié, par conviction, le pèlerin de Ouahabou et se sont groupés
autour de lui.
Boromo compte environ 1200 habitants. Le village m’a paru assez
prospère ; il y a beaucoup de bœufs, de moutons et quelques
chevaux. Les habitants s’occupent de culture et, accessoirement,
du tissage et de commerce. Ils tirent quelques chevaux et du bétail
du Mossi, qu’ils vont vendre dans le Dafina et même à Dioulasou
et à Ouaranko.
Dès notre arrivée, les gens de Karamokho Mouktar se mirent en
relation avec les Mossi influents afin de me faire traverser le
Gourounsi. Ce pays est fort peu connu actuellement. Il est sillonné
par les guerriers de Gandiari, qui, à la tête des Songhay du
Zaberma (rive gauche du Niger, nord du Haoussa) et de quelques bandes
d’aventuriers de toute nationalité, mettent depuis plusieurs
années le pays à feu et à sang. Il m’est difficile de trouver
une route offrant quelque sécurité.
Trois chemins conduisent de Boromo vers le Mossi.
Le premier passe à Baporo, Ladio, Bouganiéna et entre dans le Mossi
à Banéma.
Le deuxième passe à Poura, To, Sillé, et se rattache à Kassougo,
au chemin Waghadougou-Oua ; il rejoint le premier à Bouganiéna.
Le troisième passe également à Poura, mais de là se dirige sur
Sati, Sapouï, Baouér’a, Waghadougou.
Les deux derniers furent de suite écartés comme étant trop dangereux
à cause du voisinage des troupes songhay qui venaient de s’emparer
de Sati. L’embarras était grand, lorsqu’un vieillard fit remarquer
que le chemin Baporo-Ladio, tout en étant le plus court, est en même
temps le plus éloigné de la zone que ravage Gandiari. J’optai
pour ce dernier, qui offrait l’avantage de me faire atteindre dès
le sixième jour de marche le village de Dallou, qui, bien que faisant
partie du Gourounsi, est habité par des Mossi. Ce chemin est cependant
rendu dangereux par le voisinage du Kipirsi, dont les habitants ont
la réputation d’être pillards et voleurs à l’excès.
Une fois le choix du chemin arrêté, il s’agissait de trouver un
guide, ce qui était plus difficile. Mon hôte me présenta bientôt
deux frères, Mossi de Boromo, qui consentaient à m’accompagner
l’un jusqu’à Ladio, l’autre jusqu’à Bouganiéna.
_Lundi_ 28. — De bonne heure, les deux guides viennent me
prendre. L’aîné des deux frères, nommé Isa-Safo, est monté ;
Abd er-Rahman, mon _diatigué_ (hôte), et d’autres vieux Mossi
nous accompagnent bien au delà des derniers villages de Boromo et
nous souhaitent bon voyage, avec force démonstrations d’amitié.
Vers sept heures nous atteignons les bords d’une grosse rivière
venant du nord-ouest et coulant vers le sud-est ; c’est la branche
occidentale de la Volta, celle qui passe à Bossola et qui de là,
continuant son cours nord-nord-est, passe au nord de Ouaranko. A Mouki
elle se coude pour passer près de Boussé, Goma et Dossa. Plus au
sud elle passe près de Poura et Fana. Les Mossi qui m’accompagnent
m’affirment, pour la seconde fois, que cette rivière se rend dans
les environs de Kintampo (sud-ouest de Salaga) ; c’est donc bien
la Volta Noire, branche occidentale de la Volta.
Les rives sont bien boisées aux abords du gué ; le sentier qui
y mène, n’étant guère fréquenté que par quelques chasseurs
de Boromo, est obstrué par la végétation, et c’est à coups
de sabre qu’il faut se frayer un passage. Quoique les berges
soient très escarpées, le transbordement des bagages s’effectue
facilement. Le fond de la rivière est uni dans toute sa largeur,
35 mètres environ ; il y a 80 centimètres d’eau et le courant est
d’environ 3 milles à l’heure. Ce cours d’eau roule du quartz
et du gros sable ferrugineux.
En arrivant sur l’autre rive, les deux guides et un chasseur qui se
rend à Baporo me font comprendre qu’il faut marcher avec précaution
dans le Gourounsi et ne laisser personne derrière. Ces braves gens
n’ont pas trop confiance en eux-mêmes.
Quelques instants après j’ai le bonheur de tirer, à environ
cent mètres, un caïman qui sommeillait et se laissait aller au
fil de l’eau, puis je tire un coup de fusil Beaumont et deux
coups de revolver dans le lit de la rivière pour faire voir aux
indigènes la portée et la rapidité de tir de nos armes. Cette
petite démonstration ne manque pas de les rassurer et c’est pleins
de confiance qu’ils m’accompagnent.
Le gros gibier abonde sur cette rive : partout on voit des traces de
buffles, d’éléphants, de grosses antilopes et de phacochères
(sorte de sanglier). A quelques centaines de mètres du village,
je tue une antilope (_son_, en mandé), ce qui achève de bien me
placer dans l’esprit de mes compagnons de route.
Baporo est un tout petit village, et quoiqu’il n’ait que peu de
ressources, les habitants me font fête : ils me donnent du mil,
des cé et une calebasse d’huîtres sèches, pêchées dans la
rivière. Toute la journée il ne fut naturellement question, entre le
chasseur qui parlait le _nonouma_ et les hommes du village, que de mes
armes et de l’adresse des _nasara_ (chrétiens). Chez ces peuples
à demi sauvages il n’est pas difficile de passer pour un héros.
Baporo et Poura (le gué se trouve à 7 kilomètres au sud-est du
gué de Baporo) ont des relations assez suivies avec les Mossi de
Boromo, auxquels ils vendent des cocons de vers à soie et un peu
d’indigo. Les Mossi, de leur côté, séjournent de temps à autre
dans ces deux villages quand ils viennent chasser dans les environs.
Le chef du village ne fait aucune difficulté pour me donner deux
hommes qui doivent me conduire au chef de Lava.
Dans la soirée, Diawé a été piqué par un scorpion ; cette piqûre
lui occasionne une forte fièvre. Le chasseur qui nous a accompagnés
va sur-le-champ aux environs cueillir des feuilles qu’il mâche et
applique sur la plaie ; bientôt il se produit un mieux sensible. Je
n’ai pas le bonheur de connaître cette précieuse plante ;
malheureusement le chasseur n’en a emporté que deux, qu’il a
mâchées, et il ne m’a pas été possible de lui en arracher le nom.
_Mardi_ 29 _mai._ — Ce matin, Diawé se trouve tout à fait remis ;
nous quittons Baporo, et bientôt nous traversons un terrain rempli
de quartz ferrugineux que les indigènes lavent et d’où ils tirent
de l’or. Il existe ici tout un bassin aurifère qui commence sur
le versant est des collines de Bangassi pour s’étendre jusqu’à
Baporo et Lava, mais il n’est exploité que par les Niéniégué
de Dousi et de Bangassi, et les Nonouma de Baporo et de Poura. Au
dire des gens que j’ai interrogés, le rendement est, paraît-il,
plus grand que dans le Lobi ; malheureusement, les gisements sont
assez éloignés du fleuve pour que les indigènes renoncent à s’y
pourvoir d’eau pour effectuer le lavage.
Il ne me paraît cependant pas difficile d’y amener de l’eau du
fleuve en grande quantité ou au moins d’y creuser des puits, mais
les indigènes sont trop apathiques, la moindre difficulté les arrête
et les décourage, de sorte que l’exploitation de l’or par ici est
peu rémunératrice. Cette population a aussi la réputation de ne pas
savoir laver comme celle du Lobi[95]. La couleur de cet or est d’un
beau jaune et les pépites généralement plus grosses que celles du
Lobi. J’en ai vu un échantillon à Ouahabou, mais, à mon grand
regret, je n’ai pu l’acheter : le possesseur, pour des raisons que
j’ignore, ne voulant pas s’en défaire, même à un prix double
de sa valeur. Il m’est, du reste, arrivé plusieurs fois pendant
le cours de mon voyage que l’on m’offrait à acheter de l’or,
mais toujours à un prix peu raisonnable (le double de sa valeur),
l’indigène se faisant lui-même souvent voler par des marchands.
A mi-chemin de Lava et au moment de traverser un bas-fond plein
de verdure, on me signale à environ 100 mètres en avant de nous
la présence de quelques hommes armés se faufilant à travers
la brousse. Isa les ayant reconnus pour des Mossi de Boromo, nous
continuons à avancer et les laissons défiler sur notre flanc droit,
l’arc bandé et les flèches à la main, prêts à tirer. Ils
reconnurent à leur tour Isa et son frère et vinrent leur souhaiter
bonne route. Comme je manifestais mon étonnement de voir ces quatre
voyageurs nous approcher avec tant de méfiance, Isa m’expliqua
que jamais deux partis ne se rencontraient dans le Gourounsi sans
respectivement se détourner du chemin par précaution et apprêter
les armes. Quand on se connaît, on se serre la main ; dans le cas
contraire, on continue sa route en surveillant ses derrières et ses
flancs. Un peu plus tard, nous sommes croisés par deux autres Mossi
qui prennent en effet les mêmes dispositions. Il est absolument de
coutume de voyager ainsi dans le Gourounsi. Les habitants du Gourounsi
en général et les Nonouma en particulier sont loin d’avoir une
bonne réputation ; au dire de tous ceux que j’ai interrogés,
ce pays est excessivement dangereux à traverser quand on n’est
pas armé.
[Illustration : Sur les bords de la Volta Noire.]
Lava, où nous passons la journée, est un petit village à demi
abandonné. Les habitants nous reçoivent bien et leur vieux chef me
donne un peu de mil, du tabac et un guide pour demain.
_Mercredi_ 30 _mai._ — L’étape n’est que de deux heures de
marche et j’aurais bien pu rallier la veille, malheureusement on
ne voyage pas ici comme on veut, les renseignements font absolument
défaut. Isa et son frère sont pleins de bonne volonté, mais
entendent à peine le mandé et ont de la difficulté à se faire
comprendre par les Nonouma, de sorte qu’il est difficile d’être
bien informé.
Arrivé de bonne heure à Diabéré, je charge mes hommes de
compléter nos provisions en mil et leur donne à cet effet quelques
menus objets à vendre. Comme le village est presque abandonné,
il offre peu de ressources et ne possède pas de cauries. Dans la
soirée nous réussissons cependant à nous procurer du mil et du
sorgho en procédant par échange direct et en donnant en payement
des aiguilles, des hameçons et quelques perles dites _rocaille bleue_.
Diabéré ou Zabéré[96] est un village très curieux à visiter ;
il se compose d’un village ordinaire et d’un village souterrain ;
les rez-de-chaussée sont partout si bien enterrés et les ouvertures
si bien dissimulées qu’il peut arriver de loger au premier sans le
savoir. On entre dans le village souterrain par une seule ouverture
visible, près de la case du chef de village, dans une rue centrale ;
mais de toutes les cases on y pénètre par un trou rond de 50
centimètres de diamètre semblable aux bouches des monte-charges des
navires de guerre. On peut communiquer partout souterrainement et il
est facile de s’égarer dans ce dédale de chambres mal éclairées
ne recevant qu’un jour douteux. Pour des noirs il doit être très
difficile de s’emparer d’un village construit de cette façon
et d’y faire prisonniers les habitants, surtout si ces derniers
opposent une résistance énergique et se sont ménagé quelques
issues bien dissimulées sur la campagne.
Cette partie souterraine est réservée aux femmes, qui y font la
cuisine, y remisent les provisions de bois, d’eau et les graines. Le
premier, qui n’est autre chose qu’un rez-de-chaussée, car on
ne peut comparer le souterrain qu’à des caves, est habité par
les hommes, qui s’y tiennent pendant les heures chaudes. Le soir,
à partir de cinq heures environ, tout le monde s’installe sur les
argamaces et y passe la nuit quand la température le permet.