l’œil complaisant les combinaisons et les figures géométriques
les plus singulières : à droite on croit voir les vestiges d’un
château moyen âge, des donjons à demi écroulés ; ailleurs,
des courtines à moitié désagrégées.
C’est entre deux de ces soi-disant donjons que monte le
sentier. Pendant que mes hommes hissent, avec des cordes, bagages
et animaux sur le plateau, je jette un coup d’œil d’ensemble
sur la région que je viens de traverser. On jouit, de ces hauteurs,
d’une vue splendide.
Dans le sud-sud-ouest je reconnais facilement les deux pics de
Diarakrou et de Lokhognilé ; plus près de nous, j’aperçois aussi
les collines ferrugineuses à l’ouest de Tavancoro et de Dandougou.
Mais c’est dans l’est et dans le sud-est que l’on découvre le
plus de sommets. C’est la chaîne des collines du Lobi se terminant
par le pic des Komono. D’ici on se rend très bien compte du coude
qu’il force à faire au Comoé près de Yakasi.
Cette première ascension terminée, on continue à s’élever en
gravissant de larges terrasses de grès stratifiés formant comme
un escalier par lequel on s’élève progressivement jusque sur le
sommet du plateau. Puis on atteint Mai, joli village tiéfo enfoui
dans une belle forêt de rôniers. Cette deuxième ascension nécessite
encore le déchargement des animaux. Du pied du soulèvement au sommet,
la différence de niveau est de 80 mètres (Mai : altitude 780). Mai
offre le vrai type du village tiéfo, aussi vais-je le décrire pour
initier le lecteur à ce nouveau genre d’habitations.
Le logement d’une famille de Tiéfo se compose d’une construction
en terre glaise d’une quinzaine de mètres de longueur sur 8 à
10 mètres de largeur et comporte un rez-de-chaussée et un premier
étage. La distribution intérieure varie naturellement selon le
caprice du propriétaire, mais le type général est celui dont je
donne le croquis et la légende à la page suivante.
Ces constructions permettent aux Tiéfo, qui ne sont pas vêtus, de
séjourner dans des endroits offrant des différences de température
assez sensibles entre elles, les diverses parties de ces constructions
étant plus ou moins exposées au soleil, à la fraîcheur de la nuit
ou à la brise.
Les habitations de deux familles sont généralement accolées ;
dans ce cas, la distribution intérieure de celle de gauche diffère
un peu de celle de droite.
[Illustration : Logement pour deux familles tiéfo.]
Mai comporte une dizaine de groupes de deux familles, disséminés
sur le plateau et séparés entre eux par des rôniers ou des groupes
de bombax, de ficus ou de finsan. Sous ces arbres sont disposées en
guise de nattes de larges dalles de grès prises dans la montagne et
sur lesquelles les Tiéfo flânent pendant les heures chaudes de la
journée. Ce qui donne encore un cachet particulier à Mai, ce sont les
magasins à mil, qui ont exactement la forme de flacons à pharmacie.
De Mai on aperçoit les toits en paille de Dasoulami ; j’atteins
ce dernier village vers onze heures du matin et suis immédiatement
installé chez le chef de village, Karamokho-Dian Barou. L’accueil
est bienveillant. Je retrouve du reste ici Karamokho Mouktar et
l’autre vieux Dioula qui m’ont pris sous leur protection et ont
préparé la population à mon arrivée.
Karamokho-Dian m’assure que d’ici je pourrai gagner sans
difficulté Bobo-Dioulasou et Kotédougou, mais que la prudence
commandait de séjourner ici quelques jours afin de lui permettre
de préparer mon entrée dans ces villages. « Personne n’a vu de
blanc dans ce pays, me dit-il, on te craint parce qu’on a peur que
tu ne jettes un sort au pays : les blancs sont si intelligents et
connaissent tant de choses, que nous en avons peur. »
C’est ridicule, mais absolument vrai : ces gens-là, Dioula et
autres, nous considèrent comme des êtres surnaturels ; j’ai vu
de braves gens avoir tellement peur de ma table, qu’ils venaient
me prier de manger par terre. Je n’ai jamais pu comprendre ce qui
dans ce meuble inoffensif pouvait inspirer une pareille terreur ;
ma table est du modèle le plus simple qu’on puisse imaginer :
le plateau est en bois blanc et le pied qui le supporte est un X.
Des musulmans lettrés sont venus à plusieurs reprises me demander
si nous vivions dans l’eau comme les poissons ; comme j’essayais
de leur prouver que non, l’un d’eux me dit brusquement : « Tu
n’oses pas l’avouer, mais toi-même, on t’a vu te glisser dans
un grand linge plein d’eau et y respirer. » J’ai de suite pensé
à mon tub, qui contient environ 15 à 20 litres d’eau. Je le leur
ai fait voir, mais ne les ai pas convaincus.
Le plateau de Dasoulami-Dioulasou est très grand. A l’ouest
il s’étend fort loin et dans l’est il se termine près de
Kotédougou ; vers le nord il s’affaisse insensiblement pour
mourir sur les bords du Baoulé (une des branches de la Volta noire)
(branche occidentale de la Volta). Sa constitution géologique est
semblable à celle des pays que j’ai traversés de Kong jusqu’ici.
[Illustration : Habitations et magasins de mil des Tiéfo.]
Le sous-sol est constitué de granit par-dessus lequel on rencontre
assez fréquemment du grès stratifié très friable ou du schiste
marneux. Au-dessus du grès et mélangé à ce dernier on trouve,
mais rarement, un peu d’argile rouge mélangée à des agglomérés
de fer. La végétation est luxuriante dans quelques endroits où la
nappe d’eau est peu profonde, mais en général elle est rabougrie
et clairsemée. La région est relativement bien arrosée, surtout
au nord des Komono, mais les Dokhosié ont établi leurs villages
à des distances quelquefois très grandes des biefs contenant de
l’eau toute l’année. Sidardougou est le seul village possédant un
puits. Les habitants, trop négligents, l’ont laissé s’écrouler
à moitié et préfèrent boire de l’eau croupie qu’ils prennent
dans une mare au nord du village.
La flore est la même que celle de notre Soudan ; le baobab cependant
est devenu très rare, il est remplacé par le rônier, dont les
indigènes tirent ici un _vin de palme_. Les Mandé-Dioula nomment
cette boisson _mboin_. Ce palmier, de très belle venue en Casamance
et même dans le Cayor, est ici beaucoup plus chétif ; dès qu’il
a un mètre de hauteur il est mis en perce ; quand il est plus grand,
les indigènes enfoncent dans le tronc de solides chevilles en bois
pour qu’on puisse atteindre sans fatigue son sommet et y accrocher
les _boulines_ (calebasses) destinées à récolter le vin. Ce
mode d’ascension dispense de l’emploi de la ceinture en liane
à l’aide de laquelle les Sérères et les Diola de la Casamance
grimpent sur les palmiers.
Le gibier à poil est peu abondant. De temps à autre on rencontre
une bande de singes rouges dits _pleureurs_ ou bien des singes
noirs à long poil, à tête et queue blanches. Je n’ai pas vu de
cynocéphales. On trouve aussi ici une variété de perruches grises
un peu plus grosses que les youyou, mais également à courte queue
comme ces derniers.
18 _avril._ — Arrivé le 8 avril à Dasoulami, j’ai dû, à cause
du caractère superstitieux de la population, y prolonger mon séjour
jusqu’au 17 du même mois.
Les musulmans lettrés et tous les habitants en général ont été
très bienveillants à mon égard, je leur ai du reste fait de
nombreux cadeaux, ce qui n’a pas peu contribué à me concilier
leur amitié. J’ai trouvé ici un Sonninké nommé Mory Sory,
originaire de Gondiourou, près Médine (Soudan français), qui a
fait pour moi de la propagande tant qu’il a pu. Comme il jouit ici
d’une grande considération, il est très écouté ; c’est chez
lui que descendent les gens du Mossi, lui-même étant marié avec
une femme du Yatenga et une autre de Mani.
J’ai rencontré chez lui plusieurs marchands de ce pays ; tous
m’ont assuré que je serais bien reçu par le chef de Waghadougou,
où je veux me diriger. Le fils du chef de Mani était également ici,
et j’aurais volontiers fait route avec lui, mais il ne retourne
pas de suite et doit auparavant faire encore deux ou trois voyages
de Djenné à Dioulasou.
Il se tient ici, tous les cinq jours, un marché assez fréquenté ;
c’est un marché de denrées seulement ; on trouve cependant à y
acheter des bandes de coton blanc venant du Tagouara ; j’y ai aussi
vu des boules de tiges d’oignons, sorte de julienne d’oignons
qui est apportée de Bouna et vendue aux ménagères pour mettre dans
les sauces.
[Illustration : Aspect des hauteurs à parois verticales du plateau
de Dasoulami et de Bobo-Dioulasou.]
Les gens du Dasoulami font un commerce de transit avec le sel, les
kola, la ferronnerie et le _koyo_ ou _guisé_, mais il est difficile
d’apprécier l’importance de ce mouvement commercial ; je puis
cependant avancer que les cauries sont rares ici et que deux ou trois
familles seulement vivent dans une aisance relative. Je reviendrai
sur le commerce de cette région à propos de Bobo-Dioulasou.
Pendant mon séjour ici j’ai vu une jeune fille qui avait les fesses
tellement saillantes que je n’hésite pas à croire qu’elle est
d’origine sud-africaine ; elle est du reste, comme type, couleur de
peau et forme de seins, en tout semblable à la Hottentote exposée
au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Elle allait par les
rues entièrement nue et portant toujours une petite calebasse sur
la tête. Je m’informai de son propriétaire afin de savoir où
il l’avait achetée et au besoin faire causer cette femme. Mais
ce dernier, en fait d’explications, ne me raconta qu’une chose,
c’est qu’il l’avait achetée enfant à Dioulasou et qu’il
avait fait une fort mauvaise affaire, parce que cette fille est un peu
folle : c’est ce qu’on appelle dans nos campagnes _une innocente_ ;
elle ne connaît rien sur son origine ; c’est une captive des
Bobo, voilà tout ce que j’ai pu en apprendre. J’avais déjà
vu une femme semblable à Sambadougou, mais la malheureuse était
pour ainsi dire aveugle et totalement abrutie. Comment ces pauvres
êtres sont-ils venus jusqu’ici, je me le demande. Si elles sont
vraiment d’origine hottentote, pendant combien d’années et par
quels chemins leurs malheureuses mères ont-elles été traînées ! Je
serais plutôt porté à croire que dans des régions moins éloignées
de nous que le bassin du fleuve Orange, dans un coin inconnu de cette
mystérieuse terre d’Afrique, il y a encore quelques tribus de la
même famille ethnographique.
C’est à Dasoulami que j’ai vu pour la première fois des lépreux,
il y en avait trois dans le village ; on ne semble pas redouter la
contagion. Ces hommes, quoique ayant les extrémités des mains et
des pieds rongées, ne mangeaient pas à part et vaquaient parmi les
autres personnes comme si de rien n’était.
_Mardi_ 19 _avril._ — J’ai quitté Dasoulami accompagné par le
frère de Karamokho-Dian qui doit me mener près de Guimbi, sa sœur
aînée. Cette femme, qui est la veuve d’un chef, jouit, paraît-il,
d’une grande considération dans la région ; c’est elle qui doit
me faire présenter au chef des Bobo à mon arrivée.
Au départ, Mory Sory et beaucoup de musulmans sont venus me serrer
la main et me souhaiter bon voyage.
La route est monotone, le plateau est presque dénudé, on coupe
quelques oasis de jeunes rôniers et l’on traverse deux ruisseaux
à eau courante ; vers le nord-ouest, le pays se relève assez
sensiblement, on aperçoit dans cette direction une double ligne de
collines. Plusieurs Bobo sont installés de distance en distance sur
le bord du chemin et y vendent du _mboin_ ; ce vin de palme est frais
et vient d’être récolté ; celui que j’ai goûté à Dasoulami
n’est pas buvable pour un Européen : il entre dans sa composition
un noyau pilé qui est excessivement amer et qui lui donne un goût
désagréable.
En approchant de Dioulasou nous laissons à droite un village bobo
nommé Kinimé ; peu d’instants après, nous passons devant le
premier village qui fait partie de Dioulasou et l’on m’installe sur
la rive droite du ruisseau, dans le village des Dioula et des Dafing.
A mon arrivée, la veuve Guimbi fait les démarches nécessaires pour
me présenter au chef de Dioulasou, qui consent à recevoir ma visite,
mais, comme je me dispose à entrer dans son village pour le saluer,
des hommes sur les _argamaces_ (toits plats) me crient de m’en
aller immédiatement, que le chef refuse absolument de me voir et
de me laisser pénétrer dans son village ; certains d’entre eux
brandissent des fusils et des sabres pour me faire peur. Je n’ai
qu’à m’en retourner et attendre avec patience l’arrivée de
l’imam, qui doit être de retour jeudi prochain, je le prierai de
me faciliter une entrevue avec le chef : peut-être que les efforts
de ce saint homme ne resteront pas stériles et que je pourrai voir
ce terrible chef de Dioulasou.
[Illustration : Des hommes sur les toits s’opposent à l’entrée
du capitaine à Dioulasou.]
Bobo-Dioulasou, ou Sia, ou Dioulasou, est composé de cinq villages :
{ Un village de Bobo.
{
Rive gauche du ruisseau.{ Le village du chef, où habitent des Bobo et
{ des Dioula.
{
{ Le village de l’imam et de quelques Dioula
{ Sakhanokho.
{ Le village des Dioula de Kong et des Dafing.
Rive droite du ruisseau.{
{ Le village des Haoussa et des Sonninke.
Le ruisseau qui sépare ces deux groupes de villages n’a qu’un
filet d’eau courante et prend sa source un peu au delà de
Kinimé. Son lit est formé de larges dalles de grès et ses
berges sont par endroits profondément encaissées. Il y règne
continuellement une grande activité : les femmes y lavent et y
puisent de l’eau, des bandes d’enfants sont en permanence en
train de s’y baigner, les ânes, chevaux, etc., y sont menés à
l’abreuvoir, et quantité de canards, de poules, de pintades y
prennent leurs ébats. C’est cette eau que boit la majorité des
habitants, car il n’existe qu’un seul puits, près de Marrabasou
(village des Haoussa).
Sur la rive droite de ce ruisseau sont disposés une série de locaux
souterrains dans lesquels on descend par une ouverture ronde de 50
centimètres de diamètre et un tronc d’arbre entaillé en guise
d’échelle ; des Bobo sont installés au fond de ces tanières et
y font de la vannerie.
[Illustration : Croquis de Sia ou Bobo-Dioulasou.]
Pour se rendre compte du chiffre de la population totale de ces cinq
villages, il faut distinguer la population fixe de la population
flottante.
La première comprend :
1o Les Bobofing, non vêtus et sur lesquels je reviendrai plus tard ;
2o Les Bobo-Dioula ; ils sont tous vêtus, s’occupent un peu
de commerce et possèdent quelques captifs ; ils ont adopté pour
tatouage les marques du Mandé-Dioula ;
3o Les Dafing ou Dafina, qui sont venus il y a une quinzaine
d’années du Dafina à la suite d’une guerre ; ils paraissent
intelligents, font du commerce et possèdent quelques captifs ;
4o Les Dioula, venus de Kong ;
5o Quelques Haoussa et Sonninké, venus du Dagomba et de Salaga. Ils
s’occupent de commerce et surtout de teinture. A Marrabasou ils
ont une quinzaine de fosses à indigo en activité.
Au total, ces cinq éléments peuvent donner 3000 à 3500 habitants,
auxquels il faut ajouter 1000 à 1500 étrangers du pays de Kong,
du Haoussa, du Mossi, du Tagouara, etc., tous gens de passage ou
momentanément fixés dans le village, mais n’y possédant que
leurs marchandises et quelquefois rien du tout.
J’ai été frappé du peu de gens de Djenné que l’on
rencontre ici. C’est que le commerce avec Djenné est à peu près
exclusivement entre les mains des Mossi et des Haoussa. Ces derniers
sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel sur leurs ânes
pour remporter des kola.
Les Haoussa ont un autre système de brêlage et de bâtage des
bourricots que les Dioula, qui emploient, comme on sait, deux
petits sacs remplis de balle de mil et placés perpendiculairement
à l’échine de l’âne. Le système des Marraba consiste en un
seul sac avec deux vides ménagés pour le passage de l’air et
un large et épais paillasson destiné à protéger les flancs de
l’animal bâté.
Quelques-uns de ces Haoussa sont des travailleurs, mais les autres,
la grande majorité, quoique musulmans, s’adonnent à la boisson
d’une façon peu raisonnable. Chez Guimbi, où j’habite, on débite
de l’hydromel : ce sont eux les meilleurs clients. Presque tous ceux
que j’ai connus ici venaient de faire partie d’une expédition
contre le Gourounsi et n’en avaient rapporté comme fortune que
quelques blessures de flèches. Leurs femmes haoussa ou yorouba sont de
vraies ménagères : du matin au soir, elles s’occupent à filer du
coton pendant que leurs maris dépensent ce qu’elles gagnent, et au
delà, à boire du _bési_ (hydromel). Beaucoup de ces femmes seraient
jolies si elles n’étaient pas défigurées par une cicatrice qui
commence au cuir chevelu pour finir à l’extrémité du nez, et une
autre perpendiculaire à la première qui coupe le nez et la figure en
deux ; elles ont aussi l’habitude de se rougir les dents en mâchant
du kola et en se frottant ensuite les dents avec des fleurs de tabac.
J’ai remarqué que les Haoussa ne disent pas Djenné en mouillant
le _d_ pour obtenir le son du ج arabe, mais ils prononcent le nom
de cette ville comme on le lirait en français, en ne prononçant
presque pas le _d_ : _(d)Jenné_.
Le marché de Bobo-Dioulasou a lieu tous les cinq jours et la veille
du marché de Dasoulami ; on y trouve tout ce qui est nécessaire à
l’existence, et, en ce sens, il est bien approvisionné. En fait de
marchandises européennes, il s’y vend : le foulard rouge imprimé,
à très bon marché ; quelques colliers de corail ; des pierres
à fusil et quelques verroteries ; on y trouve aussi des bandes de
coton du Tagouara, des fibres d’ananas écrues, rougies au kola ou
teintes à l’indigo, pour broder les vêtements.
Il ne manque pas non plus de barbiers ambulants, ni de
pédicures-manicures. Cette dernière profession est exercée par des
gamins qui, à l’aide d’une méchante paire de ciseaux, coupent
les ongles des pieds et des mains, à raison de 4 cauries par individu.
L’opération terminée, le pédicure remet au client les rognures
des ongles, que ce dernier a soin d’enterrer précieusement dans
un petit trou.
Mais la coutume qui m’a paru la plus singulière est la promenade,
à travers le marché, d’un morceau de bois de 1 m. 20 de long,
enroulé de chiffons, sur lesquels sont fixées des plumes de poule,
le tout porté par un individu qu’accompagne un joueur de tam-tam,
avec de nombreux gamins formant cortège.
[Illustration : L’heureux loustic.]
Devant chaque marchand, le porteur du gris-gris le pose par terre avec
cérémonie et puise à l’aide d’une petite calebasse à manche,
qui peut contenir un litre environ, dans la calebasse du vendeur,
sans que celui-ci proteste.
L’heureux loustic s’empare ainsi de tout ce qui lui convient,
mil, riz, piments, sel, savon, graisse, etc., et dépose sa récolte
dans les grandes calebasses que portent des gamins.
C’est en vain que j’ai demandé aux Mandé ce que cette coutume
signifiait ; ils m’ont tous répondu que quand ils sont venus se
fixer ici, cela existait déjà ; ils ne s’en préoccupent pas
plus que cela. Probablement que le possesseur du fameux gris-gris,
moyennant une petite gratification, les prévient quand il se dispose
à faire un tour au marché.
Le commerce de transit a lieu dans les cases ; à cause de cela, il
est difficile d’en apprécier l’importance. Ce commerce consiste
en échange de sel, ferronnerie, bandes de coton, contre des kola. Ce
sont là les principaux articles ; il y en a bien d’autres ; je
les ai énumérés en parlant de Kong, je n’ai rien à y ajouter,
si ce n’est qu’ils entrent pour une faible part dans le mouvement
commercial de Dioulasou. Le commerce se fait à l’intérieur des
cases ; c’est le _diatigué_ (l’hôte) qui joue le rôle de
courtier ; quand des étrangers descendent chez lui avec du sel,
par exemple, c’est lui qui s’occupe de le leur faire vendre
avantageusement et les abouche ensuite avec des gens venus avec des
kola ou toute autre marchandise. Il serait, dans ces régions, de la
plus grande impolitesse d’acheter ou de vendre quoique ce soit sans
passer par l’intermédiaire du diatigué.
Pendant les vingt jours de route de Kong à Dioulasou j’ai
soigneusement noté le nombre d’animaux et de porteurs que j’ai
croisés en route.
Voici les chiffres :
Sel. Ferronnerie. Tissus coton
indigènes.
62 ânes porteurs
de : 135 barres 10 paniers 6 rouleaux
12 bœufs porteurs
de : 53 — — —
303 porteurs de
tout âge : 220 — 26 — 65 charges
--- -- --
Total pour
les 20 jours : 408 barres 36 paniers 71 charges
Chiffre total pour
toute l’année : 7344 barres de sel 648 paniers 1278 charges
En chiffres ronds : 7500 — 650 — 1300 —
Encore, dans cette énumération, il m’échappe forcément
les marchandises qui suivent les sentiers latéraux passant par
Donagué ; je ne compte pas non plus les animaux : bœufs, moutons,
ânes, chevaux, etc. Je crois donc être au-dessous de la vérité
en évaluant à 1200000 francs la somme des importations vers Kong
pendant une année sur cette seule route de Kong à Bobo-Dioulasou.
Je puis sans hésiter avancer que les deux tiers de ces importations
sont achetées avec des kola ; l’autre tiers est acquis avec du
_ponguisé_ (pagnes rouges de Kong), des cotonnades indigènes
rayées bleu et blanc, des pagnes en calicot teints à Kong on
Dioulasou, quelques armes, de la poudre, un peu de cuivrerie, du
corail, du coton de couleur en fil, des foulards, quelques perles,
etc. On peut admettre que les marchandises européennes ne rentrent
que pour environ 100000 francs dans le mouvement commercial actuel
sur la seule route de Dioulasou, Kong et Djenné.
La proportion des marchandises européennes dans les transactions
pourrait certainement entrer pour moitié dans la valeur totale
des importations, ce qui peut nous donner un champ d’opérations
qui n’est pas à dédaigner, si notre commerce veut sérieusement
s’en mêler.
Bobo-Dioulasou n’a actuellement aucune relation avec Sikasso, dont
elle n’est éloignée que de douze petites journées de marche et
avec laquelle ce marché traite quelques affaires en poudre, armes,
captifs et chevaux en temps ordinaire.
Menguéra, d’après mes renseignements, n’est pas une ville, comme
l’écrivent Caillié et Barth ; on entend ici par Menguéra tout le
pays que nous connaissons sous le nom de Mienka, Mianka ou Mienkala,
dont les centres principaux sont : Ngana, Tiéré, Fienso, Néneinsou,
Ouattara et Djitamana. J’ai obtenu un bon itinéraire vers cette
région. Quelques marchands portent des kola dans le Menguéra et en
rapportent du sel.
Il existe encore un autre lieu d’échange pour le kola et le sel
au sud-ouest de Djenné, on le nomme Faramakhana.
Le Mossi envoie quelques chevaux à Dioulasou et Dasoulami. Les
marchands ne vont pas tous chercher le kola à Salaga ou dans le
Gottogo, ils poussent généralement jusqu’à Kintampo (à environ
huit jours de marche au sud-ouest de Salaga) ; pour s’y rendre,
ils prennent la route de Lobi et de Bouna.
J’ai trouvé ici deux mots français en usage : le mot _carda_,
désignant la carde à peigner le coton, et le mot _barifiri_
(barre de fer), indiquant la quantité d’or qu’il fallait jadis
porter à la côte pour obtenir une barre de fer. Le barifiri pèse
4 mitkhal, environ 17 grammes d’or, et coûte 120 à 130 sira de
cauries. C’est une façon de parler que de donner le prix de l’or ;
_je n’ai pu en trouver une seule barifiri_, même en en offrant 150
_sira_, d’où l’on peut inférer que s’il y a un peu d’or ici,
il n’y en a pas suffisamment pour le faire entrer en ligne de compte
comme objet de commerce.
1o Contrairement à ce que nous supposions, il existe au Soudan cinq
variétés de sel de provenances bien diverses. Tout le sel, qui
est consommé dans cette région jusqu’à Kong et au delà vient,
d’après les Haoussa et les gens de Djenné que j’ai interrogés,
des mines de sel gemme de Taodéni par Tombouctou à Djenné. Ce
qui m’a frappé, c’est qu’il est absolument blanc, d’un
grain très fin, et qu’écrasé il ressemble à notre sel fin de
table. C’est une contradiction formelle avec ce que dit Barth :
« Celle qui est la plus recherchée des cinq couches de sel des
mines de Taodéni s’appelle _El-Kahéla_ (la noire) ; sa couleur,
en réalité, n’est pas noire, mais consiste en un beau mélange
de noir et de blanc qui ressemble beaucoup au marbre. »
Il est impossible que Barth, qui est resté si longtemps à Tombouctou,
fasse erreur ; je crois plutôt que cette quatrième couche a été
épuisée quelques années après le passage de ce voyageur, et
qu’actuellement ce sel blanc provient ou bien des trois premières
couches, ou bien de la cinquième.
Les barres les plus légères pèsent au moins 32 kilogrammes ;
elles sont marquées à l’encre de diverses façons.