un troupeau et quelques chevaux, est venu des environs de Fo et Dimah
(route Dioulasou-Djenné) il y a une vingtaine d’années et s’est
fixé à Koroma, afin de s’éloigner du voisinage des Tagouara,
qui razziaient trop souvent son village ; il a des captifs de toute
nationalité, et chez les vieux on remarque plus de dix sortes de
tatouages ; mais les enfants issus de ce croisement sont tous tatoués
comme Sélélou et les Bobo-Dioula de Dioulasou (tatouage des Mandé
de Kong). A côté de cette population étrangère à la région,
il y a les autochtones : les Bobofing, plus trois familles de Foulbé.
Les Bobo-Dioula sont en général musulmans, mais non lettrés ; ils
portent le doroké court du Malinké, teint en jaune brun à l’aide
du _basi_ (_râat_ en poular), une culotte longue, très collante,
tombant jusqu’à la cheville et le bonnet du Mandé-Dioula. Leurs
diamou sont Sanou et Noungoro.
Entre eux, ils parlent le mandé-dioula, avec cette particularité
qu’ils ne prononcent ni le _f_ ni le _k_, et les changent en
_p_. Ex : _kilé_, _foula_, « un, deux, » se disent : _pilé_,
_poula_ ; de même, ils disent : _a tara pani pou_ (pour : _a tara
fani kou_), « il ou elle est partie laver le linge » ; _mfa_,
« mon père », se dit _mpa_, etc.
Chez les Malinké et les Kagoro, la permutation de consonnes est
fréquente ; il en est une que tous ceux qui ont séjourné un peu
à Kita ont certainement remarquée, c’est le changement de l’_f_
en _h_ fort. Ex : _fali_, _marfa_, _fina_, _fing_, etc., font _hali_,
_marha_, _hina_, _hing_, « âne, fusil, champignon, noir ».
Dans le mandé-dioula on peut prouver la permutation de toutes les
consonnes entre elles ; j’en donne un tableau dans l’appendice
no 1.
[Illustration : Des femmes m’offrent de l’eau et du Dolo.]
Sélélou gorgea mes hommes de victuailles et refusa de me laisser
partir le lendemain, ayant fait mander ses frères aux environs
pour me saluer et tuer un bœuf en mon honneur. Il est impossible de
décrire quel bonheur ce brave homme avait à posséder un blanc comme
hôte. Il m’a questionné sur mes nom, prénoms, etc., me demandant
de les lui inscrire en arabe sur un chiffon de papier pour qu’il
pût plus tard faire voir cela à ses amis et connaissances. Je me
suis naturellement prêté de bonne grâce à cet enfantillage. Le
surlendemain je quittais Koroma, accompagné d’un frère de Sélélou
et de deux captifs devant me conduire jusqu’à Bossola.
_Vendredi_ 11 _mai._ — Satéré, où je fais étape, est un
grand village de 700 à 800 habitants, dont la majeure partie est
Bobo-Dioula. Les Bobofing sont peu nombreux et il n’y a dans ce
village que deux familles de Foulbé.
A Satéré aboutissent deux chemins venant de Bandiagara et Djenné
par Bossola, où ils se séparent encore ; l’un passe à l’ouest
par Dougoudiourama ou Fina, et l’autre à l’est par Kadou ; de
Satéré à Dioulasou le chemin direct se dirige à Sala, Pouénetou
et Dafinsou. Cette situation donne un peu de mouvement au village ;
on y rencontre tous les jours environ une vingtaine d’étrangers,
marchant dans un sens ou dans l’autre. Le jour de mon arrivée, des
marchands mossi de Yako étaient de passage : avec leur large pantalon
à la zouave tombant sur le cou-de-pied et leur immense turban,
ils faisaient contraste avec la population bobofing, entièrement nue.
Quoique accompagné du frère de Sélélou, je fus froidement accueilli
par ce village. Mon _diatigué_ et quelques habitants m’offrirent
cependant un peu de mil et des œufs.
Les Bobo-Dioula ont un jeu favori : sur une tablette en bois contenant
trente-six creux, les deux adversaires posent alternativement, en guise
de pions, un haricot rouge ou blanc. La science de ce jeu consiste, une
fois tous les jetons posés, à en aligner trois perpendiculairement
à un des côtés de la tablette, ce qui donne le droit de prise,
au choix, d’un pion à l’adversaire.
Un des joueurs, me voyant suivre des yeux ce jeu naïf, me proposa
une partie, que je lui gagnai, ce qui me fit passer auprès de ces
gens simples pour un joueur de première force.
_Samedi_ 12. — Sous la conduite des deux guides que me donne
Sélélou, je gagne de bonne heure Kadou, un des derniers villages
bobofing en allant vers le nord. Le terrain est ferrugineux. Entre
Satéré et Kadou on traverse deux petites ruines entourées
d’amas de scories. Les forgerons qui les habitaient se sont
portés plus au nord, me dit-on, à Moukkéna, près Bondoukoï. Ce
Kadou, qui est un tout petit village bien situé auprès d’un
joli ruisseau à eau courante, devrait rapidement se développer ;
malheureusement personne ne vient s’y fixer, ses habitants vivent
dans des transes continuelles causées par le voisinage de Sâra,
fort village niéniégué situé dans le nord-est, qui est toujours
en hostilité avec eux.
Il y a là toute une région dont la cruauté des habitants est de
notoriété publique ; personne n’y pénètre quoique la route
directe pour se rendre de Koroma ou Satéré à Ouahabou et dans le
Dafina passe par Sâra, Bouki et Pa. Pour éviter cette région,
le chemin actuel décrit un grand arc de cercle vers l’ouest et
passe à Bossola, Bondoukoï, Ouakara et Yaho (voir la carte), ce
qui allonge le trajet.
[Illustration : Un marchand mossi.]
★
★ ★
Pourquoi appelle-t-on les Bobo dont je viens de traverser le pays :
_Bobofing_, qui veut dire _Bobo noir_ ? Ce n’est certes pas à cause
de la nuance de leur peau, car on peut observer chez eux plus de dix
teintes différentes, depuis le rouge brun sale jusqu’aux couleurs
terreuses les plus variées, mais aucun de ces tons n’approche du
noir des Wolof. On a dû leur donner ce nom de Bobofing tout simplement
pour les différencier des Bobo-Dioula, des Bobo-Niéniégué
et des Bobo-Oulé, absolument comme on différencie dans tous
les pays mandé les divers cours d’eau par trois désignations
invariables : _Ba-fing_, _Ba-oulé_, _Ba-dié_, « rivière noire,
rouge ou blanche ».
De même qu’on remarque chez eux toutes les nuances, on voit
aussi tous les profils, depuis le nez épaté jusqu’au nez fin
caractéristique du Peul.
J’ai cependant constaté que le nez épaté, de même que les grosses
lèvres lippues, ne se rencontrent que chez peu d’individus. Ils se
marquent sur les joues de trois très petites entailles parallèles
se terminant de chaque côté à 3 centimètres environ du coin de
la bouche. Tous sont d’une belle taille (1 m. 72 en moyenne).
La plupart de ces gens sont absolument nus ; peu d’individus des
deux sexes portent le bila. Cette bande d’étoffe n’est employée
que par les vieillards ; chez les femmes âgées, elle est remplacée
par un bouquet de feuilles.
A Dioulasou et Kotédougou, les quelques jeunes gens à qui j’ai
vu un bila l’agrémentaient d’une queue en cotonnade noircie se
terminant par une houppette. Vu à une certaine distance, cela imite
parfaitement une queue de bête.
En dehors de ce bila à queue porté seulement par quelques élégants,
l’accoutrement des Bobofing consiste en un collier à double ou
triple rangée de cauries, une paire de jarretières en peau et
une feuille de palmier bien enroulée autour de chaque pied un peu
au-dessus de la cheville ; comme autres bijoux, une ou deux boucles
d’oreilles en fer et une flèche en corne traversant le nez. Ces
deux ornements sont assez souvent remplacés, les boucles d’oreilles
par deux longues épines de porc-épic, et la flèche du nez par un
simple roseau de 10 à 15 centimètres de longueur.
Ils portent peu les cheveux en tresse, presque tous ont la tête
rasée ou les cheveux courts et les dents taillées en pointe.
Sur l’épaule droite et pendu par devant, ils ont un petit fouet
en cuir auquel sont appendus des gris-gris en peau de singe, échines
de poissons, sonnettes en fer, osselets, etc., qui retombent dans le
dos. Sur l’épaule gauche est toujours placée une sorte de massue
en bois servant plutôt de tabouret que d’arme. Ce tabouret est de
divers modèles et toujours confectionné en un seul morceau de bois.
Comme armes, ils possèdent l’arc, les flèches et une hache. Ils
ont comme religion un obscur fétichisme et consultent surtout les
kéniélala. La circoncision n’existe pas chez eux.
A Niamouso et Moussobadougou, quelques individus avaient le buste
enduit d’ocre rouge mêlée à du beurre de cé.
Tous les hommes fument la pipe du modèle que j’ai déjà décrit
chez les Dokhosié.
La femme est laide dans toute l’acception du mot ; elle se distingue
des autres peuples voisins par une longueur démesurée du buste et par
la lèvre inférieure, qui est percée d’un large trou dans lequel
est passé un morceau d’albâtre de 3 centimètres de longueur et
de la grosseur d’une bougie ; celles qui n’ont pas le bonheur
de posséder cet ornement portent dans la lèvre un petit rouleau
de feuilles.
[Illustration : Hommes et femmes Bobofing.]
Les feuilles seraient mieux placées ailleurs que là, mais la pudeur
est un vain mot chez ce peuple. Les femmes ne se contentent pas
d’être toutes nues : sans se gêner et devant tout le monde, elles
font en pleine rue ce que la pudeur la plus élémentaire défend ;
cela leur paraît si naturel qu’elles conversent avec les passants
sans même se détourner.
Comme la femme ne possède pas le moindre chiffon, elle porte son
enfant comme les femmes des Mboin(g), dans le dos et retenu dans
une natte ou une peau nouée autour de la ceinture et par-dessus les
seins à l’aide de quatre fortes lanières en cuir.
Ces Bobo possèdent quelques têtes de bétail et cultivent le mil,
le sorgho et les ignames. Le sanio (petit mil) et les ignames servent
à leur alimentation, tandis que le sorgho n’est employé que pour
faire le dolo.
Comme usages ou cérémonies, je n’ai vu que les _dou_, dont j’ai
longuement parlé et un enterrement. Le cadavre, enroulé dans une
natte en feuilles de palmier, était porté sur la tête par un
individu et enterré à l’intérieur du village. Presque tout le
village suivait en pleurant et poussant des cris. Ces pleurs sont
probablement une marque de sympathie pour la douleur de la famille,
car il est impossible que la mort d’un seul individu afflige tant
de monde, surtout chez un peuple aussi apathique et indifférent que
celui-ci. Du reste, une demi-heure après la cérémonie, le défunt
est oublié, tout est rentré dans l’ordre.
Les habitations des Bobofing sont très diverses ; à Bobo-Dioulasou,
par exemple, elles sont à peu près toutes construites d’après
un même type, qui comprend un grand rez-de-chaussée sur une partie
duquel seulement est élevé un premier étage ; les habitations sont
accolées ensemble et à peu près alignées ; elles forment des rues
perpendiculaires au ruisseau, et l’on peut circuler dans toute la
rangée, soit par les argamaces du rez-de-chaussée, soit par celles
du premier étage.
A Koroma, les cases sont à peu près semblables à celles-là,
mais surmontées d’un petit réduit de 2 m. 50 de long sur 1 m. 50
de large, dont la porte s’ouvre face à l’ouest. Quelques-unes
n’ont pas de porte ; elles renferment alors des gris-gris destinés
à préserver les habitants de tous les maux. A Kotédougou et dans
d’autres villages que j’ai traversés, l’habitation est plutôt
un antre qu’une demeure. La case du rez-de-chaussée bien souvent
n’a pas de porte. On monte sur le toit par un morceau de bois
portant une ou deux entailles, car le rez-de-chaussée n’est pas
haut et élevé en contre-bas du terrain. Une fois sur le toit, on
descend par un trou de 50 centimètres de diamètre. Dans ces sortes
de cavernes il règne une demi-obscurité, le jour ne pénétrant bien
souvent que par en haut. C’est là que se trouvent les provisions,
la cuisine, et qu’habitent les femmes — les hommes se réservant le
premier. La vermine pullule ; il y a là dedans des rats, des punaises,
des asticots et jusqu’à des scorpions.
La décoration des cases du premier n’est pas luxueuse ; on y
trouve les arcs, les flèches, les haches, les fétiches, grossières
sculptures en bois représentant des êtres informes imitant des
personnages des deux sexes, auxquels ne manquent jamais les détails
anatomiques. Aux murs sont appendus les maxillaires des animaux tués
à la chasse, les têtes des poissons pêchés par les habitants,
les plumes des perdrix ou des pintades surprises par les chiens. Dans
les coins sont rangés de vieux chaudrons, sur lesquels ont été
sacrifiés des poulets, etc.
Ces constructions mi-souterraines constituent l’habitation
de transition entre le trou et la case. Je ne suis pas éloigné
de croire qu’il y a seulement quelques siècles, ces gens-là
étaient encore troglodytes ; ils n’ont cependant jamais dû
habiter les grottes, car le Soudan n’est pas riche en montagnes
et encore moins en grottes. Peut-être les montagnes du Hombori en
renferment-elles quelques-unes. Barth prétend qu’à son passage
on lui a signalé des troglodytes habitant ce massif. En tous cas,
il est impossible que tous les noirs y aient habité, car les Mandé,
eux aussi, étaient troglodytes, vu que, dans leur langue, ils n’ont
encore actuellement qu’un seul mot pour exprimer _ouvrir, soulever,
grimper_ ou _s’élever_, le verbe _élé_, et qu’ils appellent une
porte, un trou, un orifice, _da_, ce qui veut aussi dire _bouche_ ; le
mot _sou_ : « case », signifie également creuser, trou, excavation.
Tous ces peuples devaient, avant de se construire des cases, se
creuser des trous comme ceux que j’ai vus aux environs de Niélé
et à Bobo-Dioulasou. Ces trous ne sont plus habités, les femmes
seulement y passent la journée à faire de la vannerie. Elles s’y
livrent peut-être aussi à d’autres travaux ou usages que j’ignore
et sur lesquels je n’ai pu obtenir de renseignements.
J’ai lâché de savoir s’il y avait en quelque lieu des vestiges
d’une occupation ancienne. Nulle part je n’ai rien découvert. Ce
sont ces habitations souterraines ou demi-souterraines qui me
paraissent être les seuls endroits où l’on aurait quelque chance
de faire des fouilles heureuses.
Nous pensons que les noirs n’habitent cette région que depuis
un nombre de siècles relativement court. Il y a une vingtaine de
siècles, cette partie de l’Afrique devait être à peine habitée
et les habitants excessivement disséminés.
On a beau chercher des vestiges d’une occupation ancienne, rien
ne vient à votre secours ; à part les ruines assez récentes,
on ne rencontre aucun indice qui puisse jeter la lumière sur ces
pays. S’il n’y avait pas de terrains cultivés, à côté des
villages, le pays aurait l’aspect vierge et imposant de la nature
primitive.
Dans un de mes voyages au Soudan français on m’a cependant signalé
des grottes naturelles dans les environs de Dogofili (bassin du
Baoulé, Soudan français), dans le Kaarta-Biné, la Dialafara et le
Dianghirté), il y en a près de Mambiri, Séfé, Kourouningkhoto,
où on les appelle _fanfan_.
D’aucunes renferment des dessins à l’ocre rouge et à la
cendre, dessins grossiers ne rappelant rien aux noirs, mais offrant
peut-être de l’intérêt au visiteur. L’une d’elles, près de
Séfé (Dialafara), renferme des trompes en ivoire, auxquelles les
chasseurs se gardent de toucher, par superstition. Aux environs du
même village, Diawé m’a signalé une gigantesque urne en terre
cuite de la grosseur d’une grande case, dans laquelle est pratiquée
une ouverture permettant le passage d’un homme. Pendant les pluies,
les chasseurs s’y abritent.
_Dimanche_ 13. — De Kadou à Bossola, il y a deux chemins :
l’ancien qui est direct et que j’ai suivi, et un nouveau
sentier plus long, à l’ouest du premier, que l’on prend vers
Dougoudiourama ; il n’est suivi que lorsque les pillards de Sâra
sont signalés aux environs.
Bossola est situé dans une grande plaine ; à l’ouest et au
nord-ouest, l’horizon est limité par une ligne de collines basses
au pied desquelles on aperçoit un épais rideau d’arbres qui masque
le cours d’une rivière.
En arrivant, les deux guides me conduisent à Mamourou, chef du
village, frère aîné de Sélélou. Après m’avoir fait escalader
une case, on me fait promener sur les toits par-dessus tout le village
avant d’arriver chez Mamourou. Ce dernier, pendant ce temps-là,
rassemblait tous ses amis pour me recevoir. Mamourou est un beau
vieillard, taillé à coups de hache ; il a le fer à cheval et la
moustache tout blancs, ce qui lui donne l’air d’un vieux sergent
retraité. Assis sur une peau de bœuf, il est occupé à fumer une
énorme pipe en cuivre fondu, de fabrication indigène. Cette pipe
est armée d’un long tuyau ; un gamin est chargé de veiller à
l’entretien du feu ; de temps à autre, à l’aide d’une longue
pince en fer, il renouvelle la braise éteinte, car le tabac n’est
pas menu, et l’on fume arêtes et tiges.
Après m’avoir fait souhaiter la bienvenue par un de ses hommes qui
parle le mandé, Mamourou fait venir quatre grandes calebasses de dolo,
dont il m’en offre une. Pour son compte, il en boit environ un litre
d’un seul trait. Il me promet pour demain un guide devant me conduire
à Bondoukoï et me conseille de ne partir que dans l’après-midi,
puisque de toute façon l’étape est trop longue pour être faite
d’un seul trait.
Bossola est un village de 500 habitants, Bobo-Dioula et Niéniégué ;
on y trouve beaucoup de gens parlant le mandé. Pendant la journée
je reçois la visite de quelques-uns d’entre eux, qui ne parlent
d’une expédition qu’ils projettent contre Sâra de concert avec
Sélébou et d’autres villages voisins. L’entretien se termine,
comme bien on pense, par une demande générale de gris-gris devant
préserver les guerriers pendant cette future expédition, et il ne
faut rien moins qu’un discours d’une demi-heure de Diawé pour
leur faire comprendre qu’ils n’obtiendront de moi rien de ce genre.
— Comme je ne pars que demain dans l’après-midi, je fais
seller mon cheval pour aller reconnaître le cours d’eau. Afin de
n’éveiller aucun soupçon je distribue à deux de mes hommes des
hameçons et de la cordelette, de sorte que mon excursion a aux yeux
de la population la pêche pour but.
On traverse pour s’y rendre une plaine de 4 kil. 500 de largeur,
inondée pendant les hautes eaux et dans laquelle broutent des bandes
d’antilopes de l’espèce appelée en mandé _son_. Je m’amuse
pendant quelques instants à donner la chasse à un beau mâle,
le terrain étant très propre à la course. Mais j’abandonne
rapidement ce sport, songeant à la pauvre bête que je monte et qui
n’en peut plus. Nous rejoignons la rivière au gué de Sioma, par
lequel on passe pour se rendre dans le Tagouara. Mes hommes, arrivés
avant moi, ont déjà, en se servant de boyaux de perdrix comme appât,
pris deux beaux poissons à tête plate, sorte de mâchoirons dont
la chair ne sent pas la vase et ressemble à celle de l’anguille.
[Illustration : Sur les toits des habitations bobofing.]
La rivière vient du sud-sud-ouest et coule vers le nord-nord-est. Sa
largeur est de 25 mètres environ au gué, et sa profondeur de 70 à
80 centimètres. Le fond est de gravier ; il n’y a de roches ni en
amont ni en aval ; elle est bordée d’un épais rideau d’arbres
offrant de jolis campements. A 5 kilomètres en aval de ce gué
s’en trouve un autre, celui d’Aléarasou, par où passe la route
Bossola-Douki-Djenné. Pendant les hautes eaux ces deux gués sont
desservis chacun par une pirogue.
Cette rivière est formée des deux cours d’eau qui passent au
nord de Dioulasou, et on les traverse pour se rendre à Djenné :
l’un à Bama, l’autre à Samandini. Leur confluent est à quelques
kilomètres en amont du gué ; ils forment la branche occidentale de
la Volta, comme je l’avais supposé.
De Bossola la rivière décrit un grand arc de cercle vers le nord
pour couler ensuite vers le sud-est, me dit-on. Ce renseignement
me paraît exact, car chez les Tiéfo et ensuite à Kotédougou et
à Kadou j’ai relevé des ruisseaux à eau courante coulant vers
l’est-sud-est. Je ne serai du reste pas longtemps avant d’être
fixé, puisque ma route va être est ; j’aurai donc l’occasion
de recouper cette branche et d’en reparler.
Les deux rivières de Bama et de Samandini ont chacune 20 mètres
de large, mais il n’y a plus actuellement qu’un filet d’eau ;
j’ai du reste constaté que le lit de la rivière de Bossola était
beaucoup trop petit, puisqu’en hiver l’eau couvre d’une nappe
de 40 à 50 centimètres de profondeur une plaine de 4 kil. 500 et
qu’elle s’est en outre creusé un lit secondaire parallèle, à sec
actuellement, mais qu’on traverse pour se rendre à la rivière. Dans
ce marigot ou lit secondaire sont construites, de 50 en 50 mètres,
des huttes en forme de termitières par les créneaux desquelles les
chasseurs tirent le gibier qui vient boire ou le traverser pour aller
à la rivière.
_Lundi_ 14 _mai._ — Je quitte Bossola à deux heures de
l’après-midi, par une chaleur atroce. A quatre heures, nous
atteignons une oasis charmante, pleine de palmiers, où nous faisons
provision d’eau et prenons un quart d’heure de repos. J’y
rencontre un marchand haoussa conduisant quelques ânes chargés de
sel ainsi qu’un mulet alezan porteur de quatre barres de la même
marchandise. Ce mulet est le premier que je vois depuis mon départ de
Bammako ; sa taille est de 90 centimètres à 1 mètre, il a la tête
et les oreilles du cheval, et la crinière, la queue et les sabots de
l’âne ; je n’ai pu savoir auprès de son propriétaire si c’est
un mulet ou un bardot. Ce Haoussa comprenait à peine quelques mots
de mandé ; il m’a cependant dit l’avoir acheté à Salaga.
A sept heures du soir, ayant dépassé un endroit marécageux dit
_Borokho-Borokho_ et le chemin Sâra-Aléarasou, dont le voisinage est
réputé dangereux, je cherchai un endroit découvert pourvu d’un
peu d’herbe pour camper. Mes ânes ont beaucoup souffert de la
chaleur aujourd’hui, je les laisse brouter en liberté autour des
feux jusqu’à dix heures du soir. Le lieu où nous nous arrêtons
n’est pas le campement habituel des marchands ; ils poussent tous
à 6 kilomètres plus loin, jusqu’à un petit ruisseau où il y a
de l’eau en toute saison. Ce petit cours d’eau sert de frontière
entre le territoire des Bobofing et des Bobo-Niéniégué. En effet,
vers huit heures du soir, une caravane d’une dizaine de personnes
et cinq ânes nous dépasse pour y aller camper.
Le gibier abonde ici. A la tombée de la nuit, Diawé a tiré à
50 mètres un _dagoé_ (koba), grande antilope, et l’a grièvement
blessé ; nous ne l’avons malheureusement pas trouvé, ce lieu étant
fourré, et puis on n’y voyait presque plus. Comme mes hommes se
dispersaient et s’écartaient trop loin du campement, je fis cesser
les recherches, abandonnant la bête, qui devait être morte.
_Mardi_ 15 _mai._ — Partis de bonne heure, nous dépassons au petit
jour le campement des marchands. Sur l’autre rive du ruisseau
commencent les cultures de Bondoukoï, qui s’étendent très
loin. Au milieu des cultures et à mi-chemin entre les ruisseaux et
Bondoukoï, on traverse le premier village niéniégué. C’est un
village de forgerons, il s’appelle Moukkéna. De grands amas de
scories se trouvent à l’ouest ; les forgerons y ont construit des
abris dans lesquels ils travaillent pendant la journée. Ce village
fournit beaucoup de houes, dites _daba_, à Dioulasou, et ne s’occupe
presque pas de culture. Il a une fort mauvaise réputation, et jamais,
sous aucun prétexte, on ne s’y arrête. Une heure et demie après
on est à Bondoukoï.
En arrivant, Doufiné, mon hôte, me prend par la main et me fait
loger dans une de ses propres cases ; bientôt après il m’envoie
quelques provisions et du dolo.
Jusqu’à présent le territoire des Bobo-Niéniégué me paraît
être étendu et bien peuplé, mais je ne suis pas encore en
mesure d’en donner les limites exactes. Il n’est pas placé
sous l’autorité d’un seul souverain, mais divisé, comme le
Bélédougou et d’autres pays mandé, en confédérations plus
ou moins grandes qui prennent le nom du village principal : telles
sont les confédérations de Bondoukoï, Ouakara, Sâra, Bouki, Pa,
Bangassi, etc.
Le chef de la confédération de Bondoukoï est un vieillard aveugle,
sans autorité ; il possède peu, de sorte qu’il n’est pas
considéré : c’est Doufiné qui en est le vrai chef ; il est aimé
et craint de tout le monde, autant que j’ai pu en juger pendant le
peu de temps que j’ai passé ici.
Bondoukoï est composé d’un groupe central de cinq villages,
d’un village nommé Tanfi, situé à 1 kilomètre dans l’ouest,
et d’un autre à 1 kil. 500 dans l’est, appelé Diampan.
Le village de Doufiné, qui est celui du nord du groupe central,
se nomme Dérakouï ; les autres villages faisant partie de la
confédération sont plus éloignés et connus sous d’autres noms :
Moukkéna, Ta, Tambouï, etc. (voir la carte).
[Illustration : Croquis de Bondoukoï.]
L’étendue d’un gros village niéniégué est souvent très
grande ; à Bondoukoï et à Ouakara il est très gênant d’avoir à
sortir du village pendant les heures chaudes : il faut près d’une
demi-heure pour gagner les cultures quand on habite vers le centre
du groupe.
Bondoukoï a de 2500 à 3000 habitants. A côté de la population
niéniégué vit une colonie de Dokhosié (environ 150 personnes)
et 11 familles foulbé de même origine que celles de Kotédougou.