relevé ceux d’Omar, d’Othman et de Moussa. Ce sont probablement
les noms des premiers acheteurs ou du producteur.
Les prix que donne Barth ont tous changé. Ce voyageur a vu vendre,
à Tombouctou, les kola de 10 à 100 cauries ; leur valeur a depuis
considérablement augmenté. Dans toutes les régions voisines des
marchés que j’ai traversés, le plus petit kola coûtait toujours
plus de 10 cauries ; il n’y a que le kola de Mango qui coûtait à
Kong 5 cauries, mais qui, à Dioulasou, en vaut déjà de 20 à 25,
et c’est le meilleur marché.
En 1855, Barth dit que le sel est envoyé de Djenné à Sansanding,
où il est payé 2 mitkhal d’or la barre. Actuellement il vaut à
Djenné de 20 à 25 ba de cauries, c’est-à-dire 3 mitkhal d’or ;
rendue à Sansanding, la barre vaut 40000 cauries, chiffre bien trop
élevé pour pouvoir lutter contre les sels de Tichit, venant par
Ségou. D’après les renseignements que je crois avoir puisés à
bonne source, le sel de Taodéni ne dépasse pas à l’ouest Sâro
et San. La route qu’il suit est Taodéni, El-Arouan, Tombouctou,
Kabara, Sofouroula, Hamdallahi, Bandiagara, ou bien encore Mopti,
Niala, Djenné, Sâro, Bla. Ces marchés alimentent le Libtako,
le Djilgodi, le Mossi, le Kipirsi, le Mianka, Bobo-Dioulasou et les
États de Kong, une partie du Gourounsi, Oua et Bouna.
2o Le sel gemme en barres de provenance de la sebkha d’Idjil vient
par l’Adrar et Tichit dans nos possessions du Soudan français ;
dans l’est, les marchés extrêmes sont Sansanding et le Ségou ;
il alimente les États de Madané, de Samory, le Ouorodougou et le
Follona occidental.
3o Le sel en poudre de Daboya.
Transporté en calebasses ou en paniers, il alimente le Dagomba, le
Mampoursi, une partie du Gourounsi, le Lobi, Oua, Bouna et pénètre
dans la partie sud-est des États de Kong.
4o Le sel marin de la Côte d’Or anglaise, qui d’Accra remonte
la Volta. Il alimente les mêmes régions que le sel de Daboya et
pénètre beaucoup dans le Bondoukou et l’Anno.
5o Enfin, le sel marin fabriqué par les peuples de race agni, habitant
la côte entre les lagunes et la mer (environs de Grand-Bassam et
d’Assinie). Ce sel est transporté dans des paniers coniques par
tout le Sanwi, le Bettié, l’Indénié, l’Anno, le Baoulé, le
Morénou, l’Attié, l’Ébrié, etc. ; les Jack-Jack et les gens
de Dabou en alimentent tout le bassin du Bandamma ou rivière Lahou.
En jetant un coup d’œil sur une carte, on constate qu’il existe
dans cette partie du Soudan une zone, située entre 8° et 10° 30′
de latitude, où l’on peut se procurer les cinq variétés de sel,
et que les autres régions sont moins favorisées sous ce rapport,
puisqu’elles ne sont alimentées que par une seule variété.
[Illustration : Barre de sel.]
On constate également que les sels de provenance européenne ne sont
transportés qu’à 500 kilomètres environ de la côte ; que celui
fabriqué par les indigènes ne supporte qu’un transport de 300
kilomètres ; tandis que les sels gemmes du Sahara, par leur extrême
bon marché, peuvent encore lutter avec tous les autres sels à Kong,
c’est-à-dire à près de 1300 kilomètres des mines de Taodéni.
Dès mon arrivée à Dioulasou, je m’informai de Kongondinn,
le chef auquel j’étais adressé, et envoyai Diawé saluer celui
qui le remplace à Kotédougou, car ce Ouattara est absent depuis
des années. Il habite un village frontière du Tagouara, pays avec
lequel il a maille à partir depuis plus de vingt ans et qui n’est
pas encore absolument soumis. Actuellement ce chef réside, ainsi que
son frère Pinetié, à Kokhoma, à quelques kilomètres au nord de
Dandé (route de Djenné). Il est secondé, dans son organisation
du territoire des Tagouara, par un autre chef, nommé Baba Ali,
qui occupe, avec les Bobo-Dioula, un village situé un peu plus
à l’ouest, nommé Gouéré. Sabana Ouattara avec les Dokhosié,
et Souloumananofé avec les Tiéfo sont à Dandé, également dans
le Tagouara, pour réprimer les brigandages auxquels se livrent
les peuplades des environs. Ils occupent militairement la route de
Bobo-Dioulasou à Djenné.
Diawé ne trouva à Kotédougou que Mamorou, connu sous le nom de
Morou, un Ouattara, fils de Kankan, parent de Karamokho-Oulé, chef
de Kong. Morou fit quelques difficultés pour me recevoir, mais quand
il eut pris connaissance de mon sauf-conduit, il n’hésita plus ;
c’était, d’après la lettre, bien chez lui que je devais me rendre
et passer pour aller dans le Mossi. Lorsque Diawé lui demanda pour
moi un homme pour me conduire chez Kongondinn, afin de conférer avec
celui-ci sur le chemin à suivre, il avoua que ce dernier chef lui
avait ordonné de faire le nécessaire pour me faire gagner le Mossi,
et qu’il ne désirait pas me voir, de peur de mourir en voyant un
blanc, etc. Ce refus me contraria beaucoup, d’abord parce qu’il
m’enlevait l’occasion de juger de l’importance et de relever
les deux rivières qui forment la branche occidentale de la Volta et
d’amorcer les routes de Djitamana et de Djenné ; ensuite parce
que depuis ma sortie de Kong c’est le cinquième chef qui refuse
d’entrer en relations avec moi et de me voir. Voici leurs noms :
1o Bakary, chef des Komono ;
2o El-Hadj Karamokho Koutoubou, de Sidardougou ;
3o Amory, chef des Tiéfo, résidant à Noumandakha, qui me fit
dire pendant mon séjour à Dasoulami de ne pas chercher à le voir ;
4o Dayagabé Soro, chef de Sia (village des Bobo, à Dioulasou) ;
5o Kongondinn Ouattara.
Voyageant dans d’aussi tristes conditions, je laisse à penser
s’il m’est permis de faire utile besogne. Presque accusé de
sorcellerie par cette population ignorante, et suspecté comme un
être malfaisant, il m’est extrêmement difficile d’obtenir
des renseignements sur la région que je parcours, toute question
imprudente, tout acte de ma part mal interprété pouvant me faire
sans merci rebrousser chemin. Je suis donc obligé de me tenir sur la
plus entière réserve ; il ne m’est permis de voyager que très
lentement et de ne m’avancer qu’avec la plus grande prudence,
n’étant effectivement protégé par aucun chef du pays.
Si jusqu’à présent j’ai réussi à pénétrer jusqu’à
Dioulasou, ce n’est que grâce à ma lettre de recommandation de
Kong et à de nombreux cadeaux. Si je voyageais avec une simple
petite pacotille, dès le quatrième ou cinquième jour de route
je me verrais forcé de revenir en arrière, abandonné par tous
ceux (musulmans et fétichistes) qui, peut-être, ne me secondent
actuellement que par intérêt.
A Dioulasou j’ai été, plus qu’ailleurs, obsédé par des gens
qui me demandaient des médicaments ; s’il y a une sollicitation
de laquelle il faut se méfier, c’est bien celle-là.
Qu’un malade auquel on aurait administré un médicament absolument
inoffensif, pour se débarrasser de son obséquiosité, vienne à
mourir, sûrement l’Européen sera accusé de lui avoir jeté un
sort ou d’avoir précipité sa mort.
C’est ainsi que le major Laing, qui soignait une vieille femme,
près d’El-Arouan (au nord de Tombouctou), fut accusé par les
Bérabisch de l’avoir empoisonnée et fut assassiné.
Voici comment je me tirais d’embarras ; cette méthode m’a toujours
réussi et me procurait, outre l’avantage de m’éviter des clients,
celui de me concilier l’amitié de la plupart des indigènes.
Je répondais invariablement aux solliciteurs :
« C’est vrai, les blancs connaissent beaucoup de médicaments,
mais ils sont propres à leur pays. Allah a donné à chaque pays
et à chaque peuple les médicaments et les plantes qu’exige
le climat. Nos médicaments, qui sont bons pour nous, seraient
certainement dangereux pour vous. Pourquoi me demandez-vous cela,
à moi qui suis étranger ? Vous avez ici des vieillards à barbe
blanche qui voyagent depuis plus de cinquante ans dans la brousse
et qui connaissent tout : ce sont eux qu’il faut consulter ; leurs
conseils ne vous feront pas défaut, j’en suis sûr ; adressez-vous
à eux, Allah vous aidera. »
Les anciens, accroupis autour de moi, et l’auditoire entier ne
manquaient jamais de dire en forme de conclusion : « Ce blanc parle
bien, et ce qu’il dit est vrai, _ini-sé_, « merci ».
L’imam de Dioulasou, lui aussi, venait me demander des remèdes
et des préservatifs contre les maladies, la guerre, les revers de
fortune. Ce qu’il tenait surtout à savoir, c’est le nom des
deux femmes d’Abraham. « Si tu me les apprends, me disait-il,
ma fortune est faite, parce que j’ai rêvé cela la nuit, il faut
que tu me le dises, j’ai absolument besoin de le savoir, sans quoi
je ne réussirai nulle part. » Un autre musulman m’a demandé avec
instance de lui révéler le nom de la femme de Jacob.
Ces malheureux sont d’une naïveté, d’une crédulité, dont
rien n’approche. Heureusement qu’ils n’ont pas affaire à une
société plus avancée qu’eux, sans quoi ils se feraient exploiter
dans la belle acception du mot.
_Mercredi_ 25 _avril._ — Le départ de Bobo-Dioulasou a lieu sans
incidents : l’imam et quelques musulmans m’accompagnent jusqu’à
la sortie du village.
Après avoir traversé Goua (village bobo), on atteint l’extrémité
du plateau Dasoulami-Dioulasou, dont la descente a lieu assez
facilement et ne nécessite pas le déchargement des animaux. On
chemine ensuite le long de la base de ce soulèvement.
Dans la plaine on ne découvre que quelques collines mamelonnées peu
élevées, isolées, semées au hasard, et n’ayant l’air de se
rattacher à aucun système orographique. Sur une de ces collines est
perché un village bobo nommé Koro, au pied duquel passe la route
de Bouna.
Partout autour de la base du plateau se trouvent entassés de gros
blocs de granit arrondis ; ailleurs ce sont des grès anguleux
disposés et amoncelés d’une façon bizarre : on se croirait
presque dans le lit d’un ancien glacier.
Il n’en est rien cependant, car nulle part je n’ai remarqué
de traces d’affaissement ni de vestiges de moraines. Les couches
de grès sont bien horizontales et disposées régulièrement. Ce
désordre géologique est plutôt dû à l’action des eaux, qui,
aidées des agents atmosphériques, ont à la longue désagrégé une
partie de ce grand plateau, enlevé et entraîné les terres meubles,
laissant à nu les blocs jadis recouverts de terre végétale, et
érodé les hautes terres, dont les mamelons de la plaine ne sont
plus en quelque sorte que les témoins.
A Bokhodougou on s’éloigne légèrement du plateau pour s’en
rapprocher un peu plus loin. A la sortie de Niamadougou on franchit
le dernier contrefort par un petit col d’où l’on aperçoit
Kotédougou.
En approchant du village, je fus frappé de l’animation qui régnait
aux abords ; je me demandais ce que cela signifiait, lorsque Diawé,
qui a meilleure vue que moi, me dit : « _Ici, ma lieutenant, jamais
des dou qui fini_ », ce qui dans son langage veut dire : Il ne manque
pas de _dou_ par ici.
Il y en avait, en effet, partout, autour des cases, sous les arbres,
dans les champs, dansant, faisant la roue, marchant sur les mains et
courant de temps à autre après les spectateurs.
J’avais déjà vu de ces êtres grotesques à Dioulasou ; je vais
dire ce que j’en sais :
Les _dou_ sont des individus ridiculement déguisés, portant des
vêtements sur lesquels on a cousu du _dafou_ (chanvre indigène),
des fibres et des feuilles de palmier ban ; comme coiffure, ils ont un
bonnet ou une calotte également en _dafou_, surmonté d’un cimier
en bois rougi à l’ocre, ou quelquefois muni d’un bec d’oiseau
également en bois. Deux trous sont ménagés dans la calotte pour
les yeux.
Ces dou sont abreuvés gratuitement de dolo par la population, qui
leur fait cortège ; nuit et jour ils circulent dans le village, dans
les champs, et rossent d’importance les gamins et quelquefois les
grandes personnes, quand ils en rencontrent d’assez naïves pour
avoir peur d’eux. Habillés de la sorte, circulant par la grande
chaleur et buvant force dolo, on a vu de ces individus devenir ivres
furieux et assommer des gens à coups de trique.
[Illustration : Promenade des _dou_.]
C’est une coutume des Bobo : à la nuit tombante et au petit jour,
les hommes suivent les dou en chantant en chœur à pleins poumons
un air grave qui n’est pas sans harmonie. Malheureusement ce chant
est entrecoupé par des cris de bêtes féroces que pousse ce peuple
à demi sauvage.
Cette promenade des dou n’a lieu que rarement. Les Mandé, qui
ne sont pas observateurs, ne m’ont pas renseigné, mais je crois
pouvoir affirmer que c’est surtout à l’entrée de l’hivernage
qu’ont lieu ces cérémonies. Pour eux, les processions dans les
lougans ont peut-être pour but d’en chasser les esprits malfaisants
au moment de la culture, ou bien encore de faire pleuvoir.
Chez les Bambara et les Malinké du haut Sénégal, il existe aussi
des dou, mais ceux-ci sont inoffensifs. J’en ai vu deux un soir à
un tam-tam de Komantara (Médine) chez Demba Sambala qui ne venaient
là que pour danser. Les Khassonké les appellent _mama_ (ancêtres).
Kotédougou était encore il y a une trentaine d’années un village
peuplé exclusivement de Bobofing. Quand Kongondinn Ouattara et son
frère Pinetié vinrent des environs de Kong (route de Djimini), avec
leurs captifs à leur suite, s’y fixer, les Mandé suivirent, et peu
à peu les immigrants formèrent deux villages. Le groupe total prit
alors le nom mandé de Kotédougou. Ce changement de nom n’est pas
rare dans cette région. En jetant un coup d’œil sur l’itinéraire
que j’ai parcouru pour me rendre de Kong ici, on remarquera que les
villages traversés par le chemin Kong-Djenné portent en majorité
des noms mandé, quoique la plupart d’entre eux aient été créés
par des Komono, des Dokhosié, des Tiéfo, des Bobo, et aient porté,
à l’origine, des noms d’étymologie autochtone.
A la suite des guerres qu’El-Hadj Mohammadou Karanta, ex-chef
de Ouahabou, fit dans le Dafina et le Niéniégué, un troisième
élément, peu nombreux, composé de quelques familles du Dafina,
est venu se greffer à cette population.
Les étrangers qui sont ici les plus anciens et en même temps les
moins nombreux sont les Foulbé[78], représentés par une dizaine de
familles, dont quelques-unes possèdent des captifs ; d’autres moins
heureuses n’ont ni captifs ni troupeaux, et celles-ci élèvent
le bétail pour le compte des Bobo et des Mandé, dont ils sont en
quelque sorte les métayers. Cependant aucun d’eux n’est captif,
comme je l’ai constaté dans le Follona, à Kong, chez les Komono
et les Dokhosié. Dans ces pays on trouve un ou deux Peul captifs
dans chaque village où il y a un troupeau, mais ce sont des Foulbé
métissés, presque noirs.
Kotédougou marque la limite sud où l’on rencontre le Peul libre
établi avec sa famille. Les Foulbé que j’ai interrogés m’ont
dit qu’ils sont Sidibé, venus du Borgou ou Bourgou il y a environ
soixante ans. J’ai cru tout d’abord qu’il s’agissait du
Bargou ou Borgou situé au nord du Yorouba, et je me disais que Duncan
pouvait bien avoir raison en signalant la présence vers Assafouda de
gens qu’il croyait d’origine peul. Je me suis donc plus amplement
informé auprès des vieux Foulbé, qui m’ont fait voir le Borgou
au nord et au nord-est ; cela m’a fait souvenir que Mage, dans son
histoire du Macina, dit que tandis que Tidiani gouvernait Hamdallahi
et Bandiagara, Balobo, frère d’Ahmadou cheikh, s’était réfugié
dans le _Borgou_.
[Illustration : Croquis de Kotédougou.]
Voici ce que j’ai appris à ce sujet : _Borgou_ veut dire en poular
« fourrage vert », c’est le _bing kendé_ du Mandé. On est convenu
de dénommer ainsi la presqu’île formée par les deux bras du Niger
des environs de Sâro à Mopti, parce que c’est seulement dans cette
région que pendant toute l’année on trouve du fourrage vert pour
les chevaux : du _borgou_[79].
Djenné et ses environs, quoique faisant partie du Borgou, sont
désignés aussi sous le nom de _Djennéri_.
Les environs de Sofouroula, Hamdallahi et jusque vers Bandiagara sont
désignés sous le nom de _Fakhalla_.
L’ensemble des pays foulbé de la rive droite est connu par les
Foulbé de cette région sous le nom de _Fouta_ et ils n’entendent
par Macina que les pays de la rive gauche du bras principal du Niger
au nord de Diafarébé et de Sarédina.
Quant à Bandiagara et à toute la région des environs, c’est
simplement le Tombokho. Bandiagara en est la capitale. Elle sert en
même temps de résidence à Mounéri, chef des Foulbé, et à Domo,
chef des Tombokho.
Il n’y a à Bandiagara que fort peu de Foulbé. La suite de Mounéri,
successeur de Tidiani, occupe un groupe de cases, tandis qu’il y
a dans Bandiagara quatre ou cinq gros villages de Tombokho. Le tout
est entouré d’une seule et même enceinte.
Un Peul, venu de Ouaranko, m’a exactement fixé sur l’époque
de leur migration chez les Bobo ; elle date de 1828 ou 1829, de
l’époque où Ahmadou cheikh, fils d’Ahmadou Amat Labbo, conquit
le Djenné sur le Ségou.
Les Foulbé de Kotédougou ne vivent pas dans le village même :
ils se sont établis dans des cases en paille très confortables,
à quelques centaines de mètres à l’ouest et au sud des villages
Bobo et Mandé. Leurs petites propriétés sont entourées de haies
vives ou de haies artificielles en épines. L’intérieur de leurs
demeures est d’une propreté remarquable. Les abords sont dépourvus
d’herbe et sablés. Les Foulbé vivent ici sous l’autorité des
chefs du pays, mais règlent leurs différends en les soumettant
au plus ancien des leurs ; dans certains cas, ils en réfèrent à
Wouidi, qu’ils considèrent un peu comme leur souverain. Ce chef
réside à quinze jours de marche vers le nord, à Barani ou Baréni
(route de Dioulasou à Bandiagara).
Les hommes sont uniformément vêtus d’un grand doroké blanc
en cotonnade du pays. Moins ample que celui des noirs musulmans,
ce vêtement a beaucoup d’analogie avec la gandoura arabe. Ils
ont adopté comme coiffure le bonnet mandé à deux pointes dit
_bammada_, également en cotonnade blanche. Ils sont peu métissés
et presque blancs. Tous sans exception sont musulmans, mais ivrognes
dans toute l’acception du mot. Vers cinq heures du soir il n’est
plus possible d’avoir un entretien sérieux avec eux : jeunes gens,
adultes et vieillards sont ivres.
En dehors de l’élevage du bétail ils ont aussi de belles cultures
entretenues avec soin, je pourrais presque dire avec luxe.
En général ils ne sont pas tatoués, quelques-uns sont cependant
marqués comme les Dioula ou les Dafina. Tous ont les dents de la
mâchoire supérieure excessivement saillantes, ce qui rend leur
bouche plus que disgracieuse.
Les femmes ont le type sémitique très prononcé. Comme coiffure,
elles portent les cheveux relevés sur le sommet de la tête en forme
de casque, dont le cimier est agrémenté de cuivrerie mélangée de
petits coquillages blancs. A l’extrémité postérieure du cimier
sont suspendus six ou huit tubes plats en cuivre recouverts de coton
artistement arrangé en forme de grappes de sorgho qui retombent en
arrière et dissimulent la nuque.
Leurs enfants sont absolument nus. J’ai vu de jolies fillettes de
sept à huit ans bien coiffées, mais pas même couvertes d’un
chiffon. Pour des nègres, passe encore ; pour des enfants à peu
près blancs, cela choque l’œil et fait pitié.
Leur langue est à peu près celle que parlent les Toucouleur du Fouta
sénégalais. Quand la conversation ne sortait pas des choses banales,
je comprenais tout ce qu’ils disaient. Entre eux ils ne parlent
que le poular. J’ai remarqué qu’ils disent indifféremment : _a
nani poular_, « tu comprends le poular », ou _a nani foulfouldé_,
« tu comprends le foulfouldé ».
[Illustration : Habitations des Foulbé de Kotédougou.]
Hommes, femmes et enfants savent en outre parler le bobo et surtout
le mandé-dioula. La population totale de Kotédougou s’élève
à environ un millier d’habitants. Dans ce chiffre les Bobofing
entrent pour moitié.
Quoique ce village soit grand, il n’a pas de marché : les habitants
sont forcés d’aller soit à Dasoulami, soit à Dioulasou, pour
faire leurs provisions et vendre leurs produits. Les Mandé-Dioula
et les Dafina s’occupent un peu de tissage et surtout du commerce
de chevaux.
En arrivant à Kotédougou, je tombai très gravement malade (fièvre
bilieuse hématurique). La nouvelle s’en répandit bientôt dans la
région, et je reçus à cette occasion des cadeaux en vivres des gens
de Dousoulami et de Dioulasou, qui envoyèrent souvent prendre de mes
nouvelles. Si un peu plus haut j’ai porté un jugement téméraire
sur les gens qui se disaient mes amis, je m’empresse ici de leur
rendre justice : quelques-uns d’entre eux m’ont prouvé qu’ils
avaient réellement de l’affection pour moi.
Dès que je me sentis hors de danger, je fis des démarches auprès de
Morou pour partir. Ce chef a malheureusement peu d’influence, il est
apathique et presque abruti, quoique étant tout jeune. N’étant
jamais sorti de Kotédougou, c’est à peine s’il connaissait
quelques villages aux environs et le nom de leurs chefs. Il s’adressa
tout d’abord aux Foulbé pour me faire conduire par l’un d’eux
auprès de Wouidi, à Baréni, en priant ce chef de me faire gagner
le Mossi. Aucun de ceux-ci ne voulut s’en charger, donnant pour
prétexte la sotte légende de la mort de Tidiani causée par la
visite récente de Caron.
Leur refus ne me déplut pas du tout, au contraire : le territoire de
Baréni est loin d’ici et n’est séparé du Fouta que par deux
villages du Dafina ; de plus, Wouidi est parti avec ses guerriers
pour une expédition dans le Djimballa ; une fois entré dans ce pays,
je n’en serais plus sorti de longtemps.
Le successeur de Tidiani est mort, et personne n’a voulu me donner
le nom du nouveau souverain[80] : j’ignorais donc ses dispositions
à notre égard ; de plus, une lettre du docteur Tautain (commandant
du cercle de Bammako), qui me parvint à Tiong-i, m’annonçait
qu’il fixait au mois de décembre son départ pour un voyage
par terre à Tombouctou et dans le Macina. Ma présence dans ce
pays était donc inutile ; il ne m’était du reste pas facile de
rouvrir des négociations avec le Macina, ignorant absolument les
causes pour lesquelles le commandant de la canonnière le _Niger_
n’avait pas réussi à traiter. La canonnière n’était pas de
retour à Bammako au départ du courrier du commandant de Bammako et
il ne savait pas de détails.
Morou, pressé par moi, se renseigna auprès des Dafina ; de mon
côté, je m’entourai de renseignements sur la nouvelle région que
j’avais à traverser, et il fut décidé qu’on m’adresserait
à Doufiné, chef des Bobo Niéniégué de Bondoukoï. Ce chef est
en relations avec le Dafina et se chargerait de me faire gagner le
Yatenga par le Dafina.
Trois jours avant mon départ, Diawé me présenta un homme originaire
du Gadiaga qui demandait à me parler. Ce malheureux a été fait
captif tout jeune par les gens d’El-Hadj Omar et conduit à
Djenné et Bandiagara, où il fut plus tard vendu à Ahmadou Barou,
chef de qbaïla à Kong, qui le libéra[81] ; il a fait de nombreux
voyages dans ces régions, mais il n’a jamais réussi à se créer
des ressources suffisantes pour regagner son pays. Ce pauvre homme
n’était pas vêtu : il me supplia de le prendre à mon service et de
lui faire gagner plus tard Bakel. Sur ses instances je me décidai à
l’engager, comptant l’utiliser ultérieurement comme courrier. Il
me donna d’utiles renseignements sur ces régions et surtout sur
Bandiagara, Djenné et les chemins qui y conduisent. Il me confirma
des itinéraires que j’avais réussi à me procurer à Dioulasou
et pendant la route. Je crois utile de les donner ci-dessous, car,
surtout à propos de Djenné et des cours d’eau avoisinants, il
règne encore une certaine confusion, due au manque de détails dans
la relation de voyage de Caillié et dans celle de Barth, qui n’en
parle qu’accessoirement.
_Renseignements sur Djenné._
Djenné n’est pas situé dans une île : quand on vient du sud,
il n’y a que le Baoulé à traverser ; mais pendant les hautes eaux
il se forme autour de la ville des inondations qui proviennent soit
du débordement du marigot de Diafarébé, soit du Baoulé, ce qui
permet en hivernage de communiquer en pirogue de Niala et Diombalo,
situés sur la rive gauche du Baoulé, avec Séno-Say, et le marigot
de Diafarébé en passant contre le tata de Djenné.
En saison sèche les marchandises venant de Tombouctou et passant en
transit à Djenné sont débarquées à Niala, portées à bras à
Djenné, et de Djenné à Séno-Say, où elles sont embarquées pour
Diafarébé. De même, les marchandises venant ou allant à San et
tout le long du Baoulé sont débarquées et embarquées à Diombalo.