vendre du lait, du couscous tout frais, du beurre, du sorgho pour les
animaux, des ignames et des cés. A ma grande satisfaction j’ai pu
varier un peu mon menu, qui n’a pas changé depuis plus de deux mois
que j’ai quitté Kong : matin et soir j’ai mangé du _sanio to_[84]
avec la même sauce de feuilles de baobab et un poulet cuit à l’eau
et au _soumbala_ (sauce faite avec le noyau du netté). La monotonie
du menu n’a été rompue que de temps à autre par quelques œufs
ou du mouton.
Jusqu’à présent je n’ai encore rencontré que les gens de Kong
d’aussi curieux et importuns que les Niéniégué ; ils n’ont
quitté les abords de ma case que quand le clair de lune a cessé. Deux
Mandé albinos, de passage ici, ont été par la même occasion
très ennuyés ; les Niéniégué, après m’avoir bien examiné, se
rendaient auprès de ces deux malheureux, et faisaient des comparaisons
entre la couleur de leur peau et celle de la mienne. J’ai même cru
comprendre qu’ils étaient un peu la risée de cette population,
qui les plaisantait probablement d’une manière peu polie, car ces
deux individus se sont fâchés à plusieurs reprises, et il a fallu
l’intervention de Doufiné pour faire cesser la sotte aventure qui
leur arrivait.
Doufiné[85] est certes un brave homme, mais qu’il est gênant ! Il
abuse en outre du dolo, et sous prétexte que je suis son meilleur ami,
il ne me quitte que pour venir m’ennuyer cinq minutes après. A dix
heures du soir, ce trop bienveillant ami est venu me réveiller pour
me souhaiter bonne nuit : _Allah man sira !_ « Que Dieu te donne un
bon sommeil », me crie-t-il de toutes ses forces.
_Jeudi_ 17. — Doufiné m’accompagne à cheval jusqu’à Ouakara,
afin de prendre langue avec des Dafing qui y sont de passage, et
me mettre en bon chemin. A la sortie de Diampan, il me fait voir à
l’horizon une ligne de hauteurs (collines ferrugineuses de 40 à
80 mètres de relief) courant du nord au sud, et en avant de laquelle
se trouve Bangassi, sur la limite du Niéniégué et du Dafina.
Ouakara est un très gros village, comme Bondoukoï. L’élément
peul n’y est représenté que par quatre familles.
Les abords du village sont entièrement dénudés ; il n’y a que
quelques maigres mimosées, ne donnant pas d’ombre. Pendant que
mes hommes s’installent sous un méchant bombax sans feuilles,
Doufiné me trouve heureusement une case passable en face du campement.
Une vingtaine de marchands mossi et dafing se trouvent de passage ici
se rendant ou venant de Ouaranko. Ce village, qui est à deux petites
étapes dans le nord sur la route de Bandiagara, est habité par des
Bobo-Niéniégué, des Bobo-Dioula, des Dafina et des Foulbé. Quoique
je me trouve encore en territoire niéniégué, l’influence peule
s’y fait déjà sentir ; on prévoit, d’après la conversation des
marchands, que le territoire de Wouidi n’en est pas bien éloigné,
car le nom de ce chef peul est mêlé à tous les incidents.
Ouakara fait le commerce de chevaux avec le Dafina et le Yatenga, il
fait également un gros trafic en sel et en kola. Ce qui est curieux,
c’est que la barre de sel coûte le même prix qu’à Dioulasou,
de 45 à 50 ba de cauries. Bon nombre de marchands viennent cependant
en acheter ici, parce que le kola vaut de 12 à 15 cauries de plus
qu’à Dioulasou.
Je m’informe, auprès des gens de passage, de la route que j’ai
à prendre, car c’est ici qu’il me faut opter entre les quatre
chemins qui mènent dans le Mossi.
Le premier, celui qui passe à Barani et dans le Macina, est de suite
écarté pour les raisons que j’ai données à Kotédougou.
Le deuxième, conduit par Ouaranko, Boussé, le territoire des Sommo ou
Somokho ou Songo, par Gombéro à Ouadiougué (capitale du Yatenga) ou
à Mani et Waghadougou. Ce chemin est, paraît-il, assez fréquenté,
et je le prendrais volontiers, si à Satéré on ne m’avait déjà
laissé comprendre que Ouaranko est un village soumis à l’influence
de Wouidi, dans lequel personne ne commande en réalité, mais qui
renferme plusieurs partis. Je crains donc d’y être arrêté pour
une raison futile, et de voir ma marche en avant retardée comme à
Dasoulami et à Dioulasou.
Pour des raisons à peu près analogues, je ne prendrai pas un
des chemins qui mènent de Koulouso à Safané ou Tounou, ces deux
villages dafina étant rivaux ; le premier est sous l’autorité
d’un musulman influent, et l’autre est un _famadougou_ (résidence
du chef).
J’opte donc pour Ouahabou, territoire dafina soumis à Karamokho
Mouktar, qu’on me vante partout comme un brave et honnête
homme. Doufiné de son côté le connaissait particulièrement et
approuva mon choix ; dans la journée il avait rencontré des gens de
Karamokho Mouktar, venus à Ouakara pour y acheter des chevaux ; il
fut décidé que l’un d’eux rebrousserait chemin jusqu’à Yaho,
et de là me ferait conduire par quelqu’un de dévoué à Ouahabou,
près de Karamokho Mouktar.
_Vendredi_ 18 _mai._ — En arrivant à Yaho, qui n’est éloigné que
de 12 kilomètres de Ouakara, je suis conduit au chef, comme il avait
été convenu la veille. Ce chef doit m’assurer le chemin jusqu’à
Bangassi. Il me reçoit bien, mais que cette population niéniégué
est curieuse et gênante ! Malgré les exhortations des vieux du
village, mon campement a été jusqu’à la nuit noire entouré de
toute la population ; environ un millier d’habitants me suivaient
à une centaine de mètres de distance quand je me déplaçais pour
aller chez le chef du village, ou me promener aux environs des trois
campements foulbé[86] qui se trouvent au nord du village niéniégué.
Deux Mandé du Gottogo, sorte d’aventuriers revenant de guerroyer
avec Gandiari, dans le Gourounsi, me donnèrent sur ce pays et sur
les trois chemins qui mènent à Bangassi (voir la carte) quelques
renseignements que je consignerai plus loin.
_Samedi_ 19. — Comme l’étape que j’ai à franchir doit être
longue, mon personnel est sur pied à trois heures du matin ; le chef
du village assiste en personne au chargement des ânes, disant que
le guide est prêt et m’attend à l’origine du chemin.
Mais tandis que nous nous mettons en route, ce Massatié[87] vient me
dire que la femme du guide venait de mourir, qu’il fallait retarder
mon départ d’un jour. J’étais fort ennuyé de ce contretemps et
j’insistai auprès de ce personnage pour obtenir un autre compagnon
de route. En me fâchant un peu j’eus gain de cause, et nous partions
deux heures après. C’était naturellement un grossier mensonge que
cette mort subite. Il arrive malheureusement trop souvent, qu’au
moment du départ on se trouve à la merci de ces gens-là, tellement
peu intelligents qu’ils ne savent même pas mentir adroitement. Ils
ne manœuvrent de la sorte que pour avoir l’occasion de vous refaire
un modeste cadeau et d’obtenir en échange quelques marchandises.
Et puis ce sont les guides : croirait-on qu’un individu absolument
nu a besoin d’une heure environ pour faire ses préparatifs de
départ ! Une fois réveillé, il erre en dormant, cherchant un
gris-gris, un bracelet oublié dans une case, sa pipe et du feu, son
arc, son carquois, que sais-je ? Impatienté, si vous vous informez
de lui, on vous répondra invariablement : _A tara ton ta_ : « Il
est allé prendre son carquois ».
Le nègre n’aime pas à se mettre en route de bonne heure : il
a horreur de l’humidité, et il est difficile de le faire partir
avant que le soleil ait séché la rosée.
Toutes ces raisons font que l’Européen qui voyage dans cette
partie du Soudan est toujours tenu de marcher une partie des heures
chaudes et il lui est absolument impossible d’éviter le grand
soleil, malgré les dispositions qu’il prend et tout l’esprit de
prévoyance qu’il déploie.
A proprement parler, il n’existe pas de sentiers de Yaho à Bondou,
où je dois passer ; on chemine tantôt dans des terrains ferrugineux
où toute trace de passage est effacée, tantôt dans des cultures où
la terre du chemin a été travaillée, car les indigènes s’emparent
de la moindre parcelle de terre végétale pour y cultiver.
La région n’étant qu’un aggloméré de fer, les terres
végétales sont soigneusement recherchées pour être exploitées.
Comme il fait déjà très chaud en arrivant au petit village de
Bondou (2 familles) et qu’il y a auprès un bon pâturage, j’y
campe. Une heure après mon arrivée, des jeunes gens venant de Mahon
et de Mahdy firent leur entrée dans le village ; ils venaient pour
me voir, disaient-ils, et me donner le bonjour de la part des anciens
de leur village.
Il n’y a ici qu’un pauvre puits : je dois envoyer boire mes animaux
à 2 kil. 500 de là, à Minna. Une bonne pluie, tombée vers midi,
me permet de me mettre en route vers deux heures et de finir l’étape
sans avoir trop à souffrir du soleil.
Comme nous cheminions dans un terrain assez couvert, à environ
deux kilomètres de Dousi, je fus en un clin d’œil entouré
à une centaine de mètres de distance par environ 200 hommes
armés qui couraient sur nous l’arc bandé et deux flèches à la
main. J’eus heureusement le temps de défendre à mes hommes de
tirer : deux d’entre eux apprêtaient déjà les armes. J’avais
vu les vieillards qui conduisaient cette bande armée faire dés
efforts pour empêcher les jeunes gens de courir sur nous. C’était
tout simplement une battue conduite par des hommes de Dousi et
de Bangassi. Les jeunes gens ne couraient sur nous que par simple
curiosité, pour nous voir plus vite. Les vieux comprenaient bien le
danger ; ils ont, en cette circonstance, fait preuve d’esprit, et,
après avoir réprimandé ces jeunes imprudents, ils sont venus me
serrer la main et probablement me souhaiter la bienvenue, car je ne
les comprenais pas, et le guide qui m’accompagnait ne connaissait
pas assez le mandé pour me traduire ce qu’ils disaient.
Bangassi, que nous atteignons à cinq heures du soir, est un gros
village de 1000 à 1500 habitants, tous Bobo-Niéniégué. Les
habitants m’ont paru avoir quelque aisance. Ce village a des cultures
très étendues et un beau troupeau de bœufs (environ 300).
C’est en vain que je cherche le repos : toute la population, hommes,
femmes, enfants, ne cesse de stationner autour de nous. Les coups de
trique que les esclaves du chef de village distribuent sont impuissants
à faire évacuer la population. Enfin vers minuit les spectateurs,
ne voyant plus rien, se sont peu à peu retirés.
Cette région est très pauvre en eau, il n’y a pas de ruisseau
ni de rivière, on prend l’eau dans de nombreux puits situés
quelquefois à près d’un kilomètre des villages. A Bangassi,
pendant toute la nuit les femmes ne font que puiser et porter de
l’eau ; il est difficile de goûter le repos dans ce village :
aussi, vers deux heures du matin, mes hommes, renonçant au sommeil,
me prient de les faire partir.
[Illustration : Je fus en un clin d’œil entouré par 200 hommes
armés.]
_Dimanche_ 20. — Au départ de Bangassi on fait un peu de sud-est
pour contourner les collines ferrugineuses aperçues de Diampan,
puis la route se redresse et revient vers l’est-nord-est. On
traverse un terrain ferrugineux légèrement ondulé et quelques
bas-fonds marécageux actuellement à sec. La végétation n’y est
pas brillante, et les terrains stériles couverts de termitières sont
nombreux. C’est un pauvre pays. On trouve deux ruines et un village
nommé Koho, habité par des Dagari (peuple du Gourounsi). Une heure
après on est à Ouahabou.
Les gens de Dousi, de Bangassi et des villages voisins exploitent les
terrains environnants pendant la saison des pluies et en extraient de
l’or en grande quantité, d’après le dire des indigènes. Les
puits à or sont nombreux dans les vallées que forme la série de
collines d’où sortent les affluents de la Volta.
Ce bassin aurifère semble se prolonger jusque sur la rive gauche
de la Volta. Les villages du Gourounsi que j’aurai à traverser se
livrent également à l’exploitation de l’or.
Le métal de ces régions est d’un beau jaune, mais légèrement
plus pâle que celui du Lobi, qui est lui-même plus pâle que celui
du Gottogo.
Ouahabou est très grand et renferme quantité de terrains vagues. Le
village s’étend de l’est à l’ouest et a environ 1500 à 1800
mètres de longueur, tandis que sa largeur du nord au sud n’excède
pas 500 mètres. Le tata qui l’entoure consiste en un petit mur
d’enceinte à moitié détruit d’une hauteur maximum de 1 m. 50
aux endroits où il est encore en état. Il règne peu d’animation
dans le village ; en arrivant je n’ai pas rencontré cinquante
personnes ; il est vrai que c’est pendant les heures chaudes et
que personne n’est prévenu de mon arrivée. A l’est et presque
contre le tata s’est élevé un autre petit village qui porte le
même nom et qui fait partie de Ouahabou. La population de ces deux
groupes n’excède pas 700 à 800 habitants.
Les constructions sont toutes en terre, à toit plat ou recouvertes
en chaume ; aucune ne diffère de celles que j’ai déjà eu souvent
l’occasion de décrire. Il n’y a de remarquable à Ouahabou que
la mosquée, en ce sens qu’elle diffère des mosquées de Kong par
quelques dispositions extérieures (voir la gravure de la page 417).
La mosquée est séparée de la place qui l’entoure par un premier
mur d’enceinte assez élevé pour qu’on ne puisse voir dans la
cour, et par un second petit mur en bornes reliées entre elles. Ces
bornes servent à limiter l’endroit où le public peut venir causer
sans déranger les fidèles. Ces deux cours sont proprement sablées
d’un beau sable rouge ; et les murs d’enceinte, la mosquée et le
minaret sont blanchis à la cendre. L’ensemble de cette construction
est sévère.
Ouahabou est le village dafina situé le plus au sud sur la frontière
du Niéniégué. Il y a une cinquantaine d’années, il n’était
pour ainsi dire habité que par des Bobo-Niéniégué et fort peu
de Dafing, lorsqu’un marabout originaire des environs de Saro[88]
vint s’y fixer et y entreprendre la conversion à l’islamisme
des peuplades païennes de la région. Revenant d’un pèlerinage
à la Mecque, El-Hadj Mohammadou Karanta n’avait guère besoin
d’autres titres pour entreprendre une série d’expéditions,
qui lui rapportèrent beaucoup de captifs naturellement,
mais qui ne convertirent, en réalité, aucun de ses peuples à
l’islamisme. Après quelques succès achetés facilement en capturant
les habitants de plusieurs petits villages niéniégué voisins,
de fervents musulmans du Yatenga et du Mossi, des Mandé du Dagomba
et du Haoussa vinrent se grouper autour du pèlerin, dans le double
espoir de gagner beaucoup de captifs et le paradis pour l’éternité.
Les Dafing de cette région qui se joignirent à El-Hadj Mohammadou
furent peu nombreux. Depuis longtemps dans le pays et vivant en
bonne intelligence avec les Bobo-Niéniégué, ils ne voulurent pas,
en général, prendre part aux expéditions, ou désirèrent au
moins rester neutres. Se trouvant par ce fait, après les victoires
d’El-Hadj, dans une fausse position, ils émigrèrent en partie et
se fixèrent à Dasoulami et à Bobo-Dioulasou.
El-Hadj Mohammadou se créa peu à peu un petit État, à cheval sur
le fleuve de Boromo, comprenant une dizaine de villages gourounsi
et niéniégué, avec Ouahabou comme capitale. A sa mort, on
envoya chercher son frère qui résidait à Komina (Ganadougou),
mais ce dernier était mort depuis longtemps ; on confia alors le
pouvoir au fils de ce frère, à Karamokho Mouktar, neveu de El-Hadj
Mohammadou. Il est encore chef de ce petit État, qui ne comprend plus,
en dehors de Ouahabou, que Nonou, petit village situé à 1 kilomètre
dans le nord-est ; Koho, dont nous avons parlé ; et Boromo, gros
village situé dans l’est sur la route du Mossi.
Dès mon arrivée à Ouahabou et une fois installé chez un des
captifs de Karomokho Mouktar, je fis des démarches pour obtenir de
lui une entrevue dans laquelle je pourrais lui demander les moyens
de continuer ma route vers l’est. Je commençais à perdre tout
espoir de le voir, lorsque, quarante-huit heures après mon arrivée,
le marabout me fit dire qu’il était disposé à me recevoir.
Je m’empressai de me rendre à son désir et m’acheminai vers
sa demeure précédé et suivi de toute la population. Il me reçut
devant sa porte et me pria de m’asseoir en face de lui, en attendant
l’arrivée de quelques notables qu’il attendait.
Ce saint homme me produisit une fâcheuse impression. Il était
vêtu d’un doroké blanc d’une malpropreté excessive, coiffé
d’un lambeau de chéchia autour duquel il avait enroulé une bande
de cotonnade blanche également très sale. Sur son épaule gauche
il portait une loque qui devait être jadis un burnous ; devant lui,
couché par terre, son bâton de pèlerin en fer et se terminant par
une poignée en cuivre. De la main droite il égrenait son chapelet
avec une rapidité extraordinaire et remuait de temps à autre
les lèvres, tout en levant furtivement les yeux sur moi. Karamokho
Mouktar peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; l’extrémité
de sa barbiche commence à grisonner. Tout en ayant des traits et un
regard qui dénotent une intelligence au-dessus de la moyenne chez
les noirs, l’ensemble de sa physionomie m’a de suite arraché
cette réflexion : « Ce saint homme m’a tout l’air d’être
une franche canaille ».
[Illustration : La mosquée de Ouahabou.]
A sa gauche et à sa droite étaient accroupis deux petits captifs
nus, tenant chacun un pistolet entre les mains, armes peu dangereuses,
vu qu’elles étaient non seulement privées de chien, mais encore
de la platine.
Dès que tous ses amis furent arrivés, il me souhaita la bienvenue
et s’excusa de m’avoir fait attendre un peu, puis il ajouta :
« Ne vois en moi qu’un ami ; tu peux compter sur moi pour tout ce
dont tu auras besoin. » L’heure de la prière du coucher du soleil
(_fittiri_) s’approchant, il me demanda de vouloir bien revenir le
lendemain pour parler de mon départ et du chemin que je désirais
prendre.
Au moment où il se levait pour rentrer chez lui, des assistants se
précipitèrent sur lui, le soulevèrent en le tenant au-dessous des
bras, tandis que d’autres lui baisaient les pieds et lui chaussaient
ses sandales.
Karamokho Mouktar passe ici pour un saint qui prie continuellement ;
quelquefois c’est plusieurs semaines qu’il fait attendre ceux qui
viennent le voir ; rarement on obtient de lui une entrevue avant dix
jours d’attente. Il est très aimé, s’occupe peu de politique
et ne sévit avec rigueur que contre les voleurs et les buveurs de
dolo. Il est impuissant à réprimer n’importe quel désordre,
n’étant pas assez énergique, ce qui fait que journellement
les Niéniégué de Pa, petite confédération voisine de Bouki,
enlèvent et font captifs des gens de Ouahabou. Aussi est-il prudent
de ne jamais s’éloigner à quelques centaines de mètres du village
sans être armé.
Je fis à Karamokho Mouktar un petit cadeau dans lequel figuraient,
entre autres menus objets, un pistolet et un beau surtout, qu’il
me renvoya, disant que c’était beaucoup trop. Comme j’insistais
pour lui faire accepter ces objets, il consentit à garder le pistolet,
disant qu’il était très heureux de le posséder puisque je le lui
offrais de si bon cœur, mais qu’il n’accepterait pas l’étoffe.
[Illustration : Les assistants rendant leurs devoirs à Karamokho
Mouktar.]
Il fixa mon départ au 26, me promettant de me faire conduire aux
Mossi de Boromo, qui, par leurs relations et la connaissance des pays
de la rive gauche du fleuve, me feraient gagner sans difficulté soit
le Yatenga et Ouadiougué sa capitale, soit le Mossi et Waghadougou,
à mon choix.
La population entière du Dafina n’est formée que de _diamma_
ou de _lounta_ ou _louna_. Ces deux mots signifient en mandé
« étrangers ». Elle se compose de deux éléments principaux, venus
à des époques différentes. La première migration importante dont
les gens du pays ont conservé le souvenir est celle qui a suivi le
désagrégement de l’ancien empire de Mali (vers la fin du XVIIe
siècle).
A cette époque, des familles d’origines diverses ont quitté les
villes des bords du Niger, entre autres Nyamina, Ségou, Sansanding,
Saro et Djenné, et se sont portées, d’abord vers Djenné, puis de
là vers le Dafina actuel, où elles ont trouvé déjà établies parmi
les Bobo-Niéniégué d’autres familles de même origine qu’elles,
venues antérieurement dans le pays et déjà un peu mélangées avec
les Bobo-Niéniégué. Sur l’époque de l’arrivée des premiers
Dafing je n’ai rien pu apprendre. Quand on cherche à éclaircir
un fait qui a plus de deux siècles d’existence, il n’est pas
possible de rien obtenir de précis chez ces peuples sans traditions
ni histoire ; ils n’ont souvenir que d’une chose, c’est qu’ils
viennent de l’ouest.
Le deuxième élément qui a fourni un appoint sérieux à cette
population est venu ici au moment des guerres d’El-Hadj Omar, de
1850 à 1862. Tout ce qui se dit Dafing à Ouahabou vient du Fouta
sénégalais, du Bondou, Bambouk, Khasso, Logo, Bakel, Guidimakha,
Dialafara, Kingui, Kaarta, Bakhounou, etc. Dès le deuxième jour de
notre arrivée, mes indigènes avaient lié connaissance avec tout
ce monde-là, qui s’informait, les uns de leurs anciens villages,
les autres des personnes qu’ils avaient laissées au pays, etc. ; ces
familles ont suivi le même chemin que les premières et ont traversé
le Niger en trois endroits principaux : Fogny, Nyamina et Bammako.
Les enfants de ces derniers venus sont déjà tatoués comme les
Dafing, et parlent le malinké des Bobo-Dioula, quoiqu’il y ait
parmi eux bon nombre de Toucouleur et de Sonninké.
Les femmes dafina sont de mœurs particulièrement légères ;
elles ont la réputation de ne jamais refuser une aventure, à la
condition toutefois de ne pas être vues. Mes hommes m’ont fait
une consommation extraordinaire de corail dans ce pays, ils avaient
toujours quelque cadeau à donner.
Comme j’étais forcé de payer leurs fredaines, j’avais un moyen
de contrôle qui ne me laissait aucun doute sur la moralité de mes
voisines et des jeunes femmes dafina en général.
J’ai profité de la présence de Sonninké ici pour me faire
préparer une peau de bouc pleine de _basi_ (couscous[89]). Ce mets,
si précieux au voyageur, est difficile à se procurer dans les
pays que j’ai traversés, les femmes ne sachant pas le faire. On
me procura aussi quelques patates, car sur le marché qui se tient
tous les soirs il n’est possible d’y trouver que du mil, de la
cotonnade, du savon, du soumbala, des niomies, etc.
A Ouahabou il n’y a ni commerce ni industrie, c’est à peine si
l’on fabrique quelques étoffes en bandes blanches ou rayées bleu et
blanc, pour les besoins locaux. Le sel et le kola viennent de Ouaranko
et ne sont obtenus pour cette raison qu’à un prix exorbitant :
le sel vaut 10 francs le kilogramme, et le moindre kola 50 à 60
cauries. Les Dafing de Ouahabou vont commercer sur les routes Djenné
et Bandiagara-Dioulasou ; quand ils ont acquis un ou deux captifs,
ils s’occupent de leurs cultures et ne voyagent plus que rarement.
On m’avait parlé d’une industrie spéciale au Dafina, de la
préparation de la soie en écheveaux et d’un tissu en soie appelé
_tombo foroko fani_[90]. Voici en quoi consiste cette industrie :
Le ver à soie existe dans le Soudan et a été signalé par presque
tous les voyageurs, mais les noirs ne connaissent pas l’élevage
de ce précieux insecte. Ils se bornent à récolter les cocons sur
les tamariniers et sur les mimosas, dont ces insectes mangent la
feuille. Dans le Dafina, le ver à soie existe peu, les cocons sont
récoltés dans les forêts du Gourounsi et achetés par les Dafing,
qui filent la soie comme ils préparent le coton. On en fait une
grossière étoffe qui, teintée à l’indigo, est portée comme pagne
par les femmes ; elle ne ressemble en rien à une soierie : l’œil
le plus exercé ne la distinguerait d’un tissu en coton qu’après
un examen attentif. Ce pagne coûte cependant très cher, de 20 à
30000 cauries, et semble être recherché par les femmes du Dafina.
Quand on n’en confectionne pas de tissu, la soie est préparée
en écheveaux et vendue écrue à Djenné ou à Sâro. Cette soie,
teinte en plusieurs nuances, sert en partie à broder les doroké et
à les orner de _lomas_[91].